Jacques Favre, le bon feeling

Par Eric LAHMY

Dimanche 15 Février 2015

Ne frappez plus, j’avoue. Je ne me souviens absolument pas de Jacques Favre, le nageur ! Bon, c’est comme ça, à l’époque, j’essayais de m’intéresser au-delà des vedettes, à tout ce qui rampait dans l’eau, mais cela marchait surtout avec les nageurs parisiens que je pouvais rencontrer dans les compétitions régionales. Alors j’ai de gros trous dans mes je-me-souviens. J’espère que ce n’est pas l’Alzheimer…

Je ne m’en souviens plus, alors me direz-vous, pourquoi est-ce que j’ai un bon feeling ? Je ne sais pas, les premières interviews, des propos qui tiennent la route, qui ont du bon sens, qui ne sont pas des copié-collé de communiqués officiels à la gomme, ces originalités, son « jugaad » ramené d’Inde à travers ses lectures en-dehors des sentiers battus. L’idée qu’un DTN, ce n’est pas seulement un bloc de compétences, mais aussi un être humain, un style, une approche des problèmes qui se posent. Il y a une sérénité chez lui, qui sera peut-être mise à rude épreuve, mais qui est là…

Se pourrait-il que Francis Luyce ait eu finalement la main heureuse en l’imposant ainsi, à la hussarde, à la onzième heure?

Jusqu’à son apparence, l’œil bleu zen, pas allumé mais brillant juste comme il faut, presqu’ironique, ce corps d’ascète, ou d’athlète, à 51 ans. Je sais, ça ne parait pas sérieux, mais je vois ça comme ça. Je ne connais pas plus son  »programme », je ne sais pas s’il en a un. Mais je pense qu’il peut en bâtir un, à l’intuition, parce qu’il a l’intelligence et la curiosité et qu’il suffit qu’il y ajoute la volonté et la patience. Parce que le programme olympique (merci Patrick) est lancé et qu’il n’aura qu’à le suivre. Ah ! Il faudra aussi lui souhaiter de la chance, car sans cela, tout devient plus difficile. Et puis ce soir, j’ai eu deux personnes qui l’ont bien connu dans le temps… Michel Pedroletti et Frédéric Delcourt.

Michel Pedroletti se souvient-il de Jacques Favre ? Et que si! Michel, ancien entraîneur de l’équipe de France, puis du Cercle des Nageurs de Marseille, a pris la suite de Georges Garret comme entraîneur du Cercle quand Favre y nageait encore.

« Je ne l’ai plus beaucoup vu depuis longtemps, mais… Que dire ? Il avait un très gros battement de jambes. Quoi d’autre ? C’était un bon type. Stable, cohérent, intelligent. Et il avait de l’humour. Il avait cette tchatche marseillaise, le mot pour rire. Sympathique. »

« Il avait nagé avec Garret, pendant que j’entrainais l’équipe nationale jusqu’en 1984. Quand je suis retourné à Marseille, de 1985 à 1988, il y était revenu, après avoir, je crois, fréquenté pendant deux ans le sport-études d’Antibes, peut-être avec Michel Guizien… ou David Dickson ?? Au Cercle, ça ne s’entraînait pas beaucoup, c’était des trois ou quatre fois par semaine, Antibes avait bien planifié son truc.

Donc Favre a nagé avec moi, mais il avait d’autres choses dans la vie, ses études universitaires, bref il n’avait pas le temps. C’était un nageur de niveau de finales des championnats de France sur 100 mètres et surtout sur 200 mètres, et il a répondu à quelques sélections internationales. Il axait tout sur les jambes, ce qui le faisait un peu ‘’rattraper’’. »

« Je crois qu’une de ses idées comme DTN concernant la natation concerne la communication et l’image. Il veut travailler sur l’image des nageurs. J’ai cru comprendre, quand il a décidé de se présenter comme candidat au poste, il a beaucoup travaillé la question, il a beaucoup lu, cherché des idées, et a fait un gros travail sur lui-même pour expliquer ce qu’il pourrait développer. »

« Le jour de l’oral devant le Bureau, il était donc armé pour un discours très cadré, enregistré, et au dernier moment il a laissé tomber son power-point et il a improvisé. Il a du se sentir plus à son aise dans ce mode d’expression. »

« Je ne suis pas si étonné d’apprendre qu’il ait pu ne pas convaincre. Ce n’est pas en chaire que tu démontres que tu es un bon. C’est sur le terrain. »

Les candidats ont été en effet  un peu secoués par les membres du Bureau. C’est la règle du jeu de ce genre d’examens.

Mais peut-être, à y regarder de plus près, que le problème de la Fédération (et pas seulement en natation), c’est le pouvoir des élus. Voilà des gens fort honorables et que je songerais pas un instant à vilipender, mais qui n’ont pas de compétences précises, qui ne prennent pas de risques, et qui décident de tout. Les techniciens, qui généralement, en savent bien plus qu’eux, leur sont inféodés.

Maintenant, d’où vient, non plus l’autorité, mais la capacité d’un membre du bureau, du comité directeur, pour juger de ce que va amener telle personnalité à la DTN ? Tout le monde s’interroge sur la compétence des techniciens, mais qui se pose la question de la compétence des élus ? Leur pouvoir se passe d’une quelconque compétence. Ils tranchent, un point c’est tout.

La position de Jacques Favre au siège de la Fédération peut-elle s’avérer délicate ? Ce n’est pas impossible, si les élus se mettent en  demeure de lui gâcher la vie. Les témoins évoquent des parties de manivelles assez féroces entre Lionel Horter et Gilles Sezionale lors de comités directeurs où, à chaque proposition de Horter, Sezionale disait le contraire. Qui avait raison, qui tort? Au delà des casquettes, il n’est pas interdit de penser que le dirigeant voyait mieux que le technicien. Mais en l’occurrence, tel n’est pas mon propos, qui se trouve dans la confusion des compétences et des prérogatives.

Le glissement de « souveraineté » peut s’illustrer très simplement. Quand en 1968, le DTN Lucien Zins amenait la liste des sélectionnés olympiques au président André Soret, ce dernier lui disait en souriant: « oui, chef. » Quand en 2001, Claude Fauquet décida de faire respecter ses règles de sélection et pour cela de refuser la qualification de la tenante du titre mondial du 200 mètres dos qui n’avait pas atteint tous les minima pour les mondiaux du Japon, le Bureau tenta de passer outre et Fauquet, pour imposer son choix, menaça de démissionner!

Là, on verra ce qui va se passer.

ETRE DE MARSEILLE PEUT DONNER UNE COHERENCE A SON ACTION

En ce qui concerne les techniciens, la position de Favre est incertaine, mais tout peut très bien se dérouler ! « Il ne va pas trouver devant lui des personnalités aux énormes compétences », explique encore Pedroletti, comme du temps où des Barbit, des Zins, des Garret, des Boissière, pouvaient représenter des contre-pouvoirs. Dans les meilleurs termes avec Romain Barnier qui est la tête de gondole de la natation française, il ne risque pas trop de se voir confronté aux Lucas, Pellerin, Lacoste, Chrétien, Martinez, et aucun d’eux ne cherchera à lui mettre des bâtons dans les roues (sauf s’il va les chercher bien entendu). Et au siège fédéral, il ne peut attendre que du bon des adjoints, tels Patrick Deléaval qui a assumé l’intérim, ou David Nolot, piliers de la Fédération.

Il est marqué Cercle? Mais enfin, il faut être bien étroit du cortex pour refuser quelqu’un sous le prétexte qu’il vient de quelque part ! « Au fond, s’il se sert bien de cette origine, vu que le Cercle c’est le top, cela peut donner une cohérence à son action, » dit encore à ce sujet Pedro…

Frédéric Delcourt, notre vice-champion olympique du 200 mètres dos en 1984 a nagé dans les eaux du DTN. Aujourd’hui il entraîne à Montpellier et, à divers titres, donne une vision assez précise des choses.

« Il y a trente ans, on était dans le même club. Je m’entendais assez bien avec lui, il était drôle, spirituel. Maintenant, je ne sais pas trop ce qu’a été son parcours. Je l’ai revu aux championnats de France quand j’ai su qu’il se présentait. Je lui ai posé des questions. Je suis impatient de voir ce qu’il fera. C’est dans l’action qu’il va pouvoir s’affirmer… Mais maintenant, pourra-t-il résister à Louis XVI ? Quant au fait qu’il soit Marseillais, cela pose une autre question. Aura-t-il le caractère de rester neutre ? »

Favre a tout d’une star. Maintenant, il a dix-huit mois pour nous décevoir. Ou non…

2 comments:

  1. s

    Bonjour,

    Apres les premieres interviews, j’ai un peu la même impression que vous et j’ai un á priori plutôt positif.
    En terme de communication, on va déjá faire un grand pas en avant par rapport á ses prédecesseurs; en ce qui concerne le bricolage, je crois que vu le manque d’installation et de moyens financiers, on y est un peu habitué en natation. Il est vraiment dommage que nous n’ayons pas accès à l’ensemble du programme, et notamment sur la formation des cadres et des entraîneurs.
    En tout cas les remarques de Pedroletti sont très éclairantes, de savoir que c’était un nageur de jambes nous avance beaucoup! J’avoue ne pas bien comprendre la phrase sur « les personnalites aux énormes compétences », peut être pouvez vous m’éclairer.
    j’ai en tout cas l’impression qu’il y a une réelle volonté de faire travailler les gens ensemble ce qui serait s’il réussit une sacré avancée mais n’oublions pas qu’il ne faut pas réduire un dtn à sa politique du haut niveau.

    1. admin *

      Félicitations, vous êtes un redoutable lecteur. J’ai eu moi-même un peu de mal à traduire ce que me disait à un moment Michel Pedroletti, « compétences » c’était le terme employé et lui et moi, on se comprend à demi-mot, à synonyme près. Donc « compétence », c’était clair, mais écrit cela changeait. J’aurais dû mettre « charisme » plutôt que compétence, c’est le mot qu’il cherchait et que je n’ai pas trouvé sur le moment, et j’ai trahi le fond de sa pensée en respectant la forme.
      Que veut dire Pedro par là? Je donne un exemple. En 2000 et après, Philippe Lucas l’a ouverte plus que contre la Fédération Lucien Zins, Robert Menaud, Georges Garret, Arlette Franco auraient pu l’ouvrir les quatre ensemble. Que s’est-il passé? Il a eu son Guignol à la télé et le fait est qu’il s’est quand même un peu détruit l’image, qu’il est un homme seul; mais Fauquet n’a pas été vraiment affecté même s’il a cru devoir refuser le bras de fer et plier du genou dans l’affaire du record du 1500 mètres de Manaudou où il avait plutôt raison et Lucas plutôt tort. Lucas a un parler à la fois violent et marrant, tout en raccourcis, il plait aux medias, mais il n’a pas un discours, il ne convainc pas vraiment, c’est primaire, il passe en force, les gens rigolent et disent: « qu’est-ce qu’il lui a mis. » Mais quand Lucas fait passer Fauquet pour un c.., en filigrane, c’est quand même Lucas qu’on prend pour un c…
      Maintenant, imaginons qu’au lieu de Lucas, Fauquet aurait gravement froissé Arlette, ou, plus redoutable encore, Jean Boiteux. Boiteux, côté circonférence de la mâchoire et rayon de morsure, ça faisait largement un Lucas et demi. Si Lucas était un grand requin blanc, Boiteux c’était un mégalodon! Mais en plus, c’est que champion olympique, cadre technique, entraîneur, dirigeant, syndicaliste, introduit de partout, apprécié par tous, depuis le ministère jusqu’aux dirigeants de province, si ce type gentil se mettait en pétard, il pouvait faire remonter une révolution dans la natation auprès de laquelle les « doubles biceps » de Lucas auraient eu l’air de sortir d’une comédie musicale.
      Et là, je suis d’accord: ce n’est pas de la compétence: c’est du charisme, de l’entregent, de l’influence, choisissez le mot.
      Pour ce qui est de Favre « nageur de jambes », là encore je trahis un peu Pedro en ne mettant pas en forme; c’était en réponse à ma question « quel genre de nageur c’était » que Pedro essayait de se souvenir. Et comme entraîneur, son premier souvenir a été ça! Pourquoi pas?
      Votre phrase « il ne faut pas réduire un dtn à sa politique du haut niveau » mériterait un article d’au moins quinze pages à elle seule.

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