SOEUR DE QUELQU’UN, OU COMMENT VIVRE DANS L’OMBRE DE LOTTE FRIIS

Eric LAHMY

Vendredi 9 Novembre 2018

Que devient Lotte Friis ? L’ancienne championne du monde danoise de demi-fond (et la dernière nageuse au monde à avoir résisté à Ledecky sur ses distances fétiches) anime une émission de variétés radiophonique (P4). Elle avoue qu’au moment d’annoncer qu’elle abandonnait sa carrière de nageuse professionnelle, une sorte de panique l’avait prise. La panique de ne pas savoir où aller et ce qu’allait être sa vie. La radio ? Une grosse responsabilité (un million d’auditeurs) et zéro expérience. « Je me suis rendu compte que je n’avais aucune éducation. Et ne plus nager m’avait enlevé la seule chose qui me rendait spéciale. Je visais toujours en direction d’un horizon de quatre ou cinq ans parce que je préparais, parfois à raison de 35 heures par semaine, tel championnat du monde, tels Jeux olympiques. Et d’un coup, plus rien. L’avenir s’arrêtait au bout de mon nez… » En janvier 2018, une opportunité fut retrouvée avec l’émission de P4…

Mais derrière Lotte Friis, vivait aussi… une sœur qui avait été dédaignée par sa famille. C’est ce que nous apprend un article de Laura Emile Bannebjerg dans la revue danoise de Danemark Radio (DR). Une histoire beaucoup plus banale qu’il n’y parait. Celle du membre d’une famille, ou d’une sororité dont l’un des éléments domine de façon excessive… Et qui amène les autres, aussi doués soient-ils, à vivre, selon l’expression de Robert Mitterrand, en tant que sœurs, ou « frères de quelqu’un. »

 

« Quelle impression ressent un enfant, d’être cachée dans l’ombre de sa sœur et ne jamais se trouver en pleine lumière? Quel sentiment d’insuffisance, d’incompétence, peut en naître ? Trine Friis peut vous en parler », affirme ainsi miss Bannebjerg.

L’histoire commence quand Trine, deux ans, tombe dans un petit bassin qui a été creusé dans je jardin familial, à l’arrière de la maison. Heureusement, l’aînée, Lotte, est présente, et lui maintient la tête au-dessus de l’eau. Les parents, terrifiés, décident que les filles apprendront à nager.

Pour Lotte, cet apprentissage aboutira après quelques années à une carrière de championne du monde, et de médaillée olympique. Pour Trine, l’aventure signale le début d’une existence passée dans l’ombre de la sœur. Aujourd’hui, à 27 ans, Trine lutte avec la faible estime de soi qui est la sienne. Dans tous les cas de figure, dit-elle, elle ne fut jamais que la « numéro deux » de la famille.

“Un enfant est connecté par l’amour. Je n’ai aucun doute, d’avoir été aimée. Mais des fois, il m’arrivait de penser : d’accord, puis-je maintenant avoir droit à un peu d’attention portée sur MOI ? Pouvons-nous parler d’autre chose que de natation ? Je sentais que je ne constituai pas une priorité. »

Meilleure nageuse que sa sœur, Lotte le fut d’emblée. Talentueuse, cette supériorité aquatique lui assura une autre forme de domination. Dans l’attention parentale. « Il y a toujours cette compétition naturelle qui s’instaure parmi les enfants. Et alors, dans le cas qui était le mien, je sentais que je n’étais pas importante, et il ne s’agissait pas d’un sentiment très constructif rapport à l’estime de soi,à la façon dont vous vous voyez. Et je puis sentir aujourd’hui (encore) que je lutte pour devenir la numéro un sans tenir compte de ce qu’en pensent les autres. »

A un moment, le développement de Lotte effectua un « saut quantique ». Devenir la meilleure nageuse du pays, et l’une des premières au monde, cela signifiait qu’elle avait besoin de plus d’attention et de support dans sa famille. Et Trine sentit que ce surcroit d’attention se faisait à son propre détriment.

Aujourd’hui, toutes deux sont de grandes filles, Lotte a achevé sa carrière de nageuse en 2017 et reste un personnage médiatique et mondain au Danemark. Elle anime un show radiodiffusé et, ayant trouvé l’âme sœur, se projette déjà dans ses futurs enfants (la presse people de son pays ne ratant pas l’occasion de longuement tartiner sur le sujet).

Trine, elle, 27 ans, continue de se chercher. Cela a été un combat, témoigne-t-elle, de s’identifier, quand elle était toujours, pour les autres, « la sœur » de la championne du monde de natation, de la fille dont les journaux ne cessaient de parler.

« J’ai toujours été fière de ma sœur. Cependant, quand vous êtes présentée, à dix-sept ou dix-huit ans, comme la sœur de quelqu’un, vous perdez un peu de votre identité. Je voulais être Trine, et non pas seulement la « sœur de Lotte ».”

Autour de la table du déjeuner familiale, Lotte et sa carrière de nageuse étaient souvent évoquées. Cela pouvait prendre nombre de formes, depuis la planification d’un voyage jusqu’aux exigences pratiques liées au sport. Trine comprenait bien que Lotte devait être aidée en raison des exigences d’un sport comme la natation, au niveau qu’elle atteignait… mais souhaitait parfois que la famille se réunisse autour d’autre chose que Lotte.

“Quand vous notez que votre sœur aspire entre 60 à 70% de l’énergie familiale et de l’attention que consacrent les parents à leurs enfants, vous ne pouvez pas ne pas, à un moment ou à un autre, vous comparer à elle”, dit encore Trine.

Quoiqu’elle insiste sur le fait qu’elle se savait aimée de ses parents, et n’en avait jamais douté, le sentiment d’être négligée et rejetée en termes de priorités parentales dominait. Mais il lui était difficile d’exprimer ce qui, elle le savait, allait être difficile à entendre pour la famille. C’est il y a seulement deux ans que Trine se sentit le courage de clarifier ses sentiments à ce sujet.  

« C’était dur de leur dire ce que je ressentais et de voir que ça les troublait. Ceci parce que je savais qu’ils m’aimaient et qu’ils avaient quand même fait beaucoup de choses pour moi. Ce n’est pas facile, aujourd’hui, d’évoquer tout cela, parce que cela revient à les culpabiliser quand je leur raconte que cette situation m’a beaucoup attristée pendant toute ma jeunesse. »

Si les parents écoutèrent soigneusement ce que Trine put leur dire et comprendre les sentiments auxquels elle fut confrontée pendant des années, il n’avait jamais été dans leur intention de léser Trine pour avantager Lotte. De son côté, la mère de Trine se trouve dans l’embarras : « je ne veux pas dire que je suis frustrée, parce que je puis aisément comprendre ce qu’elle exprime là. »

Dans une certain mesure, les parents regrettent que Trine n’ait pas eu la force, ou le courage, de se confronter à cette situation plus tôt. « Je vois, sous cet éclairage, que certaines choses auraient pu être conduites différemment, dit encore la mère, et je puis voir aisément Où nous aurions pu répondre plus vite, ou différemment aux questions qui se posaient, ou encore nous donner des priorités différentes. Mais il est hors de doute qu’il y a eu quelque chose à faire à ce sujet. »

La reconnaissance, même tardive, par les parents, du tort qu’ils ont pu faire subir à leur fille a cependant aidé cette dernière à avancer et à se sentir mieux aujourd’hui. Mais parmi leurs regrets, ils gardent celui de ne pas avoir permis à Trine de mettre plus tôt les pieds dans le plat.

Lotte, à son tour, en face des faits, a à son tour donné ses sentiments. « Je ne savais pas que Trine avait vécu son enfance et son adolescence de cette façon compliquée. Qu’elle s’était sentie négligée et sentait parfois que j’étais la fille numéro un et elle la fille numéro deux, que tout était calculé en fonction de moi et de ma vie », explique cette dernière. C’est dur de songer que notre enfance la affectée de façon que, dans certaines situations, elle manque extrêmement d’assurance en elle, et pense qu’elle n’est pas assez bonne. Je crois qu’en face de cela, il faut reconnaître qu’il en a été ainsi. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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