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8 MINUTES DE LA VIE DE GILLES BORNAIS

Livre

*Gilles BORNAIS. 8 Minutes de Ma Vie. Jean-Claude Lattès, 16 €

 

            L’écrivain Gilles Bornais, journaliste, nageur, entraineur de natation, s’était jusqu’ici illustré dans le roman policier. Il s’est fendu d’un livre sur la natation, qui fut sa première passion, avant la littérature. Avec « 8 minutes de ma vie », il passe en revue les états d’âme d’une ondine, Alizée, qui ressemble comme une sœur à une certaine Laure Manaudou, dans l’un des meilleurs romans qui aient paru sur le sport.

Eric Lahmy : « Dirais-tu du personnage de ton roman, « 8 minutes de ma vie », comme Flaubert de son héroïne madame Bovary : ‘’Alizée, c’est moi ?’’ »

Gilles Bornais : « Alizée, c’est un peu moi, dans la mesure où je nage depuis l’âge de douze ans, que j’en ai cinquante-quatre, que je n’ai jamais abandonné ce sport, ayant été nageur, nageur de masters, entraineur, dirigeant, et, journaliste, ayant couvert entre autres la natation. Il est normal que je puise dans cette expérience pour décrire ce personnage de nageuse. »

E.L. : « Le roman est un monologue d’Alizée. Si cette fille est un peu toi, c’est aussi Laure Manaudou.

G.B. : « Manaudou ? Je vais être honnête. Même s’il n’est pas facile d’être honnête dans ce type d’aveu. J’ai voulu raconter l’histoire d’une championne de natation parce que je désirais montrer le mérite d’être championne de natation, présenter la réalité crue, sans me laisser influencer par la présentation réductrice qu’en fait la presse.

E.L. : « Pourtant, en te lisant, l’image de Manaudou s’impose ; le parcours d’Alizée ; son entraineur, culturiste oxygéné, que tu appelles d’ailleurs Philippe Lucas ; ses adversaires, la Roumaine qui ne peut être que Potec ; l’Espagnole qui fait d’effrayantes crises d’angoisse, l’Italienne Pellegrini ; ses histoires de cœur ; jusqu’aux distances qu’elle nage ; tous ces détails qui s’ajoutent m’ont fait dire à chaque page : c’est Manaudou !

G.B. : D’abord, la distance : j’avais besoin du 800m, une course que je détaille au cœur du livre, parce que c’est une épreuve romanesque. La seule où on peut se regarder un peu les uns les autres sous l’eau, où il se passe des choses, où on a le temps de penser. Le 50m, c’est un pur déboulé sans état d’âme, ce n’est pas une distance romanesque ! Si j’avais pu la faire nager en eau libre, où les distances sont encore plus longues, ça aurait été encore mieux pour décrire ce qui lui passe par la tète. Pour revenir à Laure, c’est vrai qu’elle m’intéressait, parce qu’à travers ses paradoxes, ses faiblesses, ses errances, elle cristallisait ce que j’avais envie de dire : c’est quoi, le champion, quelle est la vérité de cet être, répond-il à ce qu’en dit la presse, qui reste à la surface des choses et finalement en dit n’importe quoi ? Il y avait tant de choses à démystifier, ou à redire, sur cet être que tout le monde s’ingénie à présenter de travers.

« Laure Manaudou est un talent, encore plus grand peut-être qu’on ne l’a dit. On n’avait jamais vu quelqu’un nager aussi vite avec autant de classe et battre des records du monde, enlever des titres mondiaux et olympique en accumulant autant de limites. Car enfin, au plan technique, voilà une fille qui ne plonge pas bien, qui ne sait pas virer, dont la nage est rudimentaire, dont les courses atteignent au degré zéro de la stratégie… Il faut revoir ses 800m, sa course des Jeux d’Athènes, en 2004, où la Japonaise Ai Shibata l’attend, l’attend, l’attend, pour lui placer une accélération et gagner, c’est tellement prévisible, j’ai gagné des paris sur les erreurs de course de Manaudou…

Mais en même temps, je ne voulais pas raconter Laure Manaudou, écrire un livre sur Laure Manaudou. Car alors, j’aurais du raconter ses frasques, ce qui ne m’intéressait pas. En revanche, je voulais décrire ce que c’est que de rencontrer une rivale amoureuse dans une chambre d’appel – le genre de situation qui n’est pas arrivé qu’à elle seule, soit dit entre parenthèses – ou ce que c’est d’être au top en ne faisant pas tout ce qu’il faut à l’entrainement. En ce sens, elle m’intéressait par ce coté, monstrueux, fellinien, de la fille qui fait tout et n’importe quoi. En n’écrivant pas la biographie de Manaudou tout en m’inspirant de cette richesse d’éléments qu’elle présente, je préservais ma liberté d’écrivain de choisir ce qui m’intéressait chez elle.

E.L. : « Donc c’est bien de Manaudou qu’il s’agit.

G.B. : « Oui… Non… Avant ce que tu as lu, il y a eu une première version. Ce n’était pas ça. Mais il s’est passé que, pendant que j’écrivais cette version, je nageais au Lagardère. Je voyais Camilla Potec et Philippe Lucas tous les jours et cela n’a pas pu ne pas m’interpeller à un moment.

« Finalement, je ne délivre pas un message. Pourquoi m’orienter vers Laure Manaudou plutôt que Camille Muffat ? Eh ! Bien, c’est que Camille Muffat est la perfection en natation. Elle y fait tout bien. Qu’elle nage en dos, en brasse, en papillon ou en crawl, c’est parfait. Sa gestion de carrière est parfaite. Sa relation avec son entraineur, celle avec ses équipiers, sa façon de fonctionner dans une équipe, tout cela est exemplaire. Alors, bien sur, au bout du compte, elle peut apparaitre lisse, sans aspérités, et cette fille sage, cette fille bien, ce n’est pas un personnage idéal de roman. On a déjà dit qu’on ne fait pas de littérature avec de bons sentiments. Pas plus qu’avec des gens parfaits. J’ajoute que l’idée du roman n’est pas de moi. Elle me vient d’un éditeur qui ne cessait de me tarabuster sur le point suivant : qu’est-ce que ça fait de nager ? J’étais le seul écrivain nageur de sa connaissance, il voulait que je lui explique.

« Je suis très circonspect au sujet de la façon dont les média présentent la haute compétition. Comme un moment d’intense bonheur, celui où les compétiteurs se régalent dans l’attente d’en découdre, de se castagner avec de grands sourires guerriers. Quelle plaisanterie ! Le compétiteur qui arrive avant la grande course, le grand concours, il est dans l’état du gars qui va se faire opérer et qui est nu comme un ver, allongé sur la table d’opération, tandis que les événements vont totalement lui échapper, et qui se demande s’il se réveillera de l’anesthésie, s’il sera vivant demain. Il n’est rien que cela : 70kg de trouille, à poil, avant de se faire opérer…

E.L. : « C’est en effet une dimension qu’on a totalement fait disparaitre, qu’on ne présente jamais. Ces histoires de gens qui se régalent, trépignent de joie à l’approche de la bagarre, c’est des propos de psychologues qui soufflent ça aux nageurs pour lutter contre la méga trouille de la haute compétition, et que les nageurs – et les autres sportifs – répètent de façon mécanique. Je connais des grands guerriers du sport qui ne parvenaient pas à dormir de la semaine qui précédait la course olympique… Seuls les intimes savent ce qu’a vécu Yannick Agnel avant son 200m, avant son 100m…

G.B. : « … Chaque fois que j’explique cela aux gens, que ce soit chez le coiffeur ou dans les diners en ville, ils ouvrent des yeux comme des soucoupes. Je leur dis : vous ne savez pas ce que c’est de vouloir devenir champion. Après, il y a aussi le traitement des media. Ils fonctionnent comme au tiercé. Si tu n’es pas dans les trois premiers, tu n’es rien, tu n’existes pas, tu peux avoir fait une course grandiose, le truc de ta vie, tu n’es pas sur le podium, donc ça compte pour beurre.

E.L. : « Patrick Abada avait fait 4e du concours de perche des Jeux de Montréal, en 1976. Les gens n’arrêtaient pas de le plaindre, des années durant, de son échec, 4e, la place de l’idiot, la médaille en chocolat. Et il leur répondait qu’il avait vécu sa 4e place aux Jeux comme une chose magnifique, le plus grand moment de sa vie…

G.B. : « De tout ça, on parle sans ne rien comprendre des enjeux du sport. Il y a aussi le coté festif, que veulent vendre maintenant les média : c’est tout le contraire du sport. Dans certaines compétitions, ils meublent les épreuves avec des feux d’artifice ! Ils veulent des images, c’est ce qu’ils ont trouvé. Je déteste cela. Car alors, que reste-t-il d’une performance, présentée dans un tel cocon, que peut-on en appréhender ? Même la performance d’ailleurs, vingt ans après, a tellement été mangée par les progrès, que tu n’oses pas la donner, tu aurais l’air ridicule. Le record mondial, trente ans après, a l’air ridicule ! La seule chose qu’on ne t’enlèvera pas, c’est l’effort que tu as consenti pour réussir ta performance. L’effort ne sera jamais démodé. Aussi, éliminer cet aspect là, cette ferveur, cette volonté, est dramatique…

« …On  n’est pas vainqueur d’une compétition. On est rescapé. Le survivant d’un processus d’élimination qui est un douloureux sacrifice, tout sauf une fête.

E.L. : « Pour Lacan, je cite, ‘’le sportif est le prototype du héros moderne qu’illustrent des exploits dérisoires dans une situation d’égarement’’. »

G.B. : « Alors, en face de ça, on peut me présenter de très belles cérémonies d’ouverture des Jeux olympiques et m’expliquer que c’est la soirée olympique la plus regardée, moi je ne les regarde pas. Puisque c’est ça que veulent les gens, qui les fait rêver, on pourrait leur passer dix cérémonies d’ouverture aux Jeux olympiques, et expédier les épreuves sportives en vitesse…

Pour en revenir au roman, en évoquant la dernière course d’Alizée telle qu’elle-même se la raconte de l’intérieur en la vivant, j’ai voulu opérer le négatif de ce qu’on nous montre, avec ces nageurs souriants de toutes leurs dents, avec ce bonheur qu’est la compétition. La machine médiatique ne veut voir de bonheur que dans la victoire. Il ne lui viendrait pas à l’esprit de nous montrer ce que peut être la grandeur de l’échec. Car enfin, c’est la relation entre l’effort gigantesque de l’entrainement et la fragilité, la fugacité, l’enjeu, de la compétition, qui donne au sport sa force tragique. Celle ou celui qui nage deux fois par jour, est toujours entre deux entrainements. Il ne cesse de sentir le chlore, son maillot de bain, ses serviettes, ne sont jamais secs. A peine sorti de l’eau, déjà l’heure lui indique le faible laps de temps qui le sépare de l’entrainement suivant. C’est un rythme lancinant, quelque chose qui bouffe ta vie. Tu rates un entrainement, tu as l’impression de ne pas savoir nager.

E.L. : « Raconte un peu ta carrière en natation ?

G.B. : « J’ai commencé dans un petit club, le Club Sportif du Val d’Oise, à Montmorency. J’habitais à Epinay-sur-Seine. Je voulais faire du rugby et vers douze ans, j’ai été opéré d’une épaule. Le médecin m’a proposé de pratiquer pendant un an un sport moins brutal. J’ai nagé. Ça m’a plu. Dès la deuxième année, j’ai commencé à m’entrainer tout seul. Aux trois entrainements hebdomadaires du club, j’ajoutais deux ou trois entrainements en solitaire. Je glanais tout ce que je pouvais dans les journaux et dans des conversations sur les bords des bassins pour bâtir mes séances. Un jour, j’ai entendu un coach vanter son nageur qui avait réalisé un 30 fois 50 mètres papillon. A ma séance, suivante, je me suis tapé 50 fois 50m papillon. J’avais une autre fois piqué une séance de Bruce Furniss qui enchainait des séries de 1000m. Je me suis tapé des séries de 1200m. Furniss, champion olympique et recordman du monde du 200m, était très doué. Moi, je n’étais pas doué, pour compenser, j’en ferais plus que lui. Pour mes séries, j’emmenais à la piscine un sablier du « Mot le Plus Long », je retournais le sablier, nageais, attendais que tout le sable ait filé, le retournais, repartais. J’ai transposé ce genre de pratiques en littérature. J’avais lu que Patricia Cornwell se levait tous les matins à 5 heures pour écrire, je me suis levé à 4 heures. Pour que mes parents ne soupçonnent pas mes activités aquatiques j’avais caché mes affaires de natation dans la benne à ordures de l’immeuble. Et un jour, je me les suis fait voler. »

E.L. : « Tu étais un fanatique, une sorte de Monsieur Plus. »

G.B. : « A 21 ans, j’ai commencé à entrainer. Et à écrire. Comme entraineur, j’officiais à l’ « Entente 95 Franconville, Harblay, Sannoy et Montigny ». Un regroupement de quatre communes. On a eu des médailles et même un champion de France en 1997, sur 1500m, Sébastien Durindel. Dans le journalisme, je suis devenu rédacteur en chef et directeur général de l’Echo Républicain, à Chartres. J’ai toujours continué à nager, malgré des ennuis de santé, tendinites, hépatite virale. après le CSVO, entre 70 et 77, j’ai nagé au CNP de 78 à 81 puis à Clichy, pendant que j’étais entraîneur à Franconville, puis à l’Entente 95 FHSM (84-97), à Saint-Denis où j’ai joué au water-polo en 98-99, aux Vauroux-Mainvilliers de 2000 à 2004, au CNP, en masters, en 2005-2007, puis au Lagardère depuis 2007. Je n’ai pas encore repris ma licence cette année, pour l’instant je nage dans un petit club FSCF, le CS France, rue du Montparnasse. A 40 ans, j’ai été champion de France masters du 50m papillon devant un grand champion et un type formidable, Xavier Savin, un finaliste olympique qui, comme les grands champions dans une course comme ça, s’est présenté au débotté, sans entrainement, tandis que moi, j’étais très préparé. J’ai encore gagné le 50 papillon en 2008, fait 4e mondial. Maintenant, à cause de petits ennuis cardiaques, je continue de nager mais ne puis plus me présenter à des compétitions.

« Je nage toujours long. Cela m’est facile. Le plus dur, c’est de s’y mettre. Mais une fois dans l’eau, je ne m’arrête plus. Nager 10km est beaucoup moins difficile que d’écrire six ou huit heures d’affilée. J’aime écrire dans un café. Presque toujours le même, à Montparnasse. J’amène mes boules Quies, n’entends rien de ce qu’on me dit. Quand j’ai bien souffert à force d’écrire, je suis content. Comme après un entrainement. Je me sens rajeuni, envahi par une bonne fatigue. »

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

FAN D’ALIZEE

 

L’héroine du roman de Gilles Bornais, « 8 minutes de ma vie », est-elle Laure Manaudou, Gilles Bornais, ou un peu de nous tous ?

 

A l’instar du « madame Bovary, c’est moi », de Flaubert, Gilles Bornais aime dire : « Alizée, c’est moi. » Alizée, c’est aussi, semble-t-il, Laure Manaudou, et plus qu’un peu. La protagoniste de « 8 minutes de ma vie », se raconte à la première personne du singulier. Comme Gilles est romancier, et que les romanciers aiment touiller la pate des réalités qu’il utilisent dans leurs fictions, il décide qu’Alizée est une adversaire, et une héritière de Manaudou, élève, comme elle, de Philippe Lucas. De plus, son vécu est assez proche de celui de la championne.

Bornais connait Lucas depuis l’époque où celui-ci était un petit nageur de brasse, il a donc assisté à la construction du personnage. Le Lucas du roman est plus vrai que le modèle ; c’est un athlète de salle aux bras hypertrophiés, doublé d’un rebelle aux croyances étroites, qui jacte comme dans un film d’Audiard, est fan de Johnny et coach d’Alizée. Laquelle, ayant été à bonne école, parle et jure elle aussi comme un charretier. Son langage n’a pas du dépayser Gilles Bornais, excellent auteur de polars, qui a obtenu deux grands prix de meilleur roman policier et qui, depuis son remarquable récit de chasse au tueur en série, intitulé Le Diable de Glasgow, n’a cessé de publier et d’élargir sa palette. Dans « 8 minutes de ma vie », il retrouve parfois le phrasé, le rythme nerveux de ce genre.

Les « 8 minutes » en question sont, à une poigné de secondes près, celles que nécessite l’accomplissement d’une finale olympique du 800m qui va faire d’Alizée « la meilleure nageuse de tous les temps ou une pauvre fille trop grande et trop blonde. ». Précédée, en un long flash-back par sa vie de nageuse, partagée entre triomphes et naufrages, puisque que le sport olympique se nourrit d’extrêmes : la cime, ou l’abime. Une existence qu’elle conte avec une désinvolture que limitent certaines pudeurs de langage. Outre Lucas, indispensable père fouettard, elle est entourée de parents partagés entre l’affection et des tentations d’instrumentaliser, compte une bonne camarade (dans laquelle on peut voir une certaine Esther Baron), et un nombre beaucoup plus élevé d’adversaires, voire d’ennemies : ces nageuses qui veulent sa place ; et de garçons, objets de désir jetés sur son chemin comme autant de passerelles vers l’espoir d’une autre vie où l’on fera l’amour, des enfants, où on ne nagera plus.

Bien sur, nous sommes dans un roman. Mais enfin, cette Roumaine « belle, rose, lisse et son regard qui pâlit sous la peur », c’est bien Camilla Potec ; et l’Espagnole au torse avantageux et au « faciès de cochon » Federica Pellegrini. Gilles s’amuse à brouiller les pistes en citant par ailleurs, les noms de ces champions, mais à condition de connaitre un peu la topographie des lieux, on s’y retrouve facilement. L’expérience de Gilles Bornais, qui est un nageur, un entraineur, un journaliste de natation, donne à ses descriptions le poids de l’authentique.
L’apothéose du livre, c’est cette course de huit minutes où se joue une vie, qu’Alizée va prendre en mains, écartelée entre sa trouille et l’envie féroce, phénoménale, d’humilier les autres finalistes, de les détruire. Quarante pages à bout de souffle, de sang, de sueur et de larmes. Sans doute la partie la plus achevée du récit, où Gilles donne sa pleine mesure. Le lecteur ne sortira pas indemne de cette course à quitte ou double, et découvrira alors, à l’instar de Gilles Bornais, qu’Alizée, c’est nous.

Eric LAHMY

*Gilles BORNAIS. 8 Minutes de Ma Vie. Jean-Claude Lattès, 16 €

UN DROLE DE PELLERIN

Livre

*Fabrice Pellerin, Accédez Au Sommet le Chemin Est En Vous. Michel Lafon éditeur, 15€.

 

Par Eric LAHMY

 

C’est un drôle de Pellerin que viennent de publier les éditions Michel Lafon. J’entends par là le livre à l’intitulé pompeux et involontairement amusant de l’entraîneur de Nice. En le déchiffrant, lettres blanches sur fond bleu, je ne pouvais m’empêcher d’imaginer Fabrice Pellerin, nu jusqu’à la ceinture, vêtu d’un pagne de yoghi, assis en Padmasana (pose du lotus), les mains en supination posées sur les cuisses, doigts réunis et tournés vers le ciel, le regard ferme, fixé sur la ligne bleue des Alpes maritimes ou sur le mur du virage des 50 mètres, en train de psalmodier avec une force tranquille : « accédez au sommet le chemin est en vous »

Philippe Lucas, six ans plus tôt, avait baptisé son bouquin, chez le même éditeur, d’un viril et laconique « Entraîneur. » Question de style. Mais enfin le titre est une vitrine, entrer dans la boutique est une autre affaire. J’avais un souci. Que je le regrette ou non, lire le livre de Fabrice Pellerin après le départ précipité de son nageur vedette Yannick Agnel changeait quelque peu mon mode de lecture. J’espérais y trouver une piste au sujet de cet incident. Une indication, ne serait-ce qu’en filigrane, de ce qu’il s’était réellement passé. J’ai eu la réponse que je cherchais, page 175, et dans beaucoup d’autres endroits. Je ne vous en dirai pas plus : là n’est pas le sujet.

Même sans cet incident, je crois que bien des affirmations péremptoires, parfois des pages entières de Pellerin, m’auraient rendu perplexe. On sait combien les « originalités » de Pellerin ont interpellé le petit monde de la natation, et ses écrits portent à croire que sa jubilation d’après Londres n’en est que plus grande. On le comprend, même si on ne l’approuve pas. Afficher « neuf médailles olympiques » dans une comptabilité non euclidienne où les médailles de relais ne se divisent pas mais s’additionnent, est une satisfaction, mais pouvoir dire aux autres qu’ils ont l’air frais maintenant, avec les critiques qu’ils balançaient sur la « méthode Pellerin », c’est un vrai bonheur.

Pourtant, avec tout le respect dû au triomphateur, je vais émettre à mon tour une incongruité. Pellerin – son livre en fait foi – est la preuve qu’on peut être un entraîneur à succès en pensant beaucoup de travers.

Si ce genre d’affirmation ne pouvait se retourner en boomerang en direction de son auteur, je dirais qu’il y a quelque chose d’opaque, chez Pellerin. Attention, cet homme est sans doute sain d’esprit, sauf qu’il a une façon à lui, froide, de provoquer, révélatrice de… je ne sais quoi.  Ou il y a du souci à se faire, ou tout cela cache une méthode.

D’abord il y a le goût, un peu excessif, des mots. Tiens, il explique que la natation est une activité autotélique ; ça vous pose plus que de dire : on nage pour le plaisir. Pourquoi nagez-vous ? Parce que j’aime ça ? Parce que nager est une expérience sensuelle ? Non, parce que c’est autotélique. Travail, loisir. Draguer les filles. Prendre un bon repas. Aller voir La Joconde au Musée du Louvre. Pellerin, lui, définit ça comme autotélique. Retenez. Ça vous fera un gros mot inutile.

Bon, on peut comprendre ce plaisir pédant (autotélique ?) d’en boucher un coin. Un jour, Michel Rocard, dans un discours à l’Assemblée Nationale, avait lancé comme ça un « procrastInateur » qui avait jeté la presse nationale à l’assaut des dictionnaires. Procrastinateur, ça veut dire « attentiste ». Mais en l’occurrence, quelle belle pagaille.

Comme ce n’est pas suffisant, Pellerin forge des néologismes. « Perspection », c’est quoi ? C’est une « perspective » (un but à atteindre) telle qu’elle est vécue dans l’action. De la constance, la capacité de ne pas perdre de vue l’objectif. Pour un nageur qui prépare les Jeux, c’est de rester constamment sur la bonne longueur d’onde, ne pas aller à la piscine en ne sachant pas ce qu’on fiche là.

Allons plus loin. Comme je suis snob, et parce que j’ai, moi aussi, du vocabulaire, je vous dirai que Pellerin hypostasie sa méthode… Je veux dire par là qu’il croit que l’hostie est le corps du Seigneur. Sa méthode, concrètement, dans son livre, il n’en dit pas grand’ chose. Pas étonnant de la part de quelqu’un qui détruit volontairement ses plans d’entraînement, de crainte de se répéter ! Ce provocateur est bien sûr de lui. Il croit que c’est parce qu’il a suivi le chemin X que le résultat Y a été obtenu. Ce qui reste douteux. Il a fait nager le dimanche. Il s’en flatte. « Tout le monde nous a critiqué. » Pellerin ne veut pas que ses nageurs nagent. Il ne veut pas que ses nageurs nagent et se taisent. Il veut que ses nageurs nagent, se taisent, et qu’ils nagent contre les autres. Pellerin est un bagarreur qui a besoin d’ennemis pour se motiver, et motiver ses troupes. « Regardez ce qu’ils disent de nous. On va leur montrer. » Fouroux faisait ça dans le rugby. Lucas, à sa manière, à Melun et après. Ces deux là sont des boucaniers. Pellerin, avec sa tête de gendre idéal, est dans la ligne, seulement il y met une touche de zen intello. Nager le dimanche, ce n’est pas ça qui a donné les médailles d’or, mais ça a donné un but supérieur au pèlerin de la natation française. La secte de Mandarom lutte, parait-il contre les Lémuriens de Pluton. Pellerin contre les Primates de la natation française. Il se pose en s’opposant. Ça marche jusqu’à ce que ça ne marche plus. Mais qu’on se le dise. Le fait qu’Agnel ait claqué la porte de la secte ne l’a pas affaiblie, elle l’a renforcée. On resserre les rangs autour de la place vide, et « banzaï » ; Ça va barder aux mondiaux de Barcelone, et jusqu’aux Jeux olympiques de Rio.

Parmi ceux qu’il voue aux Gémonies, ou du moins dont il nous dit : surtout pas de ça chez moi, il y a les « battus », les abonnés aux seconds rôles, « tribu », dont, dit-il « Raymond Poulidor fut le plus fameux chef. » Et d’ajouter : « le jeune Eamon Sullivan en fait aussi partie. » Sullivan, ayant amélioré deux fois le record du monde sur 100 mètres, semblait favori pour le titre olympique de Pékin, en 2008, nous explique-t-il. Or il a perdu dans un éclat d’écume, d’un doigt derrière Alain Bernard. Stéthoscope en main, le bon docteur Pellerin ausculte la plaie. Et trouve une interview dans laquelle Sullivan déclarait apprécier Alain Bernard en-dehors de la piscine, ajoutant : « nous entretenons de bonnes relations et sommes de bons rivaux. J’adore le sport quand ça se passe comme ça. » De là, Pellerin entre dans une explication farfelue sur « celui qui ne ferait pas de mal à une mouche, quitte à jeter un mouchoir sur ses propres désirs, » et soupçonne que Sullivan ait pu « faire primer la courtoisie sur l’envie de vaincre. » Résumons : si Sullivan a perdu le titre olympique de Pékin, c’est parce qu’il est un gentil, donc un perdant.

Pellerin connaît mal Eamon Sullivan, un beaucoup moins gentil garçon qu’il n’y parait. Les Australiens ont témoigné de sa « fureur », après ses défaites sur 50m et 100m aux Jeux de Pékin. En-dehors de l’eau, sa conduite n’est guère irréprochable. Il a plus d’une fois provoqué quelques dégâts alors qu’il était en état d’ébriété. C’est ce charmant jeune homme qui a introduit une substance interdite par le Comité Olympique Australien, le zolpidem, un somnifère, dans l’équipe du relais quatre fois 100m des Jeux de Londres. Le scandale, en Australie, a conduit des sponsors de l’équipe à claquer la porte. Perte sèche, un million de dollars.

A côté de cela, Sullivan a connu beaucoup d’ennuis de santé : malade en permanence, sujet à des virus, il avait subi avant 2010 cinq opérations aux hanches en raison de déchirures répétées du labrum (cartilage de l’articulation de la hanche), et a souffert de tendinites persistantes aux épaules. Sa douleur était telle dans l’eau qu’il avait fallu pratiquement réinventer sa préparation autour d’exercices qu’il pouvait tolérer ! Au contraire de Pellerin, je décrirais la carrière de Sullivan comme l’épopée d’un gagnant de la vie, un homme qui a passé à travers des souffrances incessantes pour devenir quintuple recordman du monde, médaillé d’argent olympique et double champion du monde de relais. Le personnage a d’ailleurs gagné en 2010… un concours télévisé de chefs en cuisine et ouvert son deuxième café restaurant sur la plage de Perth… Tu parles d’un loser !

Dans la logique de Pellerin (et de millions d’autres personnes), il faut avoir un moral de vainqueur pour gagner, on est 2e quand on se trouve dans un état second, etc. On est responsable de tout ce qui nous arrive. C’est tout juste si on n’est pas coupable de recevoir une crotte d’oiseau lors d’une garden party, ou encore d’être passager dans l’avion qui s’est crashé dans l’Aconcagua. Portée à ce point d’incandescence, cette caricature volontariste est une forme d’ignorance de ce qu’est la vie très à l’honneur dans la sous-culture médiatique et sportive actuelle. Dans ma carrière de nageur puis de journaliste qui suivait la natation, j’ai vu des « perdants » devenir champions olympiques parce que c’était leur jour, et de sacrés battants être devancés pour le titre de champion du Val-de-Marne. Les éléments qui concourent à faire un champion olympique sont très nombreux, et ce n’est pas une déclaration polie de Eamon Sullivan à la presse française, au sujet de Alain Bernard qui l’avait invité à s’entraîner avec lui à Antibes, qui peut déterminer le moins du monde son statut olympique. Aux Jeux de Pékin, Sullivan aurait changé de ligne pour taper sur Bernard et Cielo pendant les finales du 100 et du 50m si les règlements l’avaient permis ! Les paroles de Sullivan que cite Pellerin en disent plus sur Alain Bernard, garçon charmant et courtois qui ne ferait pas de mal à une mouche et a gagné la course de Pékin, que sur Sullivan !

Dans sa galerie des losers, Pellerin nous dessine ensuite un « blessé », personnage qu’il présente comme un manipulateur. Pas de ça chez moi ! Ôtez cette tendinite que je ne saurais voir ! Là encore, il a tout faux. La blessure du sportif n’est pas souvent « dans la tête » (même si cela arrive), elle s’inscrit dans son corps. Parfois elle est indécelable ! Pellerin en tire des conclusions. Or, certaines douleurs suivent les lignes d’acupuncture et indiquent des déséquilibres éloignés des symptômes. Ces trente dernières années, toutes les avancées de la traumatologie ont été faites dans le sport, en raison de l’énorme propension des sportifs à se blesser, et, avec la professionnalisation et l’augmentation des charges, cela ne s’est pas arrangé ! Pellerin croit-il que l’épaule humaine a été faite pour effectuer dix millions de rotations par an ? Laissons-lui ses certitudes. Je lui conseille de lire « Golden Girl », le livre de Natalie Coughlin sur cette question. Son premier coach l’a faite nager sur sa tendinite, elle est arrivée estropiée à Berkeley, où Terri McKeever a patienté un an, le temps qu’elle soit réparée. Après ça, Natalie est devenue championne olympique et du monde à neuf reprises. Et Laure Manaudou ! Elle nageait, dit-on, à la fin de sa carrière, sur cinq tendinites aux épaules, deux ici et trois là. Après, bien sûr, il y en a qui disent : c’est une fainéante… Je sens qu’on ne va pas s’entendre.

Autre cible de Pellerin, le « presque qualifié », celui qui rate la sélection ou le record. Je crois que le grand problème de Pellerin et de notre époque volontariste est d’avoir évacué la notion d’aléa ; le hasard, automaton d’Aristote : ce qui se produit en dehors de tout dessein. Une notion estimée des Grecs et des Romains anciens, déifiée sous le nom de Fortune. William Shakespeare l’avait bien dit, avec sa sublime virulence : « Lhistoire humaine, un récit raconté par un idiot, plein de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien. »

Cessons, s’il vous plait, d’expliquer une deuxième place aux Jeux olympiques par un défaut, ou la première par une qualité, La qualité première de la réussite, c’est le talent. C’est là le socle, la fondation. Sans talent, rien ne peut être bâti. Après, certes, il faut le sculpter, le polir, en faire une œuvre. Du travail. Un gros psychique. Un bon entraîneur, bien évidemment. Des moyens, etc. Le talent premier de Yannick Agnel, c’est d’avoir un bon physique de 2,02m, avec des muscles secs et solides, et la tronche de Yannick Agnel par-dessus !.

Le talent premier de Pellerin, c’est de l’avoir attiré à lui, parce que Richard Martinez avait fait la fine bouche et que Font-Romeu ne plaisait pas au gamin. Un jour, un grand réalisateur, John Ford, avait été interrogé sur la façon dont il dirigeait ses acteurs. Il avait répondu : « la direction d’acteurs, c’est le casting. » Façon de dire, si vous avez John Wayne, il va vous faire votre film. Laure Manaudou, c’était la même chose, parce qu’on mettait quarante nageuses de force égale pendant trois mois dans le même point d’eau, et, jour après jour, c’était toujours, elle, Manaudou, qui faisait la différence, de plus en plus. Taille, puissance, légèreté, technique, endurance, récupération. Quand il a Camille Muffat et son 1,83m, et Yannick Agnel, Pellerin, qui est certes un bon metteur en scène, n’a pas à s’inquiéter, car quel casting !!

Yannick Agnel affirme avoir lu dans ce livre, en filigrane, l’histoire de sa vie avec son coach. Rien que pour ça, il vaut la peine d’être médité. Tout n’est pas à jeter dans ce bouquin, loin de là. Il mérite d’être lu, goûté même. Pellerin, aidé par Véronique Mougin, écrit bien. Il m’a agacé presque à chaque page, mais ce n’est pas mal, c’est une façon d’être capté par un auteur. D’ailleurs, je suis en train de le relire. Mais bon… J’aurais préféré plus de pages vécues sur Nice, sur la méthode, des précisions sur ce qu’on m’a raconté à gauche et à droite, et que j’aurais voulu authentifier, plus de pages, bref, sur la natation…

Après ça, libre à vous de vous emplir des prières du catéchisme selon Pellerin, de vous laisser bombarder de certitudes aussi ronflantes que vides comme : « chaque désir est une destination. » Et pourquo pas : « chaque destination est un désir. » Bof, ça tient aussi bien debout, n’est-ce pas ? Mais qui s’en fiche ? Bien sûr, rien ne vaut le titre : « Accédez Au Sommet Le Chemin Est En Vous. » Après ça, Pellerin n’a plus qu’à créer une secte. Il finira par guérir les écrouelles.

 

*Fabrice Pellerin, Accédez Au Sommet le Chemin Est En Vous. Michel Lafon éditeur, 15€.

IAN THORPE DE POCHE

L’autobiographie du nageur australien Ian Thorpe n’a pas assez souffert pour condamner son livre autobiographique « This Is Me », dont l’édition en format de poche sera mise en vente par son éditeur en Australie le 1er août. Vous pouvez lire notre critique de ce livre sur ce site.

IAN THORPE CHRONIQUE D’UN FIASCO

IAN THORPE CHRONIQUE D’UN FIASCO

Ou COMMENT RATER SON COMEBACK

Le 13 octobre 2010, Ian Thorpe se met à l’eau après quatre ans sans nager, avec pour ambition de gagner 100m et 200m à Londres, 22 mois plus tard. Mais en mars 2012, il ne peut se qualifier dans l’équipe australienne, terminant 17e et 12e de ces courses. Son autobiographie, parue récemment en anglais, raconte, entre autres, cette expérience… Et pose la question : peut-on nager au plus haut niveau et vivre dans la maison de John Lennon ?

Par Eric LAHMY

 

Ian THORPE. This Is Me

C’est un livre à l’usage de ses fans d’Australie et du Japon qu’a rédigé Ian Thorpe au cours de l’année 2011-2012. This Is Me, An Autobiography, est à la fois un journal et une bio. Les étapes, les incidents de son retour à la compétition lui remémorent les événements passés auxquels les faits présents se rattachent. Il tricote ainsi, partant du journal de son « come-back », à coups de flash-back, une histoire de sa vie.

Au-delà de la « machine à performer », le monstre sacré aquatique auquel se réduit souvent, pour le spectateur, un champion, Thorpe révèle l’être humain qui se cache derrière les performances ; parfois déroutant, souvent énigmatique, pudique, attachant. Ce tempérament s’adapte mal aux pressions médiatiques qui lui apparaissent triviales, ces questions posées sur sa vie privée, sa sexualité, ses goûts et ses dégoûts.

Thorpe raconte la fascination réciproque qui le lie au Japon ; il parle de ses affaires, ses sponsors, ses croyances mystiques. Quand il raconte ses années de dépression, Thorpe témoigne de la difficulté d’assumer l’attention permanente à laquelle sa prodigieuse célébrité le contraint. Et trouve refuge dans une consommation excessive d’alcool. Thorpe prétend n’être pas un alcoolique, ne pas se sentir dépendant de la boisson. Mais elle lui donne l’euphorie qui lui manque. C’est un moyen de fuir, comme ses mouvements incessants, ses voyages, ses appartements de Tenero, en Suisse, ou de Los Angeles (où il rachète la maison de John Lennon !).

Pourquoi Thorpe a-t-il publié ce livre ? On imagine un calcul d’éditeur. Quand son principe a été décidé, ces pages devaient chroniquer un come-back fracassant. Le retour du plus grand nageur des années 1998 à 2004, le seul palmarès comparable à ceux de Spitz et de Phelps, l’un des très rares à avoir conservé un titre olympique (sur 400m nage libre, 2000-2004). Ce texte, commencé de rédiger en octobre 2010, achevé après les Jeux de Londres, serait pour sûr un grand succès.

Or le retour aboutit à un échec. Thorpe fut incapable de se qualifier sur 100m et 200m, les épreuves qu’il avait choisi de nager, pour les Jeux olympiques de Londres, comme il l’espérait. Aux championnats d’Australie, il se classe 12e du 200m, 17e du 100m.

Thorpe a quand même publié son livre. L’éditeur, qui avait sans doute payé une confortable avance au nageur et avait diligenté l’écrivain Robert Wainwright pour recueillir ses impressions, ne pouvait sans doute faire autrement pour rentrer dans ses frais.

La critique a surtout retenu le triptyque dépression-alcoolisme-sexualité. Son intérêt à nos yeux est de constituer la chronique d’un échec.

Lorsque, le 13 octobre 2010, jour de son 28e anniversaire, Ian Thorpe se remet à l’eau pour la première fois, son idée est de nager à Londres, aux Jeux olympiques. Il dit avoir été inspiré, un peu plus tôt, par sa visite de la piscine olympique de 2012. On peut imaginer d’autres considérations plus terre à terre. Sa carrière serait un (relatif) échec financier. La fortune de Thorpe aurait été secouée par les  bulles financières, ébréchée par un mode de vie dispendieux. Il pèserait 2.000.000$. Point de comparaison, la fortune de Phelps est évaluée à 45.000.000$, tandis que les estimations de celle de Laure Manaudou vont de 10 (d’après le très sérieux « Figaro économie ») à…  185.000.000$ (selon le fantaisiste « People »).

Dans quel état d’esprit Thorpe se remet-il à l’eau ? Lui-même affirme n’avoir pas abandonné la natation en 2006 parce qu’il n’aime plus nager, mais, prétend-il « parce que je n’aimais pas ce qu’elle (la natation} était devenue pour moi. Ma carrière avait été emprisonnée par d’autres et je ne contrôlais pas ce que je faisais dans une piscine. » En outre, ajoute-t-il, « si j’aimais la compétition et l’entraînement, il y avait une ligne de surveillance qui avait été franchie par le public. Il y avait des choses plus importantes que ce que j’avalais au petit déjeuner. »

Le 13 octobre 2010, Thorpe nage un 200m en 2’40’’, presque une minute plus lentement que son record du monde et olympique. Pas très glorieuse remise à l’eau, mais pas si ridicule que ça ! Hors de forme, loin du sport depuis quatre ans et avec sa tendance à picoler, faire la fête et engraisser, cela aurait pu être pire !

Thorpe conte l’histoire, atypique, de son échec. Nous avons ici présenté ce retour non abouti en essayant de comprendre ce qui n’a pas marché. Le résultat de cette réflexion peut paraitre cruel, aussi devons-nous ici exprimer la réelle admiration que suscite ce grand nageur et champion. Il n’empêche, les choix de Thorpe évoquent pour nous une sorte de jeu des… SEPT ERREURS.

  1. 1.    Thorpe est trop lourd

Thorpe plonge et nage en 2’40’’. Ce n’est pas bon, mais surtout c’est, pour un nageur prodigieux comme lui, le signe d’une certaine méforme physique. Non seulement Thorpe n’a pas nagé pendant quatre ans, mais il n’a pas suffisamment pratiqué de sport. Trop de fêtes, de voyages, d’étourdissement, d’alcool, dans son mode de vie. Thorpe, qui a tendance à grossir, pèse plus de 105kg, et ce ne sont pas les muscles, même enrobés, des Jeux d’Athènes ! A sa première compétition de retour, à Singapour, en 2011, il en est à 102kg ; et prévoit tranquillement qu’il nagera à 106 ou 107kg aux Jeux de Londres « en raison de la musculation » à laquelle il s’est mis vaillamment quoique sans enthousiasme débordant. Son poids de forme de Sydney, en 2000 : 95kg ; à Athènes, en 2004, où il s’est considérablement alourdi : 105kg ; record absolu sur un podium olympique de natation. Cette surcharge pondérale ne parait pas l’inquiéter, ni, d’ailleurs, l’entraîneur qu’il s’est choisi, Guennadi Touretski. Tous deux semblent ignorer qu’en 2004, s’il a continué de bien nager (quoique moins vite qu’en 2000) avec 10kg de trop, c’est très probablement en raison des combinaisons, qui changent la « portance » et augmentent la flottabilité. Thorpe refuse d’analyser sérieusement l’effet des combinaisons sur sa nage. Pour lui, elles ne changent rien. « J’ai gagné des courses sans les combinaisons et avec les combinaisons », explique-t-il. On comprend qu’il défende son palmarès, mais aurait-il continué de dominer, sans les combinaisons, avec ce poids ajouté à sa silhouette ?

Le 4 février 2012, plus d’un an après avoir considéré de se présenter à 107kg aux Jeux, et devant l’échec qui se précise, Ian Thorpe note tout à coup : « je dois perdre six kilos d’ici mars 2012. » Quinze mois de laisser aller, et à douze semaines des sélections pour les Jeux, Thorpe et Touretski prennent conscience d’une question qui aurait dû être réglée d’emblée, et se lancent dans l’aventure d’une fonte rapide qui risque de le fatiguer et de changer sa position dans l’eau et sa technique !

2. Pas assez de condition physique

Comment liquider ce surpoids ? Marche, aérobic, tennis, cardio ou vélo. Là, Thorpe avoue que rien là-dedans n’est sa tasse de thé. Il a réussi une immense carrière sans trop donner d’importance au travail à sec, mais il était un nageur de demi-fond, et les longues distances dans l’eau permettent de couper court à tout un travail de « musculation ». Or Thorpe, pour son retour, a décidé d’abandonner le 400m (il a même été, un temps, champion et recordman du monde du 800m) et de se cantonner sur 100m et 200m. Thorpe est très conscient que la donne a changé : « la gym a plus d’importance que par le passé, où nager beaucoup ne laissait pas de temps pour la musculation. » Mais si « la gymnastique et les abdominaux sont nouveaux pour moi, dit-il encore, c’est parce que, de par le passé, j’étais paresseux. Cela ne me semblait pas aussi important que la piscine. J’ai pu battre les records du monde sans avoir les abdominaux les plus costauds. » Pour beaucoup, le travail au sol peut aider à maîtriser son poids. Thorpe, lui, s’il greffe, à raison de trois fois par semaine, des exercices de « puissance et vitesse, extensions, rotations, quasi-lancers de poids, et imitations de mouvements de nage, tout un travail d’équilibre dos-face et jambes-haut du corps, » il estime que ce travail de musculation va augmenter son poids de cinq kilos, ce qui (voir plus haut) ne semble pas être une option !

3. Abandonner le 400m, était-ce une bonne idée ?

Bien sûr, quand, à deux ans des Jeux olympiques, Thorpe se lance dans l’aventure, le choix de viser des distances plus courtes peut paraitre attractif. Quand on reprend, qu’on a un assez mauvais souvenir du 400m au point de s’être juré, après la victoire aux Jeux d’Athènes, de ne plus jamais nager la distance, et qu’on repart de zéro et dans une assez mauvaise forme, on peut sauver la face sur 50m, moins sur 100m, plus du tout sur 200m, et le 400m devient hors de portée, une idée déraisonnable. Mais la meilleure préparation d’une distance est souvent la distance supérieure. C’est elle qui va vous donner la solidité, la capacité de tenir. Dans un entraînement bien conduit, c’est la vitesse qui vient en dernier, ne serait-ce que lorsque le nageur affûte. Bien sûr, l’affûtage est une notion qui a été malmenée ces dernières années. En revanche, il est sûr que Thorpe est naturellement un nageur de demi-fond. Sa médaille de bronze du 100m des Jeux d’Athènes, adornée d’un record personnel à 48’’56, et ses résultats brillants dans les relais de sprint australiens lui ont fait croire en un avenir sur la « distance reine ». Or c’est à nos yeux une double méprise. D’abord l’idée d’une distance reine est une pure invention médiatique. Ensuite l’attrait du 100m est souvent un trompe l’œil, renforcé par l’existence des relais. On l’a vu aux Jeux de Londres, où notre Yannick Agnel national a abandonné la possibilité d’une victoire sur 400m nage libre, et a terminé quatrième du 100m. Mais la victoire du relais quatre fois 100m dans lequel il a joué un rôle essentiel lui a finalement donné raison. A l’arrivée, Agnel s’est trouvé gagnant en choisissant une épreuve qui n’était probablement pas la sienne aux dépens d’une épreuve dont il était un des chefs de file mondiaux un peu parce que le 4 fois 100m existe et le 4 fois 400m n’existe pas !

4.Un changement de technique discutable

En choisissant un registre 100m-200m de préférence à un registre 200m-400m, Thorpe change aussi d’entraîneur. Puisqu’il se voit sprinteur, il choisit pour l’accompagner un spécialiste du sprint : Guennadi Touretski. Il avait songé aussi à Jacco Verhaeren. Touretski et Verhaeren ont formé l’un Popov, l’autre Van den Hoogenband, qui représentent à eux deux les vingt dernières années de sprint mondial. Touretski, après avoir passé des années dans sa Russie natale, puis en Australie, entraîne en Suisse, ce qui arrange Thorpe, qui n’entend pas, pour son retour, cohabiter avec les médias australiens. Guennadi est un homme passionné et passionnant. « Un poète », dit l’entraineur français Marc Begotti. Il évoque son sport dans des termes que ne désavouerait pas un Roméo parlant de sa Juliette. Guennadi a décidé de révolutionner la nage de Thorpe. Lequel explique : « J’effectue désormais un retour aérien plus long au-dessus de l’eau, et ma prise d’eau, quand je m’appuie sur le mur d’eau, pour me hisser dans l’eau, est plus profonde. Mon corps est posé de bien meilleure façon, plus haut et à plat, et il n’y a pas ce creux au bas de mon dos et de mes hanches, qui peut ralentir nettement ma propulsion à la fin d’une course. » Et Thorpe d’ajouter : « à 24 ans, je n’avais pas la force du haut du corps qui est la mienne à 29 ans, ni le physique pour tenir la position dans laquelle je travaille. »

« Maintenant, quand ma main entre dans l’eau, mon coude vient d’en haut, appuyer de tout le poids de ma nage à la force des dorsaux et permettre de tirer profond beaucoup d’eau sous mon corps. Précédemment, mon mouvement initial était une hyper-extension de ma main vers l’avant quand elle entrait dans l’eau. Le mouvement sous-marin était plus plat et je n’attrapais pas autant d’eau au début de mon tirage. »

Auparavant, Thorpe, après avoir laissé glisser sa main vers l’avant, bras étiré, tirait dans l’eau en pliant fortement le bras (comme un boomerang, selon l’expression imagée des Australiens) effectuant sa passée sous-marine telle un mouvement d’avant en arrière plié-déplié du bras qui sollicitait énormément les triceps. Sa nouvelle technique élimine la longue glissée vers l’avant. Thorpe plonge le bras tendu sous l’eau, effectuant une traction profonde ; l’effort est alors soutenu fortement par les muscles dorsaux. Cette technique, adaptée de la nage de Janet Evans, est proche de celle que Touretski a enseignée à Klim en 2000 et a fait beaucoup de petits, puisque l’essentiel des sprinteurs actuels s’en inspirent.

Cette technique, enseignée tardivement, Thorpe ne la tiendra pas bien en compétition : dans le stress, il se réfugiera instinctivement, sans s’en rendre compte, dans ce qu’il a fait pendant les seize ans de sa carrière sportive : son ancienne nage viendra le hanter comme le fantôme de l’Opéra. La force de l’habitude ! La question se pose : était-il raisonnable de changer fondamentalement chez un nageur de 29 ans une technique qu’il a développée depuis si longtemps qu’elle lui parait naturelle et qui lui a donné les plus grandes satisfactions ?

5. Un nageur n’est pas un voyageur de commerce

Dans la douzaine de mois qui a précédé les sélections australiennes, Thorpe a beaucoup voyagé, et effectué un très grand nombre de compétitions. 143.000 kilomètres d’avion, cent quatre-vingt heures de vol, soit sept jours et huit nuits dans les airs. Aux heures passées tout là haut doit s’ajouter un temps largement équivalent de transports terrestres, de la maison à l’aéroport, de l’aéroport à l’hôtel ; si l’on ajoute les perturbations liées aux changements de routine, aux nécessités de l’affûtage, aux journées de compétition, de décrassage, et les accommodements liés à l’accumulation des décalages horaires, un tel fonctionnement qui bouscule le mode de vie du nageur doit finir par taxer lourdement le volume de travail effectué.

Ces mouvements incessants devaient plaire à Thorpe, voyageur impénitent, dont les déplacements représentent sans doute une bonne médecine contre le spleen. Ils correspondent aussi au tempérament de Touretski. Popov se vantait de nager chaque année cent 100 mètres en compétition. Touretski, qui poussait dans cette direction, prétendait que « les entraîneurs d’élite australiens craignent la compétition. Ils ont peur d’être déçus, de laisser ainsi leur école envahie par une atmosphère négative. La compétition est le but et la justification de la préparation. C’est la chose la plus importante. »

Ce qui convenait semble-t-il, à Popov, n’a peut-être pas arrangé Thorpe, qui nageait sur des distances doubles du Russe, et que ces mouvements incessants ont dû perturber.

6. Une façon de nager ou une fuite organisée ?

Quand il se lance dans son aventure, Thorpe s’inscrit dans une approche psychologique négative. Pour ne pas éveiller les soupçons des médias qu’il abhorre, il fait le tour de huit piscines différentes, puis utilise une série de subterfuges. Quand les choses deviennent sérieuses, il s’expatrie en Suisse. Il racontera ensuite combien il a souffert de l’isolement. Mais on a beau réfléchir, on ne voit pas quelle aurait été la solution pour un garçon mélancolique et dépressif. La rapacité des médias à l’encontre des grands nageurs, en Australie, est l’envers d’un statut extraordinaire. Même s’ils en ont souffert, ses grands prédécesseurs semblent s’être finalement accommodés de la situation, qui n’a pas que des désavantages. Cette aura médiatique a permis à Thorpe de gagner des fortunes. Sa préparation, entre 2011 et 2012, a d’ailleurs coûté plus de 150.000$ au mouvement olympique australien, qui a payé une partie de ses dépenses. C’est pour cette raison d’ailleurs que la première personne, en dehors des intimes, à avoir été mise au courant de sa décision de reprendre, a été le directeur de la natation australienne, et pour cause : c’est lui qui allait passer à la caisse. Malgré la sympathie qu’il provoque, on doit admettre que les agents de Thorpe défendent très bien ses intérêts ! A l’arrivée, dans son bunker suisse, Thorpe a échappé à la curiosité des média, mais au prix d’une grande solitude…

7. Une erreur d’appréciation sur sa valeur de sprinteur

En 2004, Ian Thorpe a enlevé le 400m et le 200m nage libre, et, en outre, remporté la médaille de bronze du 100m aux Jeux olympiques d’Athènes. Cette dernière performance, plutôt inattendue, l’a fait réfléchir. Et conclure qu’il était un sprinteur fourvoyé en demi-fond. Comme en outre il s’était séparé fâché de son entraineur Doug Frost en 2000, il trouvait opportun de rejeter la faute sur ce dernier : « Doug ne m’avait jamais appris à plonger, virer, pour cette épreuve. En outre, dans mes 100m, je n’ai utilisé aucune stratégie, à la différence des mes 200m et 400m. J’ai de bonnes raisons d’être optimiste » écrit-il bizarrement fin octobre 2010. Ce que Thorpe semble ignorer, c’est qu’au contraire de ce qu’il raconte, c’est autant dans ses plongeons et ses virages que dans sa nage qu’il a été particulièrement impressionnant ; ensuite qu’il n’est pas et ne sera vraisemblablement jamais un nageur de sprint parce que ses muscles ne sont pas adaptés à l’effort bref, explosif. Tous les très bons nageurs de 200m peuvent créer des surprises sur 100m et leur registre comprend aussi le 400m. Thorpe a eu des prédécesseurs prestigieux. Il n’est pas le seul nageur « lactique » à avoir plié des sprinteurs « tactiques » sur leur propre terrain. L’Italien Lamberti a ainsi enlevé un bronze mondial du 100m, une course dans laquelle il n’avait guère de grandes référence, en 1991, grâce à la force, et à la vitesse de base nécessaire pour battre le record du monde du 200m. En 1987, Sven Lodziewski, un médaillé olympique et mondial sur 200m et 400m, battait à la surprise générale Stephan Caron au 100m des championnats d’Europe (1}. En 1964, Don Schollander, recordman du monde des 200m et 400m, réglait les sprinters en finale des Jeux olympiques de Tokyo, et gagnait le 100m. En 1960, John Konrads, recordman du monde du 200m, du 400m et du 1500m, battait le recordman du monde du 100m John Devitt sur 100m aux championnats des Nouvelles-Galles-du-Sud, six mois avant que Devitt ne monte sur le podium olympique. Pendant toute sa carrière, Phelps, loin d’être un spécialiste puisque roi du 400 quatre nages, est apparu comme l’un des plus prodigieux nageurs de 100m au monde. En 2012, Yannick Agnel, appuyé sur son registre 200m-400m, entrait en finale du 100m des Jeux olympiques de Londres et ratait une médaille pour quatre centièmes ! On pourrait multiplier ce genre d’exemples. Pourquoi ? Parce que le 100m, en raison de sa durée, n’est pas une pure épreuve de sprint et que dans bien des cas, quand le pur sprinteur, en panne de phosphates à partir des 65-75m, ne peut plus compter pour finir que sur un mélange d’orgueil et d’adrénaline, il arrive que le nageur résistant « revienne » sur lui grâce à sa « caisse » de demi-fondeur. S’il abandonne ce travail long pour développer ses qualités techniques et de sprint, il risque de ne rien y gagner parce que le type d’effort du 100m ne correspond ni à ses muscles, ni à son tempérament. Aussi vrai qu’on ne gagne les courses qu’avec ses points forts, ce qu’il aura pu grappiller en termes de « vitesse » pure sera dévoré par la diminution des énormes ressources que lui avaient conférées les longues séances d’aérobie et d’anaérobie lactique.

            La compétition prétexte

Sept erreurs, donc, et une illusion. Thorpe développe longuement cette idée que son ambition première, lorsqu’il décide de reprendre la natation, est de gagner à Londres. Bien sûr, ce n’est pas qu’il refusera consciemment de se qualifier ! Mais si l’on lit son livre, on découvre que Thorpe y revendique son amour de la natation et… son faible appétit de compétition.

Amour de la natation : « Nager est dans mon sang, écrit-il. Je ne sais pas pourquoi je ne l’ai pas fait pendant quatre ans. J’aime des aspects de l’entrainement que des gens détesteraient. Pour moi c’est une exploration. Je crois toujours possible de nager – à des niveaux que je n’ai jamais atteints. »

Parallèlement à cette passion de l’eau, Thorpe laisse apparaitre une certaine ambiguïté vis-à-vis de la compétition. Parfois, il affirme l’aimer, parfois il avoue qu’elle provoque en lui des crises d’angoisse répétitives. Il la compare au saut à l’élastique : et, à son avis, « se tenir au bord d’un barrage et se préparer à plonger est beaucoup moins effrayant que se tenir sur les plots de départ d’une finale olympique ». Quant Touretski justifie dans des conférences les gros kilométrages effectués à l’entrainement par les nécessités de la compétition, Thorpe renverse la proposition. « Je dispute des courses pour pouvoir m’entrainer », soutient-il ! Et, pour ce qui concerne son retour, « si, à Athènes, je n’avais nagé que le 400m, je me serais retiré ensuite, prétend-il. La victoire sur 200m fut une joie. Mais c’est le bronze du 100 mètres qui m’a donné à penser à un nouvel horizon. »

Il se pourrait que le secret de Thorpe se trouve là. Il a repris la compétition pour se donner une bonne raison de se lever, tous les matins, aux aurores, pour aller nager, de se coucher, chaque soir, à une heure décente, pour être prêt le lendemain. Et échapper à la dépression et à l’alcool. Dès lors, ce qui aura été perçu comme un échec de l’Australien aura été la plus belle victoire d’un sport merveilleux qu’on appelle natation.

Mais, après tout ça, on ne s’est pas trop étonné de ne pas l’avoir vu au départ des championnats australiens 2013, qualificatifs pour les Mondiaux de Barcelone. Cette absence était écrite, en filigrane, dans son livre.

 

(1} En 2001, aux mondiaux de Fukuoka, cet étonnant Lodziewski, à 36 ans et après quatorze ans d’absence, participait au relais quatre fois 100m allemand médaillé de bronze. Ce géant de 2,03m, précurseur des gabarits actuels, est aujourd’hui médecin de l’équipe d’Allemagne de natation.