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1994-2012 : LA REVOLUTION FRANÇAISE (4)

LE TRIOMPHE DES REBELLES

 

 

AU COURS DES DIX-HUIT SAISONS QUI COURENT DES CHAMPIONNATS DU MONDE DE ROME, EN 1994, AUX JEUX OLYMPIQUES DE LONDRES, EN 2012, LA NATATION FRANÇAISE A OPERE UN RETABLISSEMENT SPECTACULAIRE.  ELLE QUI, PENDANT UN SIECLE, S’ETAIT NOURRIE DE SUCCES DE CIRCONSTANCES AUX ALLURES D’OASIS DANS UNE LONGUE TRAVERSEE DU DESERT, NE CESSE DE COLLECTIONNER DES SUCCES MONDIAUX ET OLYMPIQUES. APRES AVOIR PISTE LES RESPONSABLES INSTITUTIONNELS DE CETTE LONGUE EMBELLIE DANS TROIS PRECEDENTS ARTICLES, NOUS EVOQUONS ICI LE ROLE JOUE PAR CES SAVOUREUX ‘’REBELLES’’ DE LA NATATION FRANÇAISE.

 

 

Par ERIC LAHMY

 

 

Christos Paparrodopoulos a le sens de la formule. Il vous sort des phrases ciselées, dans lesquelles on sent les pleins et les déliés, une force née peut-etre de son appartenance à la plus vieille culture au monde, qui récitait L’Iliade et l’Odyssée quand, entre tumulus et mégalithes, la Gaule celtique peinait à sortir de la préhistoire.

Ce qui a fait la fortune de la natation française ? Le coach du Club Nautique Havrais évoque le « fond du trou » d’Atlanta, et reconnait en Claude Fauquet « le premier artisan du renouveau. »

« Il a fait un diagnostic, continue-t-il. Pour réussir, il établit des règles du jeu très difficiles, adaptées au défi de la haute compétition. Au départ, il provoque le scepticisme, mais Claude Fauquet a fixé des minima très sévères. C’est comme ça qu’à Chamalières, on a eu trois qualifiés pour les mondiaux de Fukuoka, en 2001, auxquels se sont ajoutés deux qualifiés sur les minima des jeunes. Ça a représenté un choc. De plus Roxana Maracineanu n’avait pas été retenue parce qu’il lui avait manqué quelques centièmes en finale. Tout le monde a reçu le message. »

On se dit : jusque là, rien d’original. Mais ce n’est pas tout :

« Deuxième point, important : dans beaucoup de pays, quelques personnes très bien placées au centre du dispositif déterminent une stratégie, que tout le monde suit avec discipline. En France, ça marche différemment. Il y a des CONTESTATAIRES, et ils changent la donne. Très vite, ces personnes têtues contestent le système. C’est la force de la natation française, ces contestataires sont les créateurs de talents ; ils ne sont pas soumis aux directeurs du haut niveau, ils font à leur manière. Là dedans, ce qui est bien, c’est que chacun travaille de son coté, mais avec la même vision de la réussite. Il s’agit là d’un processus pragmatique qui s’oppose à un processus purement directif. »

Vrai : les résultats de la natation française sont venus d’entraineurs à la marge. Une marginalité un peu difficile à définir, car elle peut n’être qu’un état d’âme, mais au sujet de laquelle nul ne se trompe : ce sont toujours les mêmes noms que l’on cite. Mettre dans le même sac Guy Boissière, sceptique et instinctif autoproclamé, Philippe Lucas, pseudo cancre rouleur de mécaniques, Romain Barnier, représentant de l’école du sprint US en Hexagone, et Fabrice Pellerin, artiste de la kinésiologie, ou encore Marc Begotti (le premier, celui qui entrainait Plewinski), l’homme qui comptait les coups de bras, est une entreprise hardie. Entre le Boissière qui expliquait sans trop y croire que Stéphan Caron aurait été champion d’Europe si on l’avait confié à sa concierge et Fabrice Pellerin qui professe dans une petite crise d’orgueil que ses principes d’entrainement sont supérieurs à ceux de ses confrères, la disparité ne tient pas seulement à la circonférence des chevilles. Ces gens diffèrent autant entre eux qu’avec le bain dans lequel ils trempent.

 

LES BONS ENTRAINEURS FRANÇAIS, BEGOTTI,

 AUGUIN, LUCAS, BARNIER, PELLERIN, OBTIENNENT

 LEURS MEILLEURS RESULTATS ASSEZ JEUNES

 

Dire à quoi c’est dû, est assez complexe. La diversité des cas décourage l’analyse. Disons que la natation française a de tous temps toléré ces différences. Mais le fait est qu’à côté, les hommes du système n’ont pas la partie facile. Il y a aussi des questions de génération. Les bons entraineurs français ont obtenu leurs meilleurs résultats assez jeunes : Begotti avait dix ans de plus que sa meilleure élève, Catherine Plewinski, Denis Auguin a rencontré très tôt Alain Bernard, Romain Barnier est passé sans crier gare du statut de champion des Etats-Unis de nage libre à celui de coach à succès du Cercle des Nageurs de Marseille, et Fabrice Pellerin sort Camille Muffat à trente ans, triomphe à quarante, Lionel Horter sort Roxana Maracineanu à trente ans, Philippe Lucas est un vainqueur précoce de championnats de France interclubs en séries avec Melun, Lucien Lacoste encore minot réussit de jolis coups avec Xavier Marchand et Solenne Figues, etc.

Après, il n’est pas interdit de durer, mais se renouveler peut être difficile. Guy Boissière, Denis Auguin ont bien rebondi. Mais aujourd’hui, la concurrence est tellement dure que d’énormes bosseurs doublés de fins techniciens comme Richard Martinez à Font-Romeu, Lionel Horter à Mulhouse, Lucien Lacoste, à Toulouse, Eric Boissière à Rouen, doivent parfois penser que la vie est dure.

Jean-Pierre Le Bihan, peut-être parce qu’il déteste les consensus faciles, adhère à la théorie des contestataires. Ancien DTN adjoint aux multiples fonctions depuis 1983 (chargé, aime-t-il dire, de « tout ce que le directeur technique natonal n’aimait pas faire », il décrit la situation telle qu’il l’a observée :

« Certains s’opposaient, en rebelles, aux doctrines de la DTN ; à travers les années, ils se sont appelés Guy Boissière, Philippe Lucas, Christos Paparrodopoulos, Marc Begotti, Fabrice Pellerin. Tous avaient une approche originale, apportaient une personnalité bien à eux, et sortaient des nageurs qui n’auraient pu l’être par des ‘’fonctionnaires’’. Les résultats de la natation française ? Ce sont les rebelles qui ont fait les médailles. »

Ces remises en cause, ont non seulement réussi, mais empêché le système de se figer…

Aux tous débuts, lorsque Gérard Garoff opéra sa propre révolution, ce qu’il mit en place« n’a pas été sans erreurs, reconnait Le Bihan. On a peut-être écœuré des sprinters en les faisant nager longtemps, par prudence, au nom des principes mis en lumière par les théories de la préparation physiologique. »

Ici, le peut-être est de trop. Influencés par l’école russe, alors engagée dans le gros kilométrage, convaincus que « la natation française ne travaillait pas assez » pour briller à l’international, les Français réunis à l’INSEP s’étaient lancés dans une surenchère, doublant ou triplant le volume de travail de leurs élèves sans prendre deux précautions, qui concernaient la récupération physique et la technique de nage. A ce régime, les deux ou trois premières années (1977-1980), les rares élèves de l’équipe réunie à l’INSEP qui n’explosaient pas comme des hippocampes sortis trop brutalement de la pression des profondeurs, avaient beau être infatigables, ils nageaient mal.

 

LES « CONTESTATAIRES » REFUSAIENT LE TOUT

PHYSIOLOGIQUE OU LE ROLE DE L’ENTRAINEUR

SE REDUISAIT A COMPTER DES KILOMETRES 

 

Face à cela, les « contestataires » de l’époque, issus de la natation des clubs, refusaient le tout physiologique où le rôle de l’entraineur se réduisait à compter des kilomètres ; ils travaillaient sur la qualité. Boissière entrainait Stephan Caron, Xavier Savin, qui étaient plus que des nageurs, des étudiants sérieux et des hommes à la tète bien remplie ; il ne lui serait pas venu à l’idée de les entrainer à longueurs de journées.

Disons-le, généralement, les contestataires ne contestaient pas grand’ chose : ils voulaient travailler à leur manière. Souvent, le discours d’en haut, était de désigner (parfois lourdement) LA méthode et de refuser d’autres modèles. La meilleure façon était parfois de dénigrer celui qui était censé se tromper et de lui « piquer » son nageur. On sait comment Philippe Lucas a réagi à de telles injonctions. On s’horrifiait au sujet de la façon dont il entrainait, dont « il parlait à sa nageuse », de tout, de rien et de n’importe quoi. Le problème est qu’avec un guerrier pareil armé de sa confiance et de celle d’une nageuse immensément douée comme Manaudou, en face, l’entêtement d’un DTN ou les habiletés d’un président de Fédération ne faisaient pas le poids. L’affaire Lucas a été un cas d’école. Entre le DTN qui se piquait de philosopher et citait volontiers Paul Valéry et Spinoza, et un coach apôtre de Johnny, cultivant des biceps de 45cm et refusant d’intellectualiser son sport au point de s’interdire de passer le plutôt modeste Brevet d’Etat Sportif Natation, le courant n’est pas passé. Ils auraient pu oublier leurs différences, s’entendre autour de leur passion commune. Ce ne fut pas le cas.

« Les mauvaises relations entre Philippe Lucas et Claude Fauquet sont nées d’une rencontre mal conduite entre eux, affirme Jacky Brochen, ancien entraineur des équipes de France et de Suisse, aujourd’hui installé à Caen. Lucas ne fait pas faire que des kilomètres, il a sa philosophie du haut niveau, de la performance. Il tire 100% du potentiel de ses nageurs. Pour ce qui est de Laure, il est vrai qu’à un moment, l’entrainement est devenu une telle contrainte que ça n’a pas été simple pour elle. Lucas a par ailleurs géré Leveaux, pas facile, car Leveaux est hyperdoué, un vrai génie de la natation, mais très compliqué.

« Lucas était proche de Kasimier Klimek, il a fonctionné en binôme avec lui, les deux s’entendaient très bien. Il s’est construit une connaissance assez costaude de la natation. C’est un très bon observateur. Il sait toujours ce qu’il fait. Je prends l’exemple de la musculation. Il s’entraine en salle. Mais il ne fait pas n’importe quoi, n’importe comment. Il est par exemple l’apôtre des haltères carrés. Des haltères qui ont quasi disparu, qu’il préfère aux haltères ronds, il a sa théorie là-dessus. Une fois, nous déjeunons avec une de mes nageuses. Lucas la regarde : vous avez fait de la gymnastique. Elle dit que non, il insiste : oui, vous avez fait de la gymnastique. Il l’avait vu à ses avant-bras. Il n’est pas du tout le type fruste qu’on veut croire. »

Lucas excepté, les ‘’contestataires’’ ont donc bel et bien été ‘’inventés’’ par la Direction technique, ou par la rumeur qui ne peut admettre que les gens travaillent en bonne intelligence ; dans la plupart des cas, ils ne contestaient pas plus que le sanglier qui s’entête à rejoindre le point d’eau par le chemin qui lui est habituel. C’est le cas de Lucas, bien sûr, du Begotti des débuts, de Pellerin, de Barnier. Begotti eut la chance de sévir sous Patrice Prokop, sans doute le DTN le moins directif et le plus ouvert à la diversité des méthodes, puis d’obtenir des résultats exceptionnels, enfin de devenir l’apôtre de la doctrine officielle.

 

DEPUIS LUCIEN ZINS (1961-1972), AUCUN

DE NOS DTN N’EST, DE LOIN,

UN TECHNICIEN INCONTESTE

 

Il doit y avoir, de façon quasi-atavique, dans la fonction de DTN, une légère propension à vouloir enrégimenter sous sa bannière, comme le vague désir de ‘’ne voir qu’une tète’’. Seul Prokop a joué différemment, et ce n’est pas par hasard s’il a duré douze ans, plus longtemps que tous les autres titulaires du poste.

« Prokop a travaillé avec Gastaldello à la formation des cadres, rappelle Le Bihan. Jusqu’alors, on pouvait devenir maitre-nageur-sauveteur sans aucune instruction. Il suffisait de savoir nager et récupérer un mannequin dans l’eau. Nous avons exigé une vraie formation, les MNS ont obtenu le statut d’agent catégorie B, et ils obtenaient un diplôme, le Beesan, qui débouchait sur une vraie profession. »

C’est vers la natation russe que les Français se tournent quand il s’agit de s’inspirer d’une méthode. Pourquoi eux et pas les Américains ? Difficile à dire, mais les Russes du temps de Salnikov se préparaient en altitude en France, à Font-Romeu. Par ailleurs, nos ‘’élites’’ avaient du mal à lire le système US. Et pour cause : il n’y a jamais eu un système américain, mais ‘’des’’ systèmes, parfois brutaux, parfois élaborés, qui s’entrechoquent, parfois s’approuvent parfois se contredisent dans une floraison anarchique. C’est le ‘’melting pot’’. Peter Daland, à Los Angeles, était beaucoup moins attentif à la technique que George Haines à Santa-Clara, mais les élèves de ces deux monstres sacrés explosaient les records du monde. Les Russes, eux, centralisateurs et privés de la longue histoire de la natation américaine, ont privilégié un système assez dogmatique, intellectualisé, avec toute l’apparence d’une rationalité qui ne pouvait déplaire à des gens désireux d’appréhender une pensée toute faite.

Pourquoi cela, direz-vous ? Un peu par un vieux réflexe jacobin, un peu à cause du T du sigle DTN ! Parce que, si, depuis Lucien Zins (1961-1972), aucun de nos DTN n’est, de loin, un technicien incontesté, le T de son sigle l’invite à s’affirmer dans ce domaine. Et une pensée prédigérée va lui redonner la main.

On peut suggérer aujourd’hui qu’il n’existe pas UNE bonne façon de nager. Mais si elle ne produisait pas le génie d’une Tracy Caulkins ou d’une Natalie Coughlin, d’un Mark Spitz ou d’un Matt Biondi, l’école russe, avec son coté dogmatique, facilitait la tentation, omniprésente, de théoriser…

Pourtant, les Russes ont tâtonné. Ils commencent par « réaliser des extensions kilométriques dans les dernières années 1970 », se souvient Denis Auguin. Qui vont permettre l’apparition de Vladimir Salnikov, qui sera le meilleur nageur de 1500m au monde pendant douze ans, de 1977 à 1988. Puis ils se sont orientés vers des solutions plus qualitatives dans les années 1990. L’infatuation française pour la natation russe faisait d’ailleurs prédire à Garoff, vers 1980, que ceux-ci battraient bientôt les Américains. Chose qui ne s’est jamais réalisée.

Chance pour nous, la natation française n’est pas entièrement soumise aux emprunts russes. Vers 1970, « un outil pédagogique est apparu, l’ouvrage de Catteau et Garoff sur l’apprentissage de la natation, rappelle Le Bihan. On a obtenu le secours de médecins passionnés de natation, Georges Cazorla, Jean-Pierre Cervetti, qui expliquaient la physiologie. A l’INSEP, Spivak a traduit du russe les ouvrages de N. Platonov sur la théorie et la méthodologie de l’entrainement sportif et sur l’adaptation des sportifs aux charges d’entrainement, qui ont constitué une mine d’informations sur diverses données, comme  la récupération, la surcompensation. » Mais aussi, les adaptations des uns et des autres, institutionnels ou contestataires, vont permettre d’aller plus loin.

 

DES REUNIONS, DANS DES AMBIANCES

DE CAFES LITTERAIRES, MAIS QUI

DONNENT A PHOSPHORER.

 

Romain Barnier est considéré comme l’un des rebelles de la natation ; on se demande un peu pourquoi. Très loin de contester, il n’a que louanges pour la façon dont le système absorbe et entérine ce qui ne lui appartient pas.

« Des phénomènes externes au système français ont joué dans l’obtention des résultats, expose-t-il. Pour ce que j’ai pu en voir, à partir de 2009 – auparavant, j’étais trop dans mon aventure pour bien me rendre compte -, j’ai noté l’apparition d’une liberté d’expression, une diminution des contraintes, une ambiance plus décontractée, due sans doute à l’encadrement, une façon dynamique novatrice, de voir les choses. J’ai noté que des choix judicieux étaient opérés au niveau des stages, des bassins où nous les effectuions. »

« J’aimerais rendre hommage ici à une spécificité française, ces nombreuses réunions, dans des ambiances de cafés littéraires, où on a l’air de parler de tout et de rien, sur des sujets vagues, mais qui donnent à phosphorer. On apprend aussi à se connaitre, et tout cela est très utile dans la réussite. »

« Si je devais mettre le doigt sur les raisons du succès d’une équipe, ces brainstormings, l’ambiance de camaraderie en son sein, le sentiment de bien vivre, tout cela fait qu’on est heureux de s’y retrouver, d’y être. »

Barnier, entraineur manager du Cercle des Nageurs de Marseille, ne cache pas qu’il s’est inspiré, non de l’école française, mais plutôt des USA, pays où il a nagé en universitaire, « en fonction, explique-t-il, de certaines qualités de cette natation : son dynamisme collectif, sa façon de positiver, de travailler en équipes, sa transparence, que je m’évertue d’appliquer à Marseille. »

Si, avant 2008, et donc dans la période où Fauquet était DTN, il refuse de s’exprimer, prudence de sa part ou réelle conviction qu’étant, selon ses propres paroles, « en construction à Marseille et extérieur au système », cela le rend « incapable de témoigner valablement à son sujet ; je constate seulement que cela a été une réussite. »

Barnier aboutit à des conclusions équivalentes à Paparrodopoulos et Le Bihan au sujet des pseudo-rebelles : « il faut constater que la réussite est venue des gens en marge. Le modèle exige de faire ses preuves avant d’être accepté. Lucas, Paparrodopoulos, moi, sommes un peu périphériques par rapport à la natation française. Pellerin est un expert de kinésiologie, loin du modèle FFN. Mais enfin, ce qui compte n’est pas là.

« La magie, c’est l’alchimie produite avec ce melting-pot. A l’arrivée, il n’y a que le résultat qui compte. Et tout est important, même ce qui ne le parait pas. On n’est pas estampillés FFN, mais on est dans la réussite de la natation française. Cette capacité de prospérer au-delà du système étroit est une force. »    

Jacky Brochen pousse l’analyse dans une direction intéressante : « L’un des secrets de la réussite des Français, c’est justement cette prolifération de ‘’méthodes’’ différentes. Cette variété est le signe d’un système vivant. J’ai rencontré récemment des gens de l’aviron. Ils sont, depuis des années, sur un système né en RDA, importe par un coach de là-bas, Mund. Cela ne marche pas pour ça : tous les rameurs français font rigoureusement la même chose, à la même heure, chaque jour de l’année. » Un modèle unique (qui avait au début produit d’excellents résultats) aboutit à une préparation mécanisée, privée d’innovations.

 

LA FRANCE FONCTIONNE AUJOURD’HUI

 AVEC UNE CONFIANCE EN ELLE, ET

C’EST CELA, ETRE FORT

 

Le Bihan semble réticent à entonner un péan en  l’honneur de Claude Fauquet, dont il dit : « C’est un excellent CTR ; en 1999, il arrive, très perturbé, se dit en dépression. Mais quand il se présente au poste de DTN, on dirait qu’il a reçu une mission mystique. » Le Bihan reconnait que la tâche n’était pas aisée, mais pour une raison inattendue. « Il devait subir Francis Luyce, qui rendait la tâche difficile à ses DTN. Celui qui a le mieux tenu le choc a été Clémençon : son couple avec Luyce était étonnant, Clemençon se prenait pour le président, et Luyce pour le DTN ! »

C’est tout juste si pour l’adjoint, parler d’un succès de Fauquet n’est pas un contresens : « La natation française et Claude Fauquet doivent l’essentiel à Philippe Lucas, car sans Lucas, il n’y aurait pas eu de Laure Manaudou, et sans Manaudou, il n’y aurait pas eu de résultats. » Or on ne peut trouver entraineur qui ait été moins influencé par le système que Philippe Lucas. Il a refusé de passer le Beesan. « Il est l’exemple de l’entraineur atypique, une espèce qui n’est pas rare, et qui ne peut pas être dans le moule. »

Denis Auguin partage cette idée. L’opposition entre natation officielle et révoltés de l’extérieur est réductrice et fausse. « Voir Pellerin en équipe de France, c’est voir comment les gens fonctionnent. Il y a en lui une certitude sans forfanterie, une conviction. » D’ailleurs, ajoute-t-il, au plan technique, « Pellerin ne s’est pas fait tout seul. Il a beaucoup parlé en équipe avec Marc Begotti, qui a sans doute eu une grosse influence sur lui. » Il n’a pas fait que ça, est allé chercher des idées partout où il pouvait en trouver, et a agi de ce fait en bon entraineur. Un exemple de ses recherches se trouve dans un DVD qu’il a publié sur des éducatifs. Une moitié se trouvait déjà dans un outil canadien équivalent. Tous les entraineurs fonctionnent ainsi, ils regardent, curieux de tout, ils ‘’piquent’’, essaient, dans l’esprit de ces culturistes qui essaient un nouveau truc : « et ça, ça développe ? »

A la question de savoir comment  se bâtit un entraineur, Michel Chrétien, l’entraineur de Jérémy Stravius et de Mélanie Hénique, répond « Il a des modèles, trouve des courants de pensée. Et il accumule de l’expérience personnelle. L’intelligence d’un entraineur est d’utiliser les moyens qui sont à sa disposition. La DTN dispose d’un département  recherches : des vidéos des courses permettent d’analyser celles-ci, puis d’utiliser ce qu’on a vu dans l’entrainement du nageur. Si bien filmée, la vidéo permet de revenir objectivement sur l’événement. »

Pour Auguin, que Nice n’ait pas reçu l’estampille pôle France n’a aucune importance : « On n’est pas obligés d’être pôle France pour réussir, cela ne veut pas dire que le club ne reçoit pas d’aides. Un nageur olympique, cela représente jusqu’à 10.000€ d’aides par an. Si Nice, comme c’est le cas, a quatre nageurs de ce calibre, cela signifie 40.000€, alors que l’aide à un pôle France ne dépasse pas 7.500€. Disons-le, il n’y a pas de différence de traitement financier. Un pôle France, c’est seulement la reconnaissance que nous sommes mieux organisés, en termes de scolarité, d’hébergement, d’horaires aménagés, de suivi médical. Rien de plus.Faire du pôle France le passage incontournable de la réussite made in France, c’est un malentendu sur la signification d’un « sigle » administratif. »

Michel Chrétien met l’accent sur un élément déterminant à ses yeux, qui est l’élément psychologique : « Le premier mot qui définit la politique de la France, c’est l’ambition. Une politique ambitieuse, et très tonique, parce qu’elle parie, chose nouvelle, que nous pouvons être parmi les meilleurs du monde. Cela a été d’emblée le discours de Claude Fauquet : le haut niveau est exigeant, mais pas inaccessible. Il exige de la rigueur. Ce qui nous manquait, insistait-il, n’était pas les compétences, mais l’idée qu’on s’en faisait.

« Après Atlanta, en 1996, il a fait table rase. Et petit à petit, derrière, la natation s’est reconstruite. Il y a eu Roxana et Lionel Horter, puis avec Laure, ça a été un emballement. On a eu la preuve tangible que tout était possible pour les Français. Le haut niveau n’appartenait pas aux seuls Russes, Américains, Australiens et Japonais.

« Quand je suis arrivé un peu plus tard, l’état d’esprit était : le nageur, l’entraineur, l’encadrement français, ne se déplaceront plus dans les grandes compétitions pour observer, mais pour réussir. Donzé dans ces discours, disait : vous êtes les meilleurs du monde. Le facteur essentiel, c’est la confiance en soi. On disait : en tant que nageurs, les Américains sont les meilleurs. On croyait qu’ils avaient un truc en plus. Maintenant, c’est très différent. Au départ d’une course, on part mentalement à armes égales. Tenez ! Les résultats de Londres ne sont pas refaisables. C’est pratiquement un dix sur dix, c’est gagnant à presque tous les coups. Mais ce taux de réussite a été réalisé. On l’a fait trois fois, aux championnats du monde, aux championnats d’Europe, aux Jeux olympiques. La France fonctionne aujourd’hui avec une confiance en elle, et c’est cela, être fort. »

Le plus remarquable est que le principal artisan de cette natation décomplexée est Philippe Lucas, que Fauquet avait cru bon d’écarter du team France aux championnats du monde 2003 ! « En équipe de France, il a amené quelque chose d’extraordinaire. Ce type n’a peur de rien. C’est pour ça qu’avec lui sa nageuse n’avait peur de rien. Il a de ce fait décomplexé les entraineurs. » La bonne nouvelle est que, fin 2012, Lucas a été réintégré dans les équipes de France.

 

PELLERIN RESPONSABILISE LES NAGEURS.

A CHAQUE ENTRAINEMENT,

IL LEUR DONNE UNE MISSION.

 

Le caractère factice des querelles d’écoles dans la natation française est bien illustré par le témoigne de Brochen, selon lequel ils se sont tous abreuvés aux mêmes sources :

            « J’ai entrainé en Suisse de 2002 à 2004, raconte-t-il. J’ai eu l’honneur et le plaisir de rencontrer – et de travailler avec – Guennadi Touretski. Il est arrivé, trois mois après moi, en direct d’Australie où il avait été évincé de l’équipe nationale. On avait trouvé dans des conditions douteuses des stéroïdes dans son jardin et son sous-sol. C’était une affaire bizarre, et mon avis est qu’on a monté cela pour se débarrasser de lui. Pour moi, il a été victime d’un règlement de comptes. Touretski n’était ni dopeur ni dopé, si ce n’est au dopage cher à Bacchus. Le connaissant, je puis dire que Touretski est un poète de la natation. Il en parle avec poésie, il te donne envie de l’accompagner.

            « Si ce n’est ces échauffements, qui se ressemblent tous un peu – tout le temps 600 mètres de nage et 3×800 ou 6×400. Touretski utilisait tous les outils que Claude Fauquet a voulu mettre en place. Les cycles d’entrainement, comme par exemple une saison en treize ou quinze cycles, la détermination de la meilleure vitesse de nage, toute une variété de techniques.

            « Les entraineurs français ont puisé librement dans ces recettes, et ensuite, comme de bons cuisiniers, ils ont préparé tout ça. Raymond Catteau, Marc Begotti, étaient en pointe. Certains entraineurs ont su mieux que d’autres exploiter ces outils, parce qu’ils étaient en mesure de beaucoup mieux en tirer bénéfice, intellectuellement, que leurs prédécesseurs, des maitres-nageurs qui ne savaient au mieux que proposer de nager à fond. »

Comme on pourrait s’en douter, les méthodes d’entrainement se sont universalisées :

« Les cycles d’entrainement, je les ai vus appliquer en Australie. Un coach m’a un soir confié un document confidentiel, réservé aux seuls les coaches australiens, dans lequel un peu tout ça était expliqué. Je le lui ai rendu le lendemain, mais il ne savait pas que je l’avais scanné la nuit. Il y a aussi un livre fondamental, que je recommande, « Science of Winning », de Jan Olbrecht, un Hollandais, qui a marqué la natation.

            Ces toutes dernières années, les entraineurs ont appris à multiplier les pics de performances de leurs nageurs. « Aux débuts de Claude Fauquet, toute la saison était dirigée sur un seul objectif. Il a donc abandonné le principe des deux championnats, d’hiver et d’été, et n’a gardé que les championnats d’hiver. On ne se sentait pas capables, alors, de préparer plusieurs objectifs dans une année. Aujourd’hui, les nageurs sont en mesure de briller tout au long de l’année. Pellerin, Lucas, font nager sans ralentir à l’approche des grands objectifs. Et ça marche. »

A condition de respecter des données générales, bien établies, il y a de la place pour de multiples interprétations, explique Brochen, qui prend l’exemple de Fabrice Pellerin : « lui, c’est le type d’entraineurs qui prennent sur le vécu du nageur, qui ont ressenti des choses, qui savent les exploiter. Il responsabilise les nageurs. Il ne les fait pas nager, à chaque entrainement, il leur donne une mission. Il parle musique, musique un peu hard, heavy, metal. Il associe le rythme et la musique. Il est très calé, et a réalisé un film d’éducatifs dont une moitié a été reprise des Canadiens mais c’est de bonne guerre. J’ai une anecdote sur la propriété intellectuelle des éducatifs. J’avais un jour trouvé un éducatif (les Américains appellent ça les drills) de Jack Nelson, le coach du Swimming Hall of Fame de Fort Lauderdale. Je l’avais adapté à ma sauce, et un jour, je le faisais pratiquer par mes élèves alors que nous étions en stage à Fort Lauderdale, sous les yeux de Jack. A un moment, après l’entrainement, il est venu me voir, et m’a demandé  des informations sur mon éducatif, comment ça marchait, etc. J’étais tellement choqué, intimidé, après tout c’était le grand Jack Nelson, qu’il m’a fallu des années, et une vraie amitié entre nous, pour que je lui avoue que c’était son éducatif, juste un peu adapté. Lui avait cru que j’avais eu l’idée. »

 

PROCHAIN ARTICLE : LE NERF DE LA GUERRE

IAN THORPE CHRONIQUE D’UN FIASCO

IAN THORPE CHRONIQUE D’UN FIASCO

Ou COMMENT RATER SON COMEBACK

Le 13 octobre 2010, Ian Thorpe se met à l’eau après quatre ans sans nager, avec pour ambition de gagner 100m et 200m à Londres, 22 mois plus tard. Mais en mars 2012, il ne peut se qualifier dans l’équipe australienne, terminant 17e et 12e de ces courses. Son autobiographie, parue récemment en anglais, raconte, entre autres, cette expérience… Et pose la question : peut-on nager au plus haut niveau et vivre dans la maison de John Lennon ?

Par Eric LAHMY

 

Ian THORPE. This Is Me

C’est un livre à l’usage de ses fans d’Australie et du Japon qu’a rédigé Ian Thorpe au cours de l’année 2011-2012. This Is Me, An Autobiography, est à la fois un journal et une bio. Les étapes, les incidents de son retour à la compétition lui remémorent les événements passés auxquels les faits présents se rattachent. Il tricote ainsi, partant du journal de son « come-back », à coups de flash-back, une histoire de sa vie.

Au-delà de la « machine à performer », le monstre sacré aquatique auquel se réduit souvent, pour le spectateur, un champion, Thorpe révèle l’être humain qui se cache derrière les performances ; parfois déroutant, souvent énigmatique, pudique, attachant. Ce tempérament s’adapte mal aux pressions médiatiques qui lui apparaissent triviales, ces questions posées sur sa vie privée, sa sexualité, ses goûts et ses dégoûts.

Thorpe raconte la fascination réciproque qui le lie au Japon ; il parle de ses affaires, ses sponsors, ses croyances mystiques. Quand il raconte ses années de dépression, Thorpe témoigne de la difficulté d’assumer l’attention permanente à laquelle sa prodigieuse célébrité le contraint. Et trouve refuge dans une consommation excessive d’alcool. Thorpe prétend n’être pas un alcoolique, ne pas se sentir dépendant de la boisson. Mais elle lui donne l’euphorie qui lui manque. C’est un moyen de fuir, comme ses mouvements incessants, ses voyages, ses appartements de Tenero, en Suisse, ou de Los Angeles (où il rachète la maison de John Lennon !).

Pourquoi Thorpe a-t-il publié ce livre ? On imagine un calcul d’éditeur. Quand son principe a été décidé, ces pages devaient chroniquer un come-back fracassant. Le retour du plus grand nageur des années 1998 à 2004, le seul palmarès comparable à ceux de Spitz et de Phelps, l’un des très rares à avoir conservé un titre olympique (sur 400m nage libre, 2000-2004). Ce texte, commencé de rédiger en octobre 2010, achevé après les Jeux de Londres, serait pour sûr un grand succès.

Or le retour aboutit à un échec. Thorpe fut incapable de se qualifier sur 100m et 200m, les épreuves qu’il avait choisi de nager, pour les Jeux olympiques de Londres, comme il l’espérait. Aux championnats d’Australie, il se classe 12e du 200m, 17e du 100m.

Thorpe a quand même publié son livre. L’éditeur, qui avait sans doute payé une confortable avance au nageur et avait diligenté l’écrivain Robert Wainwright pour recueillir ses impressions, ne pouvait sans doute faire autrement pour rentrer dans ses frais.

La critique a surtout retenu le triptyque dépression-alcoolisme-sexualité. Son intérêt à nos yeux est de constituer la chronique d’un échec.

Lorsque, le 13 octobre 2010, jour de son 28e anniversaire, Ian Thorpe se remet à l’eau pour la première fois, son idée est de nager à Londres, aux Jeux olympiques. Il dit avoir été inspiré, un peu plus tôt, par sa visite de la piscine olympique de 2012. On peut imaginer d’autres considérations plus terre à terre. Sa carrière serait un (relatif) échec financier. La fortune de Thorpe aurait été secouée par les  bulles financières, ébréchée par un mode de vie dispendieux. Il pèserait 2.000.000$. Point de comparaison, la fortune de Phelps est évaluée à 45.000.000$, tandis que les estimations de celle de Laure Manaudou vont de 10 (d’après le très sérieux « Figaro économie ») à…  185.000.000$ (selon le fantaisiste « People »).

Dans quel état d’esprit Thorpe se remet-il à l’eau ? Lui-même affirme n’avoir pas abandonné la natation en 2006 parce qu’il n’aime plus nager, mais, prétend-il « parce que je n’aimais pas ce qu’elle (la natation} était devenue pour moi. Ma carrière avait été emprisonnée par d’autres et je ne contrôlais pas ce que je faisais dans une piscine. » En outre, ajoute-t-il, « si j’aimais la compétition et l’entraînement, il y avait une ligne de surveillance qui avait été franchie par le public. Il y avait des choses plus importantes que ce que j’avalais au petit déjeuner. »

Le 13 octobre 2010, Thorpe nage un 200m en 2’40’’, presque une minute plus lentement que son record du monde et olympique. Pas très glorieuse remise à l’eau, mais pas si ridicule que ça ! Hors de forme, loin du sport depuis quatre ans et avec sa tendance à picoler, faire la fête et engraisser, cela aurait pu être pire !

Thorpe conte l’histoire, atypique, de son échec. Nous avons ici présenté ce retour non abouti en essayant de comprendre ce qui n’a pas marché. Le résultat de cette réflexion peut paraitre cruel, aussi devons-nous ici exprimer la réelle admiration que suscite ce grand nageur et champion. Il n’empêche, les choix de Thorpe évoquent pour nous une sorte de jeu des… SEPT ERREURS.

  1. 1.    Thorpe est trop lourd

Thorpe plonge et nage en 2’40’’. Ce n’est pas bon, mais surtout c’est, pour un nageur prodigieux comme lui, le signe d’une certaine méforme physique. Non seulement Thorpe n’a pas nagé pendant quatre ans, mais il n’a pas suffisamment pratiqué de sport. Trop de fêtes, de voyages, d’étourdissement, d’alcool, dans son mode de vie. Thorpe, qui a tendance à grossir, pèse plus de 105kg, et ce ne sont pas les muscles, même enrobés, des Jeux d’Athènes ! A sa première compétition de retour, à Singapour, en 2011, il en est à 102kg ; et prévoit tranquillement qu’il nagera à 106 ou 107kg aux Jeux de Londres « en raison de la musculation » à laquelle il s’est mis vaillamment quoique sans enthousiasme débordant. Son poids de forme de Sydney, en 2000 : 95kg ; à Athènes, en 2004, où il s’est considérablement alourdi : 105kg ; record absolu sur un podium olympique de natation. Cette surcharge pondérale ne parait pas l’inquiéter, ni, d’ailleurs, l’entraîneur qu’il s’est choisi, Guennadi Touretski. Tous deux semblent ignorer qu’en 2004, s’il a continué de bien nager (quoique moins vite qu’en 2000) avec 10kg de trop, c’est très probablement en raison des combinaisons, qui changent la « portance » et augmentent la flottabilité. Thorpe refuse d’analyser sérieusement l’effet des combinaisons sur sa nage. Pour lui, elles ne changent rien. « J’ai gagné des courses sans les combinaisons et avec les combinaisons », explique-t-il. On comprend qu’il défende son palmarès, mais aurait-il continué de dominer, sans les combinaisons, avec ce poids ajouté à sa silhouette ?

Le 4 février 2012, plus d’un an après avoir considéré de se présenter à 107kg aux Jeux, et devant l’échec qui se précise, Ian Thorpe note tout à coup : « je dois perdre six kilos d’ici mars 2012. » Quinze mois de laisser aller, et à douze semaines des sélections pour les Jeux, Thorpe et Touretski prennent conscience d’une question qui aurait dû être réglée d’emblée, et se lancent dans l’aventure d’une fonte rapide qui risque de le fatiguer et de changer sa position dans l’eau et sa technique !

2. Pas assez de condition physique

Comment liquider ce surpoids ? Marche, aérobic, tennis, cardio ou vélo. Là, Thorpe avoue que rien là-dedans n’est sa tasse de thé. Il a réussi une immense carrière sans trop donner d’importance au travail à sec, mais il était un nageur de demi-fond, et les longues distances dans l’eau permettent de couper court à tout un travail de « musculation ». Or Thorpe, pour son retour, a décidé d’abandonner le 400m (il a même été, un temps, champion et recordman du monde du 800m) et de se cantonner sur 100m et 200m. Thorpe est très conscient que la donne a changé : « la gym a plus d’importance que par le passé, où nager beaucoup ne laissait pas de temps pour la musculation. » Mais si « la gymnastique et les abdominaux sont nouveaux pour moi, dit-il encore, c’est parce que, de par le passé, j’étais paresseux. Cela ne me semblait pas aussi important que la piscine. J’ai pu battre les records du monde sans avoir les abdominaux les plus costauds. » Pour beaucoup, le travail au sol peut aider à maîtriser son poids. Thorpe, lui, s’il greffe, à raison de trois fois par semaine, des exercices de « puissance et vitesse, extensions, rotations, quasi-lancers de poids, et imitations de mouvements de nage, tout un travail d’équilibre dos-face et jambes-haut du corps, » il estime que ce travail de musculation va augmenter son poids de cinq kilos, ce qui (voir plus haut) ne semble pas être une option !

3. Abandonner le 400m, était-ce une bonne idée ?

Bien sûr, quand, à deux ans des Jeux olympiques, Thorpe se lance dans l’aventure, le choix de viser des distances plus courtes peut paraitre attractif. Quand on reprend, qu’on a un assez mauvais souvenir du 400m au point de s’être juré, après la victoire aux Jeux d’Athènes, de ne plus jamais nager la distance, et qu’on repart de zéro et dans une assez mauvaise forme, on peut sauver la face sur 50m, moins sur 100m, plus du tout sur 200m, et le 400m devient hors de portée, une idée déraisonnable. Mais la meilleure préparation d’une distance est souvent la distance supérieure. C’est elle qui va vous donner la solidité, la capacité de tenir. Dans un entraînement bien conduit, c’est la vitesse qui vient en dernier, ne serait-ce que lorsque le nageur affûte. Bien sûr, l’affûtage est une notion qui a été malmenée ces dernières années. En revanche, il est sûr que Thorpe est naturellement un nageur de demi-fond. Sa médaille de bronze du 100m des Jeux d’Athènes, adornée d’un record personnel à 48’’56, et ses résultats brillants dans les relais de sprint australiens lui ont fait croire en un avenir sur la « distance reine ». Or c’est à nos yeux une double méprise. D’abord l’idée d’une distance reine est une pure invention médiatique. Ensuite l’attrait du 100m est souvent un trompe l’œil, renforcé par l’existence des relais. On l’a vu aux Jeux de Londres, où notre Yannick Agnel national a abandonné la possibilité d’une victoire sur 400m nage libre, et a terminé quatrième du 100m. Mais la victoire du relais quatre fois 100m dans lequel il a joué un rôle essentiel lui a finalement donné raison. A l’arrivée, Agnel s’est trouvé gagnant en choisissant une épreuve qui n’était probablement pas la sienne aux dépens d’une épreuve dont il était un des chefs de file mondiaux un peu parce que le 4 fois 100m existe et le 4 fois 400m n’existe pas !

4.Un changement de technique discutable

En choisissant un registre 100m-200m de préférence à un registre 200m-400m, Thorpe change aussi d’entraîneur. Puisqu’il se voit sprinteur, il choisit pour l’accompagner un spécialiste du sprint : Guennadi Touretski. Il avait songé aussi à Jacco Verhaeren. Touretski et Verhaeren ont formé l’un Popov, l’autre Van den Hoogenband, qui représentent à eux deux les vingt dernières années de sprint mondial. Touretski, après avoir passé des années dans sa Russie natale, puis en Australie, entraîne en Suisse, ce qui arrange Thorpe, qui n’entend pas, pour son retour, cohabiter avec les médias australiens. Guennadi est un homme passionné et passionnant. « Un poète », dit l’entraineur français Marc Begotti. Il évoque son sport dans des termes que ne désavouerait pas un Roméo parlant de sa Juliette. Guennadi a décidé de révolutionner la nage de Thorpe. Lequel explique : « J’effectue désormais un retour aérien plus long au-dessus de l’eau, et ma prise d’eau, quand je m’appuie sur le mur d’eau, pour me hisser dans l’eau, est plus profonde. Mon corps est posé de bien meilleure façon, plus haut et à plat, et il n’y a pas ce creux au bas de mon dos et de mes hanches, qui peut ralentir nettement ma propulsion à la fin d’une course. » Et Thorpe d’ajouter : « à 24 ans, je n’avais pas la force du haut du corps qui est la mienne à 29 ans, ni le physique pour tenir la position dans laquelle je travaille. »

« Maintenant, quand ma main entre dans l’eau, mon coude vient d’en haut, appuyer de tout le poids de ma nage à la force des dorsaux et permettre de tirer profond beaucoup d’eau sous mon corps. Précédemment, mon mouvement initial était une hyper-extension de ma main vers l’avant quand elle entrait dans l’eau. Le mouvement sous-marin était plus plat et je n’attrapais pas autant d’eau au début de mon tirage. »

Auparavant, Thorpe, après avoir laissé glisser sa main vers l’avant, bras étiré, tirait dans l’eau en pliant fortement le bras (comme un boomerang, selon l’expression imagée des Australiens) effectuant sa passée sous-marine telle un mouvement d’avant en arrière plié-déplié du bras qui sollicitait énormément les triceps. Sa nouvelle technique élimine la longue glissée vers l’avant. Thorpe plonge le bras tendu sous l’eau, effectuant une traction profonde ; l’effort est alors soutenu fortement par les muscles dorsaux. Cette technique, adaptée de la nage de Janet Evans, est proche de celle que Touretski a enseignée à Klim en 2000 et a fait beaucoup de petits, puisque l’essentiel des sprinteurs actuels s’en inspirent.

Cette technique, enseignée tardivement, Thorpe ne la tiendra pas bien en compétition : dans le stress, il se réfugiera instinctivement, sans s’en rendre compte, dans ce qu’il a fait pendant les seize ans de sa carrière sportive : son ancienne nage viendra le hanter comme le fantôme de l’Opéra. La force de l’habitude ! La question se pose : était-il raisonnable de changer fondamentalement chez un nageur de 29 ans une technique qu’il a développée depuis si longtemps qu’elle lui parait naturelle et qui lui a donné les plus grandes satisfactions ?

5. Un nageur n’est pas un voyageur de commerce

Dans la douzaine de mois qui a précédé les sélections australiennes, Thorpe a beaucoup voyagé, et effectué un très grand nombre de compétitions. 143.000 kilomètres d’avion, cent quatre-vingt heures de vol, soit sept jours et huit nuits dans les airs. Aux heures passées tout là haut doit s’ajouter un temps largement équivalent de transports terrestres, de la maison à l’aéroport, de l’aéroport à l’hôtel ; si l’on ajoute les perturbations liées aux changements de routine, aux nécessités de l’affûtage, aux journées de compétition, de décrassage, et les accommodements liés à l’accumulation des décalages horaires, un tel fonctionnement qui bouscule le mode de vie du nageur doit finir par taxer lourdement le volume de travail effectué.

Ces mouvements incessants devaient plaire à Thorpe, voyageur impénitent, dont les déplacements représentent sans doute une bonne médecine contre le spleen. Ils correspondent aussi au tempérament de Touretski. Popov se vantait de nager chaque année cent 100 mètres en compétition. Touretski, qui poussait dans cette direction, prétendait que « les entraîneurs d’élite australiens craignent la compétition. Ils ont peur d’être déçus, de laisser ainsi leur école envahie par une atmosphère négative. La compétition est le but et la justification de la préparation. C’est la chose la plus importante. »

Ce qui convenait semble-t-il, à Popov, n’a peut-être pas arrangé Thorpe, qui nageait sur des distances doubles du Russe, et que ces mouvements incessants ont dû perturber.

6. Une façon de nager ou une fuite organisée ?

Quand il se lance dans son aventure, Thorpe s’inscrit dans une approche psychologique négative. Pour ne pas éveiller les soupçons des médias qu’il abhorre, il fait le tour de huit piscines différentes, puis utilise une série de subterfuges. Quand les choses deviennent sérieuses, il s’expatrie en Suisse. Il racontera ensuite combien il a souffert de l’isolement. Mais on a beau réfléchir, on ne voit pas quelle aurait été la solution pour un garçon mélancolique et dépressif. La rapacité des médias à l’encontre des grands nageurs, en Australie, est l’envers d’un statut extraordinaire. Même s’ils en ont souffert, ses grands prédécesseurs semblent s’être finalement accommodés de la situation, qui n’a pas que des désavantages. Cette aura médiatique a permis à Thorpe de gagner des fortunes. Sa préparation, entre 2011 et 2012, a d’ailleurs coûté plus de 150.000$ au mouvement olympique australien, qui a payé une partie de ses dépenses. C’est pour cette raison d’ailleurs que la première personne, en dehors des intimes, à avoir été mise au courant de sa décision de reprendre, a été le directeur de la natation australienne, et pour cause : c’est lui qui allait passer à la caisse. Malgré la sympathie qu’il provoque, on doit admettre que les agents de Thorpe défendent très bien ses intérêts ! A l’arrivée, dans son bunker suisse, Thorpe a échappé à la curiosité des média, mais au prix d’une grande solitude…

7. Une erreur d’appréciation sur sa valeur de sprinteur

En 2004, Ian Thorpe a enlevé le 400m et le 200m nage libre, et, en outre, remporté la médaille de bronze du 100m aux Jeux olympiques d’Athènes. Cette dernière performance, plutôt inattendue, l’a fait réfléchir. Et conclure qu’il était un sprinteur fourvoyé en demi-fond. Comme en outre il s’était séparé fâché de son entraineur Doug Frost en 2000, il trouvait opportun de rejeter la faute sur ce dernier : « Doug ne m’avait jamais appris à plonger, virer, pour cette épreuve. En outre, dans mes 100m, je n’ai utilisé aucune stratégie, à la différence des mes 200m et 400m. J’ai de bonnes raisons d’être optimiste » écrit-il bizarrement fin octobre 2010. Ce que Thorpe semble ignorer, c’est qu’au contraire de ce qu’il raconte, c’est autant dans ses plongeons et ses virages que dans sa nage qu’il a été particulièrement impressionnant ; ensuite qu’il n’est pas et ne sera vraisemblablement jamais un nageur de sprint parce que ses muscles ne sont pas adaptés à l’effort bref, explosif. Tous les très bons nageurs de 200m peuvent créer des surprises sur 100m et leur registre comprend aussi le 400m. Thorpe a eu des prédécesseurs prestigieux. Il n’est pas le seul nageur « lactique » à avoir plié des sprinteurs « tactiques » sur leur propre terrain. L’Italien Lamberti a ainsi enlevé un bronze mondial du 100m, une course dans laquelle il n’avait guère de grandes référence, en 1991, grâce à la force, et à la vitesse de base nécessaire pour battre le record du monde du 200m. En 1987, Sven Lodziewski, un médaillé olympique et mondial sur 200m et 400m, battait à la surprise générale Stephan Caron au 100m des championnats d’Europe (1}. En 1964, Don Schollander, recordman du monde des 200m et 400m, réglait les sprinters en finale des Jeux olympiques de Tokyo, et gagnait le 100m. En 1960, John Konrads, recordman du monde du 200m, du 400m et du 1500m, battait le recordman du monde du 100m John Devitt sur 100m aux championnats des Nouvelles-Galles-du-Sud, six mois avant que Devitt ne monte sur le podium olympique. Pendant toute sa carrière, Phelps, loin d’être un spécialiste puisque roi du 400 quatre nages, est apparu comme l’un des plus prodigieux nageurs de 100m au monde. En 2012, Yannick Agnel, appuyé sur son registre 200m-400m, entrait en finale du 100m des Jeux olympiques de Londres et ratait une médaille pour quatre centièmes ! On pourrait multiplier ce genre d’exemples. Pourquoi ? Parce que le 100m, en raison de sa durée, n’est pas une pure épreuve de sprint et que dans bien des cas, quand le pur sprinteur, en panne de phosphates à partir des 65-75m, ne peut plus compter pour finir que sur un mélange d’orgueil et d’adrénaline, il arrive que le nageur résistant « revienne » sur lui grâce à sa « caisse » de demi-fondeur. S’il abandonne ce travail long pour développer ses qualités techniques et de sprint, il risque de ne rien y gagner parce que le type d’effort du 100m ne correspond ni à ses muscles, ni à son tempérament. Aussi vrai qu’on ne gagne les courses qu’avec ses points forts, ce qu’il aura pu grappiller en termes de « vitesse » pure sera dévoré par la diminution des énormes ressources que lui avaient conférées les longues séances d’aérobie et d’anaérobie lactique.

            La compétition prétexte

Sept erreurs, donc, et une illusion. Thorpe développe longuement cette idée que son ambition première, lorsqu’il décide de reprendre la natation, est de gagner à Londres. Bien sûr, ce n’est pas qu’il refusera consciemment de se qualifier ! Mais si l’on lit son livre, on découvre que Thorpe y revendique son amour de la natation et… son faible appétit de compétition.

Amour de la natation : « Nager est dans mon sang, écrit-il. Je ne sais pas pourquoi je ne l’ai pas fait pendant quatre ans. J’aime des aspects de l’entrainement que des gens détesteraient. Pour moi c’est une exploration. Je crois toujours possible de nager – à des niveaux que je n’ai jamais atteints. »

Parallèlement à cette passion de l’eau, Thorpe laisse apparaitre une certaine ambiguïté vis-à-vis de la compétition. Parfois, il affirme l’aimer, parfois il avoue qu’elle provoque en lui des crises d’angoisse répétitives. Il la compare au saut à l’élastique : et, à son avis, « se tenir au bord d’un barrage et se préparer à plonger est beaucoup moins effrayant que se tenir sur les plots de départ d’une finale olympique ». Quant Touretski justifie dans des conférences les gros kilométrages effectués à l’entrainement par les nécessités de la compétition, Thorpe renverse la proposition. « Je dispute des courses pour pouvoir m’entrainer », soutient-il ! Et, pour ce qui concerne son retour, « si, à Athènes, je n’avais nagé que le 400m, je me serais retiré ensuite, prétend-il. La victoire sur 200m fut une joie. Mais c’est le bronze du 100 mètres qui m’a donné à penser à un nouvel horizon. »

Il se pourrait que le secret de Thorpe se trouve là. Il a repris la compétition pour se donner une bonne raison de se lever, tous les matins, aux aurores, pour aller nager, de se coucher, chaque soir, à une heure décente, pour être prêt le lendemain. Et échapper à la dépression et à l’alcool. Dès lors, ce qui aura été perçu comme un échec de l’Australien aura été la plus belle victoire d’un sport merveilleux qu’on appelle natation.

Mais, après tout ça, on ne s’est pas trop étonné de ne pas l’avoir vu au départ des championnats australiens 2013, qualificatifs pour les Mondiaux de Barcelone. Cette absence était écrite, en filigrane, dans son livre.

 

(1} En 2001, aux mondiaux de Fukuoka, cet étonnant Lodziewski, à 36 ans et après quatorze ans d’absence, participait au relais quatre fois 100m allemand médaillé de bronze. Ce géant de 2,03m, précurseur des gabarits actuels, est aujourd’hui médecin de l’équipe d’Allemagne de natation.