Mois : février 2019

“KORNELIA” MISE EN CALE SECHE PAR VINCENT DULUC

…L’ART SUBTIL ET NARCISSIQUE DE RATER SON SUJET EN L’OUBLIANT SYSTEMATIQUEMENT POUR MIEUX SE METTRE EN AVANT…

« Kornelia » de Vincent Duluc, Stock, coll. « La Bleue », 2018)

Par Alain Philippe COLTIER

Lundi 11 Février 2019

     Au départ, la démarche de l’auteur procédait plutôt d’un sympathique et louable sentiment : revisiter un amour (somme toute très platonique) de jeunesse. En plus, pas n’importe lequel : Kornelia Ender. Pas moins ! L’égérie de tout un système, celui du sport en RDA ; l’ambassadrice dite de charme de toute une nation, l’Allemagne de l’Est.

     Car non contente d’avoir raflé quatre titres  olympiques (100 mètres et 200 mètres nage libre, 100 mètres papillon et quatre fois 100 mètres 4 nages), celle qui forma avec son compatriote de champion Roland Matthes, le couple – éphémère – le plus glamour, voire le plus hygiénique du mouvement olympique, avait chaque fois battu à ces Jeux Olympiques de Montréal le record du monde de la spécialité.

     Ceci dit, on ne demandait, façon de parler, qu’à rentrer au plus vite dans le vif du sujet.

     Mais voilà, d’emblée, on reste en rade, à patauger comme un improbable imbécile au beau milieu d’une affreuse odeur de grenier rongé par l’humidité. Manifestement intoxiqué par les chaînes (de télévision) commerciales occidentales, mal à l’aise dans la peau du type qui croit être déjà arrivé en fin de parcours, l’auteur est incapable de s’effacer derrière son sujet ; celui-ci n’étant finalement qu’un prétexte peu avouable pour évoquer sa propre vie, son état d’esprit, ses idées toutes faites prêtes à être emballées sans papier cadeau et surtout, et avant tout, ses angoisses à répétition sur les années qui passent.

Qu’est-ce qu’un lecteur/lectrice lambda ou pas peut bien y faire ? Rien. Kornelia for ever ! Oui, pourquoi pas ? Mais sûrement pas dans ces conditions. Bref, ce texte est déboussolant et exaspérant comme la trajectoire de l’Allemagne de l’Est, une nation qui n’existe plus.

     Pour ne rien arranger, cet ouvrage hybride, mi-psychanalyse, mi-dossier journalistique, est également plombé par le style. En outre, l’auteur consacre le plus clair de son temps à creuser des sillons, puis à bifurquer. En ruptures permanentes.    

    Et la natation dans tout ça ? On y vient. S’aventurer dans de telles eaux oblige (à l’insu de son plein gré) l’auteur à faire du cabotage à la godille. Les affirmations lapidaires sont légions. “ Á 19 ans elle (là, il parle de Shirley Babashoff, adversaire dépitée et infortunée d’Ender) était vieille maintenant.”

     Vieille à dix-neuf ans ? Cliché, car dans ces conditions, quid de l’Australienne Dawn Fraser ? Triple championne olympique sur 100 mètres nage libre, si sa Fédération ne l’avait pas ‘autocratiquement’ suspendue pour dix ans, Dawn aurait encore, sans doute, plané au dessus des débats en 1968, aux Jeux Olympiques de Mexico, à l’âge de… 31ans. Sans parler des trentenaires qui encombrent les podiums de nos jours?

Autres morceaux choisis, évoquant cette fois les Jeux Olympiques de Munich, en 1972. “Les Américains avaient convenu qu’ils ne connaissaient qu’une méthode pour aller plus vite : s’entraîner jusqu’à ce que cela fasse mal et continuer.” Et Mark Spitz alors, que personne, pas même son propre entraîneur, n’avait vu s’entraîner dans les mois qui précédèrent les Jeux Olympiques de Munich ? Entre enfoncement de portes-ouvertes, appréciations dénuées de tout fondement et grosses contre-vérités, on n’en sort plus.

     Tiens, à propos de Shane Gould : “Elle avait décidé au soir de ses 17 ans qu’elle était trop vieille (ndlr : on y revient encore) pour continuer à nager.” En Australie, terre de natation aussi bien en piscine que dans l’océan (n’en déplaise à l’auteur), la petite héroïne des Antipodes en avait plutôt marre de tout le satané battage médiatique autour de sa personne et des affrontements entre son père et son entraîneur. Au point de se marier aussi sec et d’aller mener une vie de hippie bien à l’abri des regards indiscrets.

     Quant à se trouver trop vieille pour nager au plus haut niveau, cela fait doucement rigoler lorsque l’on sait que 20ans plus tard, Shane Gould prit un malin plaisir à réécrire une pléiade de records du monde chez les Masters, et tenta même de décrocher sa qualification pour les Jeux Olympiques de l’An 2000.

     Encore aujourd’hui, la triple championne olympique des Jeux de Munich nage au quotidien, de préférence dans l’océan.

     Cependant, parfois, au détour d’un paragraphe, l’auteur s’applique comme par miracle à glisser une piqure de rappel et même, luxe suprême pour l’occasion, à la… développer. Souvenez-vous un peu de ces nageurs transformés en baudruches pour soi-disant améliorer leur indice de flottabilité – ce qui en dit assez long quand même sur la connerie humaine !

     Malheureusement ce genre d’anecdote croustillante a dû mal à surnager au milieu du naufrage programmé.

     Á l’arrivée, l’auteur avait sous la main de formidables ingrédients. Le sujet lui a échappé. Malencontreuse erreur d’aiguillage ? Une telle trajectoire aurait mérité meilleur traitement. Le lecteur/lectrice reste derrière la porte, pas plus avancé(e) sur Kornelia qu’il/elle ne l’était au départ. Miné par ses propres et nombreuses angoisses, l’auteur a même oublié de signaler, en autres, que l’Apollon des grands bassins Roland Matthes était quand même entraîné par une femme, chose rarissime, tous sports confondus, à cette époque, et même encore de nos jours. 

    Dans son dernier opus, Bullshits Jobs, David Graeber constate la prolifération des boulots à la con, ces emplois très bien payés mais parfaitement inutiles. Á l’avenir (qui ne semble pas appartenir à l’auteur de Kornelia – si on veut bien l’entendre), l’anthropologue et économiste américain devrait cette fois s’amuser à consacrer un ouvrage sur ces livres qui certes ne laissent pas indifférents mais qui surtout n’apportent ou n’éclairent rien ou si peu.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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