Catégorie : Enquètes

FAUQUET ET MARACINEANU SOUS L’ŒIL DE JEAN-CHRISTOPHE SARNIN

17 août 2013

Jean-Christophe Sarnin, vice-champion du monde 1998 du 200 mètres brasse, a vécu les débuts du renouveau de la natation française depuis sa place de nageur. Aujourd’hui, entraîneur en Suisse, comme le démontrent ses notes, nées de longues conversations téléphoniques, il n’a rien perdu de son acuité visuelle…

Par Eric LAHMY

 

L’Homme

Jean-Christophe SARNIN a 37 ans. Né à Lyon le 2 avril 1976, il vient de Chauffailles, ville de Saône-et-Loire, où il pratique beaucoup de sport, hand, rugby, volley, athlétisme, et aussi de la danse. En 1993, l’adolescent joue des pointes dans les ballets des mercredis de l’UNSS. Dans son dernier ballet, « le Temps des Gitans ». Il jouait un rôle de mafioso. Et puis, par sa sœur Valérie, une bonne brasseuse, il découvre la natation. « D’entrée, j’ai bien marché. Fort de mes quatre ans de danse, j’avais acquis une bonne perception de mon corps dans l’espace. Me mouvoir dans l’eau qui, contrairement à l’air, est un support, fut alors facile. A mes débuts, je m’entraînais tranquillement, chez moi à Chauffailles (en Bourgogne), trois fois par semaine à raison de 1.000 mètres par séance. Puis, le conseiller technique régional m’a vu nager et m’a invité à suivre ses stages. Avec lui, j’encaissais 50 bornes par semaine: j’ai explosé, décidé d’arrêter et repris le chemin d’une troupe de copains danseurs, les Boudafous ! » André Duclaux, directeur du centre régional de Bourgogne, « avec son approche très intelligente et très humaine de la natation », parvient à  »replonger » Jean-Christophe dans le bassin. Et voilà que le garçon s’avère être un redoutable technicien de la brasse, doublé d’un athlète très volontaire. Il entre en équipe de France en 1996, année où il participe aux Jeux d’Atlanta. Champion de France du 200 mètres brasse en 1997, ce « joyeux drille, mais bosseur mature » accède aux finales des championnats d’Europe de la même année. C’est quand même une déception (au bout d’une progression phénoménale), car il s’est qualifié avec le meilleur temps de séries avec 2’13’’97, record de France; mais, jeune et inexpérimenté, il ne peut gérer cette situation et termine 7e de la finale en 2’15’’19. Même sa 4e place du 100 mètres brasse ne peut le consoler…

Six mois plus tard, en janvier 1998, il est 2e du 200 mètres brasse aux championnats du monde de Perth, en janvier 1998. Il y a seulement quatre ans qu’il a débuté en natation !  « Comme je dis souvent à Franck [Esposito], quand tu entres en finale, tu n’as plus rien à perdre, raconte-t-il, propos relevés par L’Humanité. La chance, il faut la provoquer puis la saisir. Alors, d’entrée, j’ai voulu emballer la course. Puis mon unique obsession fut de relancer, de me relancer constamment, notamment après chaque virage! Bref, j’ai fait MA course, sans m’occuper des autres. Nageant à la ligne d’eau n° 6 et respirant dans l’axe, je les voyais même à peine. Non, j’étais juste occupé à compter mes mouvements de bras. D’ailleurs, c’est la première fois que je réussis à parfaitement les compter sur les quatre longueurs: un signe, non? » Ce 16 janvier, donc, il vire en tête au 150 mètres, brasse encore devant à 10 mètres du mur fatidique. Et se fait chouraver l’or, pour 2 centièmes de seconde, par Kurt Grove, un Américain, 2’13’’40 contre 2’13’’42. Double champion du monde militaire, sur 100 mètres et 200 mètres brasse, en 1999, il prépare alors les Jeux olympiques 2000 de Sydney. Mais une blessure s’en mêle, qui entrave sa préparation. Il ne peut réaliser les minima, et mettra fin à sa carrière en 2002.

Il voue une forte estime à Franck Esposito, qui, dit-il, a tant apporté à l’équipe de France au plan de l’énergie, du sérieux, de la volonté.

Sarnin et la bande des quatre

La bande des quatre de la brasse française, ce sont à l’époque : deux Cannois, Stephan Perrot et Yohann Bernard, un Dijonnais, Jean-Christophe Sarnin et le Havrais Hugues Duboscq. Avec eux, la brasse française est l’une des meilleures du monde.

A ce sujet, Sarnin ne s’étonne pas. Il a une explication : il l’appelle imprégnation. « Marc Begotti avait fait cette remarque qui vaut sans doute pour les nageurs et les entraîneurs. Tous s’observent, et s’imprègnent. Ils s’approprient des façons de faire, petit à petit. » On le voit quand, par exemple, Fabien Gillot pique des trucs à Frédéric Bousquet, la vélocité des bras tendus dans le retour aérien. Jean-Christophe a un autre exemple en tête. « Regardez Michaël Phelps, dit-il, comment il a déteint sur les autres nageurs américains. Lochte nage à peu près comme lui, en amplitude, en relâchement. Et toute l’équipe américaine s’est mise à nager sur ces mêmes principes. »

Et Jean-Christophe, dans les années 90, comment vivait-il d’être dans l’équipe qui, autour de Claude Fauquet, est en train de révolutionner la natation française ? « La transmission de nageur à nageur s’effectuait pour moi comme pour les autres ; pour ce qui était de mon projet technique, j’étais surtout sensible à ce que je ressentais. Une fois, je me trouvais avec Duclaux (son entraîneur) à Canet, c’était en 1996 ou en 1995, il y avait Fred Deburghgraeve, on l’avait regardé nager et je m’étais imprégné de cette capacité qu’il avait développée, de replonger, d’utiliser sa tête pour piloter son corps. Prendre ce qui me convient chez les meilleurs nageurs du monde, oui. Mais sombrer dans le mimétisme, non. L’entraîneur me donnait des tâches ; des objectifs pour que je puisse organiser mon action. Et je me construisais dans la pédagogie de l’action. L’idée était de se construire de façon de plus en plus efficiente. »

L’imprégnation, mais pas n’importe comment

D’après Jean-Christophe, quand il nageait, il ne poursuivait pas cette démarche de façon volontaire. C’est une analyse ultérieure qui lui a fait saisir l’ensemble de la méthode. On n’avait pas conscience que l’on fonctionnait comme ça, avec des objectifs globaux, explique-t-il. Par exemple, au plan technique, cette petite part d’imprégnation s’est faite parce que Fred Deburghgraeve était présent.

« En-dehors de ça, je n’étais pas très attentif à ce que faisaient les autres. Stephan (Perrot) était très fort naturellement ; il adorait ça, faire des choses très costaudes dans l’eau. Je le notais mais ne m’en inspirais pas. Moi, c’était la précision. On était rivaux sur une course, mais pas à l’entraînement, pas à l’année. »

Ce sont des années de réflexion, de recherches. On va voir ce qui se passe à l’extérieur de l’Hexagone. Ainsi, Eric Rebourg se rend au Japon. « Il s’était immergé dans le fonctionnement japonais. C’était un travail d’une précision incroyable. Tout était hiérarchisé, on trouvait un entraîneur derrière chaque ligne d’eau, la reproduction du mouvement devait se faire au millimètre. »

Les changements du ‘paradigme’’ ne s’étaient pas faits sans débats, ni, d’ailleurs, de sacrés accrochages : « Lionel Volckaert avait refusé la démarche de Claude Fauquet, d’où un certain retrait de Stephan Perrot. Claude a refusé autant de nageurs avant Rome, pour les Mondiaux 1994, et pour des résultats médiocres.

« Johann Bernard avait un énorme potentiel. Quand il a nagé sérieusement (pendant deux ans) il est passé de 2’15’’ à 2’11’’. Johann était un nageur de quatre nages potentiellement très fort. Il était très différent de Perrot, leurs qualités étaient diamétralement opposées. Il n’aurait pu réussie en copiant Stéphan. L’exemple du copiage avéré, c’était, en papillon, le fait que Frank Esposito et le Russe Pankratov respiraient sur le côté. Et on a vu dans les bassins fleurir les nageurs qui respiraient sur le côté… à des vitesses différentes. »

Roxana et la concurrence malsaine

L’an passé, Roxana Maracineanu, dans une enquête de L’Equipe sur le début de la révolution de la natation française, aurait évoqué une « concurrence malsaine » entre les nageurs avant les championnats du monde 1998. Sarnin s’inscrit en faux contre l’assertion. « Je m’étonne qu’elle ait perçu les choses comme cela à l’époque. En 1998, on vivait l’embryon de ce qu’il s’est passé en 2012.  Ça commençait à se construire dans des stages en commun où on commençait à réunir les gens, où ils apprenaient à travailler en commun en conservant leur identité. Cette équipe de France avait une âme. Roxana, Frank Esposito, Xavier Marchand, étaient des personnes qui amenaient à la fois de la singularité et de la complexité, mais pour qu’un mariage dure, il faut prendre du recul. »

« Moi, j’étais un petit nageur. J’ai vécu l’aventure à Atlanta. J’étais tout nouveau, je découvrais, j’idéalisais l’Equipe de France. Pourtant aux Jeux Olympiques, j’ai été choqué par cette culture de la non-performance. Le seul qui se démenait, c’était Franck Esposito. J’ai eu l’impression qu’il luttait contre cette influence.

« Moi, je vivais ça à deux cents pour cent. J’étais déçu, mais je ne voyais pas autre chose  que ça. Quand Claude Fauquet a désigné le nouveau collectif olympique, cela avait tout l’air d’une micro-aventure. Il y avait là Karine Brémond, Maxime Duclaux, quelques autres Nous avons effectué notre premier stage avec Begotti à Megève. Dans tous les cas, je savais que nous ne resterions pas aussi peu nombreux.

« En octobre, en décembre 1996, nous étions dix à Megève. Begotti, Duclaux, Lacoste sont venus prendre contact. Ça se faisait prudemment, parce qu’il n’y avait pas de culture d’échanges, de ‘’qu’est-ce qui nous réunit ?’’ Et tous voulaient la même chose, mais préféraient faire ça ‘’seul que mal accompagné.’’  

« De cette façon d’échanger, de partager, qui s’est mise en place petit à petit, est née une culture de la performance. Avec la complexité de la nature humaine, l’envie d’exister à travers un groupe, mais jamais cette diversité dans les fonctionnements n’est venue polluer la performance.

 « Franck Esposito a fait un bien fou. Il s’entraînait, était exceptionnel de volonté, de désir de faire des choses, ça nous a guidé. J’ai des souvenir en stages à Font-Romeu, et de sa course à Atlanta où il se démène pour arracher la quatrième place. Ce fut pour lui une année très difficile. Le climat dans lequel on était a rendu très négative sa performance…

« Roxana est apparue dans le groupe en février 1997.

 « Roxana, dans ce contexte, avait opté pour l’isolement. On se réunissait beaucoup, Xavier Marchand et moi. On parlait de médailles avec un ton second degré, galéjade, mais on n’en songeait pas moins qu’une fois dans l’action, ce serait possible. Elle ne s’en mêlait pas, restait à part.

« Avant les Jeux d’Atlanta, certains nageurs se sont dit : je suis qualifié, c’est peinard; on avait la culture du rêve. Cette culture faisait qu’on disait d’un nageur limite, qui n’avait pas sa place : « si on le sélectionne, ça va l’aider. » En fait, c’est faux. Claude a énoncé cette erreur de la façon qui suit : »il n’y a rien de pire que de faire croire à un athlète qu’il a le niveau qu’il n’a pas. »

« Claude Fauquet avait une vision globale : la formation, la volonté de susciter une culture chez les jeunes. Dans ces quatre années qui ont suivi son départ, il y a eu chaque année une baisse de valeur chez nos juniors en Europe. Bien entendu, il ne faut pas faire comme les Italiens, qui font des cimetières de cadets. Lorsqu’ils arrivent à seize ans, dix-sept ans, on dit qu’ils ne sont pas motivés. En fait ils sont dégouttés, ce qui n’est pas la même chose et questionne le système.  

Jean-Christophe se rate aux sélections olympiques. L’homme compte tellement dans les débuts de la saga de la natation française  que Claude Fauquet envisage de le récupérer, de trouver un biais pour qu’il aille aux Jeux. « Je n’ai pas voulu. Il avait établi des règles et il devait s’y tenir. Il en allait de sa crédibilité. »

Fauquet s’en souviendra quand il faudra trancher le cas… Maracineanu, éliminée pour n’avoir pas réussi le temps exigé au centième près en demi-finale du 200 mètres dos des championnats de France qualificatifs pour les Mondiaux de Fukuoka. On sait aussi que la réaction de Roxana sera moins, disons, compréhensive, que celle de Jean-Christophe Sarnin dans ce cas de figure.

Coach Sarnin

Jean-Christophe Sarnin, carrière achevée en 2002, a été responsable d’un pôle natation à Besançon, puis il est allé entraîner en Suisse. « Claude Fauquet, dit-il, a amené une vision tellement globale et le sens du détail tout à la fois. Il appliquait la fameuse maxime de Joël de Rosnay : « reculer pour mieux percevoir, relier pour mieux comprendre et situer pour mieux agir. » Il savait réfléchir, analyser. Quand il exposait sa vision des choses, les Conseillers techniques avaient l’impression d’être anéantis. Il ne s’éternisait pas sur de faux problèmes… »

ARENA, quarante ans dans le grand bain

Par Eric LAHMY

16 août 2013

Il y aura 40 ans, le 31 août 2013, les maillots Arena faisaient leur apparition à la piscine Tasmadjian de Belgrade, à l’occasion des premiers championnats du monde de natation.

Ça a tout l’air d’un communiqué de victoire et c’en est un. Il ne provient pas d’une nation, mais d’une équipe… commerciale. Il est daté de Tolentino, en Italie, où est installé le QG d’Arena. Les équipes nationales ne sont pas seules à compter leurs trophées, même un maillot de bain peut pavoiser. Pour preuve les données qui suivent :

Presque la moitié des médailles distribuées dans la piscine et en eau libre est revenue à des nageurs portant des maillots Arena. En incluant les nageurs du Team Elite, (les champions directement commandités par la marque) les Fédérations associées et celles et ceux  qui portent, par contrats, ses maillots, 67 des 138 médailles distribuées pendant les mondiaux de Barcelone, (23 en or, 24 d’argent et 20 de bronze) et trois des six records mondiaux améliorés ont été ‘’contresignés’’ Arena.

En têtes de gondole, des doubles champions du monde, le Sud-Africain Chad Le Clos (sur 100 mètres et 200 mètres papillon), la Hongroise Katinka Hosszu (200 mètres et 400 mètres quatre nages, plus le bronze du 200 mètres papillon), la Russe Julia Efimova (50 mètres et 200 mètres brasse, plus l’argent du 100 mètres brasse et du bronze avec le relais quatre nages). Efimova établit aussi un record mondial du 50 mètres brasse, battu par Ruta Meilutyte, championne olympique lituanienne en Arena, qui établit un record sur 100 mètres brasse et enlève un titre et une médaille d’argent. L’Australien James Magnussen a gagné le 100 mètres. Cameron Van Der Burgh a dominé le 50 mètres brasse, été second du 100 mètres brasse ; la Suédoise Sarah Sjöström a gagné le 100 mètres papillon, fini seconde du 100 mètres crawl ; la Hollandaise Ranomi Kromowidjojo (or du 50 mètres, trois bronzes) ; le Hongrois Daniel Gyurta (200 mètres brasse) ; Jérémy Stravius, double champion du monde de relais, argent du 50 mètres dos, bronze du 100 mètres dos. S’ajoutent les médaillés de l’Elite Team Arena, Vladimir Morozov, Russie, Radoslaw Kawecki, Pologne ; Gregorio Paltrinieri, Italie, Thomas Lurz et Angela Maurer, Allemagne, Oussama Mellouli, Tunisie et ceux qui pourraient en faire partie, Lotte Friis, Thiago Pereira, Emily Seebohm, Lazslo Cseh, Marcus Koch, Francesca Halsall.
Selon le grand patron d’Arena, Cristiano Portas, “un an après les Jeux de Londres, Arena a consolidé ses positions au sommet du sport, Barcelone est la preuve que (Londres) ne fut pas un feu de paille, que les nageurs et leurs maillots ont tenu leurs positions aux échelons élevés du sport. Nous sommes émerveillés par les résultats de la Powerskin Carbon-pro Mark 2  et la fréquence de ses apparitions sur les blocs de départ. »

L’histoire d’Arena est liée, pour ne pas dire enchevêtrée, à celle de la natation mondiale. Pourtant, l’entreprise est relativement récente. Quarante ans, le bel âge, née avec les championnats du monde, à Belgrade (31 août-13 septembre 1973). Beaucoup plus jeune que la presque séculaire Speedo (créée en 1914). Plus âgée, en revanche, que d’autres marques de moindre audience comme Diana, Tyr, Jaked, qui s’efforcent de se tailler des parts de marché.

« Arena était née dans une famille puissante, celle d’Adidas, nous explique Catherine Grojean, qui a accompagné les débuts de l’aventure d’Arena et va nous offrir notre fil conducteur. Mais ce plus a quelquefois entravé sa croissance. Arena était l’idée de Horst Dassler, mais chaque développement potentiel était contré par des calculs à court terme, basés sur l’idée que tel produit serait vendu beaucoup mieux sous l’étiquette Adidas qu’Arena. Cela l’empêcha d’accéder à son rêve de marques omnisports, de faire autre chose que du maillot de bain. Sa sœur jumelle, Arena-Italie, créera  en leur nom les produits textiles et cuir jusqu’à devenir la 3ème plus grande marque de sport dans son pays et réalisera annuellement 5 fois le Chiffres d’Affaires d’Arena  France. Mario Chesi et Horst Dassler ont été étroitement liés au sein de cette saga familiale.

Entre 1973 et 1976, et donc aux tous débuts, Catherine officie en tant que consultante France et internationale pour la création de la marque :

« En 1967, lors d’une compétition de natation à Strasbourg, se souvient-elle, Horst Dassler, qui était le grand patron d’Adidas, a invité l’équipe de France à Landersheim ; il a proposé un partenariat textile et chaussures Adidas à la Fédération française ; à cette occasion, Francis Luyce a convaincu Horst Dassler que le marché potentiel du maillot de bain était considérable et qu’Adidas devrait songer à s’approprier ce marché. »

Dans l’équipe de France, Catherine, est une sprinteuse, spécialiste de nage papillon et de crawl. Elle ne sait pas qu’elle va passer une grande partie de sa vie professionnelle dans l’entreprise qu’Horst Dassler a alors en tête.

Adidas France dépose officiellement la marque Arena en 1971. En 1972, Mark Spitz, le triomphateur des Jeux Olympiques de Munich,  7 médailles d’or, brandit ses chaussures aux trois bandes sur le podium du 200 mètres papillon (sur une idée de Horst Dassler), et signe le premier contrat de sponsoring de la société.

Le lancement officiel en tant que marque se fait un an plus tard, en 1973, à Belgrade, à l’occasion des 1ers championnats du Monde de natation. « Au cours de ce rendez-vous, les maillots Arena sont très généreusement distribués aux équipes des pays déjà sous contrat Adidas », raconte Catherine.

Les mondiaux de Belgrade sont, pour la natation, le théâtre d’un événement que Sports Illustrated appellera la semaine noire. Les ondines d’Allemagne de l’Est vont rafler douze des quatorze courses du programme féminin, ne laissant échapper que le 400 mètres (Keena Rothhammer) et le 800 mètres (Novella Calligaris). Bien des observateurs notent que les nageuses de RDA ont des physiques étrangement virils et des voix de baryton. Elles sont lourdement dopées aux hormones mâles. Ce scandale durera jusqu’à la disparition de l’Allemagne de l’Est…

Dans l’ignorance de ce désastre, il en est qui cherchent des explications moins révoltantes à leur supériorité. Les Allemandes ont des maillots taillés dans un tissu hyper fin qui ne cache pas grand’ chose. Le patron de Speedo ne cache pas son mépris : ces maillots sont impudiques. Pas question de suivre cette mode, dit-il (quelques secondes avant d’y lancer son entreprise). La mère de Keena Rothhammer, Dianne, qui est venu voir nager sa fille et ignore tout des anabolisants, diagnostique un effet maillots de bain sur les performances des « Wundermachen » de la RDA, et en femme d’affaires avisée, en remplit sa valise, direction les USA. Le « skinsuit » est né.

Il y a une histoire, dans l’histoire de la natation, qui concerne les maillots de bain. Les premiers, au début du siècle, sont taillés dans des tissus lourds, qui, une fois mouillés, pèsent parfois plusieurs kilos ! Puis ils vont progressivement s’alléger. Mais il y a toujours des soucis de forme, de décence, surtout pour les maillots féminins. Dans certaines positions, ainsi en virages, des poches se forment, qui retiennent l’eau, freinent les nageuses. Certains cherchent des solutions. Les filles nagent dans des maillots de deux tailles en-dessous pour éviter les plissures et les poches d’eau et obtenir un effet de gainage du corps. En 1972, les Suisses disputent les compétitions avec des maillots collés à la peau. Novella Calligaris s’est littéralement collée son maillot sur le corps avant de nager son 800 mètres, à Belgrade. Un souci : ôter la colle après la course est une entreprise douloureuse.

Les Allemands de l’Est, que rien n’arrête, ni la morale, ni la décence, ni la santé des nageurs, ont proposé de permettre aux nageurs d’évoluer nus dans les compétitions (d’ailleurs, leur version initiale de skinsuit est pratiquement transparente). Cette proposition décalée ne va pas loin devant les instances internationales. Mais c’est sûr, la nudité est avantageuse, c’est Dawn Fraser, la « nageuse du siècle » australienne qui le dit dans son livre, en 1965. Elle a nagé nue à l’abri des regards et battu ses records… C’est cet idéal que l’industrie cherche à atteindre, voire à dépasser !

Speedo arrive assez vite avec un maillot qui mêle nylon et lycra et pèse deux onces, soit 56 grammes. Arena sort son propre produit, un élastomère, moins d’une once. Sa teinture tricolore lui donne un aspect opaque moins ‘’outrage à la pudeur’’. Le « skinfit », ce nouveau textile hyper léger, « permet de ramener le poids du maillot à 18gr, précise C. Grojean, et d’être porté comme une ‘’deuxième peau’’. Les premiers essais ont lieu à la piscine de Vittel avec deux cobayes de choix, Guylaine Berger et Michel Rousseau, qui détiennent alors les records de France du 100 mètres. » Aux championnats d’hiver US, Shirley Babashoff, dans son modèle Belgrade de quatre onces, a retranché cinq secondes à son record US sur 500 yards !

Cette année, Arena se démultiplie : Mario Chesi crée Arena Italie, Werner Peemoeller, Arena Allemagne ; outre Atlantique, Arena Canada et États-Unis voient le jour.

Toujours en 1974, Shane Gould, l’Australienne signe le deuxième contrat de sponsoring de la marque. Shane a réussi l’exploit, unique dans l’histoire du sport, de détenir tous les records du monde de nage libre reconnus à l’époque, du 100 mètres au 1500 mètres, et conquis 5 médailles (or sur 200m, 400m et 200m quatre nages, argent sur 800m et bronze sur 100m) aux Jeux Olympiques de Munich,

Encore un an, et c’est – 1975 – la création du Team Arena. Dix grands champions deviennent les ambassadeurs de la marque à travers le monde. Ce sont Mark Spitz (USA), Don Schollander (USA), Steve Furniss (USA),  David Wilkie (GBR), Gary Hall (USA), Shirley Babashoff (USA), Novella Calligaris (ITA), Klaus Dibiasi (ITA), Ulrika Knape (SWE) et Miki King (USA).

 « En 1976, se souvient Catherine, je deviens  – jusqu’en 1988 – chargée des relations extérieures et des événements internationaux Arena chez Adidas, à Landersheim (France). Cette année 1976, Horst Dassler, en qui on peut reconnaître le père du ‘’sponsoring’’ dans le sport, explique sa méthode – dont l’efficacité est avérée. « Inventez, créez et réalisez pour mettre en valeur votre sport en associant toujours la marque Arena », nous dit-il. »

« Ma mission est de m’assurer d’un partenariat avec les Fédérations, et de nous associer à leurs événements afin d’affirmer leur image et la nôtre par le biais de l’événementiel.

Arena est partenaire de la Fédération Française de Natation depuis 1974. »

En 1977, nait l’Arena-sprint. De quoi s’agit-il ? Le 50 mètres nage libre n’existe pas en France, où il a été tout au plus une épreuve à éclipses. Le 100 mètres, la distance la plus courte du programme, dure autour de 50 secondes pour les hommes, 56 secondes pour les femmes, un temps supérieur à celui d’un 400 mètres en course à pied. Autant dire que le sprint est ignoré en natation – au moins au plan international. Aux USA, il est pratiqué en compétitions scolaires et universitaires, (sur 50 yards, un peu plus de 45 mètres) et petit bassin. Or, « le chronométrage électronique permet désormais à l’arrivée de cette course spectaculaire d’établir un classement. Je l’impose comme course d’encadrement aux championnats régionaux et nationaux. Arena Italie s’engage en premier dans cette aventure, les autres pays suivent. »

Les choses vont vite. Les 50 mètres Arena démontrent que la course est intéressante. Elle répond au besoin d’une épreuve de sprint, et on s’aperçoit qu’elle s’adresse à des types physiques et mentaux de nageurs négligés par le programme traditionnel. « En 1980, pendant les Jeux Olympiques de Moscou, l’épreuve du 50 mètres nage libre est votée et adoptée par la FINA. Elle fera son apparition aux Jeux Olympiques de Los Angeles, en 1984. »

En 1978, Michel Rousseau nage 24 heures de suite à Nogent, et établit à cette occasion un ‘’record du monde’’ de l’épreuve). A la suite de son exploit, sont créées les 24 heures de natation. Rousseau précise son objectif, faire mieux connaître le sport en mettant à l’eau les écoliers, les nageurs du dimanche et les sportifs dans une sorte de relais gigantesque de vingt-quatre heures. Pendant une dizaine d’années, les 24 Heures Arena réuniront 2000 nageuses et nageurs en moyenne par événement. La presse régionale accompagne amplement cette réussite.

Arena ne reste pas enfermée dans les piscines. En 1978, la marque sponsorise les championnats du monde de gymnastique, à Strasbourg, une manifestation télévisée où la Chine communiste fait sa première apparition officielle dans une épreuve sportive, et noue des contacts avec les fédérations des nations présentes. Là aussi, Catherine Grojean se trouve au cœur de l’action. Arena devient partenaire de la Fédération Française de Gymnastique, et Arena Italie crée une collection pour la gymnastique.

En 1980, à Moscou, la marque est l’équipementier officiel des Jeux Olympiques, et habille tous les officiels, arbitres, et le comité d’organisation. Ce sera la seule présence publicitaire affichée et visible à la télévision. Mais le boycott des Jeux par les pays occidentaux prive Arena du but escompté : opérer à Moscou le lancement de sa reconnaissance mondiale.

En 1985, est créé le ‘’Tour de France Arena des Traversées de Natation’’, dans l’idée de remettre au goût  du jour les longues distances. Cette tournée, soutenue et parrainée par le Comité International Olympique, visite une quinzaine de sites, ses épreuves commencent par celles destinées aux enfants qui reçoivent un diplôme de nageur. L’opération disparaîtra à sa troisième édition, elle n’en attirera pas moins l’attention sur un phénomène séculaire que la FINA a jusqu’alors négligé, l’eau libre…

Un an plus tôt, l’imagination étant toujours au pouvoir, le circuit « Arena – Le  Coq Sportif de Triathlon » est créé. Il soutiendra et aidera à la création de la Fédération Française du Triathlon.

1984, c’est aussi, bien sûr, l’année des Jeux Olympiques de Los Angeles. Arena est partenaire officiel du comité d’organisation. En revanche, l’équipe de France de natation n’est plus sous contrat Arena. Mais Frédéric Delcourt, qui remporte la médaille d’argent, du 200 mètres dos, et Catherine Poirot la médaille de bronze du 100 mètres brasse, nagent en Arena. Le gymnaste Philippe Vatuone est  médaillé de bronze en Arena.

Le nom de la marque continue de s’attacher aux événements qui comptent. En 1986, le triathlon de Nice devient le « Triathlon Arena de Nice » L’année suivante, première édition de l’« Arena Surf Master » à Biarritz, un événement qui a généré la création de la  ligne de produits « Arena surf »

1987 est marquée par un drame : la mort de Horst Dassler, à seulement 51 ans. Il a été emporté en pleine force de l’âge par un cancer, alors qu’Arena vient de fêter ses 15 ans d’existence.

En 1988, Catherine se partage entre Arena et ISL Marketing. Son parcours à ce poste chez Arena se termine à la fin des Jeux Olympiques de Séoul, cette même année 1988.

Les remous liés à la mort de Horst Dassler emportent les gens de son entourage. Dont Jean-Noël Reinhardt, qui partira à Go Sport puis sera président du Directoire de Virgin France.

« J’ai fait partie du groupe Adidas entre 1978 et 1988, se souvient Jean-Noël. J’ai donc vu la société Arena des débuts. La société a toujours pesé moins que Speedo au niveau mondial, mais pas en Europe. C’est, disons, une entreprise d’une taille moyenne, qui pèse alors 500 millions en Europe, 130 millions en France. Patron d’Arena International, j’ai découvert le monde de l’entreprise et la puissance de la créativité. Le point fort du fonctionnement qu’imprimait Horst Dassler, c’était imagination plus exécution. Pour moi, il s’agissait du prolongement de la natation, la créativité, la continuité du travail fait avec Joël Nazaret, la signature : « Arena est plus beau que le corps ».

« L’ambiance était bonne quand il y avait des résultats. On associait les performances, la réussite et la convivialité. Nous étions d’anciens sportifs, on apportait notre culture de la performance dans notre travail, anxieux que nous étions d’apporter sa part au résultat. »

« Moment fort permanent, on travaillait dans une ambiance multiculturelle. Nous produisions une collection internationale, il fallait atteindre un consensus, convenir aux Allemands, aux Anglais, aux Français, aux Italiens, aux Brésiliens, aux USA. On les réunissait, leur montrait l’objectif, on apprenait à faire travailler ensemble des gens qui ne le voulaient pas forcément. Les pommes de discorde ne manquaient pas. Les Italiens nous opposaient qu’ils connaissaient mieux la mode que nous, les Brésiliens aussi, et les Américains n’étaient pas en reste. Chacun préférait être le petit roi, plutôt que de faire partie d’une grande collection internationale.  Certes, chaque pays avait ses traditions, les Brésiliens  avaient le string, etc., mais aux championnats du monde, il n’y avait pas de différences. Nous étions une marque de compétition et non pas une marque de compétition de mode. »

En 1987, j’avais acheté en amont tous les droits marketing des championnats d’Europe de Strasbourg. En en revendant la moitié, j’avais couvert le coût total de l’opération.

J’ai quitté Adidas, pour Arena Façonnable en 1983. Cette année, des actionnaires suisses sont entrés dans le groupe. A la mort de Dassler, s’est opérée une sorte de reprise en mains, il y avait des gens qui piaffaient aux portes du pouvoir. »

 Pendant que la succession d’Horst Dassler fait trembler l’empire, les hommes de débuts s’égaient dans la nature. Mais Arena continue sur sa lancée. Matthew Biondi, le meilleur sprinter du monde entre 1985 et 1991, Alexandre Popov, qui règne sur le sprint entre 1992 et 2000, puis Laure Manaudou, Filippo Magnini, Roland Schoeman, Alain Bernard, nagent en Arena. Entre-temps Catherine Grojean est retournée à ses premières amours en 1997. La voici directrice du marketing d’Arena France, à Libourne, où la firme s’est installée.

« Je prends mes fonctions dans une entreprise déstabilisée. Mario Chesi, le PDG, vient de faire un AVC qui l’immobilise définitivement en Italie. J’apprends simultanément que le directeur commercial vient d’être licencié et effectue son préavis, puis, par le responsable de la promotion, qu’il vient de démissionner et va rejoindre la concurrence. » 

Les onze représentants commerciaux constituent une équipe atypique, moitié salariés et moitié agents indépendants. L’usine de production Arena, basée à Libourne, impose à son client privilégié Arena France, de vendre ce que l’usine produit  et refuse cette évidence que l’usine doit fabriquer ce que le marché souhaite.

« Je suis malgré tout motivée ; à la demande de Mario Chesi et de Werner Peemoeller

j’accepte le rôle de « manager ». Je suis entourée de  Michel Joseph, product manager international, et du directeur de l’usine. 45 personnes constituent l’effectif d’Arena France.

 « Ma stratégie est d’observer l’évolution du marché du maillot de bain en France, de créer un catalogue de produits clubs, d’optimiser le système de vente aux clubs grâce à des boutiques spécialisées comme PMR, de mettre en place une dizaine de « shop in shop » dans les plus grandes enseignes commerciales franchises « Arena shop. » Mon projet est de développer toutes nos gammes de produits France et Italie d’imposer la collection Italie chaussures et sportswear. »

Les résultats sont encourageants : la première année, le CA  progresse de 9% et la deuxième année, 1998, de 13%.est en

« Afin de faire mieux connaître l’image d’Arena, tous nos produits sont estampillés ‘’fournisseur officiel des fédérations de natation et de triathlon’’. Arena est en partenariat avec les événements fédéraux comme le très médiatique « Triathlon Arena de Nice ».

Mais on arrive en mai 2000. « L’aventure continue, mais je n’irai pas au bout de ce rêve, explique Catherine Grojean : Mario Chesi et Werner Peemoeller cèdent leurs parts de la société Arena. Je suis licenciée par le nouveau repreneur. »

Roxana Maracineanu, porte-drapeau d’Arena France, devient en 1998 la première championne du monde de la natation française. Signe annonciateur de la révolution de la natation française. Après avoir produit un champion olympique chaque cinquante-deux ans (Charles de Vendeville en 1900, Jean Boiteux en 1952, Laure Manaudou en 2004), c’est l’accélération des Jeux de Pékin (Alain Bernard),  puis de Londres (Yannick Agnel, Camille Muffat, quatre fois 100 mètres messieurs).

En 2007, l’usine de Libourne est fermée. La production de maillots de bain est basée hors de France, ainsi en Chine et en Grèce. Le Conseil des prud’hommes évoque des licenciements abusifs, condamne l’entreprise à payer des dommages-intérêts aux ouvrières évincées.

Arena ne partage plus l’aventure avec la Fédération française, qui s’allie à un nouveau sponsor. Tyr paie au prix fort le droit d’être associé à l’institution, mais Arena reste en cheville avec les meilleurs, comme Stravius, héros discret et efficace des mondiaux de Barcelone.

Les textiles se suivent, toujours plus performants, Flyback, SuperFlyBack, Aquaracer, Xflat, Powerskin. S’il n’y a plus rien à gagner en termes de poids, c’est le caractère glissant, hydrodynamique du textile, qu’on améliore. Puis on trouve l’inspiration dans la plongée sous-marine, à l’instar du triathlon, et l’on développe les combinaisons de nage. Là, on vient de dépasser une ligne qui sépare la natation de course et le meilleur des mondes. A la FINA, fascinés par le Dieu dollar, les dirigeants sont tombés dans le panneau au risque de détruire le sport. La natation est frappée dans sa crédibilité. Les combis ne respectent pas une hiérarchie naturelle. Le coup d’arrêt va être donné par une réaction de la base, un étendard de la révolte des techniciens. Arena suit le mouvement dans les deux sens, ce n’est pas au maillot de bain de dicter ses lois, il s’adapte aux règlements… Mais la tenue de bain, et l’exigence des nageurs, ne seront plus jamais les mêmes.

Mission H20, piscines harmonieuses

18 juillet 2013

Par Eric Lahmy

Deux anciens entraîneurs de natation à succès, Stéphane Bardoux (Racing Club de France) et Olivier Leroy (CNO Saint-Germain-en-Laye), ont créé voici huit ans un bureau d’études, Mission H2O, posé à Malakoff, dans la proche banlieue parisienne. Et développé une conception nouvelle des piscines, moins chères et mieux adaptées à leur environnement et à leur clientèle.

 

Raconter Mission H2O, pourrait se faire sous l’angle d’une double reconversion. Celle de deux entraîneurs, l’un, Stéphane Bardoux, du Racing, l’autre, Olivier Leroy, de Saint-Germain-en-Laye. Entraîneur de natation, plus qu’un métier, c’est une passion. Eux se rencontrent au bord des bassins, échangent des idées, se trouvent des affinités.  « Nous voulions écrire un livre sur la natation, le Leroy Bardoux, » s’amusent-ils. Il ne sera sans doute jamais écrit. Bardoux, qui a entraîné entre autres Stephan Caron à la fin de sa carrière et le sprinteur algérien Salim Iles, double finaliste olympique en 2004, est ‘’remercié’’ par le Racing. A la même époque, Leroy croit avoir perdu la flamme. Mais il a une idée, germée du temps où il était à son poste de directeur de piscine à Maurepas. « On voyait s’accumuler des problèmes liés à une gestion inefficace ; tous les utilisateurs arrivaient à 17 heures et c’était ingérable. Les piscines neuves ne donnaient pas complètement satisfaction non plus. Leur coût à la construction était élevé, les déficits également, et on voyait trop de gens mécontents. On a alors pensé à lancer une société qui aiderait à la gestion des piscines collectives. »

Pour les deux associés, on ne peut bien gérer une piscine mal conçue. Il faut donc réaliser, et c’est le début de leur réflexion, un établissement de bains de manière qu’il puisse éviter ce fameux goulet d’étranglement de 17 heures.

En 2005, Mission H2O voit le jour. Ce sera une entreprise d’aide à la gestion et au fonctionnement des piscines. Les entraîneurs que Leroy et Bardoux ont été n’ignorent pas que de plus en plus de piscines voient leur gestion attribuées à des sociétés privées. « Or une délégation de service public, c’est une catastrophe pour les clubs, » affirment-ils.

Malgré ses ambitions, ses désirs d’apporter sa pierre à l’édifice commun, Mission H2O est un petit peu seule. La FFN, sollicitée, reste muette. Bardoux et Leroy répondent à des appels d’offre de marchés publics. Puis vont à la rencontre des élus, leur proposent leur aide. Tel maire souhaite qu’une piscine dote sa commune. Mais que sait-il de ce qu’il peut en attendre ? Pourra-t-il seulement définir les besoins de sa population et des alentours ? « Quelle est la part des jeunes, des gens âgés, des retraités, des scolaires ? Y a-t-il ou non d’autres piscines dans un périmètre assez proche, qui vont jouer un rôle dans son taux de fréquentation par un effet de concurrence ? Veut-il y inclure des activités de bien-être, hammam, jacuzzi ? Quelquefois, on essaie de le diriger vers des bons choix : tel maire nous dit qu’il ne veut pas de water-polo, on lui rappelle qu’une piscine a une durée de vie de 40 ans, et que, pour 20 cm de profondeur de moins, il prive les générations prochaines de ses concitoyens de quelque chose. » A un édile plein de bonne volonté, mais qui pourra décider de façon impulsive (et donc le regretter ensuite amèrement), Mission H20 s’efforce de proposer, à partir d’une analyse fouillée d’un nombre élevé de paramètres, des choix rationnels, et de s’assurer de la pérennité et de la faisabilité du projet.

Au départ, « on débarquait, il nous a fallu apprendre, » racontent-ils. Une étude, effectuée par la Lyonnaise des Eaux, sur le parc des piscines en France, leur permet de saisir les problèmes dans leur ensemble. « On a surtout rencontré Menighetti Programmation, une société pluridisciplinaire d’assistance à la maîtrise d’ouvrage. Ils fabriquaient des piscines, des stades, des cinémathèques, des écoles, tout. Ils assuraient aussi le plan directeur de programmes de constructions. Bref, Menighetti avait une fonction d’urbaniste, il nous a appris à harmoniser un équipement. On a travaillé avec lui depuis 2006 et jusqu’en 2008, quand la société a été vendue. »

« On a oublié nos passés, ajoutent-ils. Pas de nostalgie, de cafard, de regrets. Nous nous sommes retrouvé à l’aise dans nos fonctions. Notre discours a séduit, on a rencontré des élus, des architectes, tout un monde de gens très intéressants, différents de ceux qui faisaient notre environnement pendant nos carrières d’hommes de bassins. » Définir une piscine en essayant de coller le plus exactement à ses utilisateurs est une chose apparemment nouvelle. Quand ils rencontrent des architectes, les échanges sont fructueux pour les deux parties. Les bâtisseurs découvrent parfois des aspects qu’ils ignoraient des besoins de leurs utilisateurs. Une piscine collective a trop souvent été, pour ses concepteurs, un monument posé sur l’herbe pour faire joli. Autant dans sa position dans le décor urbain que dans son aménagement interne, elle répond pourtant avant tout à une logique d’utilisation et de confort. Les piscines ont beaucoup évolué. Le chauffage, le bâti, l’architecture intérieure. On peut échapper de nos jours à bien des nuisances supposées incontournables, dans le passé, comme les odeurs de chlore, le côté chambre à échos où le moindre cri d’enfant est répercuté et amplifié, etc. C’est en cela que la piscine est un équipement en pleine mutation. De leur côté, les missionnaires d’H2O en apprennnant un rayon sur la conception et la construction, les contraintes et les possibilités de ces monuments dont ils ne faisaient qu’arpenter des plages…

« La piscine est une grosse problématique, résument Bardoux-Leroy. Et nous nous occupons de tout. Aidons à choisir la piscine qui convient. Recrutons l’architecte. Suivons les études. Recherchons les entreprises. Assurons le suivi de la construction. Assurons la mise en phase des différents corps de métier, le recrutement et la formation du personnel. Nous disons que nous représentons le 360° de la piscine. »

Parmi les réalisations d’H20, la piscine de l’INSEP (qui a reçu le label haute qualité environnementale). Et celle de Soissons. « Mais nous sommes également fiers de la piscine à 2,5M€de Bapaume, dont le bas prix les a convaincus alors qu’ils n’osaient pas se lancer dans la construction d’une piscine, de celle de Chateaurenard, de celle de Douai, qui pourra  accueillir les championnats d’Europe de water-polo, ou encore celle d’Antony, avec ses huit couloirs  et sa fosse à plongée, ou encore de la réhabilitation de la piscine de Brignoles. »

« On compte plus de deux cents missions à notre actif. On construira 40 piscines d’ici 2014. »

MISSION H2O 13, rue Victor Hugo – 92240 MALAKOFF – Tél. 01 49 12 87 65 – Fax : 01 49 12 56 17

Jeunes (3). Lagardère, ambition formation

Par Eric LAHMY

12 juillet 2013

Après Massy, premier, et Saint-Germain-en-Laye, deuxième, le Lagardère, troisième club français chez les benjamins, explique comment il forme ses jeunes.

Le Lagardère Paris Racing, qui siège en lieu et place du Racing Club de France a abandonné les ambitions dans la haute compétition, et pointe aujourd’hui vers l’école de natation et le développement des jeunes, non sans succès. Ce n’est pas sans avoir tenté autre chose : une section très ambitieuse fut entraînée par Frédéric Vergnoux, puis par Philippe Lucas, qui amena son prestige et une équipe où évoluaient Amaury Leveaux, Camelia Potec, Federica Pellegrini…

Le Lagardère a abandonné la haute compétition. Il a opéré un virage à 180 degrés, est passé de club recruteur à club pourvoyeur. Adieu les ambitions olympiques, bonjour les jeunes en devenir. Club formateur, il ne jouera plus dans la cour des grands. Fort de ses 1200 licenciés, que travaillent « sept ou huit entraîneurs »,il se confronte à une tâche que le vieux Racing négligeait parfois… Et il apprend vite! Alain Grando, son tout nouveau Directeur technique, venu de Canet-en-Roussillon, a choisi son équipe en fonction des nouveaux objectifs. Il fait confiance à Olivier Trocherie ou à l’ex-Marseillais Nicolas Poissier, le « découvreur » de Meynard. Les résultats sont encourageants. Lors des derniers Trophées Lucien-Zins, compétition réservée aux benjamins, le Racing, pardon, le Lagardère, s’est trouvé parmi les trois clubs de tête de la compétition, juste derrière l’ES Massy et le CNO Saint-Germain-en-Laye.

« Il s’agit d’une vraie construction, explique Grando. Avant d’être ici, je travaillais à Canet-en-Roussillon depuis cinq ans. Je suis passionné par l’organisation technique, la planification, et je suis venu au Lagardère parce que c’était ce qu’ils voulaient. L’ambition est de devenir une filière d’accès au haut-niveau. Pour cela, il faut être parmi les nombreux clubs qui font du bon travail sans être médiatiques. Cela a bien commencé, me semble-t-il, puisqu’aux Trophées Lucien-Zins, nous finissons dans le top 3 des équipes de benjamins. Il est vrai que nous ne sommes pas partis de zéro, mais les progrès n’en sont pas moins sensibles. La saison dernière, à cette même compétition et avec la même population, seuls cinq nageurs étaient qualifiés à la finale nationale sans aucun accessit de performances. Cette saison, nous avons dix qualifiés, deux melleures performances françaises sur 50 mètres papillon et 50 mètres dos, en garçons une deuxième place française au classement 2000 des treize ans et une première place en 2001 des douze ans ; et en filles une première et une septième places en 2001. »

Résultat, le Lagardère est passé de la 61e à la 3e place en un an (et Massy de la 18e à la première tandis que Saint-Germain, 2e en 2013, avait disparu des écrans radar un an plus tôt : du fait sans doute des différences de valeur entre les générations).

« Nous nous sommes aperçus que chez les jeunes, on sélectionnait trop, note Alain Grando. On travaillait sur 800 jeunes, et on en prenait entre quinze et vingt. Et on laissait tous les autres se diriger dans des voies sans issue compétitive de sections loisir. »

« Or, tous les enfants n’ont pas le même rythme de progression. Il en est qui sont dépassés mais qui vont ensuite rattraper leur retard. Des qui sont mal coordonnés parce qu’ils grandissent trop vite, bref beaucoup de talents potentiels qui sont condamnés sans appel. »

C’est la fameuse anecdote de Stephan Caron qui, tout jeune, testé dans un centre national, reçoit la mention : « pas doué pour la natation, doit changer d’orientation. » Le garçon devient (deux fois) médaillé de bronze olympique, champion d’Europe, vice-champion du monde. C’est aussi Alain Bernard, qu’on laisse partir du Cercle des Nageurs de Marseille parce que seul Denis Auguin a pris la mesure de son potentiel. C’est ce grand sifflet de Yannick Agnel qui ne tape pas dans l’œil de Richard Martinez à Font-Romeu… C’est, histoire moins connue chez nous, de Steve Clark, double recordman du monde et triple champion olympique en 1964, dont l’entraîneur, George Haines (peut-être le plus grand entraîneur de natation de tous les temps) avouait qu’il lui avait fallu des années pour prendre conscience de sa valeur.

« Qui peut dire, s’étonne Grando, si un garçon de cinq-dix ans sera le meilleur ? Et qui sommes-nous pour écarter ainsi des enfants prématurément ? Nous avons décidé d’agir autrement. D’observer, de laisser du temps… »

« En pratique, que se passe-t-il ? Prenons un exemple, celui de la catégorie« avenir » qui correspond aux enfants de CE1 et CE2. Avant, ils évoluaient dans trois groupes différents de niveaux différents, dont un ‘’loisirs’’ écarté de la compétition. Maintenant, nous nous refusons à ce stade, à décréter qu’ils ne seront pas bons, et ils nagent tous dans un même groupe de 120 nageurs. Pas de groupe ‘’loisirs’’donc. » Le tri des alevins ne se décide pas par un oukase, mais « se fait naturellement par la compétitivité. »

« Dans toute l’histoire des vainqueurs des Trophées Lucien Zins, il y a eu quatre nageurs seulement qui ont gagné et qui ont ensuite confirmé, ce sont Camille Muffat, Sébastien Rouault, Yannick Agnel et Charlotte Bonnet. » Trois nageurs de ce fabuleux artisan, Fabrice Pellerin, à Nice, et un (Rouault) formé par Saint-Germain en Laye, ce club intrigant qu’on retrouve aujourd’hui encore, deuxième des Trophées Lucien Zins !

« C’est une des raisons des succès français aujourd’hui. Plus de nageurs ont tenu le coup pour la relève internationale. Regardez Camille Muffat. Elle a mis du temps avant d’y arriver. »

  QUI PEUT DIRE LE TALENT DUN ENFANT DE CINQ ANS?

« Aujourd’hui, deux écoles coexistent. Il y a toujours la natation « énergétique », dont les Australiens étaient à l’origine dans les années 1960-70 ; cette natation tirait le maximum des jeunes sans songer à l’avenir. Et puis il y a les autres, dont la démarche – pas toujours la même – insiste plus sur la technique, la progressivité. Globalement, on travaille également beaucoup et bien mais de façon plus diversifiée, sur un moindre kilométrage. »

« La natation française s’est trouvée longtemps en retard. Elle a comblé ce retard : on a été curieux, on a vu ailleurs, on a mis le CNRS à contribution. Avant ça, on était parti vers une natation exclusivement énergétique ; maintenant, l’énergétique demeure, mais on forme aussi la musculature, la préparation physique, ainsi que le développement postural et la position dans l’eau : tout ce qui est postural est important dans la natation. »

On est passé d’un univers plat, unidimensionnel (énergétique) à un système tridimensionnel : énergétique, musculaire postural.  

« Il y a eu une époque de régression avec les combinaisons, parce qu’elles éliminaient les problèmes de gainage et amélioraient la flottaison. Le nageur n’avait plus à s’en préoccuper. La disparition des combinaisons a relancé l’intérêt pour la technique, et la question du maintien dans l’eau est devenue fondamentale, tous les entraîneurs se la posent. On demande au nageur à ce qu’il maîtrise son corps en position horizontale. Cette maîtrise a toujours existé, mais elle était le fait des nageurs qui avaient ça en eux, alors que maintenant, cela s’enseigne. »

« Il s’agit aussi d’apprendre au nageur le gainage volontaire. C’est un positionnement du corps autour de son centre de gravité et son axe de déplacement, une fixation du bassin qui est au départ volontaire, et doit avec le temps devenir instinctive et systématique. On s’applique à la reproduire. On en voit les fruits. Le nageur n’est pas ‘’techniquement mieux’’, mais il est plus efficace. »

FORMER LE CORPS PROJECTILE

« La Fédération a fait un gros travail de recherches puis de diffusion, d’amélioration des connaissances. Prenez les départs, les virages, les coulées, ce qu’on a appelé les PNN, ou parties non nagés. Avant, nos entraîneurs s’intéressaient à la nage et estimaient que ces domaines des parties non nagées de la course étaient accessoires. C’était symptomatique de l’époque du ‘’tout physiologique’’ où le nageur était vu comme le produit d’un travail essentiellement physiologique. La technique venait après. Aujourd’hui, je pars d’un postulat : technique d’abord. Sinon, partant mal, on finira mal… car chaque longueur mal commencée ne peut être poursuivie de façon optimale. »

« Ces idées sont contenues dans le concept de ‘’corps projectile’’, en direction duquel les entraîneurs français comme Pellerin et Martinez ont beaucoup cherché. Je crois pour ma part que la prochaine dimension à explorer sera la dimension mentale. On est loin d’avoir exploré toutes les facultés dans ce domaine. »

« Sans sombrer dans la naïveté, je crois que cette façon de procéder a l’avantage, par rapport au tout physiologique, de diminuer la tentation du dopage. A travail égal, on va plus vite ; de plus, on a intégré le repos dans l’entraînement. Au lieu de surentraîner, on intègre la psychologie, la nourriture, le repos. »

Au bord du bassin, comment cela se passe-t-il ? « Je détermine les buts à atteindre, les entraîneurs édifient les entraînements. Nicolas [Poissier] ne fait pas travailler de façon énorme, continue Alain Grando. Le temps passé est le même qu’au temps du tout physiologique, environ trois heures, mais ce ne sont pas trois heures dans l’eau. Il y a 40, 45 minutes à sec. Et les deux heures qui restent ne sont pas passées à aligner des kilomètres. Car on prend le temps d’individualiser, d’expliquer. Les benjamins nageaient beaucoup. Maintenant, ils sont plus productifs. »

« Certes, on va moins bien en demi-fond en suivant cette méthode. Mais nager vite, c’est devoir s’organiser ; et puis, il s’agit de faire un humain, pas une machine à nager. Cela est une chose importante. Agnel a quitté Pellerin pour des raisons humaines. Je crois que les entraîneurs français restent à la traîne dans ce domaine. On n’est pas des pros dans la communication avec les nageurs. Jamais un nageur ne se serait trouvé dans une telle situation à l’étranger. »

« Dans l’organisation en fonction des âges, au Lagardère, on ne parle pas d’entraînement avant l’âge de benjamins (12-13 ans) ; entre cinq et onze ans, on ne parle pas d’école d’entraînement, mais d’école de nage. Les entraînements, cela commence chez les minimes, vers quatorze ou quinze ans. Quand vous arrivez à cet âge, si vous ne travaillez pas, vous allez voir passer le train. Si vous aviez pris l’habitude de gagner, le fait de ne pas travailler vous tirant en arrière, quand vous ne gagnerez plus, vous perdrez le moral. »

« Notre système prévoit un minimum de deux heures quotidiennes d’entraînement, six jours par semaine, et, jusqu’à trois heures trente entre 14 et 17h30. » pour les nageurs en horaires aménagés, avec ‘’La Cité Scolaire La Fontaine’’, qui se trouve tout à côté de La Croix Catelan, et dont le cursus s’étend de la 6eme à la terminale,

« Nos groupes sont le groupe élite jeunes – de 12 à 16 minimes entraînés à La Croix [Bois de Boulogne]. Un autre de douze minimes, dit ‘’groupe Race’’ travaille rue Eblé [Paris VIIe]. S’ajoute un groupe Benjamins, toujours à Eblé, composé de seize nageurs. Puis des groupes dont les horaires ne sont pas aménagés : un de minimes, baptisé ‘’Race CNA’’, de douze nageurs, et le groupe des benjamins, de seize nageurs et plus. »

« Le travail utilise la méthode des cycles, macro et microcycles. Un cycle dure de six à huit semaines pendant la période scolaire, deux semaines pendant les vacances où on travaille plus et les qualités se développent plus vite. Au début de saison, on détermine les capacités à développer, et à chaque fin de cycle, on fait des micro-bilans, et on décide si l’on est en retard ou si l’on peut passer à l’étape suivante. Dès benjamins, on focalise sur les abdominaux, les lombaires, la proprioception, le gainage. J’ai l’habitude de dire qu’au Lagardère, on travaille le GALOP : Gainage, Abdominaux, Lombaires, Obliques, Proprioception. »

« On vérifie l’âge osseux des jeunes. Tant qu’il y a du cartilage, on évite tout travail de force qui pourrait nuire à la croissance. Pour la condition physique, on effectue des circuits qu’on alterne, par exemple le lundi bas du corps, mardi le haut, mercredi tout le corps. Selon les cas, on focalise parfois sur un point, puis on effectue le transfert de la qualité que l’on cherche à développer dans l’eau. »

« Dans le bassin, on se sert des quatre nages. Pourquoi ? Parce que les qualités acquises sont transférables d’une nage à l’autre, et parce que le travail des quatre nages est la fois moins lassant et plus musculaire. C’est une façon de travailler la force dans l’eau et d’éviter la spécialisation. Cela donne des choix plus larges au moment de déterminer dans quelle nage on veut se spécialiser. Camille Muffat a attendu d’avoir vingt ans avant de choisir le crawl. Frank Esposito était aussi bon en dos qu’en papillon. S’il a choisi le papillon, c’est en raison de meilleures opportunités pour lui de médailles. Et il était aussi performant en crawl. »

Jeunes.- (2) Saint-Germain-en-Laye, condamné à « former »

par Eric LAHMY

12 juillet 2013

Les trois premiers clubs benjamins, sur le podium des Trophées Lucien-Zins, le mois dernier à Tarbes, ont été Massy, Saint-Germain-en-Laye et Lagardère Paris Racing. Après Massy, nous écoutons aujourd’hui Guillaume Benoist, entraîneur à Saint-Germain, et Olivier Leroy, qui fut pendant vingt ans Directeur technique  du club, Cercle des Nageurs de l’Ouest…  

Mais d’abord, laissons le club se présenter lui-même. « Le Cercle des Nageurs de l’Ouest (CN0), est le 35e club français (sur 1600), le 9e club d’Ile de France (2012), le 2e club des Yvelines.

« Ses entraîneurs ont formé depuis sa création en 1971, 17 nageurs internationaux, 2 sélectionnés Olympiques, dont Sébastien Rouault, le nageur de demi-fond, et Aleksandra Putra, championne d’Europe petit bassin du 200m dos, recordwoman d’Europe du 200m dos en petit bassin, multiple championne de France et médaillée aux championnats de France, qui a choisi désormais de représenter la Pologne. »

Le CNO, créé en 1970, comprenait au départ trois sections : plongée, palme et natation. En 2004, la natation s’est séparée et a formé un club essentiellement natation, sous le même sigle, mais signifiant cette fois, Cercle des Nageurs de l’Ouest et non plus Claub Nautique de l’Ouest.  

« Cette structure comprend une section sportive au collège Marcel Roby, des aménagements d’horaires au lycée avec le Championnat de France amateur du PSG, des équipes de water-polo, un groupe de compétition et de loisir adulte, des écoles de natation et des groupes loisirs pour permettre à chacun de pratiquer la natation à son niveau. »

Aujourd’hui encore, le club reste l’un des premiers pourvoyeurs des équipes nationales. Les plus récents de ses champions en herbe: Ambre Leduc, qui nage actuellement aux championnats d’Europe juniors de Poznan, en Pologne,  Corentin Rabier, qui se distingue en eau libre, Matthieu Vergne, vainqueur du 400 mètres libre et Théo Sarrazin, 3e du 200 mètres quatre nages des Trophées Lucien-Zins, à Tarbes, sont les jeunes qui se distinguent aujourd’hui.

Parlons méthode. Que nous en dit l’entraîneur Guillaume Benoist ? « On n’entraîne pas les jeunes comme les adultes. Il y a d’abord que la base technique doit être acquise. Chez l’adulte, elle est supposée l’être, et l’entraîneur peut se contenter d’effectuer de simples ajustements, de contrôler qu’elle ne s’érode pas, ne se perd pas. Si cette base technique, le savoir bien nager n’est pas intégrée le plus tôt possible, ça ne marchera jamais, le nageur ne pourra pas aller au bout de ses possibilités, il subira une amputation importante de ses capacités, en termes de vitesse de course. Passer à travers cette éducation du mouvement efficace, c’est hypothéquer l’avenir. Parfois, chez certains jeunes, ces bases techniques sont vite digérées. Le jeune l’a déjà en lui, on dit qu’il est ‘’doué’’, il a un savoir faire qui semble être inné, ou du moins il l’acquiert très vite.

« Mais les bassins ne sont pas peuplés que de petits génies en herbe. Beaucoup d’enfants qui passent entre nos mains n’ont pas le bagage physique nécessaire à l’acquisition rapide du bon mouvement. C’est là que notre savoir-faire d’enseignants entre en jeu. L’idée générale, tout le monde en a entendu parler dans la natation, c’est toute une musculation spécifique du centre du corps : abdominaux, obliques, lombaires. Pourquoi ? Parce que la transmission de la capacité d’avancer dans l’eau opérée par les bras et un peu les jambes ne peut se faire si le corps n’est pas maintenu rigide. Ce maintien s’opère ou ne s’opère pas à travers le « centre » du corps, selon qu’il soit maintenu de façon rigide ou non. C’est tout ce travail de gainage qui va faire la différence.

« Le bien nager s’acquiert plus facilement sur un jeune doté d’un bon battement. Mais si le battement facilite grandement les choses, il n’est pas essentiel. Regardez les grands nageurs australiens, regardez chez nous Laure Manaudou, elle n’a amais disposé que d’un battement traînant, à deux temps, cela ne l’a pas empêchée de disposer d’une nage extrêmement efficace !

« Le but est, vous l’avez compris, de fabriquer des talents. Dans une certaine mesure, on ouvre des perspectives à des nageurs qui auraient pu être écartés précocement, comme cela a pu se faire parfois, et se fait encore sans doute aujourd’hui. Bon, ne nous leurrons pas, dans le haut niveau, on va retrouver à 90% des talentueux qui l’étaient à l’origine. Mais nous n’écartons pas des sans talent, et je pourrais vous citer de nombreux exemples de nageurs qui ne disposaient pas de dons particuliers et qu’on a retrouvé dans des finales des championnats de France, ce qui représente quand même un très bon niveau.

« Le mot talent est un terme général qui ne recouvre pas un seul bloc de réalité. Il y a des niveaux, des degrés de talents. Regardez Florent Manaudou, c’est un talent incroyable, il arrive et : champion olympique. Il y a tellement de niveaux, entre gagner, aller en finale, atteindre les séries et… rester à la maison. Alors, celui qui n’a pas de talent n’ira pas trop loin.

« En France, le système fait qu’il est de plus en plus difficile de nager sur le tard. Le système des séries, tel qu’il a été instauré, empêche d’une certaine façon un nageur de se mesurer avec les meilleurs de sa catégorie. Quand, nageur minime, parce que vous êtes à tel niveau qui a été ugé insuffisant, vous n’avez pas le droit d’aller vous frotter aux meilleurs, aux championnats minimes et devez seulement vous confronter avec des jeunes de votre niveau, de votre série, vous pouvez être très vite démobilisé, dégouté, parce que vous savez que vous ne vous frottez pas aux meilleurs, que vous êtes inscrit dans une petite compétition sans envergure. Alors il faut vite être dans le coup, sans quoi, les risques de disparaitre augmentent.

« A Saint-Germain, après l’apprentissage de base, dès qu’ils savent nager 25 mètres, donc trsè vite, nos jeunes passent aux écoles de natation. Celles-ci fonctionnent en trois niveaux appelés Dauphins. Il y a donc Dauphin 1, on y apprend à maîtriser le dos ; dans le Dauphin 2, qui réunit des jeunes de 5 à 7 ans, on nage le dos et le crawl ; le dauphin 3, ouvert aux 7-9 ans, correspond à la maîtrise du dos, de la brasse et du crawl. Après cela, de 9 à 11 ans, on intègre le papillon.

« En tout, nous réunissons de 650 à 700 nageurs dont 250 fréquentent l’apprentissage, et 75 appartiennent au groupe de compétition.

« L’apprentissage reste basique. Et surtout, il est tributaire des gens qui arrivent, il en est qui apprennent plus, ou moins, vite. On est contraint de les accompagner, donc se respecter leur vitesse d’acquisition des talents. Pour ce qui est de la compétition, le club a plutôt été dans la culture du long. J‘essaie de changer cela, pour une raison pratique : nous ne disposons pas d’assez de créneaux dans la piscine pour travailler dans le haut niveau en demi-fond. Personnellement, j‘ai travaillé avec Philippe Lucas et Frédéric Vergnoux (ce dernier a été entraîneur de l’année en Grande-Bretagne et en Espagne, NDLR), deux coachs qui travaillent beaucoup et bien, l’un plus sur la distance, l’autre plus en intensité. Mais le demi-fond est délaissé en France, à mon avis. L’école ne suit pas. Il y a un problème d’organisation du sport, dans ce pays.

« Pourquoi, continue Benoist, restons-nous un club formateur, un club pourvoyeur, et n’accompagnons-nous pas ceux que nous formons au bout de l’aventure ? Nous sommes une banlieue aisée, et dans ces familles, l’école, l’université, le bagage, c’est très important. Et au fond, je préfère savoir que tel de mes élèves fait math sup’, tel autre part en Université aux USA, un troisième en grande école, que de les avoir dans la piscine délaisser leurs études et rater leur avenir. »

Olivier Leroy , quant à lui, met l’accent sur une fatalité, liée à la situation géographique de Saint-Germain-en-Laye, jolie banlieue de l’Ouest, comme enclavée entre les deux vastes forêts domaniales de Saint-Germain et de Marly, région truffée de terrains de golf, mais éloignée géographiquement des universités, des facs. Le CNO fonctionne en section sport-étude avec le collège Marcel Roby, mais après, plus d’aménagements possibles pour ces adolescents qui, pour nager fort, doivent s’exiler.

« Maintenant, avoue Guillaume Benoist, on est parfois agacés de voir quelqu’un nous quitter pour une structure supposée mieux adaptée et se rater. Camille Radou faisait figure d’espoir maeur de la natation française quand elle se trouvait chez nous, et puis elle ne s’est pas faite à la structure de Mulhouse, et elle a disparu. » Olivier Leroy suggère que Radou a été désavantagée par l’abandon des combinaisons. Benoist approuve : « en raison de son morphotype, elle était particulièrement adaptée aux combinaisons, et le retour au « tissu » n’a pas dû l’aider.

« Je crois que les secrets d’une bonne organisation se trouvent dans un certain nombre d’éléments qui me paraissent essentiels : d’abord, numéro un, un très bon encadrement de gens motivés. La compétence est à la base du système, et trouver des gens de valeur me semble de plus en plus difficile.  Je le sais, parce que je suis en recherche d’un bon entraîneur…

« Le deuxième point, c’est de mettre les gens les plus compétents, les plus expérimentés à la base. Une erreur assez commune consiste à reléguer les plus jeunes entraîneurs auprès des nageurs débutants. C’est tout le contraire qu’il faut faire, donner les gamins aux entraîneurs, aux maîtres-nageurs d’expérience, qui sont patients, qui ont bien acquis les données pédagogiques, qui vont prendre le temps d’enseigner les bons mouvements. Car l’enseignement du départ, la ‘’base’’, c’est là l’essentiel. Quand le nageur va augmenter les distances, s’il n’a pas le bon geste, le bon placement, d’abord, son évolution va être hypothéquée, ensuite il va être sujet aux blessures, aux tendinites. J‘ai eu comme ça un nageur, Sébastien Bodet, qui est allé aux eux olympiques (quatre fois 200 mètres au Jeux de Pékin), et qui n’a jamais eu une seule tendinite, un seul ennui dans toute sa carrière. »

Jeunes.- (1) Massy sans Sports-études

Par Eric LAHMY

10 juillet 2013

 

Les trois premiers clubs français en benjamins, sur le podium des Trophées Lucien-Zins, sont Massy, Saint-Germain-en-Laye et le Lagardère Paris Racing. Trois expériences. Aujourd’hui, l’ES Massy, ou comment avoir des jeunes en l’absence d’aménagements scolaires…

 

 

Si l’on regarde le sport sous l’angle de la starisation et des médias, il n’est rien de plus que la réunion d’une poignée de jeunes gens qui poursuivent des succès de prestige, championnats de France, d’Europe, du monde, Jeux olympiques. Un tel facteur joue un rôle fondamental dans le fonctionnement… de l’information. Ce comportement, mal maîtrisé, peut figer la chaîne médiatique. Je me souviens d’une époque, au journal L’Equipe, où, pour obtenir la place qu’elle espérait dans sa rubrique de tennis, la responsable n’avait qu’à prononcer le mot magique en conférence de rédaction. Ce mot, c’était : « Noah. » Immédiatement, on lui a allouait les six colonnes, ou la page entière, ce qu’elle demandait. Noah pouvait n’avoir rien fait depuis six mois, ou encore moins que ça, on estimait que tout ce qui le concernait, depuis ses problèmes de couple jusqu’au panaris qu’il s’était donné à un pied, c’était bon. Marie-José Pérec  avait pas couru une course depuis six ans qu’elle faisait encore courir la presse (à peine moins vite qu’elle) à ses trousses. Laure Manaudou se trainait manifestement, à la veille des Jeux de Londres, mais on ouvrait « huit colonnes » sur elle comme si l’on devait s’attendre à monts et merveilles aux Jeux où, comme s’y attendaient tous ceux qui l’avaient vu se noyer dans les meetings, elle termina 22e du 100 mètres dos et 30e du 200 mètres dos.

La starisation est peut-être même un mal nécessaire. Les exploits de nos champions créent les vocations à venir. Combien de glorieux sportifs, se souvenant du déclenchement de leur désir, racontent avoir suivi un aîné qui avait réussi un exploit. Combien de petites filles se sont prises pour Laure Manaudou ou ont souhaité lui emboîter le pas. Agnel a été prénommé par ses parents qui étaient des fans de Noah, la différence étant qu’il a changé de sport à l’heure du choix !

La Fédération française de natation compte près de 300.000 licenciés, dont près de 30.000 nageurs classés. Si l’on admet que le nombre de nageurs visibles au plan médiatique représente peu ou prou une dizaine d’unités, on peut donc dire que 0,03 pour cent de l’iceberg natation française est émergé…

… et donc que 99,97% se situe en-dessous du seuil de visibilité.

Une part énorme de cette population se constituée de jeunes. Il s’agit donc du vivier des générations futures : galaxie très éloignée des télescopes, méconnue, que celle de la natation des sans-grades du sport. Méconnu, mais dont la valeur humaine est incroyablement dense et riche, nourrie de passion et d’amour du sport, du plein air. Une jeunesse qui se construit, et se donne un socle de condition physique, de santé, pour l’avenir, et qui échappe aux mirages du désœuvrement, de la rue.

Dirigeant la manœuvre de cet univers foisonnant, on trouve un nombre élevé de maîtres-nageurs, d’enseignants bénévoles, de techniciens auto créés, de parents, d’édiles municipaux, etc. convaincus des bienfaits du sport et des vertus de la compétition, mus par l’enthousiasme débordant de ceux qui ont la passion de la jeunesse et le goût chevillé au corps de transmettre, et qui poussent à la roue. Même parmi ces inconnus par excellence, passent de bouche à oreilles, chuchotés dans les conversations informelles, les noms de certains d’entre eux, comme de légendes urbaines : ils ont existé depuis toujours, les Jacques Latour, l’homme qui avait créé Gilbert Bozon, le recordman du monde de dos des années 1950, Jean-Louis Le Charpentier, qui préparait les gros poissons du Cercle des Nageurs de Marseille quand ils n’étaient que des alevins, Alexandre Mouttet, Germain de Miras, autre maître de nage qui forma Alain Gottvalles, le recordman du monde du 100m de 1964, et Michel Rousseau, le champion et recordman d’Europe 1970. Marc Leferme, le Dunkerquois qui forma Francis Luyce, ou encore aujourd’hui Eric Boissière, qui, à Rouen, suscita l’éclosion d’une moitié du sprint français des années 2000.

Formateur, c’est une passion de l’excellence, mais sans chercher la lumière. Formateur, c’est une école d’humilité. Cela aboutit, au mieux, chaque année, aux Trophées Lucien Zins, aux championnats cadets et minimes.

Souvent, cependant, il s’agit moins d’un choix d’enthousiasme que d’une abdication raisonné. Je resterai formateur parce que je n’ai pas les moyens,budget,  temps d’ouverture du bassin ou horaires scolaires aménagés, d’offrir aux jeunes les conditions d’un succès majeur. Parfois même, c’est un crève-cœur de voir son meilleur élément attiré par un autre club qui lui offre un logement, une voiture, de l’argent. « A Reims, se souvient Jacky Batot, président du club, j’avais d’excellentes conditions, mais j’ai perdu Christophe Deneuville et Eric Rebourg, recrutés par des clubs qui leur ont fait miroiter quelques avantages. »

Selon Jacky Brochen, qui a entraîné à Clichy, dans les équipes de France et de Suisse, et s’est posé depuis à Caen, « entraîner les jeunes et les champions, c’est une sérieuse différence. D’abord, les jeunes doivent intégrer complètement leur vie scolaire. Ils s’entraînent beaucoup moins. Mais cela ne veut pas dire qu’ils ne nagent pas long, il ne faut pas les casser. Faire dans l’anaérobique, c’est à terme, leur filer une carrosserie de Rolls et un moteur de deux-chevaux. »

Comment se motive un jeune ?  Brochen s’en inquiétait. Comment nourrir les désirs d’un jeune pour un sport contraignant en l’absence de rétribution tangible ? Dans les compétitions, la plupart n’atteignent pas les podiums, encore moins les médailles. Comment peuvent-ils avoir envie de continuer en dehors de ces signes de succès ? Un ami psychiatre l’a rassuré : « ceci est un point de vue d’adulte, mais un jeune fonctionne de façon différente. Il ‘’renvoie’’ la récompense. Si l’adulte lui exprime sa satisfaction, le félicite sur le bord du bassin après la course, l’encourage, cela suffira à son bonheur. Ce n’est que plus tard, adolescent, qu’il prendra conscience de ce que LUI a envie de faire. »

Le sortir de l’enfance est l’époque où les entraîneurs de jeunes proposent aux enfants des récompenses sous forme de bonbons, voire même d’un simple sourire, d’un mot qui valide son effort.   

D’autres écueils peuvent apparaitre plus tard, soutient encore Brochen. Le gamin qui progressait vite peut voir son évolution bloquée en juniors ou en seniors. « Les risques sont plus élevés pour les éléments féminins. Certaines très jeunes filles, légères et longilignes, prennent du poids en se formant et deviennent moins aptes à nager vite. Elles sont plus fortes, mais ont tendance à s’enfoncer, et certaines n’avancent plus. » Alors la lassitude

Pour Brochen, il vaut mieux faire nager plus long. « Si vous mettez un jeune sur un 100 mètres, il pourra être tenté, de se battre, de nager n’importe comment. Sur 200 mètres, il sera contraint de place sa nage. » [On le verra, tout le monde ne s’aligne pas sur une telle analyse.]

Le mois dernier, les Trophées Lucien Zins, véritables championnats de France des benjamins, ont distribués leur moisson de récompenses. Les trois premiers clubs au classement ont été, dans l’ordre, Massy, Saint-Germain-en-Laye et le Lagardère Paris Racing.

L’ES Massy est apparu dans le paysage il y a maintenant près de quarante ans, quand Michel Scelles se pose un peu par accident à Massy. Scelles, un Normand de souche, fils d’un entraîneur de jockeys, et lui-même devenu le plus jeune chef d’équipe de la sidérurgie lorraine. dans le bassin de Longwy, avant de passer son maître-nageur-sauveteur, par passion sportive, quand la ville se dote d’une piscine. Après une dizaine d’années à développer le rugby local, une série de hasards l’emmènent au bord du bassin. L’ex fondeur est fondu d’entraînement. Il fonce, quitte à se mettre l’opinion à dos. Crée une section sport-études «sauvage», instaure les premières séances de musculation et deux entraînements quotidiens. «J’arrivais tous les jours à 5 heures du matin. Je passais le balai pendant que les nageurs tournaient. Le dimanche, l’équipe rentrait par l’infirmerie, en douce. De nombreuses lettres de protestations arrivaient en mairie parce que nous gênions le public. Devant les résultats, on m’a soutenu…» En 1979, Massy est devenu le deuxième club français et Jean-Gilles Porte, élève de Scelles, «casse» les 16’ au 1500m libre.

Scelles est remarqué, il devient entraîneur national, quitte Massy pour l’INSEP. A sa suite, un jeune coach au regard clair, Michel Courtois, va officier. « La grande différence avec l’époque, c’est le professionnalisme, raconte Michel, aujourd’hui à la retraite, La natation s’arrêtait au bac. On travaillait différemment. Maintenant, on fignole tout : récupération, alimentation, psychologie. Et il faut des budgets très importants. »

Aujourd’hui, au bord des bassins, Nicolas Miquelestorema, qui fut champion de France et obtint plusieurs médailles nationales entre 2005 et 2007. Comment entraîne-t-on les jeunes ?

     « Il faut énormément de disponibilité sur les bassins, explique-t-il. On assure  la continuité sur les groupes. On compte 1000 adhérents avec les bébés nageurs et l’aquagym. La grande difficulté, c’est l’école. Sur Massy, il n’y a aucune entente avec l’éducation nationale. Et sans aménagements dans l’emploi du temps scolaire… »

     Massy avait organisé des « aménagements scolaires » dans les années 1983-1985, témoigne Michel Courtois. Mais « les nageurs ne jouaient pas le jeu. » Alors, reprend Nicolas, « ça va jusqu’à quinze ans. A partir du lycée, on est limités. Comme beaucoup de clubs d’Île-de-France. Bon, on a un projet, mais cela représente tant de paperasse ! »

Et l’entraînement ? « On leur inculque une nage propre, depuis l’école de natation. Sur ce plan, nous sommes beaucoup complimentés, nos nageurs ont une bonne technique. Et nous, nous basons notre évolution d’entraîneurs sur l’expérience et le partage. Je travaille avec Didier Franck, un homme ouvert sur les nouveautés, même s’il appartient à l’ancienne école. Moi, je m’appuie sur mon cursus de nageur de haut niveau et des formations. Et sur l’observation des autres. On avance à petits pas. J‘essaie de progresser au quotidien…

     L’entraînement des benjamins, dont je m’occupe, prend énormément de temps, il faut surveiller la technique de nage, avoir l’œil constamment ouvert. On respecte les étapes. Il faut savoir marcher avant de courir. Donc, développer les bons automatismes.

     Les benjamins s’entraînent six fois par semaine, de 18 à 20 heures. Ils font un peu de préparation physique généralisée, des étirements, on fait du retour au calme. Les minimes ont la possibilité d’en faire plus. Quant à la compétition, elle reste un plaisir. On valorise l’ambiance. On n’en fait pas trop. Elle est coûteuse, chaque fois qu’un nageur plonge, ça coûte 9€. Pas donné. Un récent week-end, le Comité de l’Île-de-France a empoché 25.000€. Après, beaucoup de nageurs arrêtent. Les études, tout le monde ne peut pas faire de compétitions. »

1994-2012 : LA REVOLUTION FRANÇAISE (5)

LE NERF DE LA GUERRE

 

 

DANS QUATRE ARTICLES PRECEDENTS, NOUS AVONS EXAMINE LES FACTEURS QUI ONT FAIT DE LA NATATION FRANÇAISE LA 3eme POURVOYEUSE DE MEDAILLES AU MONDE. AUJOURD’HUI, NOUS ANALYSONS LES FACTEURS « CACHES » DES SUCCES ET MESURONS LES RISQUES DE RETOMBER DE CETTE POSITION EMINENTE.

 

 

 

Une société qui évolue menace les situations acquises.

Une société qui stagne conforte les situations acquises.

 

Par Eric LAHMY

 

Selon Jean-Pierre Le Bihan, qui a effectué sa carrière à la Fédération française de natation, aucun des succès de ces dernières années n’aurait pu être atteint sans  « deux gestionnaires avisés, qui ont fait la fortune de la Fédération. M. Henri Simon, un poloïste, intègre et passionné trésorier de la Fédération de 1981 à 1997, et Paulette Fernez, présidente du Comité du Limousin. Et Jean-Paul Clémençon aimait dire : « la FFN, c’est Daniel Chaintreau. »

Embusqué derrière ses fortes moustaches, Chaintreau, allure énergique, était le Directeur financier de la Fédération. Paulette Fernez était l’élue qui travaillait en binôme avec Chaintreau. Paulette a été amenée à la natation par sa fille. Celle-ci avait six ans quand Paulette l’amenait à la piscine, à Limoges. Plutôt que d’attendre pendant l’entrainement, elle piquait une tète dans le public. Un jour, l’entraineur lui demanda si elle voulait aider. Paulette a fait mieux que ça. De fil en aiguille, elle est devenue présidente de l’ASPTT Limoges (de 1973 à 1998), contrôleur aux comptes à la Fédération (1992-1996), puis trésorière (1996-2008), enfin vice-présidente. Avant de nous rencontrer, Paulette a consigné dans un carnet ce qui lui semble digne d’être rappelé. Elle passe en revue les innovations mises en place par Fauquet, à partir de l’an 2000. Des services soit inexistants, soit embryonnaires jusque là.

     « La natation, à partir de l’an 2000, a créé des services qui n’existaient pas. La vie des athlètes a assuré le service des nageurs : aménagement des études, contrats avec les commanditaires, gestion des aides personnalisées (un athlète effectue sa demande, la Fédération par ce service détermine les montants et les sommes sont déterminées par le CNOSF). Le médical : les clubs s’en occupent, mais un service fédéral reçoit un retour. Santé, dopage, visites obligatoires. Le docteur Cervetti, médecin fédéral, chaque semaine, vérifie que tout se passe bien. Trois grandes armoires sous clé, secret médical oblige, contiennent les quelques 850 dossiers de nageurs du haut niveau des diverses catégories d’âge concernées. Le service médical assure aussi la diffusion des règles diététiques. »

Les repas des nageurs en stage sont décidés par un diététicien, en fonction des découvertes les plus pointues de la diététique moderne. En 2011, la diététicienne de service, une ancienne championne de natation, avait ainsi mis du curcuma (une racine aux vertus anti-oxydantes et anti-cancer  connue de l’Inde ancienne) à tous les repas des champions.

     « Le service juridique : au départ, Louis-Frédéric Doyez, aujourd’hui directeur administratif, a été engagé pour créer un service juridique, qui conseille les nageurs et assure une liaison avec leurs agents sportifs. L’équipement : sans piscines, pas de résultats. »

      » Le service équipement est relié avec tous ceux qui construisent des piscines. Il ne faut pas faire d’erreurs. Bernard Boullé dirigeait ce service, repris aujourd’hui par Joachim Arphand. Le service recherches est aujourd’hui, résultats de la natation française obligent, connu du monde entier. On le demande à la LEN, la FINA. En 2013, ils sont partis deux mois en Australie (Canberra, Brisbane). En ce qui concerne les primes, tout ce que donne le ministère est doublé par la Fédération. Primes pour les trois premiers des championnats d’Europe, du monde et Jeux olympiques. »

Tout cela n’a été possible que grâce à un gros effort financier. A son arrivée dans la place, en 1996, Fauquet est directeur des équipes de France, et elle, qui a été contrôleur aux comptes depuis 1992, vient d’être bombardée trésorière, poste qu’elle occupera jusqu’en 2008. Devenu DTN, Fauquet lui explique les règles du jeu : en déplacement, le nageur nage, l’entraineur entraine, et tout ce qui est autour rend service. Le « dirigeant », qui cherchait des souvenirs à ramener et envoyait des cartes postales chez lui, c’est fini : il passe au service de la performance. Cela a l’air de convenir à Paulette. La cheffe de délégation s’occupe de chouchouter ses ouailles jusque dans les détails, à les accompagner à l’approche de la compétition, but suprême de sa saison. Rôle passionnant dans lequel plus d’un va se révéler. Dans un déplacement, outre les chambres, « Fauquet veut qu’on loue un salon réservé à l’équipe. Il n’est pas question de laisser le nageur se morfondre seul dans sa chambre. Je louais un réfrigérateur, achetais des boissons, des amuse-gueule. » Puis, rêveuse:  « Je pense que cela a apporté… »

Paulette a la larme à l’œil quand elle parle des nageurs. « Ce sont de grands enfants. Ils ont besoin d’affection. Ils sont tellement rayonnants, gentils. A leur contact, j’ai retiré beaucoup, pour moi-même. L’idée de Claude était de leur assurer la quiétude nécessaire à l’approche de la compétition, à une bonne concentration un état d’esprit positif. »

Le budget de la Fédération, en 2012, frôle les 13 millions d’Euros. En gros 4 millions de la MJF, 5 millions des licences, 2 millions des partenaires et 2 millions des recettes du sportif (engagements, etc.).

Est-ce beaucoup d’argent ? Mais « tout coûte cher, explique Paulette : une équipe en déplacement, un stage, c’est un budget qui augmente avec le nombre des nageurs, les stages aussi, cher pour la FFN… et les clubs ; les clubs qui fournissent d’énormes efforts. »

Quand elle prend son poste en 1996, Paulette a doit à une sacrée surprise. L’année s’est terminée par un déficit de 3.500.000 francs. Totalement inattendu. Elle découvre des factures auxquelles elle ne comprend rien, dont elle ne sait pas d’où elles viennent. Le DTN sort d’un tiroir de son bureau des correspondances. Il a lancé des opérations sans rien dire. Eberluée, – elle n’avait jamais vu ça quand elle travaillait aux chèques postaux, à la Poste -,  elle cherche la parade. « Je dois trouver un moyen de changer cela. La commissaire aux comptes de la Fédération, Raphaelle Terquem, me donne la marche à suivre, que je vais respecter à la lettre : il s’agit de mettre en place un suivi prévisionnel très rigoureux, action par action. Chaintreau rentrait toutes les évaluations des opérations de l’année, après que chaque discipline eut fait son prévisionnel. Claude Fauquet présentait le budget prévisionnel au Ministère où, immanquablement, on poussait des hauts-cris. Fauquet revenait et demandait à chacun de revoir sa copie. Une fois le prévisionnel décidé, Chaintreau le rentrait dans son ordi, action par action. Dès lors, il ne pouvait y avoir aucune surprise. Chaque action faisait l’objet d’un bon de commande amené au Directeur financier. Si l’action avait bien été prévue, elle était encodée, et, quand je voyais le code de Chaintreau, je signais. Quand une équipe revenait avec un dépassement, on leur demandait sur quelle autre action ils avaient prévu un moins. La barre a été redressée dès la première année, chaque année a été équilibrée et même un petit solde positif est apparu qui nous a permis, en 2010, en effectuant un prêt, d’acheter le siège de la Fédération. »

Depuis, Paulette, bombardée vice-présidente, qui repart pour un tour (jusqu’en 1976), est chargée de la gestion du siège et de la cellule des achats. « Et là aussi, il convient d’éviter les surprises, » dit cette femme toujours impliquée.

Si, dans la réussite de notre natation, le premier « facteur caché » a été d’éliminer les factures cachées du programme fédéral, d’autres phénomènes ont joué. « Je pointe l’arrivée d’un contrôle antidopage performant, note Le Bihan. Si l’on refait les palmarès en éliminant seulement les performances des dopés certifiés, c’est-à-dire des pays qui dopaient de façon systématique, on s’aperçoit de l’ampleur des dégâts que les produits dopants ont provoqué. » Mais aussi, on imagine que ni Maracineanu, ni Figues, ni même Manaudou ou Muffat ne seraient passées face à des athlètes anabolisées.

Autre point fondamental : « Entre 1973 et 2012, le nombre de nos licenciés est passé de 90.000 à 275.000. Je dois reconnaitre que le nombre des nageurs classés n’a pas augmenté, il n’empêche, ce plus que triplement a assis la natation sur un vivier dont je crois qu’il a permis de détecter plus de talents. »

Pour le reste, rien n’a été facile, et parfois, la mise en place a été douloureuse !

     « Les minimas de Claude Fauquet, on l’oublie aujourd’hui, ont constitué un drame, rappelle Le Bihan. Les temps établis par Philippe Dumoulin n’étaient pas toujours très bien étudiés. Pourtant, des données existaient. Jean Pommat, un statisticien, Georges Zinstin, et moi-même avons produit une table de cotation sur 1500 points, établie d’après les 1000 meilleures performances françaises par épreuve et par année d’âge. Dumoulin n’en a pas tenu compte et a sorti des temps de son chapeau qui ont fait qu’il n’y avait que sept sélectionnés sur 50 mètres papillon et huit sur 200m papillon aux championnats de France de Châlons-sur-Saône : fautes de concurrents, ces courses ont été disputées en finales directes ! Gérard Durant, le président de Clichy, avait crié au scandale. »

     « Il y a eu comme ça des boulettes, ainsi les temps de sélection des championnats du monde de Fukuoka, en 2001, pour lesquels on avait réussi à ne retenir que 3 sélectionnés auxquels on avait ajouté 2 juniors. » A l’époque, l’opinion se focalise sur le cas de Roxana Maracineanu. Championne du monde en 1998, 2e des Jeux olympiques sur 200m dos, Roxana n’est pas qualifiée pour avoir raté de quelques centièmes d’un des trois temps exigés par la Direction technique. Fauquet résiste à toutes les pressions et refuse de la récupérer. Sans doute pense-t-il qu’il n’a pas le choix, qu’il en va là de sa crédibilité. D’un autre côté, la championne du monde sortante, qui ne pourra pas défendre son titre, est une nageuse exemplaire, une équipière appréciée, une femme courageuse, équilibrée, polyglotte, qui poursuit des études sérieuses. La jeune Alicia Bozon, qui est du déplacement de Fukuoka et atteindra la finale du 400m, témoignera du manque qu’aura constitué pour elle l’absence de Maracineanu. Aujourd’hui encore, ce refus d’accepter une entorse à son système constitue la « faute » de Claude Fauquet qui résonne dans les mémoires.

 

                    L’étroitesse de notre élite

Aux Jeux olympiques 2012, le classement FINA, basé sur les médailles olympiques, donne la France 3e derrière les USA et la Chine. Nous avons effectué un classement des nations basé sur les places de finalistes. En attribuant un point au 8e de la finale, 2 au 7e, etc., 7 au 2e et 9 au 1er pour valoriser le titre olympique.

Dans un tel classement, la France est 5e du classement masculin avec 44pts, devancée par les USA, 157pts, le Japon, 2e, 60pts, l’Australie, 3e, 48pts, la Chine, 4e, 46pts, et devant l’Allemagne, 6e, 36pts, la Grande-Bretagne, 7e, 32pts et la Hongrie, 8e, 31pts.

Au classement féminin, le France finit 7e , avec 32pts, derrière les USA, 1ers, 142pts, l’Australie, 2e, 62pts, la Chine, 3e, 54pts, la Grande-Bretagne, 4e, 52pts, les Pays-Bas et le Japon, 5e, 34pts, et devant la Russie, 28pts.

Au classement général, les USA l’emportent avec 299pts devant l’Australie, 110pts, la Chine, 100pts, le Japon, 94pts, la Grande-Bretagne, 84pts ; la France est 6e avec 76pts.

Selon Christos Paparrodopoulos, « la question qui se pose, c’est : pourquoi le sprint ? Cela répond plus au profil de notre natation. Mais en progressant dans le secteur du sprint, on s’est affaibli dans d’autres secteurs. Alors, faut-il travailler ses points forts au détriment des points faibles ou pas ? Nos résultats sont exceptionnels sur des nageurs exceptionnels.

     « Et où ça ? En crawl jusqu’au 200 mètres. Ailleurs, c’est plus compliqué. Je note une dégradation énorme de nos spécialités.

     « C’est là le centre de l’affaire. La réussite paradoxale de la natation française, qui fait l’exception française. C’est plus facile de réussir sur 100m que sur 1500m. Les entraineurs français se sont posé la question de la rentabilité de leurs efforts. La réussite d’un Florent Manaudou est remarquable, mais elle n’est pas reproductible sur 1500m ou sur 400m quatre nages.

     « Pourquoi ? On est une natation d’artisans. Et non pas une natation de stratégie globale. Les Américains, les Australiens sont présents partout. Prenez l’exemple d’un brasseur, dans une ligne d’eau, c’est un emmerdeur, il va prendre une place pas possible, aller plus lentement, alors qu’on pourra mettre dix ou douze nageurs dans la même ligne. Donc on sacrifie la brasse quand on a des conditions d’entrainement difficiles. Aux USA, en Australie, l’entrainement se déroule dans des endroits magnifiques. Faire de la natation dans le nord de la France, c’est mission impossible.

     « Pas un nageur de papillon décent depuis Franck Esposito. La natation est particulière, et vouloir en faire un modèle anglo-saxon,  ne garantira pas la réussite. Maintenant, on est plutôt dans l’artisanat. J’avais planché sur un projet brasse qui a été abandonné. Je regrette un peu. Je souhaiterais qu’on devienne la grande natation de natation, avec des finalistes partout. »

Si la France souffre d’une natation concentrée sur le sprint de nage libre, ce sujet d’inquiétude cache une satisfaction : c’est une natation de gagneurs. Avec seulement 13 places en finales, ce qui n’est pas beaucoup, on enlève 4 titres olympiques,  2 médailles d’argent et une médaille de bronze, ce qui fait que 54% de nos finalistes sont médaillés. La Grande-Bretagne, en sens contraire, compte 24 places en finales, pour trois médailles et zéro titre (12% de finalistes médaillés). L’Australie, grand pays de natation, est très présente avec 27 places de finalistes, mais n’enlève qu’un seul titre et 6 médailles (26% de médaillés). Le Japon, 19 finales, ne gagne pas un titre olympique, et compte 3 médailles de bronze (16% de médaillés).

Comme disait Jean-Paul Clémençon, « il faut que beaucoup de gens perdent au casino pour qu’il y en ait un qui gagne ! » A Londres, le vainqueur, à ce jeu, a été la France.

C’est à la fois l’effet Fauquet, avec ses minima en séries, en demi et en finale qui enseigne aux nageurs à nager très vite à trois reprises dans un laps de temps très rapproché, et donc à atteindre le maximum de rentabilité en finales, et l’effet Philippe Lucas – Laure Manaudou qui arrivent avec cette assurance de ceux qui n’ont peur de rien dans les finales, avec cette idée que seul l’or compte.

 

                              Les jeunes ne sont pas au niveau

La parole est à Denis Auguin : « Pour l’avenir de la natation française, il y a urgence d’augmenter la densité de notre élite, très faible dans une bonne moitié des épreuves. Quand je nous vois finir au classement FINA devant les Japonais et les Australiens, qui placent des finalistes dans pratiquement toutes les courses, je crois rêver. A part la nage libre, on est sinistrés ! Et l’avenir se présente mal, avec seulement cinq nageurs qualifiés aux championnats d’Europe juniors. Il y a là comme un goût de retour vers l’époque de la cata. »

Diagnostic proche de Michel Chrétien : « L’état de notre natation de jeunes est préoccupant, il y a un manque de réussite qu’on a noté au niveau européen. En même temps, aux Jeux olympiques, des pays comme le Japon et l’Australie, qui ont mis des finalistes dans toutes les épreuves, ont fini derrière nous au classement des médailles. D’un autre coté, la Grande-Bretagne, l’Italie, qui sont de façon systématique meilleurs que nous dans les compétitions juniors, voient leurs plus brillants éléments disparaitre en seniors. »

Lucien Lacoste, ancien Directeur des équipes de France (2001-2004), entraineur du TOEC de Toulouse, offre un autre point de vue sur la question : « la réussite est une histoire d’hommes, dit-il. Regardez nos médaillés : Florent Manaudou, Camille Lacourt, mesurent 2m, Yannick Agnel et Amaury Leveaux 2,02m, Alain Bernard 1,96m. Et, coté dames, Solenne Figues 1,78m, Laure Manaudou 1,80m, Camille Muffat 1,83m. On n’en voit pas beaucoup, d’aussi doués avec de tels gabarits. Alors, on se vante d’avoir mis un système en place, mais il faut donner sa place au hasard ; en dernière analyse, il faudra avoir des nageurs, et on aura peut-être du mal à en trouver de ce calibre là. » C’est l’un des points forts de notre natation actuelle, que relève aussi Christos Paparrodopoulos, ces « nageurs à grand potentiel » dont on ne sait pas si on en retrouvera d’autres. Disposer d’Agnel après Bernard, de Muffat après Manaudou, ce n’est pas quelque chose qui se décide en réunion technique.

 

                                Le grand écueil, l’accès aux piscines

A la rentrée, un club historique parisien, le Cercle des Nageurs de Paris, a perdu la concession de la piscine qu’il avait aidé à construire et qu’il gérait depuis plus de cinquante ans. Le CNP a été évincé par l’UCPA (Union Nationale des Centres Sportifs de Pleine Air). Selon Lucien Lacoste, l’accès aux piscines pourrait être le « grand écueil » qui menace notre natation : « Les clubs auront de plus en plus de mal. Les « Vert Marine », l’UCPA, des entreprises commerciales, viennent les concurrencer, et leur but, c’est le profit. Ce qui risque de changer la donne. Il n’y a pas que ça. Les jeunes retraités sont plus demandeurs de sport santé que par le passé. J’imagine mal mes parents aller à la piscine, maintenant, cela se développe. C’est autant de créneaux en moins pour les nageurs de compétition. On manque de beaux stades nautiques. Après cela, cela dépend : à Toulouse, il y a pas mal de bassins, des pays sont plus mal lotis que nous. Par exemple, on pourrait aménager les bassins d’été pour qu’ils puissent être utilisés à longueur d’année. »

Michel Chrétien partage cette inquiétude quant à l’avenir des infrastructures : « Nous manquons de piscines, d’encadrement. Les nouvelles piscines sont à gestion privée, les clubs doivent payer, et ne peuvent supporter les salaires des entraineurs. Avant, les municipalités actaient en direction du sport.

     « Il y a quelque chose de paradoxal dans notre réussite. Elle est contradictoire avec les moyens structurels qui sont à notre disposition.  La France n’avait pas de piscines de compétition, elle n’a pas l’infrastructure des grands pays de natation, sur ce plan elle se trouve à la traine. »

Sans piscines, pas de nageurs. Et sans municipalités dynamiques, pas de piscines. « Des maires comme Georges Frêche à Montpellier, Christian Estrosi à Nice, Arlette Franco à Canet en Roussillon, un champion comme Bozon à Tours, les Horter à Mulhouse, Francis Luyce à Dunkerque, tous ont compris l’intérêt d’une élite sportive, et su profiter des performances de leurs athlètes, rappelle Jacky Batot. Et le président rémois d’ajouter. « On n’est pas à l’abri d’un retour vers la médiocrité en raison d’un nombre important de communes réticentes. On sent depuis deux ou trois ans que les municipalités sont tentées de confier la gestion de leurs piscines à des associations populaires et culturelles aux dépens du sport. »

La crise économique peut jouer un rôle néfaste : « A une époque où la conjoncture économique était bonne, et les communes avaient les moyens de répondre, on a pu dégager un plus pour le sport, dit encore Batot. Moi-même à Reims avais eu la possibilité de développer un club qui marchait bien, dans des conditions économiques favorables. Mais quand l’adjoint aux sports d’une commune n’est pas issu du haut-niveau, cela risque de se passer moins bien. C’est par périodes. »

En revanche, les résultats brillants de l’équipe nationale peuvent contrarier les tendances négatives. « Ces succès obtenus par les équipes de France de natation depuis maintenant près de dix ans ont rendu les communes sensibles, dans la mesure où les dites communes se servent d’une façon ou d’une autre des athlètes de haut niveau pour leur image. » Ils ont aussi amené des sponsors, dont l’apport n’est pas négligeable.

Telles sont les armes de la natation – outre son image de sport pour tous – pour lutter contre un possible déclin. « Aux deux centres ‘’institutionnels’’ censés fabriquer de la bonne natation à l’INSEP et Font-Romeu, explique Chrétien, des centres qui ne sont pas ‘’officiels’’, institutionnels, n’en ont pas moins produit des nageurs : Rouen a sorti Gilot, Anne-Sophie Le Paranthoen, Nice aussi n’a pas ce label, mais Nice n’avait pas besoin de ça parce qu’il avait les moyens. Moi-même, ai vécu sur Amiens, et j’ai pu entrainer Jeremy Stravius et Mélanie Hénique. »

 

                              Il y a du mou dans la ligne d’eau.

Selon Denis Auguin, l’une des grandes erreurs commises aujourd’hui ça et là consiste à attendre d’avoir des nageurs de haut niveau pour les soumettre à un travail de haut niveau. « Or, estime-t-il, c’est loin en amont qu’on doit travailler dans ce sens. Il y a toute une façon d’agir qui s’apprend très tôt, qu’il serait trop tard d’attaquer à l’accession du nageur au haut niveau. » La Direction technique a réduit de moitié entre 2008 et 2012 le nombre de jeunes nageurs inscrits dans les pôles jeunes. En durcissant des critères de sélection déjà très élevés, n’a-t-on pas découragé des talents potentiels ?

Jacky Brochen s’inquiète du risque d’un retour au laxisme d’antan : « Claude Fauquet a su faire confiance aux gens. Au début, il a eu l’air un peu psychorigide, mais ensuite il a su adapter les règles. Je crois que Christian Donzé a appauvri ces règles, je ne sentais pas bien la philosophie de sa démarche. » Plusieurs adjoints du DTN avaient sentis qu’ils étaient écartés des décisions, au profit d’un aéropage d’intimes du DTN issus de ses relations…

Christos Paparrodopoulos restait vague quant aux risques, mais notait un moindre souci de rigueur : « Christian Donzé a fait un mélange de la ligne dure de son prédécesseur et d’une ligne moins rigide.» Oh, qu’en termes choisis ces choses-là sont dites.

Autre critique plus d’une fois entendue : « des sélections françaises devait résulter une équipe homogène. Ce système n’a pas été poursuivi sous la férule de Christian Donzé, et on a desserré les qualifications. A Rome, aux mondiaux, on a compté six sélectionnés qui n’ont pas nagé, ce qui n’est jamais bon. Et le système de sélection pour les Jeux de Londres a frôlé la correctionnelle. Du fait de l’erreur d’avoir inscrit en amont certains nageurs, il s’en est fallu de peu, en raison des quotas édictés par la Fédération Internationale, que Clément Lefert (or sur 4x100m et argent sur 4x200m) ne puisse nager ! » Ces choses là peuvent arriver, même si ce sont des anecdotes. Mais ce n’est par un Philippe Dumoulin qui aurait laissé passer une telle boulette !

Avant l’accident cardiaque qui l’a terrassé, Christian Donzé avait laissé échapper des propos intrigants concernant ses choix techniques, dans une interview de presse dans laquelle il analysait les raisons du triomphe de Londres. Tout cela est dû, expliquait-il : « à une belle génération de nageurs et d’entraîneurs, à des critères de sélections bien établis, à d’excellents stages, à un projet olympique sur 2 ans, à la valorisation des entraîneurs. » Jusque là pourquoi pas. Mais, ajoutait le DTN, « j’ai beaucoup lu et entendu dire depuis 2009, que la natation française avait profité de l’exigence de Claude Fauquet. Je n’ai rien contre Claude Fauquet, mais j’ai diminué les exigences des critères de sélections ; j’ai adapté progressivement ces exigences au contexte de l’équipe de France. En quelque sorte, j’ai fait l’opposé de ce qu’il proposait. »

D’aucuns se sont étonnés d’entendre Donzé se vanter d’avoir détricoté le travail de son prédécesseur. Celui-ci n’avait-il pas  relevé la natation française ? La plupart des techniciens ont regretté cet affadissement des règles qui avaient fait leurs preuves.

Il nous parait indiscutable, que la part de la DTN dans les victoires d’Agnel et de Muffat pouvait être considérée comme marginale. « Il aurait pu faire n’importe quoi, rien n’aurait pu empêcher Yannick Agnel et Camille Muffat de devenir champions olympiques, estimait un entraineur que nous interrogions sur le sujet, et qui ajoutait plaisamment : « même s’ils avaient fait partie de l’équipe de Namibie, ces deux là auraient gagné. » Un raisonnement qu’on peut reproduire aussi pour Florent Manaudou, avec cette différence qu’à son sujet, personne n’avait vu venir le colosse marseillais, qui, quelques mois auparavant, nageait encore à Ambérieu.

Il est important de prendre date au sujet d’une autre décision du regretté successeur de Claude Fauquet à la tète de la DTN, celle d’avoir modifié les critères de sélection (qu’il qualifiait de « bien établis ») après les qualifications aux championnats de France. Ces critères modifiés ont été assez sévèrement jugés par les entraineurs : ils auront, estiment-ils, un impact à moyen terme : en les recevant, les nageurs et les entraineurs notaient que le Directeur technique national ne croyait pas en ce qu’il proposait. On abandonnait l’intransigeance de Fauquet, qui, aussi détestable avait-elle pu paraitre à beaucoup, a finalement produit cette longue embellie.

On ne peut savoir si Donzé, si le sort funeste ne l’avait frappé, se serait figé dans cette attitude, dictée peut-être par son désir d’exister autrement que comme l’ombre ou le clone de son prédecesseur, ou par sa moindre résistance aux pressions d’un Comité directeur vieillissant dont tous les membres semblent accrochés à leur poste (celui qui vient de repartir en 2013 a aura 70 ans de moyenne d’âge aux Jeux de Rio). Mais on imagine qu’elle produira, si elle n’est pas combattue immédiatement, des dégâts impossibles à apprécier dans l’immédiat, mais dont l’impact futur est presque certain. Un nageur du groupe « relève » qui avait raté sa qualification aux Jeux a dit, en prenant connaissance de la liste des repêchés, sur laquelle il ne figurait pas : « j’ai la sensation d’avoir raté une deuxième fois ma qualification. » Soumettre des nageurs à des critères difficiles, mais qui induisent l’excellence, pour ensuite leur dire après les épreuves de sélection que ces critères sont revus à la baisse, est faire entrer une forme d’incertitude, de flou, mais aussi un soupçon d’incompétence qui ne doit pas exister. Clément Lefert, quoique qualifié pour les Jeux de Londres, avait manifesté à ce sujet une certaine frustration.

 

 

                                     CONCLUSION (EVIDEMMENT) PROVISOIRE

Malheureusement, ces analyses étaient condamnées à se situer en aval de l’action. En disant ce qui A ou N’A PAS marché, on a pu faire l’unanimité ou presque. Mais il est plus difficile de dire ce qui VA marcher et ce qui ne VA PAS marcher. Les minima très durs de Claude Fauquet ont au début été un vrai drame. Ils ont provoqué un scandale. Très peu de gens prédisaient qu’ils permettraient à la natation française d’effectuer des progrès sensationnels. Pourtant ces minima ont tout déclenché. Même s’il ne se serait rien passé sans l’aide aux clubs, aux nageurs, et si un curieux personnage appelé Philippe Lucas n’avait marabouté une fille nommée Laure Manaudou et si ces deux n’avaient pas joué les artificiers. Sans eux, il n’y aurait rien eu, la bombe française serait devenue une fusée qui fait pschitt… ou, du moins, les choses auraient pris beaucoup plus de temps.

D’où un vrai débat sur ce qu’on doit faire aujourd’hui : Christian Donzé proposait de changer le système, de l’amender dans le sens de l’assouplissement. Une majorité des entraineurs étaient, semble-t-il, sceptiques à son sujet, ils sentaient des flottements, une tendance inverse, un retour à des accommodements qu’ils jugeaient désormais nuisibles, une façon de tourner le dos aux recettes qui ont marché. Avec Begotti aux commandes de la technique, ou Dumoulin à l’analyse et au diagnostic, on avait des maitres du sujet, Les successeurs n’étaient pas au niveau. Et surtout, d’après ses critiques, Donzé travaillait quasiment seul, coupé de la plupart de ses cadres techniques. Aujourd’hui, Lionel Horter est entré dans l’arène. Aura-t-il la force de caractère de refuser les tentations du louvoiement, et de garder le cap ?

Entre tous les facteurs qui ont construit la réussite actuelle, il est difficile d’en isoler un. Tous ensembles, ils créent une synergie. Chaque facteur n’agit pas de son propre fait, mais potentialise les autres. Pas de succès sans les minima à la Fauquet, mais ces minima ne peuvent rien sans l’accompagnement technique, l’aide aux nageurs et aux clubs, les stages réussis, l’approche professionnelle, minutieuse, de la compétition ; pas de réussite sans Laure Manaudou, mais peut-être pas de Laure Manaudou sans une équipe solide et ambitieuse autour d’elle. Les facteurs se catalysent, s’interpénètrent, s’enrichissent. Bien entendu, nous n’avons pu proposer ici que des éclairages sur la montée en puissance de la natation française. Sans doute n’avons-nous pas réussi à la montrer en mouvement. Au lieu de l’explication fluide et complète dont nous avions rêvé, nous avons peiné à vous offrir une série d’images de diapositives qui se suivent, clic clic, de façon un peu mécanique. Il y a tout un mouvement, un rythme, aurait dit Pellerin, qui nous a probablement échappé. Notre réussite aura peut-être été de n’avoir oublié aucun élément de cette saga.

RAYMOND LA SCIENCE

Le Tourquennois Raymond Catteau, 89 ans, n’a pas entrainé de grands nageurs, mais il est souvent cité comme le maitre de l’apprentissage et le théoricien de la technique dans la natation française, écouté à l’étranger. Son dernier apport théorique, « La Natation de Demain, une pédagogie de l’action », publié par Atlantica et les Cahiers du Sport Populaire, lui a valu le Grand Prix de Pédagogie des Écrivains Sportifs

Eric LAHMY

Jeudi 6 Juin 2013

Quand, en 2009, Raymond Catteau reçoit le Grand Prix de Pédagogie des Ecrivains Sportifs, c’est au-delà de l’ouvrage, une longue carrière qui est couronnée. L’enseignement de Catteau, 89 ans, remonte à l’immédiat après Deuxième Guerre Mondiale, en 1944. Des acteurs essentiels de la natation de compétition, en France, tels Claude Fauquet ou Marc Begotti, des témoins privilégiés, comme Jacques Meslier et Jean-Pierre Le Bihan, des universitaires comme Patrick Pelayo ou Didier Chollet, d’autres encore, n’hésitent pas à évoquer son nom, comme celui d’une référence incontournable.

Ce salut obligé, teinté d’une forme de révérence, parfois d’obséquiosité, peut étonner. Catteau, à la différence des figures de la technique que sont Forbes Carlile, Doc Counsilman, Guennadi Touretski, Paul Bergen ou Ernest Maglischo, n’a jamais formé de champions. On sait qu’il avait enseigné l’EPS, se doublait d’un maitre-nageur, et que son langage, soit par nature, soit par sa fréquentation des œuvres de Gaston Bachelard, Jean Piaget et Henri Wallon, avait quelque chose d’hermétique. Dans les années 1970, j’avais eu entre les mains le livre qu’il avait cosigné avec Gérard Garoff, alors Directeur technique national de la natation française, et l’avais abandonné. Catteau demande toujours une grande concentration à la lecture, et personnellement, il me laissait perplexe. Si la clarté est la première vertu d’une bonne pédagogie, Catteau a souvent risqué l’élimination. Je me demandais parfois s’il ne compliquait pas à plaisir, à l’image de ces papes du galimatias intellectuel à la française que furent Derrida, Kristeva et parfois Lacan. Tout au plus lui ai-je laissé le bénéfice du doute. Avec le temps, cependant, il a gagné dans le domaine de la lisibilité, et « La Natation de Demain » parait lumineux au regard des précédents ouvrages. Il a toujours ses trucs de langage, comme quand il parle d’accélération négative au lieu de décélération, mais là, au moins, on comprend ! Ce qu’il y dit m’a paru assez valide pour que je le propose au Grand Prix de Pédagogie à mes confrères du jury de l’Association des Ecrivains du Sport.

Ce style un peu opaque n’est pas forcément volontaire. Une championne du monde française (il n’y en a pas tant que ça), qui a participé à un de ses stages, y a trouvé un homme très différent de ses écrits, ayant parfois du mal à dépêtrer ses idées. Il reste donc possible que chez lui, au rebours de ce qu’affirmait Boileau, ce qui se conçoit bien ne s’énonce pas clairement. Pour Jacques Meslier, l’un des entraineurs français les plus capés, et de cinq ans son cadet, Catteau a du mal à se faire comprendre parce qu’ « il vole à un certain niveau et reste difficile à appréhender. Quand on le lit, on a du mal. » Pour Begotti, la touffeur de ses textes vient de sa volonté de tout expliquer.

            « Catteau était assez pointilleux, ésotérique, compliquant un peu les choses, se souvient Jean-Pierre Le Bihan, ancien Directeur technique adjoint à la FFN, qui l’a beaucoup fréquenté quand tous deux étaient CTR. Il parvenait à me bluffer, avec la faconde de ceux qui ont fréquenté les écrits de Piaget et de Wallon et qui savent vous en remontrer. Il aimait les paradoxes, et s’écouter parler. »

SA FORCE ? ÊTRE MEMBRE DU COMITE PEDAGOGIQUE ET SCIENTIFIQUE DE LA FSGT

Catteau est « beaucoup plus connu à l’étranger, dans les pays francophones, qu’en France même, affirme Meslier. Il a révolutionné la conception de l’apprentissage. On en était aux modèles analytiques, style potence ou Trotzier en l’honneur à Tourcoing, sans participation intéressante de la part de l’élève. » Pour Patrick Pelayo, l’un des plus fins connaisseurs français de la natation, nordiste comme Catteau, et l’un de ses élèves, c’est là que se situe sa grande réussite : « avoir mis à bas le système officiel d’enseignement reconnu par la FFN jusqu’en 1945. »

« Catteau avait été élève de Paul Beulque, [célébrissime dirigeant entraineur de Tourcoing à l’époque], auteur d’une méthode d’enseignement basée sur les soutiens et les artifices (appareils de suspension, mouvements préparatoires), qui règne sur la natation française, et contre laquelle il va se dresser. »

Ce combat assure sa réputation. Certes, Catteau, quand il théorise sur la natation, innove moins que ses admirateurs le prétendent. Son triptyque « flottaison respiration propulsion » (qu’il a remplacé vers 2000 par la triade « corps flottant, corps projectile, corps propulseur ») était déjà énoncé par le premier traité de natation jamais publié, celui de Melchisédech Thévenot, en 1696, précise Pelayo.

Cette trinité reste vivace pendant tout le XXe siècle, comme en témoigne le livre « Nageons » (1920), dont l’auteur, Georges de Villepion, propose une progression d’enseignement basée sur : « flotter, respirer, se mouvoir. » Il est difficile d’imaginer que Catteau n’a pas lu Villepion, dont les livres (comme ‘’L’eau, ma Grande Amie’’) sont des best-sellers de l’époque tandis que ‘’Nageons’’ connaitra plusieurs éditions successives. Villepion détaille : « la flottabilité obtenue par l’équilibre du corps dans l’eau, la respiration à fleur d’eau, la propulsion en conservant le plus possible la position horizontale. » On peut dire que le premier modèle de Catteau est celui de Villepion. Mais Villepion, comme le lieutenant Hébert, Emile Schoebel et plusieurs autres enseignants que la méthode officielle rebutait, n’a pas d’audience auprès de la Fédération française de natation. Beulque, en revanche, est le dirigeant et entraineur qui a mené le water-polo français au titre olympique aux Jeux de 1924, à Paris. A une époque où enseignement et entrainement ne se distinguent pas, sa position lui donne un poids extraordinaire.

Pourquoi Catteau s’impose-t-il au centre du discours pédagogique quand ses contemporains restent en marge ? « Sa force, c’est de faire partie de la FSGT », explique Pelayo. La Fédération Sportive et Gymnique du Travail, d’obédience communiste, est forte de 4300 associations et puissamment installée au cœur des processus pédagogiques. Catteau faisait  partie du Comité Pédagogique et Scientifique de la FSGT, que présidait Robert Mérand. L’idéologue de l’enseignement natatoire d’une telle machine était en quelque sorte le dépositaire du discours dominant en termes de pédagogie. En face de la FSGT, la Fédération de natation n’existe pour ainsi dire pas.

Peut-être parce qu’il dénonce les « artifices » du système en place en 1945 – ces appareils qui suspendent les nageurs, fabriquent des élèves passifs, et dont il entend débarrasser l’enseignement -, Catteau ne reviendra jamais sur son rejet initial des ceintures, flotteurs  et aides de toutes sortes au débutant, qui pourraient le soutenir à ses débuts.

Pour lui, une pédagogie active consiste donc à, « lancer d’emblée les débutants en eau profonde, dès leur première leçon, » explique Le Bihan. Aux yeux de qui un tel parti pris est discutable. « Les petits descendaient dans le bassin par une échelle, s’accrochaient frileusement aux rigoles du bord, avançaient, crispés, le long de la plage et ressortaient par l’autre échelle », dit encore Le Bihan, guère subjugué… Crispés et « frigorifiés », ajoute un autre maitre-nageur, également boudeur devant le spectacle.

Il est probable que de nombreux candidats au professorat d’éducation physique n’aient pas rapporté de Catteau une image très favorable. Selon Pelayo, « en tant que CTR et membre de jury, il sévit pendant de longues années et quand je dis sévis, je pèse mes mots : c’est un examinateur terrifiant. » Le Bihan, qui admet avoir connu lui aussi une notoriété assez sulfureuse, confirme cette réputation, « les élèves palissaient d’angoisse et perdaient leurs moyens en sachant que ‘’c’était lui’’. Il n’était pas tendre. Je l’ai vu disqualifier à l’examen une nageuse de l’IREPS parce qu’à l’issue de son parcours de brasse, elle n’avait pas touché le mur d’arrivée des deux bras. Disqualifiée ! La fille avait étudié quatre ans et devrait, rien que pour ça, perdre une année et repasser l’examen. Je l’ai vu aussi, dans une compétition, disqualifier une nageuse parce que des copines couraient en l’accompagnant, sur la plage, hurlant et faisant tourner des serviettes. » Ce point de règlement existait bien, mais il n’était jamais appliqué. Sauf par Catteau ? Meslier témoigne de « l’image célèbre de Catteau, qui, le jour de l’examen, dès qu’une élève répondait à la question posée, rétorquait : ‘’vous êtes sûre ?’’ Elles finissaient inévitablement en larmes. Il ne voulait pas des élèves qui ‘’ récitaient’’ par cœur, il exigeait qu’ils sachent ce qu’ils disaient. Au sujet des citations, il est bien de les citer, insistait-il, mais pas hors de propos… » Bref, Catteau, examinateur, était particulièrement exigeant. Le diplôme ne se donnait pas, il se méritait.

 

C’EST QUOI, L’EQUILIBRE EN NATATION, RAYMOND ?

Pelayo n’approuve peut-être pas cette sévérité, mais en admet le principe : « C’était un pédagogue perturbant, mais il amenait à réfléchir, provoquait une ouverture d’esprit. On retrouve sa façon de fonctionner dans Claude Fauquet, dont nul ne peut nier son apport à la natation française. Il remettait en cause les poncifs. Il disait qu’il voulait ‘’dénoncer les truismes’’. Il posait des questions de bon sens.

« Ses élèves, Fauquet, Chollet, Begotti, ont tous été marqués par sa capacité à poser la bonne question au bon moment. Un jour, lors d’un stage, il demande aux stagiaires de lui donner une définition d’une voiture. Ils restent sans voix, mais la question n’est pas gratuite. Il veut que les élèves réfléchissent à une définition fonctionnelle d’une voiture. Cela les préparera à réfléchir à une définition fonctionnelle du nageur. Mérand était le seul homme à posséder un ascendant intellectuel sur Catteau. Il lui faisait ce que Catteau nous faisait. Un beau jour, il s’est planté devant lui et lui a lancé : ‘’c’est quoi, l’équilibre en natation, Raymond ?’’ On a vu un Catteau décontenancé, balbutiant, et on a passé un stage entier à travailler sur la notion d’équilibre dans l’eau. » L’anecdote nous a été rapportée par Pelayo et Le Bihan.

Catteau, on l’a dit, n’entrainait pas (ou très peu)… mais il avait des idées sur l’entrainement. « Il avait été un international de water-polo réputé et fut mon entraineur en water-polo au PUC, en 1949, et en un an il a fait d’une équipe de débutants des champions de Paris, se souvient Meslier. Ses influences seules sont la démonstration de sa qualité, mais je ne suis pas d’accord avec sa conception de l’entrainement. Il se sortait de nos discussions sur le sujet en disant : ‘’je ne suis pas un entraineur’’. Selon moi, en schématisant, nager, c’est opérer le meilleur compromis entre l’amplitude et le rythme. Et parfois Catteau pousse trop loin l’analyse et devient tatillon. J’ai été personnellement influencé par un tas d’entraineurs mais surtout par Kochkine, qui a pratiqué comme les autres Russes l’entrainement par les cycles, continue Meslier. Il utilisait le phénomène de la surcompensation ; après chaque cycle d’entrainement, par des repos bien mesurés, la surcompensation agissait et faisait son œuvre. Je me souviens, aux Tourelles, d’un entraineur qui faisait faire au chronomètre des parcours ‘’à fond’’ à son nageur. Il en était à 65m, après, il coinçait. Je demandais à l’entraineur le but de la manœuvre. Il me dit : ‘’un jour, il tiendra.’’ Je lui répondis : ‘’comment fais-tu faire tous les jours la même chose à un nageur qui n’est pas tous les jours le même nageur ?’’ Guennadi Touretski, l’entraineur d’Alexandre Popov, citait un philosophe, selon qui un baigneur qui nageait chaque jour dans un fleuve, ne plongeait jamais dans la même eau. Il en va ainsi du nageur. L’entraineur doit demander, avant chaque entraînement, à son nageur d’évaluer son état. Être constamment à l’écoute de ses nageurs fait qu’un entraineur ne peut pas diriger plus de deux ou trois grands nageurs. »

Conseiller Technique Régional, il y a plus d’un demi-siècle, Catteau agaçait Lucien Zins, qui fut le premier DTN de la natation française, raconte Le Bihan : « Vers 1960, les premiers conseillers techniques (voulus par le ministère Herzog) se réunissaient, et Catteau partait dans  délires d’intellectuels. Zins, qui était un pragmatique, s’agaçait, et lançait : ‘’Catteau, dehors. Tu n’es plus conseiller technique. »

UN CORPS TOTALEMENT IMMERGE EST TROIS FOIS MOINS FREINE QU’EN SURFACE

S’il n’entrainait pas, parce que, par goût, il était pédagogue et non pas coach, Catteau avait dans sa besace de technicien des instruments qui pouvaient se révéler fort utiles aux compétiteurs. Pelayo se souvient d’une expérience mémorable concernant l’un des meilleurs nageurs français des années 1970. « Je l’ai vu recevoir Fabien Noel lors d’un stage éclair d’entraineurs. Fabien, un champion de France sur 200 mètres, perdait une demi-seconde à chaque virage. Il était incapable de faire une roulade dans l’eau, impensable pour un nageur de son niveau, et pratiquait le virage en surface. Quand Catteau lui demandait de rouler, il projetait les mains dans l’eau, se refusait à la culbute. Catteau l’a soumis à une séance mémorable. Il l’a fait nager les yeux fermés, a trouvé des exercices qui lui faisaient travailler sa motricité, son ‘’espace moteur’’. Il était très fort ponctuellement. »

Catteau n’est pas seul au monde dans ce domaine. Des approches équivalentes sont pratiquées par l’Australien Mitt Nelms, qui a remis en selle Natalie Coughlin, Ian Thorpe et des foules de nageurs (et, pour la petite histoire, épousé Shane Gould, la triple championne olympique des Jeux olympiques de 1972).

Au bout du compte, « je l’ai apprécié, dit encore Pelayo, sauf à la fin de sa carrière car il s’est opposé systématiquement aux apports de la science, à la biomécanique. Il est vrai que parfois les entraineurs n’avaient pas une bonne lecture de ces apports, mais cela ne remettait pas en cause leur véracité. »

Après avoir défendu pendant trente ans le triptyque flottabilité, horizontalité, propulsion, Catteau discerne trois étapes dans la progression, qu’il appelle respectivement : le corps flottant, le corps projectile (plongeon, virage), le corps propulseur (nage proprement dite). Le corps doit être convenablement positionné dans l’eau de façon à assurer aussi la respiration. Il doit être assez enfoncé pour éviter l’effet freinateur de vagues, sachant qu’un corps totalement immergé subit une résistance à l’avancement trois fois moindre qu’en surface.

Théoriser n’est pas forcément inventer. A mon avis, Catteau présente plus un état des lieux que des innovations personnelles. La plupart des données qu’il aligne ont été défrichées parfois depuis longtemps. Le passage de l’obliquité à l’horizontalité, dont il dit qu’elle fait gagner beaucoup d’énergie au nageur, n’est pas une idée récente. Mais sa façon de la formaliser est particulièrement acérée et, comme tout ce que Catteau écrit, donne à penser

La contribution la plus importante de ce Socrate de la natation a été, selon Marc Begotti, la remise en cause de la théorie de la portance émise par l’Américain Ernest W. Maglischo. « Une théorie à succès, émise dans ses ouvrages dont ‘‘Swimming Fastest’’, et que Catteau a démontée, en démontrant son caractère infondé. Cela n’a l’air de rien, mais c’est essentiel, car les idées de Maglischo amenaient les coaches à tenter du n’importe quoi avec leurs nageurs. Catteau a aussi démontré qu’un nageur ne fonctionne pas sur deux moteurs, que sa vitesse n’est pas l’addition de son attaque de bras et de son battement de jambes, et que la fonction du battement est autre. » L’analyse de la relation bras-jambes et de la manière de travailler de Catteau se trouve dans son analyse de la nage de Roland Matthes dans le DVD « Raymond Catteau, paroles d’entraineur », publié par l’INSEP. Sa réfutation de Maglischo dans l’un des ouvrages de technque annuels publiés par la FFN.

On ne sait trop comment un nageur pourra obtenir une forme en goutte d’eau, plus large en avant qu’en arrière, comme Catteau semble le préconiser – cette forme étant favorable à l’avancement. En revanche, dire que le nageur doit s’allonger au maximum, augmente ainsi son volume par extension de sa cage thoracique, parait une idée très séduisante autant que réalisable. Le volume pulmonaire jouant un rôle fondamental dans cette augmentation volumétrique. Le nageur ainsi étiré va améliorer sa flottabilité. S’il augmente son volume, son poids restant inchangé, son poids spécifique diminue. (Des recettes équivalentes sens se trouvent déjà dans le livre de Wessmuller de 1932, où le champion conseille d’augmenter sa flottabilité en ne forçant pas l’expiration pour conserver de l’air dans les poumons).

Catteau analyse aussi les phases de traction et de poussée du bras, et évoque la notion de pilotage du corps, celle de l’hyper flexion de la tête (qui devient en dos, hyper extension de la tête) et d’hyper extension des membres, et insiste sur le fait que le nageur débutant doit apprendre à ne pas regarder où il va.

 

LA MISE EN PLACE DE TOUT UN

SAVOIR BASE SUR L’EXPERIENCE

L’intérêt d’un apprentissage élaboré vient sans doute, dans une part non négligeable, de ce que l’apprentissage de la natation nécessite une lutte contre des réflexes spontanés. Dans Catteau, le travail sur l’apprentissage, les problèmes de la pédagogie qui y sont liés, nous font revisiter les questions posées par l’immersion dans l’eau d’un corps voué à la vie sur terre. Par exemple, plonger loin, dans l’idée d’un terrien, c’est plonger à plat ; mais c’est au contraire en cherchant un angle de 45° et une profondeur importante avant de changer de direction qu’on est efficace dans l’eau. « Admettre que la perception de son équilibre n’a plus aucun rapport à la verticalité suppose d’avoir accepté et dépassé le refus du déséquilibre terrien pour construire l’équilibre aquatique en statique comme en dynamique dans une relative apesanteur, » écrit-il, dans une analyse dont on a vu plus tôt ce qu’elle a démarré sur un questionnement de Robert Méran. En situation ventrale, note l’auteur, le haut devient l’avant, l’avant devient le bas, le bas devient l’arrière et l’arrière devient le haut (on peut s’amuser à construire le même schéma en dos). S’il peut paraitre évident pour le nageur confirmé, ce schéma corporel met du temps à se structurer, et l’enseignant se heurte aux résistances du débutant rendu confus par sa situation.

« Du point de vue de la physique, écrit encore Catteau, le nageur est à la fois : embarcation, réserve d’énergie, pilote, moteur, propulseur, gouvernail. La disposition de l’axe corporel et la configuration de ses propulseurs impliquent leur fonctionnement discontinu, dans une succession d’actions. »

Si la résistance des masses dans l’eau croit comme le carré de leur vitesse, la puissance requise pour nager vite est une fonction cubique de la vitesse, expose-t-il. Cela veut dire que pour doubler sa vitesse, il faut mettre en œuvre une puissance huit fois supérieure. Une telle notion conduit à la recherche de la meilleure hydrodynamique et à promouvoir la musculation !

Catteau propose des types d’exercices rencontrés par ailleurs. Ainsi la nage à l’envers, que Kerri McKeever (première femme entraineur chef de l’équipe olympique US aux Jeux de Londres) faisait pratiquer à Natalie Coughlin en 2000 (on imagine mal que Catteau et McKeever aient pu communiquer, on doit donc penser que leur curiosité les a conduit à tenter des expériences similaires). Ou des notions établies, comme l’exigence d’indéformabilité du corps. On comprend par là qu’un corps dur va se mouvoir aisément dans l’eau, quand un corps mou ne le pourra pas. C’est l’image du spaghetti cru et du spaghetti cuit du champion Alexandre Popov, dont nous retiendrons que si traiter un nageur de nouille n’est pas un compliment, le comparer à une nouille cuite devient carrément une insulte.

Selon notre auteur, « les conditions les plus favorables au mouvement se trouvent réunies lorsque le nageur, bien à plat, juste sous la surface, réalise des mouvements des membres supérieurs tendus de manière symétrique, simultanée, extrêmement lente à vitesse uniforme et en sens négatif, c’est-à-dire en se déplaçant en direction des pieds. »  A son avis, l’information qu’il reçoit est tactile, « sensitive et non sensorielle », ce qui revient à dire que le regard n’y participe pas. Le bon nageur ne voit pas où il va !

L’idée selon laquelle la contraction musculaire du nageur s’effectue « en intensité croissante, comme quand on comprime un ressort ou tend un élastique » a conduit des entraineurs comme James Counsilman à proposer une musculation aux extenseurs élastiques.

Un muscle préalablement étiré et dont la tension initiale croit répond plus intensément à une stimulation identique à celle que l’on déclencherait sans étirement. Une augmentation du tonus amplifie la réponse.

Autre notation intéressante : l’effet de la ventilation sur la physiologie du nageur : l’expiration forcée est obtenue par… l’action des muscles abdominaux qui, distendus, reprennent leur place. Une expiration forcée et intense suppose une contraction active de ces muscles et par cette contraction un accroissement tonique. Cette tension tonique n’est pas finement distribuée et localisée, mais diffuse à l’ensemble des muscles, continue Catteau. Lorsque l’on module l’expiration en même temps que l’on mobilise des segments comme les membres supérieurs, ceux-ci réagissent en intensité croissante si l’intensité prend cette forme. (A mon sens, Catteau rejoint ici l’hypothèse des hara Japonais, les chakras indiens, et des haltérophiles russes selon qui « la force vient du ventre »).

Sur une distance plus courte, les coordinations changent parce que les actions de bras s’écartent un peu plus de l’axe et impliquent un réalignement du corps par l’action des jambes.

C’est par cette mis en place de tout un savoir basé sur l’expérience que Catteau nous conduit au bien nager. Ce n’est pas la science, nous dit-il, c’est l’expérience qui nous apprend quelque chose. Faire confiance aux apparences, par exemple en affirmant : le soleil tourne autour de la Terre en 24 heures, peut être trompeur. Il a fallu faire œuvre d’abstraction pour montrer que c’est la Terre qui tourne autour du Soleil. Dans l’eau, l’idée première est que le bras pousse l’eau. En fait, le bon nageur s’appuie sur l’eau pour tirer le corps vers l’avant. Jack Nelson, l’entraineur de Jonty Skinner, propose vers 1975 cette idée de la propulsion du nageur selon un mouvement équivalent au rétablissement effectué à la force des bras. Quelques années plus tôt, Mark Spitz affirmait qu’il « cherchait de l’eau neuve » sur laquelle appuyer sa main.

Dans son approche, « le problème avec Catteau, c’est qu’il est en avance », affirme Begotti. Ce qui fait de lui une référence du bien nager français, voire international.

***LE SAVOIR IDEOLOGIQUE

Dans son livre, Raymond Catteau explique comment, à l’exemple d’un commentaire de télévision de la course où Laure Manaudou gagne le 400 mètres olympique, ce que l’on voit est influencé par ce que l’on sait – ou croit savoir !

« En natation, chaque événement majeur retransmis à la télévision, permet aux consultants de donner libre cours à leur lecture du concret. Qui ne se souvient du commentaire fait lors du 400m olympique de Laure Manaudou. Il constatait qu’elle n’avait pas encore « mis les jambes », puis qu’elle allait « mettre les jambes », enfin qu’elle « mettait les jambes »… tandis qu’imperturbablement elle ne modifiait en rien sa technique. Interrogée en soirée après sa course, « si vous mettiez les jambes, iriez-vous plus vite ? », l’intéressée répondit : « je ne sais pas ». Nous baignons dans le savoir idéologique. » (Extrait de « La Natation de Demain »).

***L’INSEP a publié en janvier 2010 dans sa série « Paroles d’Entraineurs » un DVD fort intéressant, signé Patrick Diquet et Serge Guemard, sur « Raymond Catteau, une approche de la natation. »

 

1994-2012 : LA REVOLUTION FRANCAISE (1)

1.   L’EFFET CLAUDE FAUQUET

En dix ans, de 1994 à 2004, la natation française est passée d’une place d’intermittente des podiums à celle de collectionneuse de médailles. Depuis, elle n’a cessé de confirmer son appartenance au Gotha international. Comment s’est opérée cette montée en puissance, c’est ce que nous nous efforçons de raconter dans une série d’articles. Pour commencer, nous avons demandé à Claude Fauquet, directeur des équipes de France 1994-2000 et Directeur technique national 2001-2008, généralement considéré comme la figure centrale de ce redressement, de nous conter les principes et les aléas de ce qu’il faut bien ici appeler sa méthode.

Par Eric LAHMY

Novembre 2012. INSEP, bâtiment J. Claude Fauquet, directeur général adjoint en charge de la coordination des politiques sportives, s’apprête au départ. Après deux ans dans l’ex Institut National des Sports et de l’Education Physique (devenu par une habile transmutation des deux dernières lettres du sigle, l’Expertise et la Performance), l’ancien Directeur technique de la natation française est sommé de vider les lieux par l’âge obligatoire de la retraite. Epinglé sur sa porte, l’un des quatre poèmes de Paul Valéry qui furent sculptés au fronton du Palais de Chaillot, place du Trocadéro :

« Il dépend de celui qui passe

Que je sois tombe ou trésor

Que je parle ou je me taise

Ceci ne tient qu’à toi

Ami n’entre pas sans désir »

Pour inscrire ces lignes magistrales, Claude s’est contenté, lui, d’un feutre gras sur une feuille volante, mais les mots résonnent dans les esprits, à condition de savoir les lire. Sur un mur, au-dessus de son bureau, toujours dans l’humilité d’un griffonnage de feutre sur papier vergé, la formule d’un enseignant de Harvard, Tal Ben Shahar :

« Si on n’apprend pas à échouer, on échoue à apprendre »

Tout cela est bien dans la ligne de l’homme qui, ayant ramassé la natation française au fond de l’abîme de 1994, l’a hissée, avec son équipe, à la force de ses intuitions et de sa conviction, aux sommets qu’elle a rejoints dix années plus tard aux Jeux d’Athènes, en 2004, et qu’elle n’a pas quittés, continuant sur son erre, quatre ans après que l’initiateur ait laissé les clés à son successeur, Christian Donzé. Fauquet n’a pas seulement réussi le tour de force de faire passer la natation française d’une situation d’échec quasi-permanent troué de-ci de-là de coups d’éclat subreptices, il a changé les paradigmes de la réussite sportive. Après six mois de chargé de mission auprès d’un  cabinet ministériel, il a rejoint sa mission à l’INSEP en avril 2010.

Son action y a été moins éclatante, plus souterraine. « Deux ans, ce n’était pas assez, mais avec l’équipe de la Direction des Politiques sportives, nous avons pu initier quelques changements importants sur la manière d’appréhender la performance de haut niveau. »

L’une de ses grandes idées concerne ce qu’il appelle le « sens. » L’ascèse sportive semble parfois en être diablement dépourvue, et quelque chose, chez Fauquet, ne se contente pas de la définition de Lionel Terray, qui l’appelait : « la conquête de l’inutile. » Les justifications de cette poursuite manquent un peu de poids, si l’on reste trivialement à soupeser les deux côtés de la balance. Tout ça pour ça ? Huit mille kilomètres franchis dans l’eau, douze-cents tonnes de fonte levés au gymnase, soixante mille push-up et cent vingt mille relevés de bustes en quatre ans dans l’espoir assez peu garanti de raboter quelques dixièmes dans le 100 mètres nage libre lors du grand spectacle olympique ? Dans le passé, Robert Bobin, qui fut DTN, puis président de la Fédération Française d’Athlétisme, et directeur de l’INSEP, peut-être un peu à court d’arguments, avait trouvé cette « raison » un peu lapidaire mais pleine d’intuition : « nous faisons du sport parce que nous aimons cela. » Il nous ramenait non sans raison à la joie de l’enfant qui joue avec une balle dans un jardin.

 MA CHANCE A ETE D’ETRE

PASSIONNE DE SPORT SANS ETRE

DU MILIEU DE LA NATATION

 Claude a, sinon essayé d’aller plus loin, tenté d’embellir le concept. La recherche du sens l’a conduit à prôner l’entrée de la philosophie à l’INSEP.

On est venu afin de l’entendre évoquer sa grande aventure de Directeur technique national de la natation française. Claude est un homme d’allure toute simple. Pas de carrure héroïque ou d’expression intimidante, un visage de doux rêveur, derrière ses lunettes, l’écharpe de celui qui ne veut pas prendre froid. Ajoutez à cela l’âge de la retraite qui a buriné les traits et grisonné les tempes et le voilà, regard méditatif ou amusé, sur lequel passent des vagues malicieuses où percent, c’est selon, tendresse ou détermination.

J’aimerais l’aiguiller sur l’époque qui va de la direction des équipes de France, puis de la DTN, entre 1994 et 2008, mais Fauquet est un homme de méthode. Il prévient. On ne comprendra pas si on ne remonte pas plus haut :

« Avant ça, pendant 20 ans, de 1974 à 1994, j’ai été cadre technique de Picardie, explique-t-il. Et travaillé à la commission fédérale de la formation des cadres avec des dirigeants de valeur, dont Arlette Franco, qui avaient compris le rôle de la formation. A l’époque, nous avons, sous la coordination de Jean-Pierre Le Bihan, rédigé, avec Georges Geiger et Jean-Paul Clémençon, un ouvrage sur la question  de la méthodologie de l’entraînement.   

« Une chance fut que je n’étais pas issu de ce milieu, et donc pas influencé culturellement par les idées qui s’y véhiculaient. J’étais passionné de football et de rugby, assez différents de la natation.

« En revanche, j’étais passionné de sport ; dès mes dix ans, j’achetais L’Equipe tous les jours. Cette passion était transmise par le père. Mon grand éveil a eu lieu pendant  les Jeux olympiques de Tokyo. J’ai vu un film, « Tokyo Olympiades », d’une facture superbe, et j’ai été marqué par l’idée de malédiction d’un sport français qui ne gagnait pas…

« Je ressentis avec amertume les défaites de Christine Caron [2e du 100m dos dames entre deux Américaines] et de Michel Jazy [4e du 5000m en course à pied]. Pour moi, Christine devait gagner le titre olympique. J’ai dit à ma mère : « je ne comprends pas pourquoi on n’est pas capables de gagner. »

« Cet enthousiasme m’a dirigé vers le professorat d’éducation physique préparé au CREPS d’Houlgate et obtenu en 1970 en ayant vécu intensément les événements de Mai 1968. A peine diplômé, et retour du service militaire, j’ai enseigné deux ans, et Gérard Garoff, nouveau Directeur technique de la natation, m’a donné ma chance en 1974 : je suis devenu cadre technique en Picardie. J’ai eu aussi la possibilité, chaque année, de me rendre, comme cadre technique, à Poitiers puis Mâcon, pour former sous l’initiative de Jean-Claude Letessier, président de la FNMNS,des générations de maîtres-nageurs-sauveteurs, avec des idées nouvelles. En effet, j’avais été frappé par le fait que les MNS n’avaient pratiquement aucune formation sérieuse.

« C’est la que se nouera une amitié indéfectible avec Marc Begotti qui va amener Catherine Plewinski au plus haut niveau mondial.

« Les idées du milieu de la natation de l’époque étaient emplies de convictions que je refusais de partager. Ainsi le climat général de démission qu’imposait le dopage de la RDA. Je me disais que, certes, il y avait le dopage, mais derrière ce fait négatif, il y avait sans doute un apport technique des Allemands de l’Est à essayer de comprendre. Le fait est qu’ils nageaient bien. Quand Michel Pedroletti revient de RDA avec un fréquencemètre de rameurs, on se met à cogiter, et on s’est dit que les nageurs ont une même problématique : avancer dans l’eau, les bras, au lieu des rames, faisant office de segments moteurs. En 1987, profitant des championnats d’Europe de Strasbourg, on a produit, avec quelques collègues cadres techniques, un ouvrage sur la technique. Les allemands du club d’Heidelberg avaient travaillé sur la même problématique de la distance par cycle ; nous les avons rencontrés avec Didier Chollet et Patrice Pelayo, deux amis universitaires impliqués dans ces réflexions.

 PELAYO, CHOLLET, CATTEAU,

AU CENTRE DE NOS REFLEXIONS

 « On a essayé alors de passer du descriptif au fonctionnel, de dépasser la reproduction des gestes. Raymond Catteau, à partir de certains constats, avait apporté cette idée qu’il fallait dépasser la reproduction de ce qu’on voyait pour s’efforcer de comprendre comment ça fonctionne. Par exemple, toutes les études démontrent que le battement de jambes n’est pas propulsif. Il fallait en tirer des conclusions. » [Cela ne signifie pas que le battement ne sert de rien, l’attaque de bras s’appuie sur le battement.]

« Parlant des Allemands de l’Est, j’ai vécu une drôle d’anecdote à Abbeville ; on venait de construire le bassin de 50 mètres, quelqu’un de l’USEP me dit : j’ai des amis allemands qui sont chez nous, qui sont de la natation. Ah, je demande, comment s’appellent-ils ? La fille, c’est Kornelia Ender. Quoi ? Il y avait de quoi tomber à la renverse. Kornelia avait été la meilleure nageuse du monde entre 1973 et 1976. Je téléphone à Catherine (Plewinski), je lui dis : on ne peut pas rater ça. Elles se sont rencontrées à la piscine d’Abbeville, noire de monde, et elles ont parlé natation. J’ai demandé à Kornelia quel était le problème de la natation française. Elle a répondu : « vous ne travaillez pas assez. »

« Pendant ces années de création dans la natation picarde, on invente, on rencontre Mulhouse, le Racing, les grands clubs, on cherche comment « ça » se construit. Alors, j’admirais sans esprit critique, ils étaient pour moi la grande natation. »

« Vers cette époque, Patrice Prokop avait imaginé les « centres pilotes ». Il regroupait les entraîneurs dans un grand club où les coaches d’expérience faisaient don de ce qu’ils savaient. Quand Guy Boissière nous a raconté les Vikings de Rouen, j’ai saisi qu’au-delà de l’homme de bassin, il y avait toute une construction qui a mis du temps à se concrétiser. J’ai compris qu’il fallait bâtir.

« Et en 1994 Jean-Paul Clémençon m’appelle pour me confier l’équipe de France. Je n’ai jamais compris  vraiment pourquoi  –  même s’il m’a expliqué, et je lui ai fait confiance, qu’il avait été intéressé par une de mes interventions à Montdidier, dans ma région. Quelques années plus tôt, j’avais refusé la proposition de Gérard Garoff de rejoindre Font-Romeu comme entraîneur en remplacement de Michel Guizien. Après réflexion, j’avais décliné cette offre parce que j’estimais que je n’avais pas terminé ma mission en Picardie. Là, concernant l’équipe de France, il s’agit d’un tout autre challenge ; j’hésite encore, pas sûr du tout d’être l’homme de la situation, mais j’y vais. En 1994, c’est un échec retentissant. Je suis invité aux mondiaux de Rome par Patrice Prokop, et on récolte zéro médaille. Deux ans plus tard, aux Jeux d’Atlanta, on vit un autre échec que je ressens comme une humiliation. »

 LES MINIMA ET LES SERIES

C’EST DIRE LA VERITE AUX NAGEURS

La natation française est au fond. Incapable de réagir. « Dans une équipe plus forte, à Atlanta, Franck Esposito n’aurait pas fait 4e, mais une bien meilleure place. Pourtant, cette équipe ne manquait pas de potentiels qui n’avaient rien à envier aux générations que nous avons connu ensuite. Mais il me semble qu’avoir voulu valoriser les relais comme moteurs d’une dynamique collective était une erreur. » A l’envers d’une dynamique de succès, existe-t-il une dynamique de l’échec, dans lequel les membres sont atteints par un vent de défaite ? Après une « discussion franche » avec Esposito, Claude est décidé de remédier à cela. Sur une idée de Clémençon, il propose la réforme des « séries ». De quoi s’agit-il ? « De classer les nageurs par séries, en fonction de leurs performances en bassin de 50 mètres », leur indiquer leur valeur exacte, les situer dans la hiérarchie mondiale. « Les séries, résume Claude, c’est dire la vérité aux nageurs. »

Sa décision sans doute la plus visible et assurément la plus décriée pendant des années concerne les minimas de sélection des équipes de France. Claude les élève de façon extraordinaire : les minima deviennent inabordables pour la plupart des nageurs français. Ils ne s’adaptent plus aux forces ou aux faiblesses de notre natation, mais se réfèrent à un paramètre et à un seul : la capacité d’entrer en finale de la compétition, Jeux Olympiques, championnats du monde, etc., et, pour les relais, à la cinquième place.

C’est une bombe. Le microcosme réagit… assez mal. Par moments, on dirait que Fauquet, exceptée l’équipe qui l´entoure, est (à peu près) seul contre tous. Les entraîneurs, les responsables de clubs, les dirigeants de tous poils, bref tout ce petit monde qui vit, affectivement et effectivement, de la production d’internationaux, s’inquiète. Fauquet a mis la natation française devant ses responsabilités. Les coaches se trouvent dans la situation de varappeurs de Fontainebleau qu’on a transporté au pied de l’Aconcagua ou de l’Himalaya : « et maintenant, grimpe. »  Ou plus exactement, de grimpeurs qui prétendaient grimper l’Himalaya et s’arrêtaient au camp de base, auxquels on intime l’ordre d’être en forme pour l’attaque des sommets. Et qui prennent peur.

Ce qui ne nous tue pas nous renforce. Le remède du docteur Fauquet a du bon. Eric Boissière, le fils et successeur à Rouen de ce Guy qui avait tant impressionné Claude, en témoigne : « Nous nous sommes réunis et nous avons fait ce constat : notre profession n’existe plus. » La corporation s’adaptera ou mourra. Le génie, disait Sartre, n’est pas un don, mais l’issue qu’on trouve dans les cas désespérés. Les passionnés, ceux qui ont l’entrainement chevillé à l’âme, s’organisent, serrent les boulons, deviennent plus exigeants, créent des passerelles, revoient les ambitions à la hausse. Tous les nageurs de 100 mètres à 51’’5 à qui l’on demande de réussir 49’’5 n’y parviendront certes pas, mais s’ils s’y mettent, qu’est-ce qui les empêche, élevant graduellement le niveau, de permettre aux meilleurs d’entre eux d’atteindre au Nirvana ?

Une anecdote canadienne prouve d’ailleurs que d’autres techniciens l’ont précédé dans la démarche des « minima durs ». En 1988, les Canadiens ont engagé, un célèbre entraîneur australien, Don Talbot. Celui-ci réforme et… pose des minima intraitables. Mais l’institution résiste, impose des minima moins sévères, adaptés au moindre niveau des nageurs canadiens. A quelques semaines des Jeux de Séoul, Talbot claque la porte : « Vous n’arriverez à rien comme ça, leur chante-t-il. Je ne suis pas ici pour accompagner une natation sans ambition. »

1996, FRANCIS LUYCE SORT EN PLEURS

DU BUREAU DU MINISTRE DES SPORTS

Talbot est une icône de la natation mondiale, entraîneur chef de quatre grandes équipes olympiques australiennes entre 1960 et 1972, et ses élèves, John Konrads, Bob Windle, Kevin Berry, Beverly Whitfield et Gail Neal, ont été champions olympiques. Il retourne avec les honneurs en Australie. En face, Claude Fauquet et sa réputation de « bon CTR » de Picardie ne pèsent guère. Et pourtant, il va réussir là où Talbot a jeté l’éponge. Sa seule force est celle de la conviction qu’il met dans ses idées… et, peut-être, la solidité du statut du DTN à la française qui permet à Jean-Paul Clémençon de le protéger. Il serre les dents et tient bon.

Les réformes se suivent : on revoit le calendrier, les modes de sélection, la planification, on crée un service recherche. «Après quelques tâtonnements dus à ce qu’impose le ministère en termes de filières de haut niveau nous imposons l’idée  qu’outre Font Romeu et l’Insep, la natation de haut niveau se fait aussi dans les clubs : Mulhouse, Toulouse, Marseille, Antibes, Rouen, à l’époque. Le problème est que ces entités n’étaient pas reconnues comme pouvant être des structures de  la filière de haut niveau du ministère.

« Il faudra du temps avant que cette idée fasse son chemin et que les clubs deviennent à partir des années deux mille parties intégrantes du haut niveau français.

« Pour donner encore davantage de corps à cette organisation nous avons très vite pensé à proposer en assemblée générale l’idée  de label pour les clubs en fonction de leur cœur de pratique et de leurs savoir faire. Nous définissons cinq labels.

« Il y aura des clubs qui feront de l’animation, puis viendront d’autres labels en fonction de ce qu’ils apportent ; développement, formation (je vois, dans la formation, le pivot de tout le reste : les clubs formateurs sont ceux qui ont la capacité à former des gamins, et qui ne sont pas reconnus) ; niveau national et niveau international. Il faudra plus de dix ans pour que cette réforme essentielle à mes yeux commence à voir le jour »

Le plus difficile n’est pas de trouver les bonnes idées, mais de les proposer à des dirigeants qui ont du mal à saisir les enjeux et que le désir de la réussite internationale n’empêche pas de dormir. L’opinion ne capte pas la valeur des innovations proposées, et Fauquet doit souvent peser de tout son poids, s’arc-bouter pour obtenir que les projets proposés par la DTN soient compris et mis en œuvre. Il est difficile de saisir les sentiments du président de la Fédération. Francis Luyce est certes sensible aux enjeux que représentent les succès internationaux. En 1996, il a pleuré d’impuissance au sortir d’une réunion d’après Jeux olympiques où le ministre des sports Guy Drut l’a publiquement humilié sur les résultats de l’équipe de France de natation. Nul, sans doute, plus que lui, ne souhaite une revanche sur un incident que son orgueil a mal toléré. Mais au quotidien, sans doute parce qu’il est confronté aux remontées des doléances de sa base, sans doute aussi parce qu’il n’est pas toujours convaincu de la justesse des choix de la direction technique, son appui à la politique des boys de Jean-Paul Clémençon et de Fauquet n’est guère indéfectible. Luyce a d’ailleurs une toute autre vision des priorités. Ses ambitions ne sont-elles pas, avant tout, de devenir président de la Ligue Européenne et vice-président de la Fédération Internationale, et, surtout, d’être réélu à son siège de la Fédération Française ? De telles volitions n’encouragent pas un dirigeant qui n’hésite pourtant pas à parler fort, à prendre des risques. Si chaque proposition doit être étudiée à l’aune de « est-ce que c’est bon pour ma réélection », il est très difficile de construire une action cohérente.

« Face à ces incompréhensions, j’ai décidé de contre-attaquer. J’ai pris ma besace, et, tout seul, en un an, visité toutes les régions françaises, réuni les parties prenantes et leur ai fait face. Je leur ai dit : « Si je suis mauvais, vous allez me le dire », puis je leur ai expliqué ce que je voulais faire. En face, je n’ai pas trouvé beaucoup de détracteurs – mais au contraire une grande passion, des interrogations, et finalement une adhésion ; les gens voulaient avoir cette chance de tenter quelque chose. »

A partir de Séville, championnats d’Europe 1997, « quelque chose de fort se met en place avec l’encadrement et les athlètes. A ce moment, même s’ils se sont posé des questions, je crois qu’ils ont compris que je ne les trahirais pas. 

Avec Philippe Hellard, responsable du service recherche, nous avons commencé petit à petit à construire une stratégie d’analyse du haut niveau. C’est son équipe qui sera d’ailleurs choisie par la FINA pour assurer l’observation des JO d’Athènes.

« J’étais fatigué de voir nos nageurs bouffés dans les départs, les virages. Nous avons produit une grosse réflexion, un gros travail sur tout ce qui n’est pas nagé, et, dans la partie nagée, sur des éléments techniques comme le déplacement du centre de gravité en fonction des mouvements des bras dans la nage. On a commencé à constituer une base de données. Après la compétition, les entraîneurs et les nageurs repartaient avec un CD qui contenait ces données. »

ON S’EFFORCE DE NE RIEN OUBLIER,

DE QUADRILLER LES PARAMETRES

DE LA PERFORMANCE

« Les aspects logistiques ont été maitrisés avec Philippe Dumoulin et nos chefs de mission, Paulette Fernez en particulier. Lors des grands déplacements, à l’hôtel ou au centre d’hébergement où nous nous trouvons, nous pensons à une salle vidéo, une salle de convivialité avec affichage des infos sur les briefings, l’hébergement, la nourriture, les transports. L’un de nous, le plus souvent Patrick Deléaval, se pose avec son sac à dos près de la chambre d’appel, avec des lunettes de rechange, prêt à aider le nageur pour le cas d’un incident, d’un manque. On s’efforce de ne rien oublier, de quadriller l’approche de la compétition.

Et patatras, aux mondiaux de Barcelone, en 2003, il y a Rostoucher qui doit nager le 1500 mètres. Pour la première fois, l’organisation a prévu de publier les listes sur l’Internet. La veille de la course, Patrick Deléaval,qui doit rentrer en France pour encadrer un autre événement, quitte la compétition. Pour faire entrer un nageur qui n’était pas primitivement prévu, la FINA change dans la nuit qui précède la compétition les start-list. Rostoucher, qui devait nager primitivement dans la 5e série, se retrouve dans la 4e série, et personne ne s’en aperçoit. Il se prépare tranquillement pour la 5e série, et quand il s’y présente, n’y a pas sa place. C’est la faute ! Francis Luyce et son comité directeur ont demandé de virer l’encadrement.

« Je refuse cette décision car j’estime être le seul responsable de cette erreur grave et propose d’être entendu par une commission de discipline. Cela ne s’est pas fait.

« L’année suivante, avec la même équipe  nous avons fait six médailles aux Jeux. »

Il peut paraître bizarre, qu’après le triomphe de Pékin, fin 2008, Claude Fauquet décide, épuisé, de mettre fin à ses fonctions. Il est Directeur technique national depuis le 1er avril 2001. Mais Claude n’a aucune difficulté à expliquer cet apparent paradoxe.

« Francis est passionné et bon gestionnaire. Mais est-ce encore le modèle qui convient ? Plutôt qu’un administrateur, aujourd’hui, il faut un manager. C’est pour ça que chaque décision a trop souvent été un combat. Sans cela, et si nous avions obtenu les JO à Paris en 2012, j’aurais continué après 2008, mais j’étais épuisé. »

La vie d’un DTN n’est pas une sinécure, tant il est de domaines où il doit peser. Peut-être est-ce cela aussi, qui a fragilisé avant une course de VTT fatale, son successeur Christian Donzé à l’âge de cinquante et un ans.

« La conduite du succès, elle se fait au quotidien, dans tous les détails. Quand Denis Auguin et Alain Bernard quittent Marseille, avec les conséquences que l’on sait sur les deux dernières olympiades, il n’est pas question de laisser les choses se défaire. Auguin vise Antibes, Patrick Deléaval, toujours attentif aux problèmes du CNM, suit le dossier, mais rien n’existe vraiment pour les recevoir. Je vais sur place, voir les gens qui comptent, travaille avec le président du comité régional, Gilles Sezionale ; le club  pousse pour créer le poste. Et on sait ce qui se passe après. Quand ce travail-ci est fait, après, par comparaison, le niveau des critères de sélection nationale devient minuscule.

«Mais bon, après tout ça, il fallait avoir des résultats. Avant les Jeux d’Athènes, en 2004, je causais avec mon très cher adjoint, Philippe Dumoulin, qui avait tant donné, tant apporté d’enthousiasme, de passion, à cette aventure. Et je lui ai dit : « si là, on ne sort par de résultats, je crois qu’on ne pourra pas continuer. »

On ne peut comprendre le cheminement d’un Directeur technique si on n’a pas saisi la relation « administrative », officielle, qui lie ce poste à la hiérarchie des élus et des employés fédéraux. Pour Claude, « il y a deux périodes. D’abord celle qui englobe les directions de Gérard Garoff et de Patrice Prokop. Le DTN est alors le patron de l’administration, ce que Francis appellera un Etat dans l’Etat, alors qu’à mon sens cette situation donnait une vraie cohérence à l’action fédérale. Puis il y a un développement de la Fédération, le personnel est multiplié par deux ou trois, et Francis décide de créer un poste de Directeur général, idée contre laquelle je me positionne en comité directeur, car cela pouvait créer en interne un problème de management du personnel qui se confirmera par la suite

J’AI SOUS-ESTIME A QUEL POINT LAURE MANAUDOU

AVAIT BESOIN DE  PHILIPPE LUCAS EN 2003

 « Louis-Frédéric Doyez est nommé, et il se passe que ce type est intelligent et travailleur. Sans une entente avec lui, avec Daniel Chaintreau, responsable du département financier, et Paulette Fernez , notre trésorière, nous n’aurions pas  pu réussir. Pour préserver cette cohérence du projet fédéral, j’avais d’ailleurs placé quelqu’un de la DTN dans tous les services, comme Bernard Boullé qui, après avoir conduit une responsabilité au marketing, a créé un département équipement reconnu aujourd’hui par tous les acteurs institutionnels. Le seul problème qui se posait vis-à-vis de Louis-Frédéric  Doyez était la question de l’autorité partagée du DTN et du DG: le DTN a-t-il une autorité hiérarchique sur le directeur général et inversement? Et la réponse est : non. Mais nos relations se sont réglées intelligemment d’elles-mêmes.

« Il y a comme une injustice de n’avoir reconnu que Claude Fauquet, parce que Jean-Paul Clemençon, qui a eu l’idée des séries, a joué un rôle important au début de l’histoire. Avec sa culture, sa vision, son intelligence, sa personnalité, il a beaucoup fait avancer les choses. Parmi ceux qui ont énormément travaillé dans cette équipe, je citerai Marc Begotti, Lionel Horter, André Duclaux, à Dijon, un homme qui n’était pas projeté sur l’avant-scène, mais qui n’en a pas moins œuvré, Lucien Lacoste à Toulouse et Patricia Quint qui donnera après Sydney une véritable impulsion à la natation féminine ; il y a eu aussi tout le médical coordonné par Jean-Pierre Cervetti et Christophe Cozzolino.

            « Je ne voudrais pas oublier des entraîneurs comme Kasimier Klimek, disparu tragiquement en stage à Vittel avant les Jeux olympiques de Sydney, Lionel Volckaert, Jean Douchan LeCabec qui nous a bousculé dans nos représentations, Eric Gastaldello, et Philippe Lucas, déjà présent en 1997 dans l’équipe de France contre l’avis de certains qui le porteront au pinacle quelques années plus tard.

            « En ce qui concerne Philippe Lucas, mon erreur est d’avoir gravement sous-estimé à quel point Laure Manaudou avait besoin de son entraîneur aux championnats du monde 2003, et de ne l’avoir pas sélectionné. Après, c’était installé. Il n’a jamais quitté sa vindicte. Et puis, il faisait monter le buzz par des déclarations incendiaires, et ça lui convenait bien comme ça. »

 

Prochain article : A la Poursuite de l’Excellence

1994-2012 : LA REVOLUTION FRANÇAISE (4) LE TRIOMPHE DES REBELLES

AU COURS DES DIX-HUIT SAISONS QUI COURENT DES CHAMPIONNATS DU MONDE DE ROME, EN 1994, AUX JEUX OLYMPIQUES DE LONDRES, EN 2012, LA NATATION FRANÇAISE A OPERE UN RETABLISSEMENT SPECTACULAIRE.  ELLE QUI, PENDANT UN SIECLE, S’ETAIT NOURRIE DE SUCCES DE CIRCONSTANCES AUX ALLURES D’OASIS DANS UNE LONGUE TRAVERSEE DU DESERT, NE CESSE DE COLLECTIONNER DES SUCCES MONDIAUX ET OLYMPIQUES. APRES AVOIR PISTE LES RESPONSABLES INSTITUTIONNELS DE CETTE LONGUE EMBELLIE DANS TROIS PRECEDENTS ARTICLES, NOUS EVOQUONS ICI LE ROLE JOUE PAR CES SAVOUREUX ‘’REBELLES’’ DE LA NATATION FRANÇAISE.

Par ERIC LAHMY

Christos Paparrodopoulos a le sens de la formule. Il vous sort des phrases ciselées, dans lesquelles on sent les pleins et les déliés, une force née peut-etre de son appartenance à la plus vieille culture au monde, qui récitait L’Iliade et l’Odyssée quand, entre tumulus et mégalithes, la Gaule celtique peinait à sortir de la préhistoire.

Ce qui a fait la fortune de la natation française ? Le coach du Club Nautique Havrais évoque le « fond du trou » d’Atlanta, et reconnait en Claude Fauquet « le premier artisan du renouveau. »

« Il a fait un diagnostic, continue-t-il. Pour réussir, il établit des règles du jeu très difficiles, adaptées au défi de la haute compétition. Au départ, il provoque le scepticisme, mais Claude Fauquet a fixé des minima très sévères. C’est comme ça qu’à Chamalières, on a eu trois qualifiés pour les mondiaux de Fukuoka, en 2001, auxquels se sont ajoutés deux qualifiés sur les minima des jeunes. Ça a représenté un choc. De plus Roxana Maracineanu n’avait pas été retenue parce qu’il lui avait manqué quelques centièmes en finale. Tout le monde a reçu le message. »

On se dit : jusque là, rien d’original. Mais ce n’est pas tout :

« Deuxième point, important : dans beaucoup de pays, quelques personnes très bien placées au centre du dispositif déterminent une stratégie, que tout le monde suit avec discipline. En France, ça marche différemment. Il y a des CONTESTATAIRES, et ils changent la donne. Très vite, ces personnes têtues contestent le système. C’est la force de la natation française, ces contestataires sont les créateurs de talents ; ils ne sont pas soumis aux directeurs du haut niveau, ils font à leur manière. Là dedans, ce qui est bien, c’est que chacun travaille de son coté, mais avec la même vision de la réussite. Il s’agit là d’un processus pragmatique qui s’oppose à un processus purement directif. »

Vrai : les résultats de la natation française sont venus d’entraineurs à la marge. Une marginalité un peu difficile à définir, car elle peut n’être qu’un état d’âme, mais au sujet de laquelle nul ne se trompe : ce sont toujours les mêmes noms que l’on cite. Mettre dans le même sac Guy Boissière, sceptique et instinctif autoproclamé, Philippe Lucas, pseudo cancre rouleur de mécaniques, Romain Barnier, représentant de l’école du sprint US en Hexagone, et Fabrice Pellerin, artiste de la kinésiologie, ou encore Marc Begotti (le premier, celui qui entrainait Plewinski), l’homme qui comptait les coups de bras, est une entreprise hardie. Entre le Boissière qui expliquait sans trop y croire que Stéphan Caron aurait été champion d’Europe si on l’avait confié à sa concierge et Fabrice Pellerin qui professe dans une petite crise d’orgueil que ses principes d’entrainement sont supérieurs à ceux de ses confrères, la disparité ne tient pas seulement à la circonférence des chevilles. Ces gens diffèrent autant entre eux qu’avec le bain dans lequel ils trempent.

LES BONS ENTRAINEURS FRANÇAIS, BEGOTTI,

 AUGUIN, LUCAS, BARNIER, PELLERIN, OBTIENNENT

 LEURS MEILLEURS RESULTATS ASSEZ JEUNES

Dire à quoi c’est dû, est assez complexe. La diversité des cas décourage l’analyse. Disons que la natation française a de tous temps toléré ces différences. Mais le fait est qu’à côté, les hommes du système n’ont pas la partie facile. Il y a aussi des questions de génération. Les bons entraineurs français ont obtenu leurs meilleurs résultats assez jeunes : Begotti avait dix ans de plus que sa meilleure élève, Catherine Plewinski, Denis Auguin a rencontré très tôt Alain Bernard, Romain Barnier est passé sans crier gare du statut de champion des Etats-Unis de nage libre à celui de coach à succès du Cercle des Nageurs de Marseille, et Fabrice Pellerin sort Camille Muffat à trente ans, triomphe à quarante, Lionel Horter sort Roxana Maracineanu à trente ans, Philippe Lucas est un vainqueur précoce de championnats de France interclubs en séries avec Melun, Lucien Lacoste encore minot réussit de jolis coups avec Xavier Marchand et Solenne Figues, etc.

Après, il n’est pas interdit de durer, mais se renouveler peut être difficile. Guy Boissière, Denis Auguin ont bien rebondi. Mais aujourd’hui, la concurrence est tellement dure que d’énormes bosseurs doublés de fins techniciens comme Richard Martinez à Font-Romeu, Lionel Horter à Mulhouse, Lucien Lacoste, à Toulouse, Eric Boissière à Rouen, doivent parfois penser que la vie est dure.

Jean-Pierre Le Bihan, peut-être parce qu’il déteste les consensus faciles, adhère à la théorie des contestataires. Ancien DTN adjoint aux multiples fonctions depuis 1983 (chargé, aime-t-il dire, de « tout ce que le directeur technique natonal n’aimait pas faire », il décrit la situation telle qu’il l’a observée :

« Certains s’opposaient, en rebelles, aux doctrines de la DTN ; à travers les années, ils se sont appelés Guy Boissière, Philippe Lucas, Christos Paparrodopoulos, Marc Begotti, Fabrice Pellerin. Tous avaient une approche originale, apportaient une personnalité bien à eux, et sortaient des nageurs qui n’auraient pu l’être par des ‘’fonctionnaires’’. Les résultats de la natation française ? Ce sont les rebelles qui ont fait les médailles. »

Ces remises en cause, ont non seulement réussi, mais empêché le système de se figer…

Aux tous débuts, lorsque Gérard Garoff opéra sa propre révolution, ce qu’il mit en place« n’a pas été sans erreurs, reconnait Le Bihan. On a peut-être écœuré des sprinters en les faisant nager longtemps, par prudence, au nom des principes mis en lumière par les théories de la préparation physiologique. »

Ici, le peut-être est de trop. Influencés par l’école russe, alors engagée dans le gros kilométrage, convaincus que « la natation française ne travaillait pas assez » pour briller à l’international, les Français réunis à l’INSEP s’étaient lancés dans une surenchère, doublant ou triplant le volume de travail de leurs élèves sans prendre deux précautions, qui concernaient la récupération physique et la technique de nage. A ce régime, les deux ou trois premières années (1977-1980), les rares élèves de l’équipe réunie à l’INSEP qui n’explosaient pas comme des hippocampes sortis trop brutalement de la pression des profondeurs, avaient beau être infatigables, ils nageaient mal.

LES « CONTESTATAIRES » REFUSAIENT LE TOUT

PHYSIOLOGIQUE OU LE ROLE DE L’ENTRAINEUR

SE REDUISAIT A COMPTER DES KILOMETRES 

Face à cela, les « contestataires » de l’époque, issus de la natation des clubs, refusaient le tout physiologique où le rôle de l’entraineur se réduisait à compter des kilomètres ; ils travaillaient sur la qualité. Boissière entrainait Stephan Caron, Xavier Savin, qui étaient plus que des nageurs, des étudiants sérieux et des hommes à la tète bien remplie ; il ne lui serait pas venu à l’idée de les entrainer à longueurs de journées.

Disons-le, généralement, les contestataires ne contestaient pas grand’ chose : ils voulaient travailler à leur manière. Souvent, le discours d’en haut, était de désigner (parfois lourdement) LA méthode et de refuser d’autres modèles. La meilleure façon était parfois de dénigrer celui qui était censé se tromper et de lui « piquer » son nageur. On sait comment Philippe Lucas a réagi à de telles injonctions. On s’horrifiait au sujet de la façon dont il entrainait, dont « il parlait à sa nageuse », de tout, de rien et de n’importe quoi. Le problème est qu’avec un guerrier pareil armé de sa confiance et de celle d’une nageuse immensément douée comme Manaudou, en face, l’entêtement d’un DTN ou les habiletés d’un président de Fédération ne faisaient pas le poids. L’affaire Lucas a été un cas d’école. Entre le DTN qui se piquait de philosopher et citait volontiers Paul Valéry et Spinoza, et un coach apôtre de Johnny, cultivant des biceps de 45cm et refusant d’intellectualiser son sport au point de s’interdire de passer le plutôt modeste Brevet d’Etat Sportif Natation, le courant n’est pas passé. Ils auraient pu oublier leurs différences, s’entendre autour de leur passion commune. Ce ne fut pas le cas.

« Les mauvaises relations entre Philippe Lucas et Claude Fauquet sont nées d’une rencontre mal conduite entre eux, affirme Jacky Brochen, ancien entraineur des équipes de France et de Suisse, aujourd’hui installé à Caen. Lucas ne fait pas faire que des kilomètres, il a sa philosophie du haut niveau, de la performance. Il tire 100% du potentiel de ses nageurs. Pour ce qui est de Laure, il est vrai qu’à un moment, l’entrainement est devenu une telle contrainte que ça n’a pas été simple pour elle. Lucas a par ailleurs géré Leveaux, pas facile, car Leveaux est hyperdoué, un vrai génie de la natation, mais très compliqué.

« Lucas était proche de Kasimier Klimek, il a fonctionné en binôme avec lui, les deux s’entendaient très bien. Il s’est construit une connaissance assez costaude de la natation. C’est un très bon observateur. Il sait toujours ce qu’il fait. Je prends l’exemple de la musculation. Il s’entraine en salle. Mais il ne fait pas n’importe quoi, n’importe comment. Il est par exemple l’apôtre des haltères carrés. Des haltères qui ont quasi disparu, qu’il préfère aux haltères ronds, il a sa théorie là-dessus. Une fois, nous déjeunons avec une de mes nageuses. Lucas la regarde : vous avez fait de la gymnastique. Elle dit que non, il insiste : oui, vous avez fait de la gymnastique. Il l’avait vu à ses avant-bras. Il n’est pas du tout le type fruste qu’on veut croire. »

Lucas excepté, les ‘’contestataires’’ ont donc bel et bien été ‘’inventés’’ par la Direction technique, ou par la rumeur qui ne peut admettre que les gens travaillent en bonne intelligence ; dans la plupart des cas, ils ne contestaient pas plus que le sanglier qui s’entête à rejoindre le point d’eau par le chemin qui lui est habituel. C’est le cas de Lucas, bien sûr, du Begotti des débuts, de Pellerin, de Barnier. Begotti eut la chance de sévir sous Patrice Prokop, sans doute le DTN le moins directif et le plus ouvert à la diversité des méthodes, puis d’obtenir des résultats exceptionnels, enfin de devenir l’apôtre de la doctrine officielle.

DEPUIS LUCIEN ZINS (1961-1972), AUCUN

DE NOS DTN N’EST, DE LOIN,

UN TECHNICIEN INCONTESTE

Il doit y avoir, de façon quasi-atavique, dans la fonction de DTN, une légère propension à vouloir enrégimenter sous sa bannière, comme le vague désir de ‘’ne voir qu’une tète’’. Seul Prokop a joué différemment, et ce n’est pas par hasard s’il a duré douze ans, plus longtemps que tous les autres titulaires du poste.

« Prokop a travaillé avec Gastaldello à la formation des cadres, rappelle Le Bihan. Jusqu’alors, on pouvait devenir maitre-nageur-sauveteur sans aucune instruction. Il suffisait de savoir nager et récupérer un mannequin dans l’eau. Nous avons exigé une vraie formation, les MNS ont obtenu le statut d’agent catégorie B, et ils obtenaient un diplôme, le Beesan, qui débouchait sur une vraie profession. »

C’est vers la natation russe que les Français se tournent quand il s’agit de s’inspirer d’une méthode. Pourquoi eux et pas les Américains ? Difficile à dire, mais les Russes du temps de Salnikov se préparaient en altitude en France, à Font-Romeu. Par ailleurs, nos ‘’élites’’ avaient du mal à lire le système US. Et pour cause : il n’y a jamais eu un système américain, mais ‘’des’’ systèmes, parfois brutaux, parfois élaborés, qui s’entrechoquent, parfois s’approuvent parfois se contredisent dans une floraison anarchique. C’est le ‘’melting pot’’. Peter Daland, à Los Angeles, était beaucoup moins attentif à la technique que George Haines à Santa-Clara, mais les élèves de ces deux monstres sacrés explosaient les records du monde. Les Russes, eux, centralisateurs et privés de la longue histoire de la natation américaine, ont privilégié un système assez dogmatique, intellectualisé, avec toute l’apparence d’une rationalité qui ne pouvait déplaire à des gens désireux d’appréhender une pensée toute faite.

Pourquoi cela, direz-vous ? Un peu par un vieux réflexe jacobin, un peu à cause du T du sigle DTN ! Parce que, si, depuis Lucien Zins (1961-1972), aucun de nos DTN n’est, de loin, un technicien incontesté, le T de son sigle l’invite à s’affirmer dans ce domaine. Et une pensée prédigérée va lui redonner la main.

On peut suggérer aujourd’hui qu’il n’existe pas UNE bonne façon de nager. Mais si elle ne produisait pas le génie d’une Tracy Caulkins ou d’une Natalie Coughlin, d’un Mark Spitz ou d’un Matt Biondi, l’école russe, avec son coté dogmatique, facilitait la tentation, omniprésente, de théoriser…

Pourtant, les Russes ont tâtonné. Ils commencent par « réaliser des extensions kilométriques dans les dernières années 1970 », se souvient Denis Auguin. Qui vont permettre l’apparition de Vladimir Salnikov, qui sera le meilleur nageur de 1500m au monde pendant douze ans, de 1977 à 1988. Puis ils se sont orientés vers des solutions plus qualitatives dans les années 1990. L’infatuation française pour la natation russe faisait d’ailleurs prédire à Garoff, vers 1980, que ceux-ci battraient bientôt les Américains. Chose qui ne s’est jamais réalisée.

Chance pour nous, la natation française n’est pas entièrement soumise aux emprunts russes. Vers 1970, « un outil pédagogique est apparu, l’ouvrage de Catteau et Garoff sur l’apprentissage de la natation, rappelle Le Bihan. On a obtenu le secours de médecins passionnés de natation, Georges Cazorla, Jean-Pierre Cervetti, qui expliquaient la physiologie. A l’INSEP, Spivak a traduit du russe les ouvrages de N. Platonov sur la théorie et la méthodologie de l’entrainement sportif et sur l’adaptation des sportifs aux charges d’entrainement, qui ont constitué une mine d’informations sur diverses données, comme  la récupération, la surcompensation. » Mais aussi, les adaptations des uns et des autres, institutionnels ou contestataires, vont permettre d’aller plus loin.

DES REUNIONS, DANS DES AMBIANCES

DE CAFES LITTERAIRES, MAIS QUI

DONNENT A PHOSPHORER.

Romain Barnier est considéré comme l’un des rebelles de la natation ; on se demande un peu pourquoi. Très loin de contester, il n’a que louanges pour la façon dont le système absorbe et entérine ce qui ne lui appartient pas.

« Des phénomènes externes au système français ont joué dans l’obtention des résultats, expose-t-il. Pour ce que j’ai pu en voir, à partir de 2009 – auparavant, j’étais trop dans mon aventure pour bien me rendre compte -, j’ai noté l’apparition d’une liberté d’expression, une diminution des contraintes, une ambiance plus décontractée, due sans doute à l’encadrement, une façon dynamique novatrice, de voir les choses. J’ai noté que des choix judicieux étaient opérés au niveau des stages, des bassins où nous les effectuions. »

« J’aimerais rendre hommage ici à une spécificité française, ces nombreuses réunions, dans des ambiances de cafés littéraires, où on a l’air de parler de tout et de rien, sur des sujets vagues, mais qui donnent à phosphorer. On apprend aussi à se connaitre, et tout cela est très utile dans la réussite. »

« Si je devais mettre le doigt sur les raisons du succès d’une équipe, ces brainstormings, l’ambiance de camaraderie en son sein, le sentiment de bien vivre, tout cela fait qu’on est heureux de s’y retrouver, d’y être. »

Barnier, entraineur manager du Cercle des Nageurs de Marseille, ne cache pas qu’il s’est inspiré, non de l’école française, mais plutôt des USA, pays où il a nagé en universitaire, « en fonction, explique-t-il, de certaines qualités de cette natation : son dynamisme collectif, sa façon de positiver, de travailler en équipes, sa transparence, que je m’évertue d’appliquer à Marseille. »

Si, avant 2008, et donc dans la période où Fauquet était DTN, il refuse de s’exprimer, prudence de sa part ou réelle conviction qu’étant, selon ses propres paroles, « en construction à Marseille et extérieur au système », cela le rend « incapable de témoigner valablement à son sujet ; je constate seulement que cela a été une réussite. »

Barnier aboutit à des conclusions équivalentes à Paparrodopoulos et Le Bihan au sujet des pseudo-rebelles : « il faut constater que la réussite est venue des gens en marge. Le modèle exige de faire ses preuves avant d’être accepté. Lucas, Paparrodopoulos, moi, sommes un peu périphériques par rapport à la natation française. Pellerin est un expert de kinésiologie, loin du modèle FFN. Mais enfin, ce qui compte n’est pas là.

« La magie, c’est l’alchimie produite avec ce melting-pot. A l’arrivée, il n’y a que le résultat qui compte. Et tout est important, même ce qui ne le parait pas. On n’est pas estampillés FFN, mais on est dans la réussite de la natation française. Cette capacité de prospérer au-delà du système étroit est une force. »    

Jacky Brochen pousse l’analyse dans une direction intéressante : « L’un des secrets de la réussite des Français, c’est justement cette prolifération de ‘’méthodes’’ différentes. Cette variété est le signe d’un système vivant. J’ai rencontré récemment des gens de l’aviron. Ils sont, depuis des années, sur un système né en RDA, importe par un coach de là-bas, Mund. Cela ne marche pas pour ça : tous les rameurs français font rigoureusement la même chose, à la même heure, chaque jour de l’année. » Un modèle unique (qui avait au début produit d’excellents résultats) aboutit à une préparation mécanisée, privée d’innovations.

LA FRANCE FONCTIONNE AUJOURD’HUI

 AVEC UNE CONFIANCE EN ELLE, ET

C’EST CELA, ETRE FORT

Le Bihan semble réticent à entonner un péan en  l’honneur de Claude Fauquet, dont il dit : « C’est un excellent CTR ; en 1999, il arrive, très perturbé, se dit en dépression. Mais quand il se présente au poste de DTN, on dirait qu’il a reçu une mission mystique. » Le Bihan reconnait que la tâche n’était pas aisée, mais pour une raison inattendue. « Il devait subir Francis Luyce, qui rendait la tâche difficile à ses DTN. Celui qui a le mieux tenu le choc a été Clémençon : son couple avec Luyce était étonnant, Clemençon se prenait pour le président, et Luyce pour le DTN ! »

C’est tout juste si pour l’adjoint, parler d’un succès de Fauquet n’est pas un contresens : « La natation française et Claude Fauquet doivent l’essentiel à Philippe Lucas, car sans Lucas, il n’y aurait pas eu de Laure Manaudou, et sans Manaudou, il n’y aurait pas eu de résultats. » Or on ne peut trouver entraineur qui ait été moins influencé par le système que Philippe Lucas. Il a refusé de passer le Beesan. « Il est l’exemple de l’entraineur atypique, une espèce qui n’est pas rare, et qui ne peut pas être dans le moule. »

Denis Auguin partage cette idée. L’opposition entre natation officielle et révoltés de l’extérieur est réductrice et fausse. « Voir Pellerin en équipe de France, c’est voir comment les gens fonctionnent. Il y a en lui une certitude sans forfanterie, une conviction. » D’ailleurs, ajoute-t-il, au plan technique, « Pellerin ne s’est pas fait tout seul. Il a beaucoup parlé en équipe avec Marc Begotti, qui a sans doute eu une grosse influence sur lui. » Il n’a pas fait que ça, est allé chercher des idées partout où il pouvait en trouver, et a agi de ce fait en bon entraineur. Un exemple de ses recherches se trouve dans un DVD qu’il a publié sur des éducatifs. Une moitié se trouvait déjà dans un outil canadien équivalent. Tous les entraineurs fonctionnent ainsi, ils regardent, curieux de tout, ils ‘’piquent’’, essaient, dans l’esprit de ces culturistes qui essaient un nouveau truc : « et ça, ça développe ? »

A la question de savoir comment  se bâtit un entraineur, Michel Chrétien, l’entraineur de Jérémy Stravius et de Mélanie Hénique, répond « Il a des modèles, trouve des courants de pensée. Et il accumule de l’expérience personnelle. L’intelligence d’un entraineur est d’utiliser les moyens qui sont à sa disposition. La DTN dispose d’un département  recherches : des vidéos des courses permettent d’analyser celles-ci, puis d’utiliser ce qu’on a vu dans l’entrainement du nageur. Si bien filmée, la vidéo permet de revenir objectivement sur l’événement. »

Pour Auguin, que Nice n’ait pas reçu l’estampille pôle France n’a aucune importance : « On n’est pas obligés d’être pôle France pour réussir, cela ne veut pas dire que le club ne reçoit pas d’aides. Un nageur olympique, cela représente jusqu’à 10.000€ d’aides par an. Si Nice, comme c’est le cas, a quatre nageurs de ce calibre, cela signifie 40.000€, alors que l’aide à un pôle France ne dépasse pas 7.500€. Disons-le, il n’y a pas de différence de traitement financier. Un pôle France, c’est seulement la reconnaissance que nous sommes mieux organisés, en termes de scolarité, d’hébergement, d’horaires aménagés, de suivi médical. Rien de plus.Faire du pôle France le passage incontournable de la réussite made in France, c’est un malentendu sur la signification d’un « sigle » administratif. »

Michel Chrétien met l’accent sur un élément déterminant à ses yeux, qui est l’élément psychologique : « Le premier mot qui définit la politique de la France, c’est l’ambition. Une politique ambitieuse, et très tonique, parce qu’elle parie, chose nouvelle, que nous pouvons être parmi les meilleurs du monde. Cela a été d’emblée le discours de Claude Fauquet : le haut niveau est exigeant, mais pas inaccessible. Il exige de la rigueur. Ce qui nous manquait, insistait-il, n’était pas les compétences, mais l’idée qu’on s’en faisait.

« Après Atlanta, en 1996, il a fait table rase. Et petit à petit, derrière, la natation s’est reconstruite. Il y a eu Roxana et Lionel Horter, puis avec Laure, ça a été un emballement. On a eu la preuve tangible que tout était possible pour les Français. Le haut niveau n’appartenait pas aux seuls Russes, Américains, Australiens et Japonais.

« Quand je suis arrivé un peu plus tard, l’état d’esprit était : le nageur, l’entraineur, l’encadrement français, ne se déplaceront plus dans les grandes compétitions pour observer, mais pour réussir. Donzé dans ces discours, disait : vous êtes les meilleurs du monde. Le facteur essentiel, c’est la confiance en soi. On disait : en tant que nageurs, les Américains sont les meilleurs. On croyait qu’ils avaient un truc en plus. Maintenant, c’est très différent. Au départ d’une course, on part mentalement à armes égales. Tenez ! Les résultats de Londres ne sont pas refaisables. C’est pratiquement un dix sur dix, c’est gagnant à presque tous les coups. Mais ce taux de réussite a été réalisé. On l’a fait trois fois, aux championnats du monde, aux championnats d’Europe, aux Jeux olympiques. La France fonctionne aujourd’hui avec une confiance en elle, et c’est cela, être fort. »

Le plus remarquable est que le principal artisan de cette natation décomplexée est Philippe Lucas, que Fauquet avait cru bon d’écarter du team France aux championnats du monde 2003 ! « En équipe de France, il a amené quelque chose d’extraordinaire. Ce type n’a peur de rien. C’est pour ça qu’avec lui sa nageuse n’avait peur de rien. Il a de ce fait décomplexé les entraineurs. » La bonne nouvelle est que, fin 2012, Lucas a été réintégré dans les équipes de France.

PELLERIN RESPONSABILISE LES NAGEURS.

A CHAQUE ENTRAINEMENT,

IL LEUR DONNE UNE MISSION.

Le caractère factice des querelles d’écoles dans la natation française est bien illustré par le témoigne de Brochen, selon lequel ils se sont tous abreuvés aux mêmes sources :

            « J’ai entrainé en Suisse de 2002 à 2004, raconte-t-il. J’ai eu l’honneur et le plaisir de rencontrer – et de travailler avec – Guennadi Touretski. Il est arrivé, trois mois après moi, en direct d’Australie où il avait été évincé de l’équipe nationale. On avait trouvé dans des conditions douteuses des stéroïdes dans son jardin et son sous-sol. C’était une affaire bizarre, et mon avis est qu’on a monté cela pour se débarrasser de lui. Pour moi, il a été victime d’un règlement de comptes. Touretski n’était ni dopeur ni dopé, si ce n’est au dopage cher à Bacchus. Le connaissant, je puis dire que Touretski est un poète de la natation. Il en parle avec poésie, il te donne envie de l’accompagner.

            « Si ce n’est ces échauffements, qui se ressemblent tous un peu – tout le temps 600 mètres de nage et 3×800 ou 6×400. Touretski utilisait tous les outils que Claude Fauquet a voulu mettre en place. Les cycles d’entrainement, comme par exemple une saison en treize ou quinze cycles, la détermination de la meilleure vitesse de nage, toute une variété de techniques.

            « Les entraineurs français ont puisé librement dans ces recettes, et ensuite, comme de bons cuisiniers, ils ont préparé tout ça. Raymond Catteau, Marc Begotti, étaient en pointe. Certains entraineurs ont su mieux que d’autres exploiter ces outils, parce qu’ils étaient en mesure de beaucoup mieux en tirer bénéfice, intellectuellement, que leurs prédécesseurs, des maitres-nageurs qui ne savaient au mieux que proposer de nager à fond. »

Comme on pourrait s’en douter, les méthodes d’entrainement se sont universalisées :

« Les cycles d’entrainement, je les ai vus appliquer en Australie. Un coach m’a un soir confié un document confidentiel, réservé aux seuls les coaches australiens, dans lequel un peu tout ça était expliqué. Je le lui ai rendu le lendemain, mais il ne savait pas que je l’avais scanné la nuit. Il y a aussi un livre fondamental, que je recommande, « Science of Winning », de Jan Olbrecht, un Hollandais, qui a marqué la natation.

            Ces toutes dernières années, les entraineurs ont appris à multiplier les pics de performances de leurs nageurs. « Aux débuts de Claude Fauquet, toute la saison était dirigée sur un seul objectif. Il a donc abandonné le principe des deux championnats, d’hiver et d’été, et n’a gardé que les championnats d’hiver. On ne se sentait pas capables, alors, de préparer plusieurs objectifs dans une année. Aujourd’hui, les nageurs sont en mesure de briller tout au long de l’année. Pellerin, Lucas, font nager sans ralentir à l’approche des grands objectifs. Et ça marche. »

A condition de respecter des données générales, bien établies, il y a de la place pour de multiples interprétations, explique Brochen, qui prend l’exemple de Fabrice Pellerin : « lui, c’est le type d’entraineurs qui prennent sur le vécu du nageur, qui ont ressenti des choses, qui savent les exploiter. Il responsabilise les nageurs. Il ne les fait pas nager, à chaque entrainement, il leur donne une mission. Il parle musique, musique un peu hard, heavy, metal. Il associe le rythme et la musique. Il est très calé, et a réalisé un film d’éducatifs dont une moitié a été reprise des Canadiens mais c’est de bonne guerre. J’ai une anecdote sur la propriété intellectuelle des éducatifs. J’avais un jour trouvé un éducatif (les Américains appellent ça les drills) de Jack Nelson, le coach du Swimming Hall of Fame de Fort Lauderdale. Je l’avais adapté à ma sauce, et un jour, je le faisais pratiquer par mes élèves alors que nous étions en stage à Fort Lauderdale, sous les yeux de Jack. A un moment, après l’entrainement, il est venu me voir, et m’a demandé  des informations sur mon éducatif, comment ça marchait, etc. J’étais tellement choqué, intimidé, après tout c’était le grand Jack Nelson, qu’il m’a fallu des années, et une vraie amitié entre nous, pour que je lui avoue que c’était son éducatif, juste un peu adapté. Lui avait cru que j’avais eu l’idée. »

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