UNE STRATÉGIE EST-ELLE POSSIBLE EN NATATION ? (1)

 

UNE STRATÉGIE EST-ELLE POSSIBLE EN NATATION ?

(1). L’ART DE FAIRE PERDRE L’ADVERSAIRE,

ILLUSION OU RÉALITÉ

 

Éric LAHMY

En août 1975, les championnats du monde de natation se déroulèrent à Cali, en Colombie. Une ou deux fois, je pus apercevoir, assis en tailleur au beau milieu d’une plage de la piscine, un jeune garçon fin et brun de peau, affecté d’un léger strabisme que corrigeaient ses lunettes cerclées de fines montures, qui paraissait méditer, le regard plongé en direction du bassin où s’évertuaient les nageurs.

Ce jeune homme, Djan Madruga, appartenait à l’équipe brésilienne de natation, promettait d’être à quinze ans le spécialiste de demi-fond de l’Amérique latine, et ne se recueillait ainsi qu’aux entraînements de l’équipe américaine. Madruga, je le connaissais, comme tous les Brésiliens, entraîneurs et athlètes, pour le rencontrer chaque année à la Coupe latine de natation). Il m’avait posé, au début des mondiaux, une question qui le tourmentait : « pensez-vous que Tim Shaw peut être battu ? » Je ne sais quelle réponse diplomatique j’inventais alors (ne jamais dire à un nageur qu’il n’a aucune chance) mais, c’est sûr, je pensais que oui : Shaw ÉTAIT imbattable ; l’année précédente, il avait amélioré les records du monde des 200 mètres, 400 mètres et 1500 mètres ; il avait réitéré un mois avant Cali lors des sélections américaines. Son avance sur les autres concurrents était considérable. Cette supériorité oppressait Madruga, il devait, disait-il, y avoir un moyen de battre le gringo…

Ce furent ses équipiers brésiliens qui m’informèrent en riant de ce que faisait exactement Madruga sur le bord du bassin : en transe, le regard figé en direction du bassin, il s’efforçait de marabouter Shaw, utilisant pour ce faire le Diable sait quel vaudou.

Toutes ces ondes maléfiques que projetait Madruga en direction du bassin ne servirent à rien. Peut-être manquait-t-il à la cérémonie du sang de poulet ou un bouc noir ? Le côté obscur de la force ne se montra pas, Tim Shaw réalisa son triplé mémorable du demi-fond, et seule l’altitude, 1100 mètres, de Cali, l’empêcha d’améliorer les records du monde.

Madruga n’en avait pas moins tenté d’utiliser une stratégie, un peu inhabituelle, pour déstabiliser un adversaire trop fort pour lui. Une stratégie du désespoir.

FRANÇOIS OPPENHEIM ET LA NOTION D’ÉGALITÉ D’ALLURE

Pendant longtemps, pour l’essentiel, on n’a pas utilisé réellement de stratégie, en natation. Chacun partait dans une course en fonction de ses forces telles qu’il les présumait, ou de son tempérament, et finissait comme il pouvait.

Si des stratégies, des tactiques, étaient employées par des nageurs, elles paraissaient tout à fait circonstancielles. Elles naissaient surtout en demi-fond, où les nageurs étaient contraints de ménager leurs forces pour ne pas s’effondrer s’ils se lançaient trop vite. Ils devaient se méfier de leurs limites, ne pas s’épuiser avant la fin de leur parcours. L’idée de stratégie n’était pas ancrée, la façon de nager de tel ou tel semblait n’avoir de valeur qu’anecdotique.

A posteriori, certains entraîneurs, en récupérant les « temps de passage » des nageurs, se sont mis à réfléchir sur le concept de stratégie de nage. Pendant longtemps, nul ne cherchait à retenir dans quel temps était passé un nageur. Pour quelques entraîneurs et pas mal de nageurs, partir vite était une preuve de virilité, de vaillance !

Un entraîneur (au Cercle des Nageurs de Marseille) et journaliste, François Oppenheim, dans les années 1950, cherchait, lui, à tout savoir, à tout mesurer, et il collationnait ces informations, ce qui lui permit d’acquérir certaines connaissances et de développer un concept, sur l’art de conduire une course. C’est grâce à lui, et dans ses ouvrages, qu’on peut apprendre que ce nageur avait changé son rythme de battement de jambes à tel moment, accéléré ici et décéléré là, ou bien quel avait été le rapport chronométrique entre ses deux moitiés de course. Oppenheim passa du constat à la thèse : un tel était passé trop vite, l’autre avait mieux équilibré sa course. Assez bizarrement, il ne lui vint pas à l’esprit, me semble-t-il, de rapporter le nombre des coups de bras, ce qui me parait plus importants que les battements. Les « jambes » du nageur, ce sont ses bras, et leur compas représente la vraie « foulée » du nageur, et la mesure de sa puissance. Mais Oppenheim comptait les battements, et les références aux deux temps, quatre temps, six temps, voire huit temps, inondaient ses rapports de course…

L’un des points sur lequel « Oppy » mit l’accent fut ce qu’’il appelait l’égalité d’allure… Les meilleures courses étaient délivrées par ceux qui conservaient une vitesse égale, du début à la fin. Constat, rudimentaire, mais qui alimenta un début de réflexion… L’égalité d’allure était le meilleur moyen d’économiser ses forces ; les excès de vitesse et les accélérations inconsidérées, surtout en début de course, pouvaient s’avérer ruineux en fin de parcours.

On ne doit pas s’étonner si l’idée d’une stratégie de course, dans un sport où les exposants sont séparés par des lignes d’eau, sans possibilité d’interactions, ait eu tant de mal à s’imposer.

VINGT SECONDES DE DIFFÉRENCE AU 400 MÈTRES

Beaucoup d’éléments empêchaient ne serai-ce que de s’interroger. Les meilleurs du monde ne se rencontraient jamais, et eux-mêmes gagnaient par des écarts extraordinaires. Un exemple ? Quand l’Argentin Alberto Zorilla remporta la course olympique du 400 mètres, en 1928, avec deux secondes d’avance sur l’Australien Boy Charlton, et trois sur le Suédois Arne Borg, il n’avait jamais rencontré ces adversaires, et l’écart de temps de leurs trois suivants, les Américains Buster Crabbe, Austin Clapp et Ray Ruddy, était de vingt secondes. La différence chronométrique entre Zorilla et Clapp, 5e, 14 secondes 4 dixièmes, équivaut à celle de 14.14, entre les vainqueurs messieurs et dames du 400 mètres de Kazan, en 2015 – les 3’44.99 de Yang et les 3’59.13 de Ledecky. 14 secondes 4 est aussi en 2015 la différence de temps entre le vainqueur et le 54e de la course masculine, le Malais Sim Wee Sheng Welson Sim… Rentré dans son pays, chacun des médaillés ne disposait d’aucun nageur capable de l’approcher de moins de vingt secondes sur 400 mètres. Dans un tel contexte, développer des stratégies offensives et défensives, pratiquer les changements de rythme pour dérouter l’adversaire, s’efforcer à respecter l’égalité d’allure ou aiguiser le sprint final, à quoi cela aurait-il servi ?

CES JEUX OLYMPIQUES NAGÉS DANS DE LA BOUE !

Si, de nos jours, on exige une eau filtrée, et utilise des lunettes de nage, les nageurs des premiers temps se trouvaient parfois à évoluer dans des eaux fort peu transparentes. « On nous a fait nager dans de la boue », se plaignit Ethelda Bleibtrey, la championne américaine, retour des Jeux olympiques de 1920. Il est un fait, également, que les différences de valeur entre les nageurs dans la plupart des compétitions étaient très importantes. Les lignes d’eau, absentes lors des premières compétitions, apparurent sur le tard et n’étaient que des cordes tenues en surface par des bouchons. Il était impératif de se qualifier dans les lignes d’eau centrales avant les années 1960 et l’introduction des plages brise-vagues, dites californiennes. Nager dans l’un des deux couloirs extérieurs était un calvaire de nageur. Le nombre de tasses qu’on y pouvait boire était vertigineux.

(à suivre) (2) LA STRATÉGIE COMME ARME TECHNIQUE

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