COUP D’OEIL TARDIF ET NAVRÉ SUR UNE DISQUALIFICATION

Éric LAHMY

Jeudi 18 août 2016

Depuis ce matin où j’ai revu en toute sérénité et repassé calmement le film de l’arrivée du 10 kilomètres féminin des Jeux de Rio, j’ai décidé de ne plus me parler. Il faut dire que je suis italien du côté de ma mère, et en moi le français ne parle plus à l’italien. Carrément fâché.Je me fais la gueule.

 Je ne crois pas être excessivement subjectif –  même si je reconnais qu’en ce qui concerne Aurélie Muller, mon enthousiasme est bien ancré. Cette nageuse est trop… –  mais j’aurais tendance à partager les fureurs de Stéphane Lecat.

Quand j’ai appris son élimination, ma première idée était qu’elle avait sans doute remis ça à un mauvais moment (elle avait été éliminée dans le passé pour s’être fait respecter dans une course). Mais après ma vision de la vidéo et tous les retours sur image que permet cet outil, je ne saisis plus trop.

Muller a-t-elle « gêné » ou « coulé » l’Italienne ? Dix secondes après que Van Rouwendaal ait touché, Muller et Bruni, dans leur sprint, se rapprochent l’une de l’autre et se touchent. Or que se passe-t-il ? C’est Aurélie Muller, à gauche à l’image, qui, des deux, s’écarte,  et bifurque légèrement mais très nettement sur la gauche pour s’éloigner de Bruni. Si elle avait accepté de nager « dans » Bruni, on ne sait ce qui se passait (elle était deuxième, sans doute), mais son réflexe de changer sa trajectoire lui est venu sans doute naturellement, par réflexe.

L’ennui, c’est qu’on se trouve à quelques mètres de l’arrivée, laquelle,  définie par les lignes de bouchons qui lui donnent  une forme d’entonnoir ou plutôt de trapèze, a été mal posée. La direction que suit Muller pour éviter de nager trop près de Bruni, mène totalement à gauche du passage de l’arrivée, le long de la ligne des bouées, qui balisent l’aire en se rétrécissant de plus en plus jusqu’au mur suspendu où s’effectuent les touches de l’arrivée. Or ici, ces lignes de bouées ne rejoignent pas la ligne d’arrivée, mais se perdent DERRIERE, sur la gauche, un énorme boudin qui participe à l’appareillage de flottaison de l’aire. Vous restez trop près de ces lignes, vous vous trouvez hors limites ! Un piège en mer !

 Muller, à un moment, donne même l’impression d’aller se planter sur ce boudin, mais parvient avec maestria, de justesse, à éviter l’obstacle, mais comme l’Italienne entre-temps s’est elle aussi défaussée sur la gauche, ce qui a pour effet de fermer le chemin de la Française (et je ne serais pas étonné que cette bonne copine l’ait fait volontairement), Aurélie se trouve en peine et on est à deux mètres de l’arrivée. Alors il parait qu’il y a un incident. Peut-être mais… Le choix d’Aurélie, c’est entre « gêner » Bruni et partir dans le décor. Aussi, ce qui se passe ensuite, c’est sûr, c’est que pour toucher la ligne suspendue au-dessus des têtes, Muller, par manque de place, a l’air de passer sur l’Italienne, mais je n’y vois pas malice, seulement deux bras levés, l’un français, l’autre italien, tâtonnants, fébriles, vers la barre de chronométrage. S’appuie-t-elle franchement sur Bruni ? La tête de l’Italienne, il est vrai, disparait une fraction de seconde, mais si vous suivez son bras, j’ai le sentiment que son mouvement ne subit aucune rupture. L’Italienne ne donne à aucun moment l’impression d’être stoppée dans son action ; troisième elle était, troisième elle touche ; elle touche en fait quasi en même temps que Muller (le chrono donne alors Bruni 3e à 0s08). Immédiatement après avoir touché, Bruni se tourne vers Muller (peut-être furieuse?) tandis que celle-ci passe sous la ligne, hors du champ de vision.

Je ne vois là lieu à aucune disqualification, mais qui suis-je ? Bruni a gêné Muller mais involontairement, Muller a tout de suite dévié pour éviter qu’elle ne se heurtent encore, et elle a failli sortir de la course en raison du dessin non règlementaire de l’arrivée (on se demande comment cela est possible aux Jeux olympiques). Enfin, nager pendant 9999,50 mètres et être disqualifiée en touchant à l’arrivée sur un mouvement discutable en situation d’égarement, je trouve cela particulièrement cruel. Je n’aimerais pas être le juge qui a pris cette décision.

Vu d’Italie, pas de commentaires. Muller a été disqualifiée, point final. Ah ! Oui, Rachele Bruni, la-première-athlète-italienne-à-avoir-affiché-son-homosexualité, dédie sa médaille d’argent à sa compagne Diletta. Huffington Post en Italie juge approprié de voir dans cette médaille d’argent, je cite « une médaille contre les préjudices que subissent les homosexuels. » C’est tout ce qu’ils ont retenu de l’anecdote ? Je ne sais pas si ça va rasséréner Muller, d’avoir aidé à ce combat et à cette exaltante reconnaissance.


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6 comments:

  1. Baigneur

    J’ai regardé également l’arrivée en replay. Au début je n’ai vu que l’extrait final qu’en on donné les médias ; de manière tout à fait détaché et sportivement je n’ai pas compris l’attitude de la ffn et du clan français : Muller nage carrément sur l’italienne et la coule tout simplement. Ca ne donne même pas lieu à discussion de mon point de vue.
    Mais ayant découvert la belle personnalité de cette nageuse grâce à plusieurs reportages, j’ai voulu en savoir plus et j’ai regardé la vidéo complète de l’arrivée. En fait Muller se « trompe » de direction et nage vers le boudin, si on regarde bien elle est tellement surprise d’arriver dessus qu’elle passe en dessous in extremis et ressort de l’autre côté sur l’italienne.
    Le 10km est une épreuve hors norme, plus qu’aucune autre l’arrivée fait appel aux derniers zests de lucidité, de ce point de vu l’arrivée du 10km homme est une leçon : le hollandais est en embuscade derrière le grec et celui-ci, plongé la tête dans l’eau dans son sprint final, ne sait même pas que l’hollandais le contrôle et va toucher dans son dos (le grec touche même la plaque très en retard alors qu’il a passé la « ligne »)
    Je pense malheureusement que la française en a manqué à l’arrivée et qu’elle s’est elle-même fourvoyée :/

    1. Eric Lahmy *

      Je crois surtout que le dessin de la ligne d’arrivée était illégal. On ne peut pas laisser les structures d’arrivée se baguenauder à l’intérieur du quadrilatère (trapézoïdal) défini par les lignes d’eau. C’est un non sens Si cela n’avait pas été, Muller était deuxième pas de beaucoup mais deuxième. Je trouve que le cas Muller est différent du Hollandais parce qu’il n’y a aucune intention malveillante de sa part, seulement une réaction panique de se recentrer après avoir rencontré cette bouée qui n’avait rien à faire là. Je trouve qu’au pire, on aurait pu la déclasser, 3e. Mais je trouverais même là une injustice. Maintenant, il n’y a eu ni complot, ni calcul tordu des organisateurs pour faire monter une Brésilienne sur le podium.

        1. Eric Lahmy *

          Oui ce n’est pas la même course, Muller était en tête, a rétrogradé, est remontée, était à fond la caisse, je ne crois pas qu’elle ait manqué de lucidité, elle a choisi de s’écarter peut-être pour éviter de frotter, peut-être pour que l’Italienne ne se fasse pas aspirer, si elle l’avait laissée et Bruni était passée, on aurait dit, quelle pomme, elle a laissé l’autre nager dans sa vague ou je ne sais quoi. Enfin les choses se sont passées comme ça, très mal pour elle, il arrive que les choses s’emmanchent pas sans qu’il y ait faute, en tout cas je persiste à penser que Muller n’a pas fait de faute. Mais bon je ne sais pas tout, et je vois peut-être mal, avec le respect que j’ai pour cette personne…

          1. Baigneur

            Ce que j’aime bien avec vous Eric, c’est qu’on peut aller dans le détail 😉

            https://www.youtube.com/watch?v=SvHYq4hOTCQ

            à 3:19, elle change de direction*, alors qu’elle est au corps à corps avec l’italienne, et qu’elle la domine d’une tête (il n’y a pas d’histoire de vague selon moi à ce niveau là vu la proximité et le positionnement des nageuses).
            à 3:22 elle « rencontre » le boudin et fait un mouvement d’esquive – presque sous-marin – sur la droite;
            à 3:23 elle resurgit sur l’italienne;
            à 3:24 elle la coule (ou pour être moins fort ‘s’appuie sur elle’) « pour » toucher**.
            De mon point de vue, il y a clairement une faute, mais aucune intention mauvaise au départ. Je persiste à penser que son final n’est pas des plus lucides, comme les réactions du clan français.
            Pour info, le TAS vient de rejeter l’appel.

            * vraisemblablement pour accélérer sans être gênée dans ses mouvements
            ** entre 3:23 et 3:24, elle ne nage plus, mais est littéralement sur le dos de l’italienne.

          2. Eric Lahmy *

            C’est cela.
            Je crois que le TAS a rejeté pour des raisons de compétence et parce que les Français n’ont pas amené la preuve d’un jugement de mauvaise foi. Il n’y a pas mauvaise foi du juge, il y a seulement une décision sur ce que le juge a vu.
            L’actio n « coupable » de Muller, volontairement ou non (difficile à voir) ? Et Bruni, a-t-elle fermé le chemin à Muller, en se déviant sur la gauche ? On ne le saura jamais. Deuxième question : Muller pouvait-elle toucher la ligne suspendue d’arrivée sans croiser le chemin de Bruni ? Bon, je crois que de toute façon c’est fini pour la médaille de Muller. Mais si un juge a bien dit à Stéphane Lecat, comme celui-ci l’a déclaré, que le boudin de la structure d’arrivée ne devait pas « traverser » le trapèze d’arrivée défini par la ligne de bouchons rouge (comme cela était), comment se fait-il qu’il n’a pas été tenu compte que ce fait a lésé Muller ? Est-ce hors de propos ? Muller devait-elle accepter d’être squeezée sur ce coup ? C’est ce qu’il semble… La demande de réclamation française a-t-elle bien expliqué ce détail ? Il m’étonnerait que Lecat ne l’ait pas fait, il a bien expliqué ce souci, ça avait l’air de le mettre hors de lui (je le comprends un peu).

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