Dave Salo, l’homme qui tua « le mythe de la distance »

20 juillet 2013

Par Eric LAHMY

“C’est un grand jour pour les Troyens” s’est exclamé Oussama Mellouli après avoir empoché le titre de champion du monde des 5km aujourd’hui à Barcelone. Que voulait dire le champion olympique (1500 mètres en 2008, 10 kilomètres en 2012) Tunisien? Que les Troyens (lisez: les ‘’Trojans’’, nom que se donnent les équipiers de l’Université de Californie du Sud) venaient de remporter les deux titres de champions du monde des 5 kilomètres: le féminin avec l’Américaine Haley Danita Anderson et le masculin avec lui-même, Mellouli.

Il s’agit d’un nouveau succès pour Dave Salo et ses compères d’USC, Catherine Voigt, John Urbancek et Kevin Clements. Salo est sans doute le coach le plus sous-estimé, et certainement le plus discret, le moins médiatisé, des USA. Mais il fait partie de la très petite phalange des coaches qui alignent des succès à répétition, un homme de la trempe des Paul Bergen, Jacco Verhaeren, Terri Mc Keever, et son histoire, atypique, mérite d’êtré évoquée

Dave est né à Rohnert Park, dans le comté de Sonoma, en Californie,). Diplômé en physiologie de l’exercice de l’Université de Long Beach, il nagea pour Jon Urbanchek, dont il apprécia le caractère méthodique et planifié des séances, malgré sa tendance à faire nager beaucoup. Il répondit à une annonce d’emploi : on cherchait un coach assistant pour le club de la ville de Downey. Six mois plus tard, il en devint l’entraîneur en chef. Six années passèrent, et il décida de passer son doctorat à USC où le légendaire coach Peter Daland lui proposa de l’assister auprès de l’équipe masculine. Salo, quand il n’étudiait ou n’entraînait pas, travaillait au laboratoire de neurobiologie. Il fraternisa avec deux physiologistes de l’exercice qui étudiaient les effets de l’activité aérobique sur les protéines de choc thermique. Ils lui affirmèrent le point de vue des scientifiques, selon qui « les entraîneurs de natation étaient les gens les plus niais au monde ». S’entraîner l’équivalent d’un marathon par jour pour une course de 200 mètres n’avait, disaient-ils, aucun sens.

Ebranlé et subjugué, il commença à bricoler l’idée d’un modèle d’entraînement dont le volume serait réduit et l’intensité très forte, si possible au rythme de la course. Il obtint de meilleurs résultats que ceux de la méthode classique et commença en 1983 à écrire une colonne dans Swimming World. Il y défiait les entraîneurs de s’intéresser à son modèle d’entraînement minimal, qui, expliquait-il, « est la philosophie de la science. » Les éditeurs présentèrent ses éditoriaux sous le titre : « le mythe de la distance. » Plusieurs lettres très critiques parvinrent à la revue, dont une de Bud McAllister, le coach de Janet Evans. La réponse de McAllister se résumait en une idée : « qui êtes-vous ? Vous n’êtes personne. » Salo se dit : « c’est vrai. »

Pour convaincre, il devait devenir quelqu’un. Il expérimenta d’abord sa méthode sur lui-même, préparant le marathon de Long Beach en douze semaines, sans pratiquement ne jamais courir plus de six à sept miles par jour. Il l’accomplit en 3h25’, infiniment plus vite que les 3h50’ qu’il avait espéré. Il abandonna l’USC et créa son club, l’Irvine Novaquatics, opérant un peu en marge du système. En 1995, l’attention fut attirée par Amanda Beard, une de ses nageuses, gamine de treize ans. On n’avait pas vu une telle précocité depuis Donna de Varona en 1960. D’autant que la jeune fille n’était pas surentraînée : seulement cinq séances hebdomadaires de 4 kilomètres contre neuf séances plus longues ailleurs. Beard enleva deux médailles d’argent en brasse et une d’or en relais quatre nages aux Jeux d’Atlanta, l’année suivante et fit une longue carrière.

Assez vite, Salo forma le dossiste Aaron Peirsol et, pour le malheur du relais quatre fois 100m français des Jeux de Pékin, le sprinter Jason Lezak. A sa grande satisfaction, tous ses élèves allaient durer. « Nous n’avons pas détruit leur développement à long terme, » se félicitera Salo.

Mais les vexations continuaient : « il fut longtemps un paria », dit Mitt Nelms, l’un des concepteurs de la natation moderne. « Quand les idées de Salo se transformèrent en succès tangibles, on aurait pu penser qu’il avait créé une révolution dans l’entraînement, mais il n’en fut rien. En partie parce qu’il ne parlait pas de ce qu’il faisait. En partie parce que les gens n’étaient pas ouverts au changement du paradigme. Le système américain est basé sur des mères à la maison de la classe moyenne qui se réunissent autour de la piscine et organisent des ventes de garage pour payer les 300$ par mois que requiert le directeur de la piscine pour être l’entraîneur. Nous avons maintenant un système de parents, de directeurs entraîneurs, de travailleurs à temps partiels et de bénévoles, et non un système de développement pensé, dont l’inertie est trop forte, incroyablement résistant au changement ».

Reconnu ou pas, Salo continue d’entraîner haut de gamme. L’an dernier, il a eu onze nageurs aux Jeux, dont les vainqueurs olympiques Mellouli et Rebecca Soni, Katinka Hosszu, Clément Lefert. A Barcelone, les Troyens ont commencé fort, et ce n’est sans doute pas fini.

3 comments:

  1. cg

    Bonne idée de faire un article sur Dave Salo, il a effectivement longtemps prêché dans le désert. Sa compétence est tout de même reconnue désormais : Il fait partie de l’encadrement des équipes américaines depuis quelques années…il me semble que Terri Mc Keever a une conception de l’entraînement proche de la sienne, elle mérite elle aussi un article, les femmes parvenant à se faire une place parmi les entraîneurs c’est tellement rare !
    une petite imprécision : Katinka Hosszu n’est pas championne olympique mais championne du monde

    1. admin *

      Katinka Hosszu? Oops! Ma langue à dû fourcher, ou plutôt le clavier de mon ordi, car je savais qu’Hosszu avait raté ses Jeux et qu’elle a claqué la porte d’USC, Salo ne lui ayant pas donné des raisons satisfaisantes à ses yeux. Je vois que vous en connaissez un rayon. Vous avez raison, je vais préparer un Mc Keever. Si vous la connaissez, j’aimerais avoir vos impressions. Terri McKeever est pour moi le meilleur entraîneur du monde, mais bon la notion est très floue: par exemple, nous avons deux super-coaches, Pellerin et Lucas mais Barnier, Boissière, fabriquent aussi des nageurs à jets continus!. A Berkeley, Terri arrivait à faire de grandes équipes avec de « petites » nageuses (style Haley Cope) et ça, c’est la classe. Avez-vous lu le livre de Michael Silver sur Natalie Coughlin? Je vous le recommande, c’est le meilleur bouquin de natation que j’ai lu ces cinq dernières années. C’est là que j’ai pris beacoup d’infos sur Dave, Nelms, etc..

      1. cg

        Je suis une grande fan de Natalie Coughlin et j’ai pour lubie d’acheter des livres sur la natation… j’ai donc effectivement lu le livre de Michael Silver…c’est un excellent ouvrage !

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