Catégorie : Natation mondiale

AVEC LES SŒURS CAMPBELL L’AUSTRALIE PROLONGE UNE SAGA DE 104 ANS SUR 100 MÈTRES LIBRE

Éric LAHMY

Vendredi 15 Juillet 2016

LA PREMIÈRE RECORDWOMAN DU MONDE DU 100 MÈTRES, FANNY DURACK, FUT AUSTRALIENNE, EN 1’22s2, IL Y A CENT QUATRE ANS. LA DERNIÈRE AUSSI, CATE CAMPBELL. EN 52s06, CE MOIS-CI. ET PENDANT CES 104 ANS, LES AUSTRALIENNES DOMINÈRENT LA COURSE ÉTALON PLUS QUE TOUTE AUTRE NATION.

Le 100 mètres nage libre dames, une affaire australienne ? On dirait bien. La première championne olympique de natation de l’histoire est australienne, Fanny Durack. Nous sommes en 1912. Elle remporte à Stockholm l’épreuve étalon, dans le temps prodigieux de 1’22s2, devant Wilhelmina (Mina) Wylie, une compatriote. Deux Australiennes sur les deux premières marches du podium, on peut dire que le pli est pris. 1912, alors que les premiers Jeux, et les premières compétitions masculines, se sont tenus en 1896, 16 ans plus tôt. Le temps pour les femmes d’être conviées à participer, et non plus seulement à applaudir, voire, parfois, à remettre une coupe, un trophée, ce qui est alors un privilège de roi (et, donc, de reine). Leur présence à Stockholm est un exploit en soi, car non seulement le baron de Coubertin, le rénovateur des Jeux olympiques, est opposé à la pratique féminine, mais il a trouvé un relais dans nombre d’organismes influents de la société. Parfois, les femmes elles-mêmes assument les interdits coubertiniens, lesquels répondent d’ailleurs aux préjugés, mais aussi aux angoisses de toute une époque. Ainsi, l’association féminine de natation des Nouvelles Galles du Sud est opposée à la présence de nageuses aux Jeux. Durack, toujours la première nageuse du monde en 1920, n’est pas retenue par sa fédération.

FANNY DURACK UNE PIONNIÈRE CONTRE LES COURANTS

Je n’ai jamais pu visionner un film de plus de trois secondes concernant Fanny Durack, donc je ne me risquerais pas à évoquer sa nage. Les encyclopédies nous disent cependant, l’une qu’elle commence à s’exprimer en brasse, une autre qu’elle pratique le trudgeon (une sorte d’indienne ou de mouvement alterné des bras avec retour aérien – over arm stroke – associé à un ciseau des jambes) avant de s’initier au crawl en 1911. J’imagine que sa technique reste assez fruste. Son record est d’ailleurs fort éloigné, une vingtaine de secondes sur 100 mètres, du temps de Kahanamoku chez les hommes (mais fallait voir les tenues dans lesquelles ces pauvres filles devaient parfois s’exhiber pour complaire aux exigences de la pudeur – cela dit, dans ses photos, Wylie, l’adversaire numéro un de Durack, porte des maillots plus libérés, sans soutien-gorge sous le haut de la tenue – la suffragette Annette Kellerman est passée par là).

Le nombre de nageuses est d’ailleurs très faible, ce qui aide à expliquer la longueur de ces carrières…  Wylie est une athlète joliment tournée et athlétique, qui, sa taille exceptée (1,63m) est, comme une autre compatriote, Annette Kellermann, assez prototypique de la nageuse moderne. Cet amphibie est la fille du bâtisseur d’un des premiers bains de la côte de Sydney. A cinq ans, elle effectue des démonstrations de nage bras et jambes entravées et s’accroche sur le dos de son père quand celui-ci effectue une apnée sous-marine de cent vingt yards. Après ça, on dirait qu’elle a passé sa vie à nager. On a comptabilisé ses victoires entre les championnats d’Australie et des Nouvelles-Galles-du-Sud, 115 (!) de 1910 à 1934… En 1911, 1922 et 1924, elle enlève tous les titres disputés, dans les trois styles, crawl, dos et brasse, et sur toutes les distances.

UN SILENCE DE QUARANTE-QUATRE ANS

Il ne fait guère de doute que, présentes aux Jeux d’Anvers, en 1920, Fanny Durack et (ou) Mina Wylie auraient pu empêcher le « triplé » des Américaines, même si la première d’entre elles, Ethelda Bleibtrey, améliore à deux reprises (qualifications et finale) le record du monde (1’15s7) de Durack, avec 1’14s6 et 1’13s6. Mais le temps des Australiennes est fini, et, après Bleibtrey (1920), Ethel Lackie (Paris 1924, autre triplé US), Albina Osipovitch (Amsterdam 1928, doublé US) et Helene Madison (Los Angeles 1932, doublé US or bronze), les triomphatrices olympiques sont américaines. En 1936, à Berlin, la Hollandaise Rie Mastenbroek l’emporte. Les Australiennes n’ont pas reparu.

Après la guerre, les Américaines doivent affronter des nageuses de deux nations de l’Europe du Nord, Danoises et Néerlandaises, dont l’apport à la natation féminine est très important. Et aux Jeux de Londres, en 1948, si Ann Curtis enlève l’argent pour les USA, elle partage le podium avec une Danoise, Greta Andersen, et une Néerlandaise, Marie-Louise Linssen-Vaesen. Outre Curtis, la finale du 100 mètres compte trois Danoises, deux Hollandaises et deux Suédoises. En 1952, nouvelle arrivée en force, sur le plan international : la Hongrie. Katalyn Szökes gagne devant Hannie Termeulen (Pays-Bas) et Judit Temes (Hongrie), dans une course serrée, où une demi-seconde sépare les six premières. L’Australie reste absente des confrontations.

DAWN FRASER INSUPPORTABLE GÉNIE DES EAUX

Fanny Durack n’est pas bien âgée quand elle décède en mars 1956. Elle ne verra pas la consécration de la plus grande et la plus dominatrice équipe australienne de tous les temps aux Jeux olympiques. Neuf mois plus tard, en effet, aux Jeux olympiques de Melbourne, Dawn Fraser enlève le 100 mètres devant deux autres membres de son équipe, Lorraine Crapp et Faith Leech. Fraser, qui sera élue nageuse du siècle 44 ans plus tard, conserve le titre olympique en 1960 à Rome, et, fait sans précédent, à Tokyo en 1964. Une histoire confuse (elle vole un drapeau japonais dans les jardins du Palais impérial) clôt sa carrière. La police japonaise, qui l’a arrêtée avec quelques complices, prend les choses du bon côté, mais pas la Fédération australienne, qui lui inflige une disqualification de dix ans. Difficile de faire la part de l’autoritarisme des fédéraux [qui ont réussi l’exploit d’empêcher Murray Rose de nager à Tokyo alors qu’il a battu deux records du monde, en août et en septembre], et des fautes de Fraser. La fille n’est pas du genre disciplinée, la liste de ses incartades est impressionnante – même s’il est possible qu’elle réagisse là à l’autoritarisme obtus des dirigeants. Fraser dira que la vraie raison de sa punition est qu’elle a assisté à la cérémonie d’ouverture des Jeux malgré les interdits, et refusé l’ordre de nager en séries du relais quatre fois 100 mètres quatre nages à la place de Janice Andrew qu’on voulait reposer en vue du 100 mètres papillon, où elle enlèverait la médaille de bronze. Avec l’expédition dans les jardins du Palais impérial, cela fait beaucoup !

Mais cette révoltée est une nageuse exceptionnelle, et son style fluide, autant que sa vitesse, fait sensation. Fraser ne perdra pas un seul 100 mètres entre sa victoire olympique de 1956 et sa retraite. Huit années d’invincibilité, couronnées par un exploit chronométrique que l’on retient. Elle est en effet,en 1962,  la première nageuse de l’histoire sous la minute.

Quelques mois avant les Jeux de Mexico, en 1968, les dirigeants s’aperçoivent que la nouvelle génération ne fera pas le poids, en face des Américaines, et ils requalifient en dernier recours ce trublion de Fraser. Mais celle-ci, qu’un mariage n’a pas assagi, et qui bat les championnes australiennes en titre sur des 50 mètres lors des stages nationaux, ne se sent pas prête à tenter l’aventure. Elle estime qu’elle n’aura pas le temps de se préparer convenablement.

Dawn Fraser aurait-elle pu enlever un quatrième titre olympique à la suite, à l’âge de trente-et-un ans ? A mon avis, cela ne laisse aucun doute. En 1964, Fraser avait porté son record du monde à 58s9, et elle utilisait un virage de demi-fond ! Quand elle gagna la course olympique de Tokyo en 59s5 devant trois Américaines dont Sharon Stouder, deuxième en 59s9, elle perdit les deux ou trois dixième d’une avance construite sur les cinquante premiers mètres dans le virage et se retrouva derrière Sharon Stouder (à la cinq, Fraser à la quatre) à une distance que j’évalue à 70 centimètres. Stouder avait effectué une culbute.

TOUT PART DE THOMAS CURETON

La culbute était effectuée par les meilleurs (ou les plus audacieux) essentiellement sur les courtes distances, et le virage compta, à Tokyo, dans la victoire de l’Américain Don Schollander sur 100 mètres (une course où le français Alain Gottvalles finit cinquième) devant l’Ecossais Robert Mc Gregor et le second Américain Gary ilman, lesquels bien qu’aussi rapides que lui en nage pure, s’étaient laissé rouler dans la farine au virage.

Les Jeux de Tokyo furent la dernière course où les nageurs durent toucher à la main lors du virage de crawl. Dès 1965 le virage au pied fut autorisé. Fraser ne nageait plus. Dans le cas contraire, elle n’aurait plus pu se passer de culbute !

Je n’ai pas pu chronométrer sur le film britannique de cette course extraordinaire de Fraser contre Stouder à Tokyo, parce qu’il passe en léger accéléré. J’y ai trouvé un temps de 54s9 pour Fraser, quatre secondes six dixièmes plus vite que le temps réellement accompli !

Avec un virage culbute au pied, Dawn aurait gagné, j’imagine, près d’une seconde, et donc aurait pu nager en 58 secondes. Comme le titre olympique aux Jeux de Mexico, en 1968, fut enlevé en 60 secondes, tout porte à croire qu’une Dawn Fraser en forme aurait littéralement joué avec les Américaines, Jane Henne, 1’0s Susan Pedersen, 1’0s3, et Linda Gustafson, 1’0s3, qui réussirent le triplé à Mexico. Elle aurait également permis sans doute au relais 4 fois 100 mètres (quatrième) d’enlever la médaillé d’argent derrière les  USA, et au relais quatre nages, deuxième, éventuellement de gagner. Elle aurait pu être également dans la course pour le titre du 200 mètres nage libre, une nouvelle épreuve olympique. En 1964, elle en était la recordwoman du monde avec 2’11s2, alors qu’elle s’y essayait rarement, et la gagnante de la course en 1968, Debbie Meyer, nagea 2’10s5.

Comment les Australiennes, après quarante ans d’abstinence, purent-elles offrir à la natation une championne de l’envergure de Dawn Fraser (à côté de tant d’autres éléments de grande valeur, autant chez les hommes que chez les femmes et sur toutes les distances) ?

Bien sûr, il ne faut pas négliger le facteur personnel. Il est difficile de dire ce qui différenciait Dawn Fraser des autres, au plan individuel. Ce n’est sans doute pas grand’ chose. Assez grande pour l’époque, mais moins que Faith Leech, un peu virile dans sa détermination physique, elle était surtout très normale, avec certes de belles épaules, une cage thoracique profonde et de gracieuses jambes de sportive…

Fraser était aussi un personnage original, en ce qu’elle était dissipée dans sa vie, et assez disciplinée à l’entraînement et dans la compétition, où elle montrait un sang-froid à toute épreuve..

Reprenons. Tout à coup, en 1956, l’Australie qui avait produit un seul grand nageur, John Marshall, en quarante ans, domina le monde. Que s’était-il passé entre-temps ? La passion de la nage restait élevée dans le pays, mais elle n’était ni canalisée ni organisée, et ne pouvait progresser au prorata de celles qui dominaient alors. L’isolement ? Il n’avait pas changé depuis l’époque héroïque. Mais la natation australienne avait piétiné. La résurgence de la natation australienne fut provoquée par les recherches d’un scientifique passionné de natation, Thomas Cureton, et d’un jeune adjoint, Forbes Carlile. A coups d’innovations brillantes en physiologie de l’effort, en technique, en technologie, et dans l’éducation des jeunes, Cureton révolutionna la préparation du nageur. Entre 1948 et 1956, l’évolution australienne, d’abord discrète, connut une embellie à l’occasion des Jeux olympiques de Melbourne. Les Australiens inventèrent le rasage (une idée du père de Jon Henricks, leur champion olympique des 100 mètres). L’Australie enleva toutes les courses de nage libre, le dos messieurs et les relais. Sur 100 mètres messieurs et dames, les Aussies remportèrent chaque fois les trois médailles.

SHANE GOULD MERVEILLEUSE ÉTOILE FILANTE

Dominatrice en 1956, faisant jeu égal avec les USA en 1960, et seulement dépassée en 1964, l’Australie, qui ne pouvait lutter avec une natation dix fois plus peuplée que la sienne au plan collectif, continuait de briller par des individualités. Leurs deux étoiles majeures, Murray Rose et Dawn Fraser, dominèrent pendant tout ce temps, lui le demi-fond, elle le sprint. C’était superbe, mais cela montrait une certaine déficience en termes de renouvellement.

En 1971, une nouvelle étoile nait aux Antipodes. Une étoile filante, certes, mais incroyablement brillante ! Elle est blonde, jolie, charismatique. Elle s’appelle Shane Gould, et n’égalera pas, sur le plan de la durée, Dawn Fraser, mais aura droit, elle aussi, au titre de meilleure nageuse du monde. Son truc, c’est d’avoir amélioré entre 1971 et 1973 TOUS les records mondiaux de nage libre, sur 100 mètres, 200 mètres, 400 mètres, 800 mètres et 1500 mètres ! C’est une formidable nageuse de bras, non pas tant parce qu’elle ne dispose pas d’un bon battement, mais parce que son entraîneur, Forbes Carlile, suivant les mantras de l’école australienne de l’époque, a réduit considérablement son action des jambes. Gould, aux Jeux olympiques, triomphe (200, 400 et 200 quatre nages), mais termine 2e du 800 mètres et 3e du 100 mètres. Elle est pourtant arrivée à Mexico avec un surpoids de cinq kilos et c’est miracle qu’elle s’en soit sortie si bien.

Shane Gould, depuis ses premiers succès, est tenaillée entre ses parents et son coach Carlile. Son père juge celui-ci abusif. Cet affrontement d’adultes va signer sa perte comme nageuse. Shane décide que c’en est assez, elle part aux Etats-Unis où l’entraînement qui lui est prodigué est très insuffisant. Elle va disparaître très vite, à 17 ans (!) des radars de la haute compétition.

Peut-être est-ce une bonne chose pour l’écolière surdouée de Sydney. Car l’hiver du dopage de RDA et des pays satellites de la Russie s’annonce, et plus personne ou presque ne passe côté filles. Les Américaines, parviennent plus ou moins à suivre, grâce à des entraîneurs de haut niveau et des nageurs capables de supporter la folle surenchère kilométrique qui marque la natation et dont on se demande où elle va s’arrêter (on est passé d’une charge annuelle de 1000 à près de 3000 kilomètres). Retour d’un stage en Australie, Sherman Chavoor, un coach US, notant que les Australiens nagent huit kilomètres par jour, en rentrant chez lui, multiplie ce volume par deux ! Il sortira deux nageurs qui révolutionneront le demi-fond, Mike Burton et Debbie Meyer. Si ce genre de fonctionnement produit des résultats aux USA en raison d’un fonds de nageurs important, l’Australie dispose d’une population dix fois moindre et ne peut se permettre de casser cent nageurs pour créer un champion. De plus, les coaches qui ont réussi ont tendance à laisser tomber l’excellence et à utiliser leur réputation pour créer des écoles de natations qui rapportent. Harry Gallagher, l’homme de grand talent qui a formé Jon Henricks et Dawn Fraser ne produira plus de champions, mais sa réputation lui permettra de vivre bien de la natation. Les coaches qui suivent les Carlile, Herford, Gallagher, Talbot,ne présentent pas des profils d’excellence équivalents. Le modèle de crawl australien se périme. La magie des Antipodes s’est évaporée…  

L’EFFET INSTITUT NATIONAL DES SPORTS

Il faudra du temps pour qu’une nouvelle vague d’entraîneurs réforme de fond en comble cette méthode basée sur le kilométrage à outrance, emprunte certes de dynamisme mais assez primaire. La création d’un Institut National des sports à Canberra, inspiré de l’INSEP français, va constituer un facteur essentiel de développement du sport de l’Etat-continent. Les Australiens, qui semblent être à la traîne un peu partout, vont recoller au peloton de tête. En attendant, pendant de longues années, ils s’enfoncent dans une médiocrité qui ne fait guère honneur à une natation qui fut la première du monde.

Sur 100 mètres dames, la RDA prend la parole et ne la lâche pas facilement. Le 13 juillet 1973, Kornelia Ender, RDA, efface le nom de Shane Gould, avec un temps de 58s25. En finale des Jeux olympiques de Montréal, elle est rendue à 55s65. Sa compatriote Barbara Krause a été écartée des Jeux de Montréal : ses entraîneurs avaient tellement forcé sur les stéroïdes qu’ils craignaient qu’elle ne soit positive au contrôle. 

L’année suivante, la surdosée de Montréal prend le relais d’Ender, « casse » les 55 secondes d’abord à domicile, puis aux Jeux olympiques de Moscou où les contrôles sont effectués par le laboratoire local (on sait désormais ce que cela signifie). Quelques années plus tard les deux enfants de Barbara Krause naîtront avec les pieds déformés, les hormones mâles ayant atrophié les organes de la reproduction…

La RDA se délite à la fois en tant que nation et que puissance « sportive ». En 1986, cependant, une autre nageuse de ce pays, Kristin Otto, amène le record à 54s73. Malgré ses dénégations (1), il semble avoir été démontré que Kristin Otto a été dopée tout le long de sa carrière. Son profil hormonal était proche de celui des hommes, très au-dessus des femmes. Par ailleurs, son numéro de code dans les procédures de dopage de la RDA a été authentifié par un ancien employé du laboratoire anti-dopage. Elle a été bel et bien dopée aux Jeux de Séoul dont elle a été la grande nageuse, avec six médailles.

LA RDA JOUE « LES MONSTRES » ET LA CHINE « LES NOUVEAUX MONSTRES »

Le 9 no