Mois : août 2016

US OPEN: REGAN SMITH BAT UN RECORD 14 ANS DE MELISSA FRANKLIN

Samedi 6 aoùt 2016

Avant-dernière journée de l’US Open où se sont distingués divers recalés pour les Jeux olympiques, soit ayant échoué aux sélections, soit n’ayant pas obtenu le feu vert de la FINA, comme Vyachanin, qui a abandonné sa nationalité russe, nage pour la Serbie, et n’a pas pu démontrer qu’il habite dans son pays d’adoption. Il nage un joli 53s97 au 100 mètres dos. En brasse, Andrew Wilson casse confortablement la minute, et l’Australienne Holly Barratt réussit un bon 100 mètres dos en 59s96 et devance la toute jeune Regan Smith, adolescente de 14 ans, 1’0s26, record de sa catégorie d’âge qu’elle avait amené en série à 1’0s31. Le record appartenait à Melissa Franklin avec 1:0s50.

Samedi 6 août 2016

MESSIEURS.- 200 mètres : 1. Zane Grothe, 1’47s61. 100 m dos : 1. Arkady Vyachanin, SRB, 53s97; 2. Bob Glover, 54s54.  100 m brasse : 1. Andrew Wilson, 59s51; 2. James Wilby, GBR, 1:0s77; 3. Tommy Sucipto, AUS, 1’0s95; 4. Michael Andrew, 1:1s29; 5. Youssef El Kamash, 1:1s42; 6. Conner McHugh, 1:1s58 (en series, 1’1s25).

DAMES.- 200 mètres : 1. Madisyn Cox, 1’59s51. 100 m dos : 1. Holly Barratt, AUS, 59s96; 2. Regan Smith, 14 ans, 1’0s26; 3. Ali Deloof, 1’0s35 (en série, 1’0s27); 4. Sian Whittaker, AUS, 1’0s41; 5. Tasija Karosas, 1:0s59; 6. Bridgette Alexander, 1’0s80; 8. Eva Merrell, 1’1s15. 100 m brasse : 1. Jessica Hansen, 1:7s56

 

US OPEN : WILLIAM STOCKWELL, BON CENT NE PEUT MENTIR

Vendredi 5 août 2016

Quelques bonnes performances à l’US Open qui s’achèvera demain au Jean K. Freeman Aquatic Center, Université du Minnesota, Minneapolis (du nom d’une femme entraîneur pendant 31 ans, de 1973 à 2004, de l’Université, disparue à l’âge de 60 ans, victime d’un cancer du colon).

William Stockwell, fils de la championne olympique américaine Tracy Caulkins et du double médaillé d’argent olympique australien de 1984, a gagné le 100 mètres avant de nager 49s50 au start d’un relais australien quatre fois 100 mètres. L’apatride ex-russe devenu serbe Arkady Vyatchanin a eu besoin de chaque centimètre de ses 2 mètres de taille pour enlever le 200 mètres dos contre Robert Owen dans un bon temps. Sur 200 mètres brasse, Andrew Wilson, 4e des « trials », a réalisé une percée sous les 2’10s pour l’emporter devant le Britannique James Wilby. Notable également le 200 mètres dos féminin de l’Australienne Sian Whittaker.

MESSIEURS.- 100 mètres : 1. William Stockwell, Australie, 49s84. 1500 mètres : 1. Daniel Jervis, Pays de Galles, 15’3s99 ; 2. True Sweetser, 15’4s52 ; 3. Robert Finke, 16 ans, 15’14s75; 4. Logan Houck, 15’15s10.  200 m dos : 1. Arkady Vyatchanin, NYA, 1’56s65; 2. Robert Owen, 1’56s79. 200 m brasse : 1. Andrew Wilson, 2’9s73 ; 2. James Wilby, GBR, 2’10s01; 3. Marat Amaltdinov, Russie, 2’11s91; 4. Matthew Wilson, Australie, 2’12s27. 100 m papillon : 1. Vini Lanza, Brésil, 52s88. 200 m papillon :  1. Zach Harting, 1’57s64.  400 m 4 nages : 1. Mark Szaranek, 4’17s61.

4 fois 100 mètres: 1. Australie, 3’16s84 (William Stockwell, 49s50, Graham Alexander, 49s11, Blake Jones, 49s21, Zac Incerti, 49s05).

DAMES. –100 mètres : 1. Shayna Jack, Australie, 54s37; 2. Mallory Comerford, 54s46. 400 mètres : 1. Sierra Schmidt, 4’8s82; 2. Ashley Twichell, 4’9s10; 3. Stephanie Peters, 4’9s55. 800 mètres : 1. Ashley Twichell, 8’25s31; 2. Hannah Moore, 8’28s23. 200 m dos : 1. Sian Whittaker, Australie, 2’8s64; 2. Eva Merrell, 2’9s64; 3. Hannah Moore, 2’10s14; 4. Tasija Karosas, 2’10s41. 200 m brasse : 1. Bethany Galat, 2’24s34. 100 m papillon : 1. Sarah Gibson, 58s39; 2. Helen Moffitt, 58s58; 3. Eva Merrell, 16 ans, 58s70; 4. Alys Margaret Thomas, Pays de Galles, 58s89. 200 m papillon : 1. Hannah Saiz, 2’10s14 (en séries, 2’9s61). 400 m 4 nages : 1. Bethany Galat, 4’38s66; 2. Madisyn Cox, 4’39s85; 3. Mia Nonnerger, 4’42s66.

FORBES CARLILE, 1921-2016, PIONNIER DE LA RÉVOLUTION AUSTRALIENNE

Éric LAHMY

Jeudi 4 août 2016

ENSEIGNANT EN PHYSIOLOGIE, INVENTEUR, ECRIVAIN PROLIFIQUE, TECHNICIEN AVISE, SYNDICALISTE TEIGNEUX ET ENTRAÎNEUR A SUCCES, FORBES CARLILE A VECU MILLE VIE EN PRES D’UN SIECLE DE NATATION…, 

Mort ce 2 août 2016, quelques jours donc avant l’ouverture des Jeux olympiques de Rio, Forbes Carlile avait été l’entraîneur de l’équipe de natation australienne aux Jeux de Londres, en 1948, quatre ans avant de concourir aux Jeux d’Helsinki dans les épreuves de pentathlon moderne. D’aucuns prétendent qu’il fut la seule personne à avoir entraîné avant de participer comment concurrent, lui-même, aux Jeux olympiques. Il dut cette incongruité à une dispute avec la Fédération de natation. Celle-ci ne l’ayant pas sélectionné comme coach, il se sélectionna comme athlète…

Il était aussi le doyen des sélectionnés olympiques australiens.

Bien au-delà de ces pittoresques distinctions, Forbes Carlile, né le 3 juin 1921 à Armadale (Melbourne), dans l’Etat de Victoria, fut bien autre chose : l’un des plus grands entraîneurs de natation de son pays ainsi que l’un des pionniers qui amenèrent l’Australie à détenir, en 1956, la première équipe de natation du monde.

Le 2 juin, il avait fêté ses 58 ans de mariage avec Ursula, qui, tout ce temps, fut sa compagne et sa collaboratrice attitrée. On ne pouvait imaginer Forbes sans Ursula, et quand la silhouette du premier d’entre eux se dessinait au bord d’un bassin, l’autre n’était pas loin, et ils paraissaient alors aussi affairés l’un que l’autre. Ils s’étaient d’ailleurs connus tout près d’une ligne d’eau et elle avait été son assistante six ou sept ans avant qu’ils ne s’épousent. A Ryde (Sydney) où ils officièrent pendant cinq décennies et demie, elle dirigeait l’école de natation et il préparait les ténors aux compétitions.

L’an passé, il avait déclaré au Weekly Times que s’il lui était possible de revivre sa vie, il ne changerait pas grand’ chose, vu qu’il avait eu exactement ce qu’il voulait : un métier de liberté, où il avait pu se déplacer à sa guise. Son seul regret, avec l’âge, était de ne plus pouvoir suivre les meetings. « Mais nous avons la première école de natation d’Australie et c’est ma fierté. »

Sa plus brillante élève, Shane Gould, a pu témoigner combien la passion était restée intacte chez Forbes. Il y a seulement quelques années, il avait allègrement dépassé les 80 printemps, quand elle le retrouva, surprise (!) au Pays de Galles, avec Ursula bien entendu, dans un meeting. Shane Gould s’y trouvait parce que son mari, Mitt Nelms, un célèbre maître de nage qui a travaillé avec Ian Thorpe, Natalie Coughlin, Dara Torres, Alexandre Popov, etc., avait été convié pour tenir une conférence. Surprise donc de voir Forbes. Mais surprise aussi, pendant ce modeste meeting, de voir Carlile suivre chaque course, inscrire furieusement des notes dans un calepin, récupérer puis disséquer les feuilles de résultats, se conduire comme un coach junior !

L’UN DES PREMIERS ENTRAÎNEURS SCIENTIFIQUES

Après des études secondaires  au Scots College de Sydney, Carlile désirait devenir médecin, mais tomba dans les pommes pendant une opération, et changea donc d’orientation. Il suivit, à l’Université de Sydney, les cours du professeur Frank Cotton sur la physiologie humaine, et obtint son mastère en sciences avant d’y enseigner à son tour. C’est là qu’il développa des concepts jusqu’alors assez peu documentés sur l’entraînement des sportifs, ainsi sur le travail aux intervalles, créa le cahier d’entraînement, effectua sans doute les premiers tests de fréquences cardiaques, mesura les effets de l’entraînement sous effort. Il étudia particulièrement les phases de repolarisation du ventricule chez l’athlète (onde T), défendit les théories de l’égalité d’allure lesquelles étaient on ne peut moins respectées alors, et promulgua l’utilisation du battement à deux temps sur les longues distances en natation. Il promut l’échauffement, aya soumis ses nageurs à des séances chronométrées avec ou sans une douche chaude, et trouvé une différence d’un pour cent en faveur… de la douche chaude ! Il inventa le chronomètre mural, élément considéré désormais indispensable au nageur à l’entraînement pour connaître sa vitesse de nage.

ENTRAÎNEUR OLYMPIQUE EN 1948  

Carlile, comme entraîneur, avait essayé d’abord de mettre en pratique ses connaissances, dès 1944, dans le bassin d’Enfeld, un faubourg de l’ouest de Sydney, sur deux jeunes écoliers de l’école secondaire de garçons de Canterbury. Puis il installa ses pénates, en 1946, dans une piscine naturelle, creusée dans les rochers, à Palm Beach, au nord de Sydney. Les succès qu’il y forgea lui permirent d’être désigné comme entraîneur dans l’équipe olympique des Jeux olympiques de Londres en 1948. Son premier nageur vedette, John Davies, échoua pour la médaille de bronze du 200 mètres brasse alors qu’il avait nagé deux dixièmes de seconde plus vite que le médaillé de bronze américain Robert « Bob » Sohl, en 2’43s7 record d’Australie contre 2’43s9. [Il aurait alors pu dire comme Yannick Agnel soixante-huit ans plus tard : « on n’a jamais vu ça. »] Quatre ans plus tard, Davies nagea trois dixièmes plus vite que l’Américain de service, mais cette fois les juges eurent le bon goût de le classer premier… Quant à Carlile, il était bien à Helsinki, mais en tant que premier pentathlonien olympique de l’histoire des Antipodes…

RÉINVENTER AVEC FRANK COTTON LA NATATION DES ANTIPODES

Forbes n’avait pas abandonné sa passion, il avait seulement été victime de la guéguerre que les dirigeants fédéraux faisaient aux entraîneurs de son pays (air connu). Il revint donc comme « head coach » australien en 1956, à Melbourne, conseiller scientifique en 1960 (il coachait alors Terry Gathercole, recordman du monde des 100 yards,  200 mètres et 220 yards en brasse), aux Jeux de Rome, puis on le retrouva entre 1962 et 1964 entraîneur national de l’équipe des Pays-Bas, puis à nouveau entraîneur chef national australien aux mondiaux de Belgrade, en 1973. Il se retira à l’occasion des Jeux de Moscou en 1980.

Carlile publia en 1963 son Forbes Carlile on swimming, qui a été considéré comme le premier livre moderne de natation de compétition, incluant la notion, alors relativement récente, de l’affutage, et un essai sur l’histoire du crawl qui redonnait entre autres leur place aux Japonais des années 1930, dont l’apport à la technique de crawl, largement ignoré à l’époque (qui lisait ou comprenait le japonais?) leur donnait 20 ans d’avance sur le reste du monde. Il est intéressant de noter qu’à la même époque, le français François Oppenheim avait publié un précieux ouvrage de référence, La Natation (1964), à la suite de Des Nageurs et des Records (1961), qui faisait autorité jusque dans le monde anglo-saxon.

Carlile publia plusieurs autres livres sur la natation, ainsi A History of Crawl Stroke Technique to the 1960s : An Australien Perspective, et A History of Australian Swimming Training.

Assistant de Franck Cotton, Carlile avait noté l’affligeante disparition de la natation australienne, au regard de l’excellence. Parfaitement dans le coup grâce à leurs Fred Lane (champion olympique du 200 mètres en 1900 à Paris), Cecil Healy, Fanny Durack, première championne olympique du 100 mètres dames en 1912, Barney Kieran, Frank Beaurepaire, puis, après la Première Guerre mondiale, Andrew Boy Charlton, vainqueur sur 1500 mètres des Jeux de Paris, en 1924, l’Australie disparut des radars olympiques, quand, entre 1928 et 1936, les honneurs furent partagés entre Japonais et Américains. A Berlin, le meilleur résultat australien fut obtenu par Percy Oliver, 7e du 100 mètres dos.

EN 1956, LA MEILLEURE NATATION DU MONDE EST AUSSI LA PLUS MAL LOTIE

Carlile ne s’en étonnait pas. A Sydney, les piscines des bords de plage, encore nombreuses à l’orée du 20e siècle, avaient disparu, seul demeurant un bassin couvert de 20 yards à Tattersall, un club privé de la ville. A Melbourne, la situation était un peu meilleure, mais aucune autre cité australienne n’était équipée en bassin. Forbes était encore trop petit pour en tirer des conclusions, quand il participa, à dix ans, à son premier « carnaval » aquatique aux Clifton Gardens. Il s’entraînait les étés dans des conditions très incertaines. Il assista à des prestations des grands champions américains et put constater qu’aucun Australien ne parvenait à leur répliquer.

Il fallut attendre 1945-46 pour que les premiers frémissements d’une renaissance australienne se fassent sentir. Un sprinteur, Marsden Campbell, organisa des festivals aquatiques pour l’association de natation des Nouvelles-Galles-du-Sud et publia avec Speedo une charte de l’art d’entraîner.

Mais c’est autour de Frank Stanley Cotton (1890-1955) que se cristallisa l’effort de renouveau qui conduirait la natation australienne non seulement à revenir au meilleur niveau, mais, entre 1956 et 1962, à dominer le monde. Cotton était issu d’une famille assez merveilleuse, père journaliste et homme politique de conviction, frère prof de géologie et membre des fameuses expéditions de Shackleton en Antarctique, une nièce pionnière de la photographie d’art. Lui-même, comme nageur, champion des Nouvelles-Galles-du-Sud sur 440 et 880 yards en 1921, avait manqué de peu la qualification olympique aux Jeux d’Anvers en 1920. Novateur brillant, très apprécié quoique taxé d’excentrique par exemple parce que, toqué de physiologie, il mesurait le rythme cardiaque de ses nageurs pendant l’entraînement, Cotton était avant tout un scientifique de valeur. Il avait créé pendant la guerre mondiale la combinaison anti gravité qui permettait aux aviateurs de ne pas s’évanouir quand ils serraient leurs virages en combats aériens. Puis il fit dériver sa passion du système circulatoire vers la physiologie humaine. Il inventa l’ergomètre (rameur), qui permit entre autres de découvrir deux talents de nageurs, John Henricks et Judy Joy-Davies (le huit de son équipe universitaire d’avion était sélectionnée en fonction de ses performances à l’ergomètre) et eut tôt fait de devenir patron du département de physiologie à l’Université de Sydney.

Alors que Frank Cotton devenait à une vitesse accélérée le « père » de la physiologie sportive australienne, Forbes Carlile, à 24 ans, eut la chance se trouver dans une position idéale auprès de ce précurseur, celle d’élève émérite puis d’assistant d’enseignement en physiologie. « De longues conversations avec le Professeur devinrent une occurrence quotidienne pour moi ; c’était comme si je bénéficiais de travaux dirigés quotidiens », a-t-il témoigné. Le but de Cotton était de produire des représentants aguerris de l’Australie pour les Jeux de 1948. Carlile se chargea des nageurs. Il fallait augmenter de façon très importante les volumes d’entraînement, qui (en-dehors du Japon) ne dépassaient pas en moyenne quinze cents mètres par jour. Cotton et ses épigones lancèrent les termes de l’entraînement moderne en natation, et l’on commença à parler de base d’entraînement au rythme de course, de répétition d’efforts, de distances cassées, d’affutage, « toute une terminologie encore à l’honneur à ce jour » constatait Carlile. Ses élèves couvraient jusqu’à huit kilomètres quotidiennement dans l’eau, rejoignant ces volumes d’entraînement des Japonais des années trente, qui avaient été taxés de « fanatiques. »

CE FORMIDABLE HARRY GALLAGHER

Un troisième homme joua un rôle fondamental dans ce processus d’acculturation, Harry Gallagher. Celui-ci allait préparer l’accession, rarissime, de ses deux nageurs vedettes, John Henricks et Dawn Fraser, aux titres olympiques messieurs et dames du 100 mètres nage libre, aux Jeux de Melbourne en 1956. [Deux autres coaches réussirent le même exploit, Bill Bachrach, USA, en 1924 avec John Weissmuller et Ethel Lackie, et Jacco Verhaeren en 2000 avec Pieter Van Den Hoogenband et Inge de Bruijn.] Au palmarès du formidable Gallagher, toujours bon pied bon œil à quatre-vingt-dix ans sonnés, outre  Dawn Fraser et Jon Henricks, Lorraine Crapp, Michael Wenden, Brad Cooper, et Lynette McClements (tous champions olympiques).

Contrairement à ce que j’ai souvent entendu dire en France à l’époque et depuis, les conditions de travail en Australie n’étaient guère idylliques. La saison ne durait que six mois et les reprises étaient douloureuses. Dans des bassins non chauffés, l’entraînement, démarrait en octobre dans une eau glaciale, à 16° ou moins et les nageurs étaient aussi des écoliers et des étudiants très occupés. Il n’était pas toujours simple de cadrer dans des programmes déjà chargés douze séances d’entraînement hebdomadaires, et d’ailleurs, rares étaient ceux qui nageaient plus d’un ou deux kilomètres par séance. Pas étonnant, dans ces conditions, si les meilleurs nageurs australiens aux Jeux olympiques, John Marshall (bronze du 400 et argent du 1500 en 1948) et John Davies (or du 200 brasse papillon en 1952) obtinrent leurs meilleurs résultats aux Etats-Unis où ils étudièrent. De même, Murray Rose, parti d’Australie, régna sur la natation américaine (et mondiale) où le cadre de l’université de Californie du Sud où il évoluait dut lui paraître luxueusement confortable.

Peu après 1952, un groupe de coaches, Forbes Carlile, Harry Gallagher, Frank Guthrie et Sam Herford, auxquels Don Talbot n’allait pas tarder à se joindre, prirent conscience qu’on pouvait s’entraîner beaucoup plus long sans s’épuiser ; raffinant les techniques de nage et incluant un intense travail aux intervalles et très inspirés par le fait que les Jeux avaient lieu à Melbourne, et donc « à la maison », on passa de quinze à quarante kilomètres hebdomadaires, bond quantitatif qui permit de réaliser de gros progrès. Tous les titres de nage libre revinrent aux Australiens aux Jeux de Melbourne. Mais le plus remarquable fut que jusqu’aux dernières années 1960, Sydney, d’où provenaient la plupart des vainqueurs, ne disposait pas d’une piscine d’entraînement couverte.

En 1964, toujours là, Carlile plaçait Ian O’Brien sur la plus haute marche du podium olympique sur 200 mètres brasse, devant l’outsider russe Prokopenko et le favori américain Jastremski. O’Brien fut des trois médaillés le seul à avoir respecté une assez rigoureuse égalité d’allure

SURENCHÈRE KILOMÉTRIQUE, OUI MAIS PAS N’IMPORTE COMMENT

Un Américain Sherman Chavoor, ayant analysé et interprété à sa façon les leçons des Australiens, appliqua à la lettre le mantra de la distance, doubla plus ou moins la distance parcourue et mit ainsi en place sa méthode de la « pression constante. » Le volume monta à huit kilomètres parcourus en intervalles par séance. Ayant observé cela, Don Talbot, un fils de militaire qui avait sorti en 1958 les Konrads, Jon et Ilsa, de retour à Sydney, fit « monter le schmilblick » et cela donna des 70 kilomètres par semaine.

Carlile, qui s’était installé en 1961 à Ryde avec Ursula régnait, avec comme seul rival Talbot, sur la natation de Sydney, et il hésitait à suivre ce mouvement. Il s’inquiétait des effets à court ou moyen terme d’une telle débauche d’efforts sur l’organisme. Mais il savait que certains individus pouvaient, grâce à des défenses hormonales exceptionnelles lies à leur taux naturel d’adrénocorticotrophine (ACTH), continuer à s’entraîner intensément quand d’autres avaient montré depuis longtemps des signes d’épuisement.

Il n’avait pas peur du volume en soi. Il se basait sur l’entraînement long et relativement lent, préconisé en athlétisme par l’allemand Ernst van Aaken et utilisé avec succès par Arthur Lidyard sur Peter Snell, l’invincible half-miler néo-zélandais. Carlile embrassa avec ferveur la doctrine de « la vitesse par (ou : à travers) l’endurance ». Il participa donc à la surenchère kilométrique, mais en y ajoutant une touche de subtilité, et, je crois, disons-le mot, un petit surcroit d’intelligence. Grâce à (ou en tous cas avec) cette façon de procéder, Carlile allait produire trois plus ou moins prodigieuses ondines, recordwomen du monde : Karen Moras, Shane Gould et Jenny Turrall. En l’espace de six ou sept ans, entre 1969 et 1975, ces trois demi-fondeuses récrivirent les livres des records.

La croyance de plus en plus affirmée à la légitimité de ses hypothèses se lit dans les chiffres qui suivent : Karen Moras abattait à 14 ans, en 1968, une distance de 1600 kilomètres par saison à l’entraînement, Shane Gould , à quinze ans en 1971, 2400 kilomètres, et Jenny Turrall, à quatorze ans en 1974, 3200 kilomètres.

Retour des Jeux du Commonwealth 1974 avec les médailles d’or du 200 mètres, du 400 mètres et du 800 mètres, Karen Moras estimait être la meilleure nageuse du monde quand elle retrouva le bassin de Sydney occupé par une demoiselle de deux ans sa cadette qui nageait presqu’aussi vite qu’elle. Shane Gould, plus grande, plus fine et plus athlétique à la fois, nageait encore dans un petit club à Dence Park, quand elle remarqua que la plupart des meilleures nageuses australiennes de son âge provenaient du Ryde SC de Carlile. Elle-même se partageait alors entre le netball l’hiver, la natation l’été et le patin à roulettes hiver comme été ! C’était surtout une athlète exceptionnelle, dont le cœur au repos battait à raison de 38 à 42 pulsations par minute, une sportive touche à tout qui excellait partout, cavalière, gymnaste, golfeuse, et aussi une étudiante douée, la première de sa classe. [Ceux qui liront son livre autobiographique, Tumble Turns, écrit sans aide, montre qu’elle n’a rien perdu de son intelligence ni de sa faculté d’expression écrite]. Elle allait bientôt devenir aussi la meilleure nageuse –  et, si l’on peut se permettre l’aparté, confortablement la plus jolie fille de la natation mondiale (un fait que les journalistes Jean-Pierre Lacour, François Janin, quelques autres et moi-même, envoyé spécial de L’Equipe, pûmes vérifier personnellement lors de son passage à Marseille en décembre 1971)…

SHANE GOULD CASSE TOUS LES RECORDS DE NAGE LIBRE

Avant de rejoindre Ryde, Gould testa et détesta immédiatement l’entraînement du rival, Talbot, sa « rigidité » et sa « brutalité ». A Clyde, elle trouva derrière les exigences du maître les lieux des nuances qui lui convenaient. Un slogan écrit sur un mur en caractères d’affiche : « nous ne fabriquons pas de champions, mais créons une ambiance où le champion devient inévitable, » attira son attention. L’ « ambiance » en question comprenait pour Gould, 64 kilomètres à nager chaque semaine ! Mais la fille était solide, disciplinée, déterminée. Pour faire tenir tous les éléments de sa journée, Shane mettait le réveil à 4h27 du matin.

La carrière de Shane Gould ne dura guère longtemps : trop de pression sur la nageuse qui assistait impuissante à une guerre des nerfs – dont elle était l’enjeu – entre son père et son entraîneur, le premier étant clairement jaloux de l’influence du second. En France, pendant ce temps, Lucien Zins proclamait que l’idéal était d’entraîner des orphelins ! Elle eut tôt fait de s’évader de tout ça, émigra aux USA puis abandonna le sport. Mais elle a toujours défendu son coach.

Gould a expliqué sur la chaîne ABC australienne ce que lui apportait Carlile, ce qui permet de se faire une idée de sa méthode. « Il était exigeant et j’aimais cela, parce qu’il espérait beaucoup de moi et me permettait de devenir meilleure. Je voulais qu’on tire le maximum de moi et il m’offrait cela. Il me donnait de bons retours. J’avais un journal de bord et un carnet d’entraînement, sur lequel il inscrivait ses commentaires hebdomadaires. En fin de saison, il effectuait un résumé de celle-ci et suggérait des projets d’avenir, offrait des informations. Il me faisait lire certains textes, me tenait au courant de ce que réalisaient mes concurrentes à travers le monde et des temps que je devrais réaliser. Quand il voyait que je relâchais mon effort, il changeait les séances, essayait d’autres choses, ce qui faisait que cela restait toujours intéressant et stimulant. C’était un pionnier de la science dans le sport. Il était curieux des avancées, s’était intéressé au fonctionnement du cœur, savait quand ses nageurs étaient fatigués, avait creusé les questions de nutrition, testait certaines vitamines et recommandait des complexes vitaminiques, surtout la E, la B complexe et la C. Il disposait d’une caméra de 16mm, filmait nos mouvements sous l’eau, effectuait des analyses biomécaniques. Mais malgré tout cela il ne médicalisait pas, ne mécanisait pas, son approche quoique scientifique restait humaniste, il continuait de comprendre l’humanité de nos corps, nous respectait en tant que personnes, nous saisissait en tant qu’humains incarnés et non que parties d’un corps déconstruit. »   

LA VITESSE À TRAVERS L’ENDURANCE

Carlile avait repris la thèse de Cecil Healy, nageur du début du 20e siècle qui, devenu un enseignant et écrivain prolifique, avait défini à partir des années 1910 le crawl australien, comme basé sur un rythme de bras élevé et un battement de pieds faible, à deux temps. On allait retrouver sa signature dans les techniques de ses trois meilleures élèves, Moras, Gould et Turrall. Gould notera qu’il sera allé à l’encontre des coachs qui voulaient qu’elle utilise pleinement son battement alors que, a-t-elle dit, « plus je battais des jambes, moins j’avançais. » Cette économie d’énergie au niveau du battement lui convenait parfaitement, n’attentait pas à sa vitesse, bien au contraire, et Gould n’attendait pas longtemps avant de disposer de tous les records du monde de nage libre grâce à l’attaque de bras la plus efficace de son temps, appuyée par un assez « faible » – économique serait un adjectif plus judicieux – battement. [Lorsqu’en 1971, nous assistâmes à son entraînement, Lucien Zins courut à moi (« venez voir ça ») et me plaça sur la plage, non de profil mais de face par rapport à Shane Gould, afin de me faire apprécier l’efficacité de son coup de bras. Ce geste en piston d’une simplicité évangélique qui paraitrait aujourd’hui banal était tout simplement sensationnel pour l’époque. Zins en était abasourdi…]

URSULA ET FORBES : CULTIVÉS, CURIEUX ET INTÉRESSANTS

En 1988, comme vice-président de l’Association Mondiale des Entraîneurs de Natation, Carlile fut de ceux qui, avec John Leonard et Peter Daland, se rebellèrent contre le dopage des nageurs Chinois, et encore en 2008-2009, il monta au créneau contre les combinaisons qui dénaturaient la natation. Il n’était pas du genre à avoir peur de faire du bruit quand il le jugeait nécessaire…

Contrairement à l’idée qu’on aurait pu s’en faire, Forbes et Ursula n’étaient pas des machines à faire nager, comme on en a tant et tant vu. Shane Gould – dans un témoignage repris par le site SwimVortex – se souvient être allée en leur compagnie au théâtre de Sydney, auquel, lui dirent-ils, ils étaient abonnés. Dans tous leurs voyages, ils emmenaient des guides concernant l’archéologie et l’architecture des villes qu’ils visitaient. « Ils étaient très intéressants, cultivés, respectueux de l’histoire et des cultures, continue Gould. Le savoir les excitait. Forbes n’aurait pas été le même sans Ursula. Elle soutenait l’allumé de natation qu’il était et tous deux apparaissaient excentriques dans leurs vies et éclectiques dans leurs intérêts. Elle fut nommée entraîneur assistante de l’équipe nationale aux Jeux de Munich, la première Australienne devenue entraîneur olympique, et donc une pionnière elle aussi. »

Sources :  Forbes Carlile, A history of Australian Swimming, dans la Newsletter de The World Swimming Coaches Association. http://wscacoach.org/pdf/wscanews201003.pdf

DANIEL SMITH, SAUVÉ DE L’ENFER DE LA DROGUE PAR LA FOI ET LA NATATION

LA RÉDEMPTION D’UN ANCIEN ESPOIR AUSTRALIEN

Alain Philippe COLTIER

Mardi 2 août 2016

Il fut un temps où Audiard (prénom : Jacques) déclinait volontiers ses films sur le thème fort de la rédemption – Sur mes lèvres (2001), De battre mon coeur s’est arrêté (2005), etc. -. Gageons que le philosophe-cinéaste aurait alors très bien pu avec sa caméra s’attarder sur la trajectoire ‘scénarisable’ d’un certain Daniel Smith.

En 2006, la presse australienne parlait de lui comme d’un nouveau Ian Thorpe. Pas moins ! Sauf qu’à l’âge de 14ans ‘Thorpie’ représentait déjà avec brio son pays au Mondial de Perth (1998) tandis que de son côté Smith sortait de route sans crier garde. Chronique annoncée pour le désormais sans abris d’une classique descente aux enfers, naviguant à vue entre alcoolisme et drogue (la méthamphétamine, dite Ice chez les Anglo-saxons). Une dépendance totale qui durera cinq années. Il ne devra finalement son salut qu’en sacrifiant, 18 mois durant, à une cure complète de désintoxication qui lui fera découvrir la religion (le christianisme) et le ramènera également à la case natation.

    Il y a deux ans donc, Smith retrouve les bassins, et plus particulièrement celui du Miami Swimming Club où officie l’inévitable coach au look de surfeur : Denis Cotterell, spécialiste patenté du demi-fond mondial. Sur la Gold Coast, Smith partage alors sa ligne d’eau avec une étoile montante, Thomas Fraser-Holmes, qu’il tourmentait régulièrement chez les benjamins, et aussi avec Grant Hackett, qui tente alors d’effectuer un come-back. Une cohabitation pour le moins paradoxale car, hors de l’eau, le double champion olympique du 1500 mètres est loin d’être un modèle du genre ! Toujours est-il qu’un an plus tard notre revenant décroche son autorisation de nager sur quatre fois 200 mètres au Mondial de Kazan. Mieux disant en séries avec un temps de 1’46s02, il effectue la finale aux dépens d’Hackett et ramène même une médaille de bronze. Y voit-il une intervention divine ? Peu importe, car cette remise à niveau donne des idées à Smith qui continue de progresser et termine au mois d’avril, à Adélaïde, quatrième des sélections olympiques « aussies » sur 200 mètres, un accessit qui lui ouvre à nouveau les portes du « relais des nations », mais, cette fois, pour les Jeux de Rio.

    “J’ai hâte de le voir nager à Rio car il est encore loin d’avoir exprimé tout son potentiel sur la distance », confiait aux micros Cotterell après la performance de son élève. De leur côté, les parents du ‘born again swimmer’ se montrent forcément beaucoup plus relatifs, déclarant ainsi sur les ondes de la radio ABC : “Par le passé, quand il gagnait tout, on était vraiment content. Aujourd’hui, on est surtout très contents qu’il soit encore en vie.” Nuance ! Un son de cloche d’ailleurs partagé par le principal intéressé : “Auparavant, je ne savais pas qui j’étais. Alors, être capable de savoir enfin qui je suis et où je veux aller dans la vie, la natation c’est juste du bonus.” Avant d’ajouter en substance : “Par ma faute, toute cette période a été très difficile à traverser pour ma famille, celle-ci cicatrise à peine. Maintenant, je suis surtout dans les bassins pour donner de l’espoir à ceux qui sont accros aux drogues. ” 

Dans le cadre de sa conversion, Smith a travaillé en Thaïlande dans un programme de sauvetage et de réhabilitation d’enfants victimes d’exploitation sexuelle. Sauver les autres, c’est se sauver soi-même. Dès lors, quoiqu’il arrive à Rio, Smith, lui, a déjà gagné la partie.