ENTRAINER AU SEUIL OU POLARISER: (1) MITOCHONDRIE ET MYTHE OLYMPIQUE

Eric LAHMY

« Les Limites de la Performance en Natation : Entre Facteurs Innés et Influences des Stratégies d’Entraînement ». Tel est le titre que Robin Plat, chercheur français de 27 ans, conseiller technique à la Fédération Française de Natation, a donné à la thèse qu’il vient de passer, sans trop de mal, me semble-t-il, ce qui ne l’a pas empêché, le lendemain, d’assister au concert de Paul McCartney à La Défense.

Et quoi de plus approprié, n’est-il pas, vrai, le lendemain de sa soutenance, que d’entendre chanter « Yesterday » ?

Si ce n’est pas la thèse de PLA qui a inspiré l’ex-chanteur et guitariste des Beatles, en revanche, ce travail va pas mal interroger – si ce n’est déjà fait – la communauté des entraîneurs de natation, et poser LA question qui les obsède : To Morrow ?

« Il s’agit, s’enorgueillit Philippe HELLARD, qui a dirigé le service recherche de la Fédération Française de Natation entre 1998 et 2016, de « la cinquième thèse pilotée par le service après celles de Marc Elipot en 2009 sur les coulées sous marines, de Frédéric Puel en 2010 sur les virages en natation, de Djamel Benarab sur le développement de méthodes vidéos informatiques d’analyses de courses, de David Simbana sur l’analyse de la variabilité technique en compétition. »

LE MYSTÈRE DE LA NATATION, POURQUOI TOUS CES KILOMÈTRES ?

Plonger dans les « Limites de la Performance » n’est pas une affaire sans risques.

Pour un journaliste dont la fonction pourrait être de décrire en termes de miracles le passage (en tête) de Yannick Agnel aux 150 mètres d’un 200 mètres olympique ou mondial qu’il va bien entendu enlever, il peut être difficile en effet, d’entrer (et surtout de ne pas en ressortir avant la dernière page) dans un travail d’ambition scientifique, bardé de sigles techniques, parfois compliqué, et d’essayer de le décrire, de s’interroger sur son bien fondé, sur sa portée, ses limites et sur ce que pourront être ses apports pour les entraîneurs auxquels il s’adresse – au-delà du jury réuni pour l’occasion et qui lui attribue sa note un 27 novembre 2018…

Dans son travail, Robin pose l’éternel « mystère » de son sport, sous forme d’une interrogation  non dénuée d’angoisse : « Tous ces kilomètres dans l’eau pour nager moins de trois minutes en compétition ! »

PLA, bien sûr, qui connait par cœur ses filières énergétiques, pose la question en termes plus élaborés : « pourquoi prépare-t-on l’effort de la compétition, qui est aux deux-tiers anaérobie, par une année à ne nager que seulement 10% en anaérobie. »

Question disons-le tout de suite, on ne peut moins originale. Mais tellement fondamentale, tellement centrale dans la vie du nageur (et de l’entraîneur donc) qu’elle n’en a pas perdu son caractère urticant : « tout ça pour ça ??? » Seize mille kilomètres parcourus en quatre ans pour un 200 papillon en 2’6s et gagner de trois centièmes aux Jeux de Rio ??? N’y a-t-il pas là de quoi hurler ?

L’amusant, c’est que la rédaction d’une thèse exige une obstination équivalente à celle du nageur. A l’arrivée, cela lui donne un côté recension, parfois difficile à avaler ; la thèse cherche à s’établir dans la constellation, ce qui lui donne un aspect « résumé des chapitres précédents ». Une sorte de parcours obligé de sinon tout ce qui a été mené comme travaux sur la question, du moins ce que l’auteur juge indispensable à la compréhension du sujet !

Cette exhaustivité n’est pas inintéressante pour le lecteur, qui a l’impression de réviser ses classiques, et de multiplier les points de vue. Mais il convient de s’accrocher.

COACHES À LA POURSUITE DE L’INSAISISSABLE QUALITÉ

L’originalité de PLA qui a mené son travail sous les trois étendards de l’Université Paris-Descartes, de la Fédération française de natation et de l’INSEP, vient de ce que, étiqueté chercheur, entraîner l’attire. Il a pas mal publié, seul ou en association avec des chercheurs type Philippe HELLARD ou des coachs, telle Magali MERINO.

Dans une saine logique, PLA se pose d’abord la question des « caractéristiques des meilleurs nageurs mondiaux ». D’abord, parler des acteurs !

Examinant la courbe de progression de la natation au niveau mondial, PLAT estime que l’on approche les limites des possibilités humaines. Les raisons qu’il évoque pour émettre ce diagnostic ? Le ralentissement de la production de records et le tassement des valeurs, démontré par certaines courses olympiques où l’on se départage au centième de seconde. Ainsi à Rio où Florent MANAUDOU est devancé d’un centième sur 50 mètres libre, et où, sur 200 mètres papillon, 0s03 séparent BELMONTE de GROVES (1).

Comme d’un autre côté on ne peut plus augmenter à l’infini les charges d’entraînement, devenues énormes parce que la natation traumatise beaucoup moins que les autres sports, c’est dans une recherche de qualité qu’il convient de s’orienter. L’idée n’est pas si nouvelle, les entraîneurs de sprinteurs américains ou Guennadi TOURETSKY, pour ne citer qu’eux, se la posaient, et y répondaient avec talent, voici un quart de siècle (lisez à ce sujet les passages qui s’y rapportent dans « Nager dans le Vrai », le livre de Alexandr POPOV et Alain COLTIER).

Près du nageur et de l’entraîneur, dans cette recherche « qualitative », se place le scientifique (ou plutôt les scientifiques ; Fred VERGNOUX, coach de Mireia BELMONTE et de la natation espagnole, explique qu’il utilise de façon suivie ou ponctuelle les apports d’une dizaine de spécialistes de disciplines diverses).

PLA évoque ensuite la question de la taille du nageur et met en lumière un savoir qui parait bien établi aujourd’hui : la taille favorise la performance en natation.

Vers 1970, Raymond Thomas avait émis une hypothèse sur la morphologie du sportif. Le sport qui avantageait les grands, expliquait-il, avait tendance à réunir des éléments de plus en plus grands, le basket en étant l’exemple extrême, et celui qui avantageait les petits (gymnastique) des acteurs de plus en plus petits. Il avait appelé ce phénomène « extrémisation ».

Après les Jeux olympiques de 1976, j’avais produit dans L’Equipe une bête statistique qui montrait une relation arithmétique entre la distance parcourue et la taille chez les crawleurs. Les plus grands étaient les huit nageurs de la finale olympique du 200 masculin mesuraient en moyenne 1,93m ; le 100 mètres était un peu moins grand, avec 1,90m ou 1,91m, le 400 mètres, si mes souvenirs sont bons, 1,84m, le 1500m plafonnait à 1,78m. Il y avait en outre une relation à creuser entre la durée de l’effort et le gabarit (2)…

Diverses études ont affiné ces constatations brutes, et depuis, les nageurs ont beaucoup grandi. L’extrêmisation a joué, Brian Goodell, champion olympique du 1500 de Montréal, mesurait 1,73m, et Sun Yang, recordman du monde actuel, 2 mètres.

PLA recense plusieurs études sur la relation entre la performance et divers détails morphologiques. Il rappelle que les femmes atteignent leur plénitude athlétique deux ans avant les hommes et les sprinters deux ans après les nageurs de demi-fond (d’où la tendance des meilleurs nageurs de passer du long au court et rarement du court au long) (3).

Ayant posé la question du kilométrage, soyons clair : Robin PLA n’y répondra pas. (D’ailleurs, tout porte à croire qu’elle a un côté insoluble.) En fait, il va questionner non pas le volume mais la façon de le faire. Ce qui va l’amener à, plus ou moins, remettre en question la méthode d’entraînement qui tiendrait le haut du pavé en natation, l’entraînement « au seuil », au profit d’une autre méthode, qui connait quelques succès de mode dans le ski de fond, le cyclisme, l’athlétisme et autres sports de course terrestres, et qui a été baptisée « entraînement polarisé ». Je vais tenter dans un second article de mesurer l’enjeu et d’exposer la façon dont PLA voit les choses.

(à suivre)

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(1). Les tailles des sportifs données dans Sports Reference (qui est par ailleurs une mine magnifique de renseignements) et reprises partout sont parfois fantaisistes : Jim MONTGOMERY se voit attribuer 1,90m alors qu’il mesurait 2 mètres et John NABER 1,98m alors qu’il était plus près du 1,90m : un beau matin, nous nous trouvâmes seuls, NABER et moi, devant Le Joueur de Luth du Caravage au musée de l’Ermitage, à Saint Petersbourg, et je fus étonné de noter que ce supposé « double mètre » était un peu plus grand que moi (1,85m).

(2). Je suis de cet avis. D’aucuns pensent le contraire (comme Marc BEGOTTI, qui l’a exprimé dans ce blog). Je crois qu’une partie non négligeable des progrès ces dernières années provient d’évolutions « non nagées » comme les matériels de départ (backstroke start wedge) et les virages en dos, ou les coulées de virages en brasse.

(3). L’eau libre a illustré un phénomène qui est le passage du long au très long, avec les exemples d’Oussama MELLOULI, champion olympique du 1500 mètres en 2008 et du 10 kilomètres en 2012, et en France de Damien CATTIN-VIDAL, d’Aurélie MULLER et de Lara GRANGEON. De façon intéressante, la démarche contraire est illustré aujourd’hui par David AUBRY tandis que Lara GRANGEON affectionne le va-et-vient, partie des quatre nages, montée vers le marathon retournée au 1500 mètres !

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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