HISTOIRE (1) Chapitre 1. LA NUIT DES TEMPS

    « Si la nature, comme il est probable, n’a pas accordé à l’homme la faculté de nager sans étude, il est au moins certain qu’elle lui a donné de grandes dispositions pour réussir en ce genre » (Roger Depagnat)

 

 

     Si la plupart des animaux nagent d’instinct, cet acte, chez l’homme, doit faire l’objet d’un apprentissage. Nager n’a rien d’inné, c’est une maîtrise qui s’acquiert, nécessite une technique, et se développe par un entraînement.

On imagine ce qui pousse, à l’aube de l’humanité, nos ancêtres à « se jeter à l’eau » : s’alimenter ou combattre, ou la nécessité de se défendre contre les bêtes carnivores. Parfois l’eau est un obstacle à franchir, parfois l’on cherche à lui arracher des objets immergés. A certaines températures, elle procure détente et loisir. Mais elle peut aussi s’emballer, devenir une ennemie et il faut alors, si possible la fuir, à défaut tenter de la dominer à ses risques et périls, parfois la dompter pour secourir des âmes perdues. Est-elle calme? On s’y affirme ou l’on y poursuit des buts économiques, pèche, poussage de marchandises. On nage aussi pour des raisons que, des millénaires plus tard, notre « raison raisonnante » d’aujourd’hui imagine mal, magiques, superstitieuses : ainsi, chez certains peuples anciens, on apprenait à nager de crainte de ne pas avoir de sépulture ; si le corps du noyé n’était pas retrouvé et mis en terre, l’âme était condamnée à errer sans repos.

Deux historiens, Masera et Von Soden, ont prétendu qu’un tabou interdisait de nager en Mésopotamie. En Perse, les mers, les lacs et les rivières, domaines où vivaient les Dieux, étaient sacrés : on ne pouvait s’y tremper ni même s’y laver les mains. Von Soden affirmait aussi que la nage était inconnue en Mésopotamie. Cette thèse a été controversée, et Rollinger, dans son Schwimmen und Nichtschwimmen in Alten Orient, s’appuyant sur divers textes et images de l’époque et des descriptions militaires ou d’épreuves de vitesse sur des traversées de rivières, semble avoir démontré sa fausseté.

Plus près de nous, s’appuyant sur un passage du prophète Isaïe, chapitre 25, concernant la chute du peuple de Moab, dans la Bible, le clergé britannique conclut que le créateur n’aimait pas la nage ; il en interdit la pratique pendant tout le Moyen Âge. Cette curieuse rage hydrophobe citait la parabole par laquelle Isaïe compare les murs fortifiés de Moab aux mains d’un nageur : « Au milieu de cette mare, il étend ses mains, comme le nageur les étend pour nager ; mais l’Éternel abat son orgueil, Et déjoue l’artifice de ses mains. Il renverse les fortifications, il les fait crouler à terre. »

Interdire pendant des siècles une activité aussi anodine que la natation sur de telles prémices ressemble fort, disons le, à un pinaillage imbécile. D’autant plus, d’ailleurs, qu’une récente traduction, œcuménique, des Écritures, a abouti à donner un sens complètement différent au passage incriminé : « L’Éternel, aurait dit en fait le texte sacré, étendant ses mains comme celle du nageur, abat les orgueilleuses fortifications. » Ne voilà-t-il pas un fâcheux contresens : ce n’était pas le mouvement de l’orgueilleux Moabite, mais bel et bien celui de l’Éternel lui-même, que l’Ancien Testament comparait à celui d’un nageur ! Le texte qui aurait dû littéralement pousser le peuple de Dieu à l’eau, par une sombre ironie, l’en avait empêché !

 

     L’homme de la préhistoire nageait-il ? Le doute n’est pas permis. Des témoignages de cent siècles l’attestent.

Cent siècles. Dix mille ans. C’est l’âge des dessins de la grotte de Kébir, dans les montagnes du Djebel El Ouenat, en Libye, qui  montrent des nageurs et des plongeurs. L’ensemble de cavernes préhistoriques  qui abritent ces grottes fut repéré en 1933 par le Comte Laszlo Almasy (1896-1951) et son ami Froebenius. Almasy devint le héros du roman d’Ondaatge, Le Patient Anglais. On a accusé ce noble hongrois d’avoir espionné pour le compte des nazis pendant la guerre. L’archéologie lui servait de couverture. Ou peut-être, vu qu’il la pratiquait avec talent, l’espionnage était-il la monnaie qu’exigeaient de lui les Allemands en échange du droit de fouille. Peu importe : sa trouvaille confirma que le Sahara n’avait pas toujours été un désert. Dans un film éponyme de 1997, tiré du roman d’Ondaatge, et qui collectionna une kyrielle d’ « Oscars » (dont celui du meilleur second rôle à la Française Juliette Binoche), on voit Almasy et ses amis, émerveillés,  découvrir les nageurs et les plongeurs de la grotte de Kébir. Le dessin de personnages allongés, battant des pieds, une main au-dessus de la tête, l’autre sous le ventre, ne présente aucune ambiguïté. Il deviendra, en Egypte, sans changement, le hiéroglyphe du verbe nager.

D’autres silhouettes rupestres de nageurs préhistoriques existent, nous a-t-on affirmé : ainsi au Yémen, sur le territoire de l’ancien royaume de Saba, et en Irak, non loin de la jonction du Tigre et du Diyala. Henri Lhote (1), qui relève, entre 1934 et 1954, des milliers de fresques dans le Tassili, fait état de figures en train de nager, comme, à Aouanrhet, une « nageuse aux seins sur dos », femme en position allongée qui remorque un homme aux membres repliés ; ou à Ti-n-Tazarift, « le nageur et l’archer », dont l’un des personnages semble bien évoluer dans l’eau ; mais dans ces peintures, on ne peut parler d’une technique de nage. Les personnages semblent « couler » dans l’eau, se laisser entraîner par un courant.

 

     Un superbe bas-relief assyrien de Ninive, âgé de trente siècles et conservé au British Museum, représente trois hommes nageant sous une pluie de flèches. Ces personnages admirablement rendus sont allongés dans l’eau. Deux d’entre eux s’aident d’outres qu’ils chevauchent et gonflent de leur souffle. Le troisième, posé sans soutien dans l’eau, effectue ce qui pourrait bien être un mouvement de crawl, action alternée des bras et jambes traînantes. Une légende commente l’action : « ils flottaient – tels des poissons traversaient la rivière. » Ou tels Dercétis, déesse de Babylone, ancêtre des sirènes, dotée d’un corps de poisson et d’un visage de femme ?

D’autres signes témoignent de l’existence d’un mouvement alternatif des bras, style crawl, en des temps très reculés. Le hiéroglyphe « nager » ne montre-t-il pas une silhouette d’homme allongé, un bras sous le corps, l’autre levé légèrement en arrière, position qui anticipe des nages réputées « modernes ? » En Égypte, la maîtrise de la nage témoigne d’un niveau supérieur de culture. Quand, à la bataille de Kadesh, les Hittites croient encercler les troupes de Ramsès II alors dans la cinquième année de son règne, le roi hittite manque de se noyer et s’attire la dérision de générations d’Égyptiens.

L’ordalie, qu’on retrouve dans la Torah juive, était prévue dans le Code (section 131-2) d’Hammourabi (~1795-~1750), l’une des premiers textes de lois connus. Une femme suspectée d’adultère par la communauté devait se jeter à la rivière, où les Dieux étaient censés résider. Si elle parvenait à se sauver à la nage, c’est que les Dieux l’avaient déclarée innocente. Une personne avait le droit de demander ce jugement divin en cas d’accusation. On imagine qu’il ne faut rien connaître de la natation pour imaginer un tel scénario : une personne assez instruite de la flottabilité du corps humain n’avait qu’à emplir ses poumons avant d’être poussée à l’eau et à se placer sur le dos, visage tourné vers la surface, pour passer victorieusement l’épreuve. Dans une culture où l’art de se propulser dans l’eau existe, l’ordalie n’aurait pu signifier présomption d’innocence ou, en cas de noyade, de culpabilité.

Vieux de 5000 ans, un bas-relief de Nagoda et un sceau des inspecteurs des eaux déposés au Musée de Berlin confirment qu’une sorte de crawl, ou de trudgeon, a été maîtrisée en Égypte. Bien entendu, on ne sait rien de l’ensemble du mouvement effectué, mais la position des mains, à l’opposite, l’une dans l’eau, l’une au-dessus de la tête hors de l’eau, ne laisse aucun doute sur le retour aérien du bras à l’issue de l’action sous-marine. De vastes piscines peuplaient les palais d’Akhenaton ; un ample réservoir du Palais de Deir el-Balah, où vécut Néfertiti vers ~1400, servait de citerne et de piscine. Avant d’échouer au Musée du Caire, un nageur d’albâtre a traversé quarante-deux siècles, saisi dans un mouvement alterné des bras, sans doute un crawl ou un over arm stroke des membres supérieurs, couplé à un mouvement en grenouille des jambes proche de la bonne vieille brasse de nos grands-pères. Ce n’est qu’une hypothèse de notre part, mais cette façon de nager a pu être développée en raison des méthodes d’enseignement en l’honneur au temps des Pharaons. L’élève nageur était posé sur une planche légère et invité à avancer en moulinant des bras. Il pouvait dès lors sortir les bras de l’eau sans boire une inévitable tasse. On peut imaginer que le même processus d’enseignement de la nage sur des planches a permis aux surfeurs des îles des mers du Sud de produire le crawl.

C’est sans doute une telle technique, ni brasse ni crawl, mais qui préfigurait ces deux styles, qui était encore pratiquée, dans les années 1930, sous le nom de double coupe. L’enseignant français G. de Villepion raconte dans son ouvrage Nageons (1929) qu’il a « vu des Indiens de la Bolivie traverser les rios en poussant devant eux des charges d’écorces de quinquina ; mais les jambes donnaient un coup de ciseau très distinct. » A Rome comme en Assyrie, ajoute-t-il, « la double coupe (lancement alternatif des bras accompagné d’un double coup de jambes en ruade) semble avoir été la nage prévalente. » Villepion qui a lu des descriptions gréco-romaines des pieds du nageur qui « tracent un sillon dans la plaine liquide », en conclut que le crawl a pu être pratiqué dans l’Antiquité, puis que « son usage va se perdre par la suite, » avant d’être retrouvé par les frères Cavill parmi les indigènes des îles des mers du Sud… Tout cela suggère que le nageur du Musée du Caire, illustrait, déjà, la double coupe.

Divers objets égyptiens attestent d’une continuité dans la pratique d’une nage type brasse, à action des membres simultanée : des pièces de bois et d’ivoire (18e Dynastie), un vase d’argent de la 21e Dynastie (~1050), des fragments de poteries (ostracon, pluriel ostraca), des manches de cuillers, des plats ou des bols, mettent en scène avec constance des nageurs de « brasse », le corps en extension, les bras étirés, les mains devant la tête.

En revanche on ne trouve pas trace d’épreuves de natation en Égypte hormis celle, indirecte, d’un combat des Dieux Horus et Seth qui, engagés dans une guerre pour l’empire de l’univers, décident de s’en remettre à un concours de plongeon : il n’empêche, la nage semble avoir été dans ce pays une activité économique – ou au moins utilitaire – et ludique que Pharaon lui-même ne dédaigne pas : dans la tombe d’un prince de Sint, Cheti, qui vécut à la fin du 3e millénaire av. J.-C., on peut lire, dans un chapitre de sa nécrologie consacrée à la liste de ses mérites, un remerciement au roi qui, dit-il, lui « a fait apprendre la natation avec ses propres fils » ?

On peut croire que la natation reste une activité pour les nobles, qui peuvent d’y exercer dans l’eau pacifiée des piscines. Le Nil, peuplé de reptiles, d’hippopotames, ne pouvait pas être le lieu privilégié d’une activité, joueuse ou sportive, sans dangers.

 

     Les témoignages écrits qui concernent la nage remontent quelques siècles moins loin dans le temps que les traces peintes ou sculptées. Rien de plus normal, puisque, historiquement, le dessin précède l’alphabet. La miraculeuse découverte de milliers de tablettes cunéiformes a offert d’abondantes et précieuses informations sur la culture plus de cinq fois millénaire de la plus ancienne civilisation connue, celle de Sumer. Avant que l’homme ne soit créé, racontait la mythologie sumérienne, des Dieux anthropomorphiques habitaient la cité de Nippur. Ayant décidé de marier sa fille la déesse Ninlil, sa mère Nunbarshegunu lui dit: « dans l’onde pure, femme, baigne-toi dans l’onde pure. Ninlil, longe la berge du ruisseau Nunbirdu. »

De la même façon, Gilgamesh, le héros sumérien de la première saga de l’humanité, dont la légende fut intégrée ensuite à la mythologie babylonienne, (~18e s.) plonge sous les eaux pour se procurer la plante de la jeunesse éternelle, qui croît au fond de la mer, et qu’il perdra, volée par un serpent, alors qu’il se baigne dans une rivière.

 

     Dans La Bible, Ézéchiel signale (47, 3-5) un fleuve qu’on doit traverser à la nage : « c’était un torrent que je ne pouvais traverser, car l’eau était si profonde qu’il fallait y nager. » Dans le premier livre des Macchabées, Jonas et les siens, au cours d’un combat, sautent dans le Jourdain et nagent. Jonathan, un héros maccabéen, plonge dans le Jourdain pour échapper à des poursuivants. Flavius Josèphe décrit dans son autobiographie un naufrage dont fut victime un groupe de prieurs qui nagèrent toute la nuit avant d’être sauvés par un navire. Rabbi Akiba, un rabbin du 2e siècle, établit qu’apprendre à nager à ses enfants était, pour un père, un devoir sacré.

Les Juifs n’ont pas attendu l’ère moderne pour s’illustrer dans la natation. Ils peuvent noter l’appartenance à leur foi de plusieurs grands nageurs comme le marquis Bibbero, vainqueur de courses en Angleterre dans les années 1860, G. Cohen, recordman des États-Unis du 440 yards entre 1878 et 1896, Alfred Hajos (de son vrai nom Guttmann, 1878-1955), champion olympique pour la Hongrie, Neumann (1875- ), champion olympique pour l’Autriche. Otto Wahle (1880-1963), Autrichien émigré aux États-unis qui, devenu un coach réputé, influença le cours de la natation US et dirigea l’équipe olympique en 1912 et en 1920. Son successeur olympique, William (Bill) Bachrach (1879-1959), un Juif également, fut le premier entraîneur de natation de l’histoire à enlever, à travers ses élèves Johnny Weissmuller et Ethel Lackie, les 100 mètres nage libre masculin et féminin – aux Jeux de Paris, en 1924 – et dirigea l’Illinois A.C. de 1912 à 1954. Léo Donath, un juif hongrois, présida la FINA dans les années 1930. Mark Spitz, qui accumula neuf médailles d’or olympiques dans sa carrière, fut élu en 2000 meilleur nageur du siècle écoulé par un jury de spécialistes, et Keena Rotthammer, championne du monde et olympique, fut l’une des rares nageuses à avoir battu sur l’une de ses meilleures distance, le 800m, la grande Shane Gould. Chassé d’Ukraine par l’antisémitisme et la misère, Lenny Kraizelburg a remporté les courses de dos aux championnats du monde 1999 et aux Jeux olympiques de Sydney en 2000 pour le compte des USA. Charlotte Epstein (1885-1938), elle, fut la principale responsable de l’établissement la natation comme sport féminin aux états-Unis. Elle fonda la Women’s Swimming Association en 1917, fut responsable de l’inclusion de la natation féminine aux Jeux Olympiques de 1920. Manager des équipes olympiques de 1920, 1924 et 1932 et chairman du Comité olympique féminin des états-Unis, elle présida le comité de natation des états-Unis des Maccabiades en 1935.

Comme nombre de peuples et de tribus de l’Antiquité, les Juifs attribuaient à l’eau un pouvoir purificateur. Son utilisation était entourée de multiples précautions, d’interdits, de contraintes. Les croyants étaient tenus à l’immersion rituelle avant le coucher du soleil, le tevul yom : « un qui s’est baigné ce jour. » Un rite d’immersion totale du corps des morts, remizah gedolah – « grand lavage » – avait été abandonné parce qu’il décourageait la présence des femmes, et le rite fut remplacé par une simple « purification » : tohorah. On s’abstenait de se baigner pour le plaisir ou pour le sport dans les rites traditionnels de deuil des trois semaines dites bein ha-mezarim – « entre deux jeûnes » – qui commémorent les destructions du Premier et du Deuxième Temples.

La pratique du bain différait selon les sectes. Ainsi les Bana’im, secte mineure équivalente aux très austères Essene (Esséniens) et dont le nom apparaît dans Mikva’ot 9 :6, étaient très concernés par la propreté de leur vêtement. On sait très peu de choses à leur sujet, mais si d’aucuns ont vu l’origine de leur nom dans le verbe hébreu banah (« construire »), Sachs et Dorenbourg estiment que Bana’im dérive du Grec Banavetov, « bain » et signifie : « ceux qui se baignent. » Ce qui les rapprocherait des hémérobaptistes dont l’événement le plus important de la vie était le baptême: le plus courant aussi puisque les rites baptismaux étaient répétés plusieurs fois par jour. (Saint Jean-Baptiste était sans doute un hémérobaptiste).

Les Samaritains imposaient un bain purificateur pour les femmes après leurs règles, et le bain pour toute personne qui touchait le mort pendant le lavage funéraire.

Le nom de Hammath, ville du territoire de Naphtali, mentionnée dans la Bible avec Rakkath et Chinnueth (Josué, 19 :35), indique la présence de sources chaudes. On la situe au sud de Tibériade, à Tiberias, où des bains et des synagogues furent trouvés. Des bains modernes ont été aménagés depuis à Hammath Tiberias, arrosés par cinq sources d’eau chaude (60-62°) curative riche en graphite, en fer et en chloride de magnésium.

Deux rites permettaient de venir à bout de l’impureté : le bain et les cendres d’un taureau roux ; on exigeait trois immersions complètes en maljiszir hayyim (eau vive) ou à défaut dans 40 séhar (550 litres environ). L’adhésion au judaïsme passait obligatoirement par un certain nombre de rites : sacrifices, circoncision, immersion. Plus d’un texte religieux précise cette relation privilégiée avec l’eau, qu’on retrouve dans les ablutions à la mode des Hindouistes, des Shintoïstes et des Bouddhistes. Les tovelei shaharits (« baigneurs du matin ») sont mentionnés dans Tosefta Yadahim 2:20. Le Talmud précise que le père doit enseigner la natation à ses enfants, dès l’âge de cinq ans. Il ne s’agit pas d’une suggestion, mais d’une prescription (Kiddouch 30 B) « parce que leur vie en dépend. »

Cette passion pour les immersions, ce goût qui dépassait l’acte de se nettoyer, de se laver – le corps devait être propre avant l’ablution – fit du bain public peut-être la seule institution romaine appréciée des rabbins : à Massada, quatre bains et une piscine de natation furent bâtis par Hérode. Ce goût de l’hygiène voyageait avec les tribus. Installés dans la corne de l’Afrique, les juifs noirs Falashas, qui pratiquaient l’immersion purificatrice, apparaissaient si propres aux Éthiopiens que ceux-ci disaient d’eux qu’ils «sentaient l’eau

L’idée pourra paraître étrange, mais certains auteurs ont suggéré que la propreté rituelle méticuleuse, individuelle et collective, l’hygiène des Juifs les a dispensés de nombreuses calamités, pestes et autres épidémies. Ce qui, ajoutent-ils, les conduisit à subir nombre de pogroms : être en bonne santé quand les Chrétiens mouraient suffisait à les faire accuser de pratiques magiques. On peut mettre en doute la première partie de cette assertion, quand on sait que la propreté fanatique des Néerlandais ne leur épargna guère une série de pestes cruelles. Quant aux pogroms…

 

…Tremper n’est pas nager et ces deux activités ne peuvent être confondues. Mais la première peut-être un encouragement à se mettre à pratiquer la seconde. Le chapitre 21 de l’épître selon Saint-Jean, dans le Nouveau Testament, raconte que Pierre, qui péchait avec des amis sur le lac de Tibériade, voyant Jésus-Christ se manifester sur la berge, plongea et nagea sur la centaine de mètres qui le séparait du sol : « Et Simon Pierre, dès qu’il eut entendu que c’était le Seigneur, mit son vêtement et sa ceinture, car il était nu, et se jeta dans la mer ». Quand, au cours d’un voyage, le bateau de Saint Paul coula au large des côtes maltaises, tous les hommes purent rejoindre l’île à la nage.

Hérode le Grand était connu pour sa passion des piscines : plusieurs bassins furent découverts à Hérodion, dont un, s’il faut en croire Josèphe, assez vaste pour accueillir des bateaux. Il disposait d’une piscine couverte, large de 5,5m sur 9m de long, dans son palais d’Hérodion, près de Jérusalem. Netzer date sa construction de ~10, soit six ans avant la mort d’Hérode. En outre, son palais de Césarée abritait une piscine de dimensions « olympiques », à laquelle s’ajoutait une piscine découverte. C’est dans une de ses deux piscines de Jéricho qu’il fit noyer son beau-frère, un prince maccabéen, qu’il soupçonnait de pouvoir menacer son trône.

 

     En Grèce comme à Rome, savoir nager conférait un prestige supérieur à toute autre maîtrise corporelle. Passons vite sur la religion. Les Dieux et les héros de la mythologie nageaient. Orion nage quand il est tué par la flèche d’Artemis. Herakles traverse un plan d’eau avec une vitesse surnaturelle. Chez les Grecs de l’époque classique, la natation offrait de multiples visages : utilitaire, hygiénique, récréatif ou compétitif. Pour Platon, l’homme qui ne savait pas nager était un barbare. Le gouvernement d’Athènes ordonnait de la manière la plus expresse aux parents de faire apprendre à leurs enfants avant tout à lire et à nager. Un incapable, avait-on coutume de dire, ne savait « ni nager ni courir. » L’expression se changera, à Rome, en « ni nager ni lire. »

L’immersion, dans la Grèce antique, était chargée de vertus purificatrices. On se baignait après un deuil ou une maladie grave. La médecine proposait un remède original contre le mal d’amour : se jeter du haut des falaises de l’île de Leucadia, dans la mer Ionienne. Comme on y précipitait surtout les condamnés à mort, on conçoit qu’un tel remède risquait d’éliminer le malade avec la maladie ! D’aucuns, comme Sappho, ne purent survivre à une si radicale médecine. Un citoyen de Butrone, en Épire, surmonta l’épreuve et se déclara guéri.

Les plongeurs grecs – profession dédiée à la pêche du corail, des éponges, de la pourpre, des huîtres, des perles comme au pillage des bateaux naufragés – se mettaient au service des flottes pendant les guerres maritimes. Selon Isidore de Charax, auteur grec du 3e siècle avant Jésus-Christ, les plongeurs descendaient quelquefois à une profondeur de 20 orgyes, soit 37 mètres.

Dans La Guerre du Péloponnèse, Thucydide décrit les plongeurs subaquatiques au combat. Ainsi (Livres VI et VII), ils vont ôter les pieux plantés à fleur d’eau par Syracuse pour défendre l’entrée de la ville. Au siège de Sparte, des nageurs rejoignent l’île sous l’eau, tirant des sacs derrière eux, et l’approvisionnent ainsi en vivres.

Pline rapporte que les Grecs érigèrent à Delphes des statues à l’effigie des plus célèbres de leurs plongeurs, Scylla et sa fille Hyna. C’est à Scylla en effet qu’ils durent en grande partie leur victoire à Salamine ; avec son équipe de plongeurs en eau profonde, il défit les ancres de la flotte perse dont les navires, en dérivant, s’entrechoquèrent et s’infligèrent des pertes considérables.

Xerxès, peu rancunier, demanda à Scylla de récupérer les trésors d’un de ses navires naufragé dans une tempête. Scylla s’exécuta mais, Xerxès s’étant montré peu généreux, l’irascible plongeur s’en alla une nouvelle fois défaire l’ancre du navire impérial avant de s’enfuir à la nage. Il utilisa un roseau transparent pour respirer sans être repéré, puis franchit 80 stades, soit près de 15 kilomètres en mer, et rejoignit ainsi le cap Artémision où se trouvaient les Grecs.

A défaut d’égaler les exploits du légendaire Scylla, l’astucieux Glaucus obtenait un franc succès quand il piquait une tête. Ce diable d’homme réapparaissait quelques jours plus tard et racontait au bon peuple ses visites aux peuples marins. Glaucus prétendait avoir mangé une algue qui l’avait rendu amphibie. Son astuce consistait à nager sous l’eau assez loin de son point d’immersion pour se mettre à l’abri des regards et à revenir de la même façon, puis à faire œuvre d’imagination pour décrire le royaume de Poséidon !

 

     La première référence littéraire « occidentale » à l’art de nager remonte à ~900 et se trouve dans L’Iliade, livre 16. Après avoir tué Kébrion, l’aurige d’Hector, Patrocle, insulte sa victime, compare sa chute, la tête la première à bas de son char au plongeon des pécheurs d’huîtres. « Lui, comme un plongeur, tomba de la caisse. »

Léandre d’Abydos traversait, dit-on, l’Hellespont quand le soleil s’était couché pour y rejoindre en secret Héro, sa belle, prêtresse de Vénus à Sestos qui, pour l’aider à se repérer dans son périlleux raid nocturne de quinze cents mètres, allumait un flambeau à sa fenêtre. Une nuit de tempête, le flambeau fut soufflé et s’éteignit. Léandre, égaré, périt noyé. Héro, de désespoir, se jeta à son tour dans l’Hellespont.

L’effort, quotidien, de son amant, témoignait d’un vigoureux athlète, remarquablement entraîné. Sa légende, reprise par Ovide et Virgile, fut chantée par Musée (5e s.) dans un long poème, Héro et Léandre, qui fut très populaire à l’époque byzantine et donnait lieu à d’amples digressions poétiques sur l’art de nager: « Léandre qui fait un vaisseau de luimême et de ses bras des rames… » Tout  comme dans une médaille trouvée à Abydos, la description de son style évoque une possible pratique « crawlée. » Mais doit-on vraiment se fier à une image poétique pour ce qui concerne l’exactitude d’un geste technique ?

En Grèce classique la natation parait absente des Jeux traditionnels, quoique certains chercheurs aient supposé l’existence d’une épreuve de natation aux Jeux Isthmiques. La nage de course n’était d’ailleurs pas inconnue de tous : ainsi, à Hermione, ville de l’Argolide, contrée montagneuse de l’ancienne Grèce, on distribuait tous les ans des prix à ceux qui l’emportaient par l’adresse avec laquelle ils nageaient.

Nonnos de Panopolis, poète égyptien d’origine grecque du 5e siècle, et Pausanias décrivent des courses publiques, ouvertes à tous, qui se déroulaient à Naxos, la plus grande des îles Cyclades. Des régates et des courses de nage avaient lieu à Hermion, en l’honneur de Dionysos Melanaigis : c’étaient, semble-t-il, des épreuves courtes, proches des sprints ou des distances de demi-fond court actuels et elles se tenaient dans les eaux abritées des baies.

Nonnos évoque dans ses Dionysaca une course entre Dionysos et Ampellus: « Dionysos semblait sauter sur l’eau, la frappant à chaque bond de son torse nu. Il battait des pieds et utilisait ses bras comme des rames, et  avançait à la surface liquide selon des règles précises. » Plus loin, Nonnos écrit encore: « il avançait par le mouvement des mains, la tête projetée en avant et, sillonnant l’onde, les pieds tendus à l’opposé de la tête, il dominait l’eau. »

Hérodote signale des courses de natation organisées par le Roi des Perses Xerxès 1er (486-465), ce qui contredirait la réputation de phobie aquatique de ce peuple. L’un des rares jeux d’équipes grecs, le platanetus, pratiqué à Sparte, consistait en une dispute entre deux équipes de la maîtrise d’une île située au milieu d’un fleuve et, comme son nom l’indiquait, dans un décor de platanes ; il fallait pour vaincre jeter les adversaires à l’eau, dans une sorte de pancrace nautique, très violent.

Quant aux Lacédémoniennes, elles étaient aussi habiles que les hommes dans l’art de nager.

Un « par équipes » aquatique dont on ne connaît pas le détail du déroulement – un relais, un ballet, une joute, prémice de notre water-polo ? – était organisé à l’occasion des fêtes des Petites et des Grandes Panathénées. Quant au boxeur Thysandre de Naxos, il incluait la nage dans sa préparation, écrit Philostrate.

Enfin, Thucydide, l’historien grec le plus illustre du monde antique, évoque un concours de plongeon où des juges notaient les jeunes concurrents.

 

     Les Athéniens et plus encore les habitants de l’île de Délos étaient considérés comme les meilleurs nageurs. L’habileté des Déliens dans l’art natatoire était proverbiale, au sens étymologique du terme : elle était érigée en dicton. D’un homme très habile, Héraclite écrivait qu’il était un « nageur délien. » La question reste de savoir s’il nageait en eaux troubles…

Très tôt, les pêcheurs crétois plongèrent en bordure des criques. Ils ramenaient des murex, des pierres (agate, jaspe, ponce) et pillaient à l’occasion des épaves.

Dans L’Odyssée, Livre 5, lors d’une traversée marquée par une tempête, la déesse Leucothea, fille de Cadmos et d’Harmonie, conseille à Ulysse d’ôter ses vêtements et de nager jusqu’à terre. Le héros, « la tête en avant, se jetant à la mer (…) ouvrit les deux mains pour se mettre à nager (…) Il nageait, s’élançait pour aller prendre pied » (vers 342-417).

Les Corinthiens rapportaient l’histoire d’un certain Arion, poète lyrique qui, pour échapper aux pirates qui le menaçaient, se jeta à l’eau avec sa lyre, et se vit sauver de la noyade par des dauphins qui, stimulés par sa musique, le poussèrent au rivage. L’aventure est moins fantaisiste qu’il ne semble, car elle correspond à des « sauvetages » effectués récemment par ces petits cétacés.

Hérodote conte qu’au cours d’une bataille navale qui les opposait aux Perses, seuls un petit nombre de Grecs furent pris, la plupart ayant pu s’enfuir à la nage.

Pyrrhus, roi d’Épire, s’étant embarqué en ~281 pour secourir Tarente qu’attaquaient les Romains, fut surpris par une tempête. Comme son vaisseau coulait, il se jeta à la mer, suivi par ses gardes, ses officiers et ses amis. Pendant des heures, tout ce petit monde dut combattre la violence des vagues dans l’obscurité de la nuit. Le jour parût avant qu’ils n’aient pu gagner la côte. Ils devaient être très entraînés pour avoir su lutter si longtemps contre les flots déchaînés.

L’historien juif Flavius Josèphe (37-100) fit naufrage dans l’Adriatique, au cours d’un voyage de Jérusalem à Rome. Il nagea toute la nuit avant d’être sauvé ainsi que quatre-vingts passagers.

Ésope (~6e s.) met en scène un nageur dans une de ses fables.

Les Macédoniens nageaient volontiers dans l’eau froide. Quant aux jeunes filles de ce pays, elles allaient jusqu’à donner des spectacles aquatiques. Ancêtres des ballets nautiques?

 

     On sait des Phéniciens, qui furent les plus actifs commerçants de la Méditerranée pendant plusieurs siècles (~1200, ~600), qu’ils organisèrent des compétitions nautiques.

Leurs héritiers carthaginois, aguerris aux combats navals, s’ils étaient battus, préféraient se jeter à l’eau et nager pendant dix heures que de se rendre. Les Romains leur rendaient bien cette politesse. Au siège de Syracuse mené par Carthage contre le tyran Denys l’ancien, les vaincus se sauvèrent à la nage plutôt que de se rendre au général Himilcon. Cinquante d’entre eux furent assez bons nageurs pour aborder en Italie, après avoir traverse le détroit de Messine large de six kilomètres.

 

     En Italie, les peintures étrusques (comme « la tombe de la chasse et de la pèche », à Tarquinia) remontent à vingt-six siècles, tandis qu’en Grande Grèce, à Paestum, « la tombe du plongeur » porte allègrement ses 2500 ans d’âge.

Un vase de céramique attique exécuté par Audokidas au 6e siècle avant Jésus-Christ représente des femmes au bain. Une amphore attique illustrée par le peintre Priam montrait une nymphe nageant.

Sont aussi parvenues jusqu’à nous une statuette (~480) de plongeur (18 cm) et une céramique (~450) qui montre deux plongeurs ainsi qu’un nageur effectuant un mouvement de nage alternative (style crawl).

Deux piscines à Paestum, à 300 kilomètres au sud de Rome, témoignent d’une activité natatoire : leurs dimensions respectives, 46 mètre par 25 pour 1,80 mètre de profondeur, 25 mètres par 10 par 3 mètres de profondeur évoquent d’une façon frappante les grands bassins ou « bassins olympiques » et les « petits bassins » actuels.

Le 3 mars 1968 fut trouvée une tombe datant  de ~480. Le ciel du lit où repose le gisant est illustré par une peinture qui la fit baptiser « tombe du plongeur. » La position du plongeur dans sa chute est la même que celle du plongeur de la « Tombe de la chasse et de la pèche » de Tarquinia. Mais – chose beaucoup plus singulière –, il s’élance non pas d’un promontoire naturel mais d’une plate-forme de plongeon !

Dans les piscines de Paestum, les archéologues ont reconnu des signes étonnamment modernes d’une activité de compétition et d’enseignement de la natation : plan incliné qui délimite un grand et un petit bain, mesure des distances le long de la plage de la piscine…

 

     La Rome des origines nous rapporte la légende de Clélie et de ses neufs sportives compagnes. Prisonnières de Porsenna, ces jeunes filles s’enfuirent à cheval, puis traversèrent le Tibre (~509). Horatius Coclès, en ~508, interdit, seul, l’accès d’un pont que ses soldats détruisaient aux Étrusques, puis il s’échappa tout armé à la nage. Exploit remarquable, mais que permettait l’éducation romaine – « les Romains endurcissent leurs enfants en les faisant baigner dans le fleuve, » écrit Virgile – et que renforçait l’entraînement du soldat romain, qui nageait souvent couvert de son armure. Scipion l’Africain (~234-~183), pour donner l’exemple à ses soldats, traversait à leur tête les rivières en nageant sans quitter sa cuirasse. Un autre général romain, Sertorius (~121-~73), après une défaite de l’armée contre les Cimbres et les Teutons, se jeta dans le Rhône et quoique blessé, passa ce fleuve à la nage avec sa cuirasse sur le dos. L’impératrice Agrippine, mère de Néron, se sauva, elle, en 59, d’un naufrage orchestré par son fils et, quoique blessée à l’épaule et affligée de ce fait d’une insensibilité du bras droit, nagea, semble-t-il, à quarante-trois ans, sur des kilomètres, au large de Naples, avant de rejoindre la terre ferme !

Dans la Rome des débuts, la nage était tenue en haute estime. Elle entrait dans l’éducation des jeunes Romains qui s’exerçaient à traverser « le Tibre où la jeunesse accourt en foule pour nager. » (Cicéron). « Les Romains exerçaient leurs officiers et leurs soldats à nager, aussi bien qu’à marcher : et un auteur ordonne même de les forcer à cet exercice soit sur mer soit sur les rivières pour les accoutumer au péril et à la peine ou du moins diminuer la surprise que cause le hasard et augmente le danger », signale Michel de Pure dans L’Idée des Spectacles anciens et nouveaux. (1668). L’importance de la nage dans l’éducation guerrière se signalait par un détail topographique : la proximité du Champ de Mars du Tibre.   Après les exercices, les jeunes gens plongeaient dans l’eau du fleuve, se débarrassaient en plusieurs traversées de la sueur, de la poussière et de la fatigue des exercices. La nage entrait donc dans l’entraînement du soldat. Au temps de la République, au moins trois traversées du Tibre étaient prévues à leur programme. Le pentathlon romain, le Quinquerce, comprenait une épreuve de nage. Savoir nager était indispensable. Les troupes en campagne devaient pouvoir traverser des fleuves en l’absence de ponts.

La littérature militaire de Rome fourmille d’exemples de situations où les soldats devaient nager. Ainsi dans La Guerre des Gaules de Jules César.

Les Romains n’eurent dès lors aucune peine à faire leur le proverbe grec : « Neque litteras didicit nec natare », disaient-ils de l’ignare : « Il n’a appris ni les lettres, ni la natation. »

Non seulement ils nageaient, mais ils avaient « de la technique ». Ovide, dans le passage des Métamorphoses dédié à Salmacis et Hermaphrodite, évoque clairement une nage où les bras agissent de façon alternative (façon crawl) et nom simultanée (comme la brasse). « Le jeune homme frappe son corps du creux de ses mains, puis lestement il saute dans le lac et, tandis qu’il déploie ses bras alternativement, il brille à travers les eaux limpides. » Sa description (à la première personne) de la nage d’Aréthuse est moins détaillée : « je me plonge nue dans les eaux. Tandis que je les fends et les ramène à moi, me livrant aux mille jeux de la nage, tandis que j’agite mes bras déployés. » Plus loin, c’est Hercule qui nage. L’accent est alors mis sur l’extraordinaire vitesse de sa progression dans l’eau. Chargé de son carquois et de la dépouille du lion de Némée, Hercule jette sur la rive opposée sa massue et son arc puis affronte l’impétueux fleuve Evénus : « je veux encore venir à bout de ce fleuve, dit-il. Il n’a pas une hésitation, il ne songe pas à chercher où le courant est le plus tranquille, ni à se laisser aller au fil de l’eau obéissante » et il n’a pas plutôt plongé qu’il est « déjà debout sur l’autre bord. » Une autre description du nageur en action est tentée par Manilus : « Puis, soulevant un bras après l’autre pour faire de lents balayages, puis comme une birème cachée, il tirera ses bras de côté sous l’eau. » Ces deux mouvements se réfèrent assez clairement, le premier à une nage alternée style crawl, le second à la brasse.

 

     Il n’étonnera personne, dans ce contexte, si les grands capitaines de guerre romains – comme les Grecs – étaient fiers de leurs talents de nageurs. César et Pompée y excellaient et Auguste aimait enseigner la nage à ses petits-enfants. Virgile vantait la santé par le bain. Trebatius, un jurisconsulte, conseillait à l’insomniaque Horace de traverser par trois fois le Tibre chaque jour afin de retrouver le sommeil. Plutarque rapporte dans ses « Vies des Hommes Illustres de Rome » que Jules César, attaqué par surprise par Ptolémée dans Alexandrie, se jeta à la mer depuis son bateau enveloppé par l’ennemi. « Il se sauve à la nage avec la plus grande difficulté. Ce fut, dit-on, dans cette occasion qu’il nagea en tenant dans sa main des papiers, qu’il n’abandonna jamais, malgré la multitude de traits que les ennemis faisaient pleuvoir sur lui, et qui l’obligeaient souvent de plonger ; il soutint toujours ces papiers d’une main au-dessus de l’eau pendant qu’il nageait de l’autre. »

Quelques siècles plus tard, William Shakespeare mit en doute les qualités natatoires du conquérant des Gaules. Dans son Jules César, il mit dans la bouche de Cassius, l’un des conjurés qui s’apprêtent à assassiner César, l’anecdote suivante (vers 102-117) :

     « Une fois, par un jour gris et orageux où le Tibre agité se soulevait contre ses rives, César me dit : Oserais-tu, Cassius, te jeter avec moi dans ce courant furieux, et nager jusqu’à ce point là-bas ? Sur ce mot, accoutré comme je l’étais, je plongeai, et le sommai de me suivre ; ce qu’il fit en effet. Le torrent mugissait ; nous le fouettions de nos muscles robustes, l’écartant et le refoulant avec des cœurs acharnés. Mais avant que nous pussions atteindre le point désigné, César cria : au secours, Cassius, ou je me noie ! De même qu’Énée, notre grand ancêtre, prit sur ses épaules le vieil Anchise et l’enleva des flammes de Troie, moi, j’enlevai des vagues du Tibre César épuisé. » (1)

 

     La Rome antique abritait avec les Palombares (ou : Urinatores, plongeurs) une véritable société de natation. Les palombares allaient pêcher les fruits de mer. Avec le temps, ils diversifièrent leurs activités qu’ils mirent au service de l’art militaire.

Chaque 17 août, à Rome, Naples et dans les grandes villes, étaient fêtées les Portunalia. Tenues en l’honneur du dieu Portunus, elles donnaient lieu à des courses individuelles et par équipes. Les 7 juin et 7 juillet, les jeux pécheurs offraient l’occasion de courses nagées. A Ostie, en mai se tenait la Majume, une fête agrémentée de courses de vitesse, de combats dans l’eau et de compétitions de « style » où l’on comparait la beauté des nages. Un des grands amusements, pendant la Majume, consistait à se jeter les uns contre les autres dans l’eau : fallait-il pour cela que tout le monde sache nager !

Du temps de Domitien, qui régna sur Rome de 81 à 96, l’on donnait des divertissements dans l’eau. Un des spectacles eut le don de frapper les spectateurs. « Un char de Néréides, c’est-à-dire de jeunes gens et peut-être de femmes, habillés en nymphes, qui dessinaient différentes figures sur la surface de l’eau. Ces nageurs représentaient d’abord un trident, ensuite en s’entrelaçant ils faisaient une ancre puis une rame, puis un vaisseau, cette dernière figure se transformait tout à coup en une autre qui représentait l’étoile de Castor et Pollux, à laquelle succédait l’image d’une voile enflée par les vents. Il fallait que ces gens eussent de l’art de la nage une connaissance approfondie pour jouer leurs rôles avec toute la facilité et la vitesse nécessaires à l’illusion d’un pareil spectacle » (Martial).

Cela laisse supposer l’existence d’un enseignement aux techniques de nage, par des professeurs de natation. Ceux-ci attachaient aux corps de leurs élèves des faisceaux de jonc ou de roseau qui les aidaient à se soutenir sur l’eau, ou encore des vessies, des outres gonflées, des lièges. Quant aux techniques de nage elles-mêmes, elles préfigurent le crawl et la brasse. « On verra le nageur, dit Marcus Manilius, poète latin du 1er siècle, tantôt voler à la surface des eaux, en frappant de ses bras les flots et en les faisant retentir de ses coups. Tantôt il tiendra les mains entièrement sous l’eau, leur faisant l’office de rames, sans que l’on puisse s’apercevoir de leurs mouvements. D’autres fois il se tiendra droit dans l’eau, et il nagera comme s’il marchait et l’on dirait ainsi que les eaux sont devenues une terre ferme ; ou bien il se couchera sur le dos sans faire aucun mouvement des mains ; ainsi il ne pèse point sur l’eau et demeure suspendu à sa surface. »

 

     Le mot piscine vient du latin pesce, poisson. Au départ, le terme désigne un vivier, un bassin parfois de très grande dimension – jusqu’à 1300 mètres de long –, où le poisson est maintenu en vie. La piscine « natatio », elle, est fréquentée par les piscinensis (nageurs, baigneurs) et peut mesurer entre 4 et 90 mètres. Le bain, institution chérie par le peuple romain, constituait, plus qu’une séance de décrassage, un événement social, quotidien, vital. On ne s’étonne plus, dès lors, de la majesté et de la multiplicité des piscines dans le monde romain. à Herculanum, plusieurs piscines couvertes forment les bains sacrés disposés au bord de la mer. Ici, les jeunes athlètes se mesuraient à la lutte, à la nage, à la course à pied. C’est sur le plan de la villa Papyri, une fabuleuse habitation d’Herculanum, que le Musée Paul Getty a été construit à Malibu. Sa pièce maîtresse n’est autre qu’une immense piscine découverte, longue de plus de 50 mètres sur quatre de large. La nage avait eu une grande importance dans la vie des anciens Romains.  Le paradoxe voulait que l’Empire, qui comptait des centaines de thermes (du grec thermos, chaud) qui étaient autant de bâtiments destinés à abriter des salles où l’on pouvait se baigner et recevoir des soins de corps, finit par dédaigner la natation. A Rome même, il y aurait eu 153 thermes à la fin du – 1er siècle et 856 au 4e et il n’était pas de ville romaine qui n’avait ses thermes, monuments gigantesques comme les thermes de Dioclétien (13 hectares) ou de Caracalla (11 ha) ou de dimensions beaucoup plus modestes. Les Romains en érigèrent jusqu’en Grande-Bretagne. Mais la notion d’activité physique, avec le temps et l’amollissement de leur civilisation, perdait de son attrait. Au Bas-Empire, nager devint carrément mal vu. Les piscines furent donc des lieux d’hygiène, de farniente et de loisirs, sinon de stupre. On s’y décrassait, on s’y délassait ou on y cultivait la promiscuité, mais on ne s’y exerçait pas.

 

     Selon Tacite Publius Cornelius (55-120), les peuples germains aimaient dire de leurs héros qu’ils étaient des « champions dans la nage et le plongeon. »

Tacite parle aussi de légions romaines encadrées par des Bataves réputés, comme les Suédois, pour leur habileté de nageurs. Ils plongeaient leurs enfants, petits, dans les rivières et tout soldat devait savoir nager. On a prétendu qu’un lancer du disque était né chez eux, de la propulsion du bouclier d’une rive à l’autre, par le soldat désireux de s’alléger avant de traverser un cours d’eau ! Car les Bataves pouvaient nager tout armés avec heaume, bouclier, flèches, javelot, épée, etc. Entraînés à traverser les rivières de leur Keltoï (patrie des Celtes) natal, dans la Rhénanie actuelle, Tacite décrit leur traversée de fleuve pendant l’invasion de la Grande-Bretagne, en 43 : l’assaut de l’île de Mona fut ainsi effectuée par des fantassins en bateau ou des cavaliers qui nageaient quand la profondeur l’exigeait. Au cours d’une révolte barbare, les auxiliaires bataves de l’armée romaine, familiers avec les gués et habitués traditionnellement à nager de telle façon qu’ils prenaient contrôle des armes et des chevaux, avec cet effet que les barbares, qui attendaient une flotte, ou un bateau, crurent que rien ne serait insurmontable à des hommes qui arrivaient de cette façon. » Et ce soldat de l’Empereur d’entonner le chant : « Je suis celui, fameux, qui fut bien connu sur les rives de Pannonie, brave et le premier parmi un millier de Bataves. Je fus capable de nager avec Hadrien comme juge, de nager à travers la grande largeur du Danube aux eaux profondes, et de briser un javelot frappant mon arc. »

De nombreux témoignages locaux confirment les dires de Tacite. Ainsi le Kalevala, épopée des Finnois regroupée dans de vieilles chansons de Carélie, décrit (chant 7) la dérive, neuf jours durant, d’un héros à la recherche de son épouse disparue : « Vaïno le vieux barde sage nage par les vagues profondes ; sapin brisé, loton noyé, chablis de grand pin s’en dérive par trois journées de l’estivage, et trois nuitées de fil en lice, devant ses prunelles l’eau vive et le ciel clair dans son sillage. Il nage deux nuitées encore, deux jours au plus long du soleil. » Dans la Saga d’Egill, fils de Grimr le Chauve, l’un des grands chefs-d’œuvre du genre (date probable, 1250), qui raconte la vie « romancée » d’un personnage historique, le forgeron Grimr le Chauve met son bateau à rames à l’ancre, au large. « Puis il passa par-dessus bord, plongea et remonta une pierre qu’il chargea dans le bateau. » Il ramena la pierre dans sa forge. « Cette pierre s’y trouve encore, il ne faudrait pas moins de quatre hommes pour la soulever. » Bien sûr, il ne s’agit pas de prendre au pied de la lettre les contes et légendes, mais derrière l’outrance servie pour étonner et captiver l’auditoire, on ne peut s’interdire de saisir des pratiques réelles. Plus loin dans le même texte, est décrit un fait plus crédible : Egill, seul en pays ennemi, se retrouva en pleine nuit sur un promontoire. « Il vit alors une île, il y avait un chenal, qui allait d’une île à l’autre, d’une formidable longueur. » Ayant fait un paquet de ses armes enveloppées dans son manteau, qu’il s’attacha sur le dos « il sauta, se mit à la nage et ne s’arrêta pas qu’il ne fut arrivé dans l’île. » Un peu plus loin, surpris par Egill alors que ses bateaux étaient à l’ancre, un certain Eyvindr Skreyja « sauta par-dessus bord et parvint à terre à la nage ainsi que tous ceux de sa troupe qui parvinrent à s’échapper. »

Dans la Saga des gens du ValauSaumon (vers 1260), les héros Thorolfr et Asgautr n’hésitent pas entre un combat déséquilibré et un bain glacé : « ils descendirent sur le banc de glace et se mirent à nager. Et comme ces hommes étaient vigoureux et que le sort leur avait assigné une vie plus longue, il parvinrent à traverser la rivière et montèrent sur le banc de glace de l’autre côté, tordirent leurs vêtements et se mirent en devoir de partir. » Des textes moins entachés de fiction, tels l’Histoire des rois de Norvège, rédigée en vieil islandais par Snorri Sturluson (1230), qui recouvre une période qui va des premiers siècles de notre ère jusqu’à la bataille de Ré en janvier 1177, nous donnent à penser que les guerriers vikings, habiles marins, escrimeurs redoutables, cavaliers infatigables, se révélaient aussi, quand leur vie en dépendait, d’habiles nageurs.

Ainsi, Iorund, fils d’Yngvi, roi norvégien d’Upsal, partait guerroyer chaque été avec sa flotte. L’une de ses expéditions au Danemark tourna mal. « Les habitants de la contrée… affluèrent de toutes parts. Iorund sauta par-dessus bord de son navire afin de s’enfuir à la nage, mais il fut capturé, » raconte Sturluson. Bons nageurs, les rois vikings ne sont pas pour autant à l’abri d’un bain fatal. Projeté de son bateau par un épar qui raidissait la voile d’un autre navire qui faisait voile tout près du sien, le roi Eystein se noya.

Lors d’une guerre contre Hakon le Bon de Norvège, les huit fils d’Éric, son frère exilé au Danemark « se jetèrent à l’eau, suivis par leurs hommes, et se mirent à nager » pour rejoindre leurs navires. Si dans cette fuite périt Gamli fils d’Éric, « ses frères purent rejoindre leurs navires » et gagner le large.

Un peu plus tard, pressés par les troupes d’Hakon, alors qu’ils l’avaient attaqué dans l’île de Stord, ses ennemis furent à nouveau mis en déroute. « Sur le chemin qui conduisait aux navires, beaucoup se jetèrent à l’eau, et ils furent nombreux à pouvoir rejoindre les navires, avec tous les fils d’Éric. »

Erlend, fils du duc Hakon, poursuivi en bateau, tentait de rejoindre la terre, quand son navire talonna. Lui et les siens sautèrent par-dessus bord et tentèrent de gagner le rivage. Son ennemi, « Olaf vit alors un homme d’une beauté hors du commun se jeter à l’eau et se mettre à nager » et… le tua d’un coup de lance.

A la bataille de Ré, un autre Olaf, roi des Vendes, et tous ses hommes, battus, n’eurent d’autre recours, pour échapper à l’adversaire, que de quitter leur navire et se jeter à l’eau. Le roi « couvrit le chef de son bouclier et s’enfonça aussitôt dans les flots… Nombre de gens racontèrent aussitôt que le roi Olaf avait dû se défaire de sa broigne lorsqu’il plongea, qu’il avait dû nager au-dessous des longs-navires, qu’il avait dû ensuite se diriger vers l’esnèque des Vendes et que les hommes d’Astrid avaient dû le conduire à terre… Maint récit au sujet de la destinée du roi Olaf apparut ensuite,… mais jamais plus le roi Olaf Fils Tryggvi ne regagna son royaume de Norvège. »

Les Sagas, on l’aura compris, contant essentiellement l’histoire des batailles des héros, la nage n’y était décrite qu’en tant que technique de survie, de fuite ou de combat. Les hommes qui tombaient à l’eau pouvaient fort bien y rester et la Saga  du ValauSaumon  abonde en misérables noyades collectives, suite à des naufrages, survenus à faible distance de la terre, mais, doit-on ajouter, dans des conditions climatiques de vent, de courant, de profondeur des flots parfois épouvantables. Il est des situations où savoir nager ne sufit pas !

Autre exploit nautique, au cours d’un combat, dans la Saga de Gisli Sùrsson (1250-1260, chap. 27) : « Gisli se jette à l’eau et veut aller à terre à la nage. Börk lui jette une lance ; le coup l’atteint au mollet, le lui tranche et c’est là une grande blessure. » Gislin arrache la lance mais nage jusqu’à terre, fait remarquable dans ces circonstances. Dans la Saga des frères jurés qui, écrite vers 1250, raconte des faits survenus deux siècles plus tôt, on assiste (chapitre 23) à un combat dans l’eau : « Ils tombèrent tous deux du rocher jusqu’en bas dans la mer. Ils essayèrent de se mettre à la nage, l’un précipitant l’autre sous la surface de l’eau à tour de rôle […] La ceinture des braies de Falgeirr se déchira. Thormodr lui descendit alors les braies. Falgeirr eut du mal à nager : il disparut de la surface de l’eau, à plusieurs reprises, en buvant sans mesure. […] Fageirr se noya là. » Au chapitre suivant, un héros de cette saga, Thormodr, un proscrit, poursuivi, renverse sa barque dans la nuit et nage jusqu’à un rocher. Puis lorsque ses poursuivants, abusés par son stratagème, s’en allèrent, il « sortit des algues et se leva. Il nagea par le plus court pour se rendre à la côte. Il aborda sur les rochers qui se trouvaient en cours de route et y fit une pause. Alors qu’il était à peu de distance de la côte, il parvint sur un rocher : il était dans un tel état, à la fois tout roide et épuisé, qu’il ne put pas en repartir. » Une longue séquence de combat impliquant de ses acteurs qu’ils sachent nager se trouve dans la Saga de Hàvardr de l’Isafjördr (chap. 11 et 12) : «  Lorsque Thorbjörn vit cela, il se jeta à l’eau aussitôt et s’éloigna de la côte à la nage. Le vieux Hàvardr fut le premier à voir cela, il se dépêcha de se jeter à l’eau pour poursuivre Thorbjörn. Ce que voyant, [Halgrim] se mit aussitôt à leur poursuite. […] Ils s’éloignèrent de la côte à la nage. Il y avait un long chenal, jusqu’à ce que Thorbjörn arrive à un rocher. […] Les gens qui discutèrent de cela ensuite trouvaient que Hallgrim s’était comporté vaillamment en se mettant à la nage dans le fjord sans savoir qu’il y avait ce rocher vers le large ; c’était tout de même une très longue nage. » Dans la Saga de Grettirqui retrace la vie d’un proscrit qui a réellement vécu de 996 à 1031 –, le héros se méfie de Thòrir de Gadr, un  homme des bois qu’il a recueilli, et en présence duquel il doit, sa barque étant hors d’état, retirer au large des filets de pêche. « Il se débarrassa de ses armes et de ses habits et se mit à nager pour aller chercher les filets. Il les rassembla, alla jusqu’à terre et les jeta sur la rive. » Mais quand il s’apprête à remonter à terre, Thòrir le frappe d’un coup de hache. « Grettir se jeta à la renverse dans l’eau et coula comme une pierre. Thòrir examinait le lac pensant l’empêcher d’atteindre la rive s’il remontait. Grettir nagea sous l’eau tout près de la rive en sorte que Thòrir ne le vit pas, jusqu’à ce qu’il arrive dans la baie derrière lui. »

Dans la vie courante, on doit imaginer que les bains n’étaient pas toujours forcés ni dramatiques, qu’on s’y adonnait parfois par plaisir. Toujours dans La Saga de ValauSaulmon, on voit un garçon se rendre aux « bains de Saelingsdalr » dans l’espoir d’y rencontrer une jeune fille, Gudrun, qui aimait y passer le plus de temps possible. Une autre fois, « par un jour de beau temps, il se fit que les gens sortirent de la ville pour aller nager dans la rivière. Kjartan dit qu’ils iraient nager pour s’amuser. Il y avait là un homme qui nageait beaucoup mieux que les autres. » Kjartan et cet homme, qui n’est autre que le roi Olafr Tryggvason, se livreront à un étrange duel, s’étreignant et s’entraînant sous l’eau, s’y mesurant en de redoutables duels d’apnée. « Pour la troisième fois, ils replongèrent et restèrent sous l’eau beaucoup plus longtemps. Kjartan ne voyait plus comment ce jeu tournerait et il estima ne s’être jamais encore trouvé dans une situation qui exigeât tant de bravoure. » Selon Régis Boyer, le traducteur de cette saga, « quelque curieux que ce soit, toutes nos sources témoignent de la passion qui portait les gens du Nord à ce type de sport qui consiste, non à bien nager, mais à maintenir le plus longtemps possible un partenaire la tête sous l’eau. Un prestige certain s’attachait à qui se montrait le champion en la matière ! » On a vu plus haut, dans le combat de Falgeirr et de Thormodr, que la suprématie dans un tel jeu pouvait devenir une affaire de vie ou de mort.

Quoiqu’il en soit, on l’aura compris, si les hommes du Nord apprenaient à nager, ce ne pouvait être qu’à des périodes propices, l’été et l’automne, quand les lacs et les rivières sont moins frais. L’Islande, elle, disposait de ses nombreuses sources chaudes, et « la mention des « bains » est fréquente dans les sagas, tant pour se baigner que pour faire la lessive. Les plus connus, qui se visitent encore, sont ceux que fit aménager Snorri Sturluson, au début du 13e siècle, à Reykjaholt (aujourd’hui Reykholt), avec passage couvert et véritable piscine » (Régis Boyer).

 

 

     Traversons l’Atlantique. L’Amérique précolombienne nageait aussi. Dans la vallée de Maizcala, sur la côte pacifique, on a retrouvé un manche de couteau en porphyre vert en forme d’homme nageant, daté, très approximativement, entre ~ 300 et 300.

A Monte Alban, le centre principal des Zapotèques dans l’Oaxaca, à l’ouest du Mexique, qu’ils occupèrent pendant les seize siècles qui vont environ de ~ 800 à 800, on a trouvé des représentations natatoires : des pierres sculptées, des peintures et des stucs peints qui ne laissent aucun doute sur l’existence d’une technique de nage. Et le surf était pratiqué au Pérou.

Dans les anciens empires du soleil, on prenait des bains, souvent chauds. Les femmes, bonnes nageuses, n’hésitaient pas à traverser les fleuves, avec leurs enfants juchés sur leurs épaules. Le conquérant espagnol Andrés de Tapia observait que Motecuhzoma « se lavait le corps deux fois par jour » et Clavigero que tout le monde « se baignait fréquemment, et beaucoup chaque jour », dans les rivières, lagunes ou bassins. Cette habitude, rapporte Jacques Soustelle dans La Vie quotidienne des Aztèques, était inculquée aux jeunes gens. Souvent, la nuit, ils devaient se lever pour aller se baigner dans l’eau froide de la lagune ou d’une source. La capitale aztèque de Mexico-Tenochtitlan se prêtait à de telles pratiques. C’était une ville inondée, une cité lacustre et son nom signifiait probablement « (la ville qui est) au milieu (du lac) de la lune) ». On y trouvait des nageurs et des plongeurs patentés. Au cours d’une inondation particulièrement désastreuse, « quinze plongeurs se jetèrent dans l’eau et réussirent à obstruer les ouvertures par lesquelles elle jaillissait avec tant de force… » En récompense pour cet exploit,  « dix charges de quachtli – une petite fortune – (fut attribuée) à chacun des plongeurs » (Soustelle). Dans le Temple de Quetzalcóatl, véritable cité des dieux, plusieurs sources jaillissaient à l’intérieur de l’enceinte, et l’aqueduc de Chapultepec aboutissait, par un canal couvert, pour y alimenter un bassin. Les prêtres du feu se baignaient, la nuit, dans le Tlilapan, « l’eau sombre ». Le grand prêtre du Coacalpo – lieu du temple où les Aztèques gardaient « prisonniers » les Dieux des peuples vaincus – se baignait seul dans un ruisseau ou bassin appelé Coapan.

On nage aussi magnifiquement dans l’Amérique septentrionale. Dans l’Histoire de la conquête de la Floride, de Garcilasso del Vega, on lit que Ferdinand de Soto, capitaine espagnol qui avait offert à Charles-Quint de conquérir la Floride pour le compte de la couronne d’Espagne, pénétra un jour dans la province de Vitachuco. Frédéric Dillaye, dans Le Journal de la Jeunesse, en 1882, raconte cette histoire : « Par un coup de main hardi, il s’empara du cacique et culbuta les indigènes, tous gens d’élite, au nombre de dix mille environ. Beaucoup gagnèrent une forêt voisine, quelques-uns se blottirent dans les herbes d’un marais. Neuf cents autres, plus vivement pourchassés, sautèrent dans un étang, […] large de trois kilomètres et s’étendant à perte de vue.

     Les Floridiens, habiles nageurs, défièrent ainsi la cavalerie espagnole. Bien mieux, ils continuèrent à se battre, nageant trois ou quatre de front, bien serrés les uns contre les autres et portant sur leurs épaules un de leurs camarades qui tirait de là jusqu’à épuisement de sa provision de flèches.

     Ferdinand de Soto, furieux de cette résistance, fit établir un cordon de soldats tout autour de la lagune, afin d’empêcher les Floridiens de s’échapper à la faveur de la nuit. Dès que l’un d’eux approchait de la rive, les soldats tiraient dessus à coups de mousquet pour le forcer à se rejeter à l’eau.

     Le lendemain, dans la journée, un grand nombre de ces nageurs enflés par l’eau qu’ils avaient avalée et tombant de faim, de sommeil et de fatigue, consentirent à se rendre. Sept nageurs restèrent dans l’eau jurant de mourir d’épuisement plutôt que de se rendre. Le capitaine espagnol fit entrer dans l’eau douze de ses plus forts soldats et ils en retirèrent ces intrépides nageurs, plus morts que vifs et dans un état piteux. Ils avaient combattu pendant trente heures consécutives, immergés et nageant. »

La conquête n’altéra pas sensiblement les affinités que ces peuples nourrissaient avec l’eau. En 1589, Joseph de Acosta (Histoire naturelle et morale des Indes occidentales) se montre fort prolixe à ce sujet : « Dans une rivière appelée Rio Grande, dans la province de Charcas, où les Indiens Chiriguanos plongeaient sous l’eau, suivant les poissons à la nage avec une rapidité étonnante et avec des dards ou harpons qu’ils tenaient dans la main droite, nageant seulement de la gauche, ils blessaient le poisson, le sortaient ainsi transpercé, et ressemblaient davantage à des poissons qu’à des hommes de la terre. »

Acosta cite l’anecdote très impressionnante d’ « un Indien [à qui] un caïman … avait ravi un petit enfant et l’emporta sous l’eau. L’Indien… se lança après lui avec un couteau, et comme ces gens sont d’excellents plongeurs et que le caïman ne mord qu’hors de l’eau, il le blessa par-dessous le ventre. » Cette dextérité aquatique faisait qu’un art de pêcher sur des balsas poussés dans l’eau de mer ou des grands lacs comme le Titicaca était couramment pratiqué. Et les Indiens n’hésitaient pas à traverser à la nage les fleuves, parfois impétueux.

L’âpreté des Blancs ne manqua pas d’utiliser ces dons des Américains. « Les Espagnols capturaient les Indiens par la force et les obligeaient à pêcher des perles », témoigne Girolamo Benzoni dans son Histoire du Nouveau Monde (La Historia del mondo nuovo), publiée à Venise en 1572. L’anecdote est reprise par plusieurs auteurs. Un siècle après Benzoni, Vincent Le Blanc écrit : « Les Espagnols font plonger ces pauvres pêcheurs dix ou douze brasses de profondeur pour arracher les huîtres des roches, et pour fortifier leur souffle en cette grande profondeur et longue demeure de près d’une heure parfois, ils les font manger peu et garder continence. » Las Casas s’est ému de ces pratiques dans son Historia de las Indias : « la vie que suivent les Indiens pêcheurs de perles n’est pas à vrai dire une vie mais plutôt une mort infernale… Parfois ils plongent et ne remontent jamais, soit parce qu’ils se noient de fatigue et d’épuisement, ou parce qu’ils ne peuvent pas respirer ou parce que des animaux marins les tuent ou les dévorent. »

A l’autre bout de la terre, Marco Polo, dans le livre où il rapportait ses voyages en Chine, n’évoqua que de façon indirecte  des possibilités d’activités natatoires, comme à Arçingan, petite Arménie (l’actuelle Erzincan, à l’est de la Turquie) où, signalait-il, « des eaux chaudes jaillissantes forment des bains naturels les plus beaux et les plus sains de toute la Terre. » Ou encore, dans toute la province du Catai (Chine), où, disait-il encore « il n’est personne qui n’aille à l’étuve et ne se baigne au moins trois fois la semaine, et, en hiver, tous les jours s’il se peut. » Il notait également à Quinsai, quatre mille bains artificiels, « étuves, où les hommes et les femmes se baignent et goûtent de grands délices. » Rien ne dit qu’il ne s’agisse guère plus qu’une activité d’hygiène, car, et on est contraint à nouveau d’en convenir, nager n’est pas se tremper dans l’eau.

En revanche, Marco Polo partage la fascination de tous les voyageurs qui ont vu ou entendu parler des pêcheries de perles. Il décrit ainsi longuement la pêche des perles de Bettala, aujourd’hui Putta Lam, sur la côte ouest de Ceylan, dans un bras de mer d’une profondeur de dix à douze pas hanté par des requins. « Les hommes… sortent des barques et vont sous l’eau, tel à quatre pas, tel à cinq, et jusques à douze, et y demeurent autant qu’ils peuvent ; quand ils ne peuvent demeurer plus longtemps, ils remontent et restent un moment, puis plongent de nouveau au fond, et ainsi font-ils tout le jour. »

Autour de l’île de Socotra, en face de la Corne de l’Afrique, Marco Polo signale une pêche à la baleine extrêmement mouvementée, où il s’agit de monter sur le dos de l’animal pour l’étouffer en bouchant son évent. On imagine mal un médiocre nageur en train de s’essayer à cet exercice. D’autres exploits aquatiques étaient réalisés par les naturels, en Afrique de l’Ouest : les pêcheurs plongeaient et nageaient autour de leurs petits bateaux de pêche, quand ils ne s’essayaient pas à chevaucher des planches et à surfer, fait d’autant plus méritoire que les eaux abritaient de redoutables requins.

 

(1) For once upon a raw and gusty day,

The troubled Tiber chafing with her shores,

Said Caesar to me ‘Dar’st thou, Cassius, now

Leap in with me into this angry flood,

And swim to yonder point?’ Upon the word,

Accoutred as I was I plungèd in,

And bade him to follow. So indeed he did.

The torrent roared, and we did buffet it

With lusty sinews, throwing it aside,

And stemming it with hearts of controversy.

But ere we could arrive the point proposed,

Caesar cried ‘Help me, Cassius, or I sink!’

Ay, as Aeneas our great ancestor

Did from the flames of Troy upon his shoulder

The old Anchise bear, so from the waves of Tiber

Did I the tired Caesar.

 

(2). Henri Lhote. A la découverte des fresques du Tassili (Arthaud, 1958, 2006).Lhote suggère que ces dessins désignent la mort, représentée par une nageuse qui entraîne le défunt… Dieu sait où.

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