Gary HALL contre une légende française

19 août 2013

C’est d’une légende française que je voudrais vous parler aujourd’hui. Cette légende, défendue dans l’Hexagone par le pédagogue Raymond Catteau, prétend que le battement de jambes n’est pas propulsif.

Cela ressemble à une provocation, mais une provocation qui a connu un beau succès chez nous. Plusieurs techniciens souscrivent, dirait-on, de confiance, à cette idée de Catteau selon qui le battement de jambes n’est pas propulseur mais stabilisateur ; mais c’est sans insister qu’ils récitent ce mantra, et passent vite au sujet suivant. Cet été, commentant les Mondiaux de Barcelone, Roxana Maracineanu a, à plusieurs reprises, insisté sur le fait que les bras font l’essentiel de la propulsion dans les nages crawlées (à la différence de la brasse).

Raymond Catteau, qui a mis en place une pédagogie,  a aussi permis d’établir des lignes théoriques de ce qui est peut-être (il convient de se montrer prudent à ce sujet) une façon française de nager. S’il est un point où il ne nous parait pas convaincant, c’est bien au sujet du rôle des jambes dans la propulsion du nageur !

Nous n’avons jamais interrogé suffisamment longtemps Catteau, alerte nonagénaire, sur cette question, mais nous disposons de quelques instruments de réflexion qu’il a proposés, ainsi son ouvrage de 2010, sa disquette incorporée, et l’analyse qu’il fait de la question dans un DVD publié par l’INSEP, dans lequel il nous donne à observer une phase de la nage de Roland Matthes, l’un des plus fameux dossistes du siècle. D’après Catteau, le DTN, Lucien Zins, avait montré (cela doit être vers 1968) un film de la nage de Roland Matthes à ses techniciens, et, se souvient Catteau, commentait : « regardez comme il pousse ». Même s’il nous semble que Zins ne parlait pas de « pousser », mais d’ « appuyer » sur le battement, on peut admettre qu’il a employé ce terme… qui a déplu à Catteau.

En examinant longuement un film de Matthes de 1975, se repassant l’action des dizaines de fois, Catteau avait cherché à comprendre un moment de l’action où, son bras gauche s’approchant de l’eau à la fin de son retour aérien, Matthes semblait « appuyer » sur le battement de la jambe opposée, comme le montrait un remous de plus forte amplitude. Catteau en conclut que Matthes appuyait à cet instant sur son battement pour équilibrer son corps. L’équilibre étant menacé par ce bras sorti de l’eau…

Or il semble bien que Catteau commettait là l’erreur qu’il imputait à Zins. En effet, fasciné par ce que l’image lui offrait, le bras encore émergé de Matthes prêt à plonger pour effectuer son attaque sous-marine au moment même où un puissant remous au niveau des pieds du nageur indiquait un temps fort dans son battement, Catteau a relié logiquement ce retour aérien du bras émergé et le temps fort de son battement. Or il n’a pas songé que l’autre bras (invisible parce qu’immergé) de Matthes était en train d’achever son action propulsive sous-marine. Catteau n’a-t-il pas envisagé qu’en appuyant sur son battement à cet instant précis, Matthes ne cherchait pas à assurer un équilibre menacé par la phase de retour aérien de son bras gauche, mais bel et bien à « appuyer » l’action propulsive du bras droit, alors immergé (et donc invisible dans le film en question) ? A l’appuyer, donc, par un battement ‘’équilibrateur’’, peut-être, mais propulseur, certainement, de la jambe correspondante ?

Soyons clair. Nous n’avons jamais cru à cette idée que le battement de jambes n’est pas propulsif, nous ne croyons pas plus qu’il soit stabilisateur. Chez un bon nageur ‘’de jambes’’, le battement aide à la propulsion. Chez un nageur ‘’de bras’’, il permet aux jambes, qui sont plus lourdes que le haut du corps, de ne pas descendre et entraver la position hydrodynamique du nageur. Le battement ne stabilise pas, mais équilibre le nageur (sur le plan horizontal). La fonction de stabilisation (latérale) se fait par tout le corps, la tête et la région des hanches (le triptyque abdominaux, obliques, lombaires) jouant dans ce domaine un rôle fondamental

Il ne s’agit pas là d’une croyance au sens où je crois en la réincarnation ! C’est un fait avéré dès les débuts de l’histoire de la natation. Les ennuis nés de cette théorie ont commencé le jour de 1898 où Alix Wickham fit la démonstration du « taptapala », une nage mélanésienne qu’on allait appeler le crawl : il ne battait pas sur ses jambes, mais tournait des bras. Lorsque Cavill s’y essaya, il s’aperçut qu’il nageait plus vite jambes entravées que jambes battant. Preuve que le battement n’est pas propulsif ? Preuve aussi, soit qu’en crawl, il n’est pas stabilisateur, soit que la stabilisation ainsi opérée n’aide pas à l’avancement du corps, puisque le nageur allait plus vite sans cette supposée action stabilisante du battement ? Mais il faut savoir de quoi l’on parle, et qui dit battement de jambes aux débuts du crawl et aujourd’hui parle de deux choses très différentes. François Oppenheim, dans son magistral ouvrage de 1964, La Natation, nous explique bien qu’aux débuts, le battement du crawl  partait du genou. Les cuisses étaient rigides, seule la partie inférieure de la jambe battait l’eau. Ce sera Bill Bachrach, le coach de Weissmuller, qui proposera un quart de siècle plus tard un battement auquel participe toute la jambe, un battement qui part de l’articulation de la hanche.

La querelle des bras et des jambes en natation a tout d’un faux problème, qui  ressemble parfois à celle des « petit boutiens » et des « gros boutiens » qui provoque une guerre sans merci, dans les Voyages de Gulliver, entre ceux qui estiment que l’œuf coque doit s’ouvrir par le gros bout et ceux qui pensent que l’œuf doit être cassé par le petit bout.

Catteau, sur l’analyse de la nage de Matthes opérée d’après un film de 1975, m’a expliqué que cette action, qu’il estimait fautive au plan technique, du nageur allemand, annonçait sa défaite aux Jeux olympiques de 1976. Ayant vu de mes yeux Roland Matthes pleurer dans un bus qui le ramenait d’une course, aux championnats du monde de Cali, en 1975, tandis qu’Ulrike Richter cherchait à le consoler (j’étais assis juste derrière eux), et sachant qu’après dix ans de compétition, il souffrait de très douloureuses tendinites aux épaules et nageait sur ordre impératif des dirigeants est-allemands, je supposais d’autres causes qu’une carence technique à son échec de 1976.

Je ne voudrais pas aller plus loin dans une critique de l’idée de battement non propulseur,  les évidences étant souvent difficiles à envelopper dans un raisonnement. Enfonçons une porte ouverte. Le battement est propulseur, mais consommateur d’énergie, aussi la puissance du battement doit-elle être inversement proportionnelle à la distance nagée : autant il peut être difficile de nager vite sans un fort battement, autant il n’est guère souhaitable de mettre un gros battement sur de longues distances. Cela une fois dit, l’opinion selon laquelle le battement est stabilisateur et pas propulseur est au mieux académique, au pire trompeuse

Voici, au sujet du battement de jambes, le point de point de vue de Gary Hall Sr. Gary Hall, père du sprinter de même nom, a battu des records du monde en quatre nages, en dos et en papillon, et remporté des médailles à trois Jeux olympiques, en 1968, 1972 et 1976. Ophtalmologiste de profession, il a créé le Race Club, une entité qui a produit de très bons nageurs, surtout en sprint…

Selon Gary Hall senior, à la question de savoir ce qui contribue le plus à la propulsion (il emploie le terme : vitesse générale) du nageur, du battement ou de l’attaque de bras, il convient, dit-il, « de peser la force et la technique de chaque composant du mouvement de nage, mais, » ajoute-t-il, « pour la plupart des nageurs raisonnablement bons, je dirai que la contribution du battement à l’avancement du corps est supérieure à celle de la traction du bras. » Suivons Gary Hall sans intervenir dans son raisonnement. Lui-même admet qu’il y a un paradoxe dans son propos en prenant l’exemple d’un nageur qui effectue un 50 mètres bras en 35’’ et un 50m jambes en 40’’.

« Il faut bien comprendre que dans le battement de jambes et le tirage des bras, on trouve une contribution à la propulsion et une autre contribution, négative, celle-ci, à un effet de résistance frontale (il y a aussi une contribution au soulèvement du corps, mais nous l’ignorerons pour l’instant). Même chez les nageurs dotés d’un très fort battement de jambes, peu de gens disputeront l’idée que la propulsion des bras est supérieure à celle des jambes. Cependant, quand le battement est effectué proprement, jambes serrées et avec une fréquence rapide, l’action de tirage des bras est aussi une plus grande contributrice  à l’effet de trainée, la force qui ralentit le nageur. »

« Les deux facteurs majeurs qui déterminent les forces de freinage qui s’imposent à un nageur évoluant à travers l’élément liquide sont la forme de l’objet (le corps nageant) et la vitesse de l’objet, continue Hall. Notre forme est certainement influencée par nos techniques de bras et de jambes, mais supposons acquise l’idée qu’un battement des jambes serrées à haute fréquence et un mouvement de bras avec les coudes haut réduiront au maximum les frottements contre-productifs. Reste l’autre facteur, la vitesse, parce qu’en raison de la densité de l’eau, même des petits accroissements de vitesse provoqueront de gros accroissements des effets de freinage pour une forme non hydrodynamique comme un nageur qui effectue les mouvements du crawl. »

« Quand nous ajoutons le battement de jambes à l’attaque des bras pour créer le mouvement d’ensemble de nage, continue Hall, l’accroissement de vitesse suffit à ajouter à l’effet de freinage imposé par l’action de tirage, essentiellement du bras (par opposition à l’avant-bras). Le résultat net de ces actions et contre-actions est que chez un nageur doté d’un honnête battement de jambes, la contribution du battement à la vitesse totale sera plus grande que celle du mouvement de bras quand ces deux actions sont simultanées. »

« Un exemple: j’entraîne actuellement l’Irlandais Andy Hunter, qui cherche à se qualifier aux Jeux du Commonwealth 2014. Il a récemment nagé un 50 mètres à Fort Lauderdale contre Cesar Cielo. Aucun des deux n’était rasé, mais aucun n’est bien velu. Cesar nagea en 22’’, Andy en 25’’7 et finit huit mètres derrière. En sortant de l’eau, Andy, qui a plus de trente ans et est très fort du haut du corps, me demanda : « comment peut-il me battre de huit mètres sur 50 mètres ? » Ma réponse fut celle-ci. Andy effectue un 50 mètres en battements de jambes avec planche en 45 secondes (vitesse de base, 1,1m/s), contre 30 secondes pour Cesar dans le même exercice (vitesse de base, 1,66m/s). Si l’on admet que tous deux battent à leur vitesse maximale, il apparait que le battement de jambes de Cesar ajoute 0,64m/s pour atteindre 2,3m/s. Pour Andy, le tirage des bras doit contribuer à hauteur de 0,83m/s pour atteindre 1,9m/s. Ce faisant, sa vitesse totale est de 0,4m/s inférieure à celle de Cesar, en fonction de son infériorité en vitesse de battement. A l’arrivée, cela donne une différence de 8,80 mètres. C’est la différence de la vitesse respective de leurs battements qui les sépare. »

« Andy a donc travaillé très dur sur son battement, par des séries de battements, des assouplissements et des exercices de force. Le mois dernier, il a effectué 38’’ à la planche et son sprint est descendu à 23’’. »

« La plupart des entraîneurs et des nageurs ne comprennent ni n’apprécient l’importance de la vitesse des jambes dans la vitesse globale de nage, ni ne travaillent assez les jambes à l’entraînement. Dans la course, les jambes ne disposent pas, à la différence des bras dans leur retour aérien, d’un temps de repos, et leur mouvement est triple (sextuple si vous considérez l’élévation  du pied) du mouvement des bras. Les jambes travaillent dans les deux directions,  tandis que les bras reçoivent quelques dixièmes de seconde de repos à chaque cycle. »

« Par rapport aux bras, les jambes doivent être mieux conditionnées afin de soutenir ces mouvements rapides pendant la course. Quand des parents me demandent ce qui fait un Michael Phelps, un Ryan Lochte, une Missy Franklin ou un Cesar Cielo, la réponse est dans leur battement de jambes. Je leur dis de travailler les jambes à l’entraînement pour se donner un meilleur battement et une nage plus rapide. »

Éric LAHMY

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