LES EXTRAORDINAIRES AVENTURES DE KATINKA HOSSZU, FEMME DE PASSION, FEMME DE FER, FEMME D’AFFAIRES (2)

LA DÉCENNIE PRODIGIEUSE DE LA NAGEUSE LA PLUS VORACE DU MONDE

Éric LAHMY

 Vendredi 28 Septembre 2018

Ceux qui se souviennent de l’audience qu’eurent en France les exploits de Laure MANAUDOU au cours de l’olympiade d’Athènes ne peuvent imaginer qu’en partie la déferlante émotionnelle et médiatique que provoque depuis des années Katinka HOSSZU dans son pays. La fille fait la première page des journaux, ses faits et gestes ouvrent les journaux télévisés, Victor Orban, l’homme fort du pays, ne cache pas que son sportif préféré n’est pas un footballeur, mais Katinka HOSSZU.

Cette énorme réputation n’a pas eu que des avantages (même si, on l’imagine, les avantages l’emportent et de loin). Son inconvénient est de faire parler…

Le caractère sensationnel, par certains côtés iconoclaste des succès de la Hongroise, la capacité presqu’anormale (et en tout cas sans pareille) de récupérer de ses efforts d’une course à l’autre et à répétition, en ont fait une nageuse à part.

L’incompréhension que ces aptitudes produisaient chez les techniciens, l’a faite salement attaquer, surtout dans des media anglo-saxons, où on l’a carrément soupçonnée de se doper.

C’est dans les compétitions de Coupe du monde que Katinka Hosszu a développé cette capacité sans précédent d’enchaîner des séries d’efforts proches des limites. Avant elle, on avait vu certains nageurs se présenter dans plus d’une course par jour. Mais elle se mit à TOUT nager, et parfois même à TOUT gagner, ou presque…

Des entraîneurs expérimentés se sont étonnés qu’elle puisse rebondir ainsi sur cinq ou six courses dans une après-midi, en gagner la plupart et se médailler dans les autres.

Bien sûr, la fille est extraordinaire, admettaient-il. Mais une autre chose les dérangeait. « Je comprends la supériorité de Kathy Ledecky, pas celle d’Hosszu » disait à peu près Fred Vergnoux.

Ledecky avait dans ses records une génération d’avance. Hosszu, elle, était hors-normes d’une autre façon. Mireia Belmonte, l’élève de Vergnoux, qui s’entraînait à raison de 4000 kilomètres par an, apparaissait incapable de récupérer entre deux courses comme la Hongroise…

A partir de ce mystère à leurs yeux impénétrable, John Leonard (président de l’association mondiale des entraîneurs) et la revue Swimming World, à travers la plume d’un de ses journalistes, Casey Barrett, décrétèrent que la Hongroise trichait.

C’était aller vite en besogne. Il n’y avait pas le moindre commencement de preuve et dans certains pays, on a suggéré que pour ses accusateurs, Hosszu trichait surtout parce qu’elle n’était pas américaine, australienne ou britannique, les trois seule natations où l’on a le droit de produire des résultats sans être soupçonnés.

Soyons honnêtes. S’ajoute ce phénomène humain (autant que félidé) qui veut qu’un chat échaudé craigne l’eau froide. Les nageurs anglo-saxons et de l’ouest européen pour ne parler que d’eux, se sont tellement fait plumer par les Allemands, les Russes et les Chinois sans parler de leurs affidés, qu’ils ont développé des réflexes soupçonneux !

Jusqu’à preuve du contraire, cependant, Katinka n’est pas dopée. C’est une super-pro de la natation qui s’est élevée grâce à une préparation fanatique qui, par chance, ne l’a jamais conduite aux blessures.

Et cela lui a donné un plus. Bien sûr, rien n’est garanti, mais j’aime croire cela. J’aime croire en son honnêteté.

FACE A FACE AVEC GYARFAS, L’HOMME FORT DE LA NATATION HONGROISE

La natation hongroise est un monde dur, parfois jusqu’à l’étrange, où se passent souvent des événements assez décalés par rapport à ce qu’on imagine être le sport. Cela tient beaucoup à certaines personnes qui y ont prospéré.

On m’affirme que c’est le deuxième sport le plus populaire de Hongrie, derrière l’inamovible football (et la natation inclut là-bas le water-polo).

Le premier champion olympique de natation de l’ère moderne est un Hongrois, Alfred Hajos. Il enleva, aux Jeux d’Athènes, en 1896, le 100 mètres et le 1200 mètres. Lorsque le roi de Grèce lui demanda « où il avait appris à nager », – « dans l’eau » fut la réponse de l’étudiant en architecture !

Le siècle fut constellé de champions hongrois de natation, ainsi Zoltan Halmay ou encore Ferenc Csik, champion olympique du 100 mètres en 1936 et médecin, tué pendant la guerre alors qu’il portait secours à la victime d’un bombardement ; Eva Szekely, championne olympique du 200 mètres brasse en 1952 et auteur de trois livres aux titres épatants : « Seul le Vainqueur a le Droit de Pleurer », «Je Suis Venu, J’ai vu, j’ai Perdu », et « Je l’ai nagé ; j’ai survécu ».

Dans la deuxième moitié du 20e siècle, deux entraîneurs essentiels, Tamas Szechy et Laszlo Kiss, apportèrent leur marque, à la limite de la férocité ; ils fermèrent la natation hongroise sur des concepts spécifiques, et produisirent en vase clos des bataillons de nageurs (parmi lesquels l’incontournable Krisztina Egerszegi).

Cette dernière exceptée, il semble bien que Katinka les a tous dépassés par l’ampleur de ses conquêtes.

Celles-ci n’ont pas été facilitées par le contexte ; les nageurs hongrois ont souvent nagé à contre-courant, et la vie n’a pas toujours été rose pour Hosszu.

Elle nage avec application, mais ne trouve guère d’encouragements, en-dehors de la passion sportive qui traverse sa famille de part en part et l’adoration d’une mère qui ne cesse de la soutenir.

En 2010, Katinka a 21 ans quand elle rencontre le président de la Fédération hongroise, un journaliste monté en graine, Tamas Gyarfas. Demande-t-elle ce jour là avec un peu trop d’insistance qu’on l’aide dans son projet ? Gyarfas (que j’ai bien connu dans les années 1980) lui conseille d’arrêter de nager. Gyarfas ne plaisante pas. Ce n’est ni un pince-sans-rire, ni un boute-en-train. Jeune, c’est un assez bel homme, aux attitudes fières, assez hiératique, voire glacial ; Apparatchik à l’évidence et self-made man, il a conduit son ascension sociale selon la technique alpine bien connue de l’opposition, dans cette cheminée dont une des parois et le parti communiste, l’autre les mafias locales ! Il n’est pas impossible d’ailleurs que ces deux institutions emploient les mêmes hommes…

Tamas arbore cette réussite, brillante et terne à la fois, du nomenklaturiste au visage fermé, que les scrupules n’étouffent pas, qui, cerise sur le gâteau, ajoute la mesquinerie à ses nombreux agréments. Il est millionnaire quand, racontent ses employés, détestant qu’une lampe soit allumée en vain, il les contraint à traverser des couloirs obscurs pour rejoindre leurs bureaux.

KATINKA DÉCOUVRE L’AMÉRIQUE ET QUE LA NATATION PEUT ÊTRE AMUSANTE

Hosszu ne comprend pas la réfrigérante proposition de son président. Elle vient de conquérir quatre titres de championne d’Europe à Budapest cette année (200 papillon, 200 et 400 quatre nages, relais quatre fois 200 mètres) plus que les autres grands nageurs hongrois, Laszlo Cseh et Daniel Gyurta, réunis. La moitié des médailles hongroises, c’est elle. Elle croyait avoir montré sa ferveur, son ambition, et gagné le droit d’être prise au sérieux. Devant cet Harpagon glacial qui la congédie comme une malpropre, elle prend conscience qu’elle n’a rien à attendre de sa fédération. Elle se croyait championne et découvre qu’elle n’est qu’un pion, une particule élémentaire, sans valeur, interchangeable, superflue dans le jeu que pratiquent des dirigeants cyniques et sans âme.

Que faire ? Il reste une solution : étudier dans un Collège américain. Ce sera l’Université de Californie du Sud (USC), où Dave Salo, qui a pris la suite du légendaire Peter Daland, a réuni une équipe multinationale où les Européens sont légion.

Salo est un iconoclaste, et l’un des premiers coaches américains à s’être rebellé contre le hard labour, cette religion du kilométrage sans fin.

A USC, Hosszu étudie la psychologie. Et elle apprend qu’on n’a pas besoin de se fader dix-sept kilomètres par jour à longueur d’année, que les séances peuvent être courtes, intenses, innovantes, amusantes. « Dave Salo nous mitonne des séances dont on saisit la dureté le lendemain matin au réveil », dira-t-elle. Une fois, ce sont des battements jambes, couchés sur des ballons suisses. Une autre fois, les nageurs, mis deux par deux, se poussent et luttent dans l’eau pendant une heure et demie. « Après deux ans, j’étais encore étonnée par ce qu’il inventait », dira-t-elle.

CE TERRIFIANT TAMAS SZECHY

Ces méthodes sont une révélation pour une fille enseignée par celles, unidimensionnelles et répétitives, qu’a imposées Tamas Szechy. Ce coach à la formidable réputation n’était pourtant pas le plus original qui ait été. Des entraîneurs français qui ont allés observer son travail à Budapest ont témoigné qu’il s’agissait des séances les plus emm… – pardon, ennuyeuses – auxquelles ils avaient jamais assisté. Du long, et interminable, et lent. C’était aussi un tyran qui pratiquait les punitions corporelles, insultait ou cravachait ses nageurs.

Il a expliqué à des entraîneurs français qu’il choisissait systématiquement des enfants pauvres, orphelins ou laissés pour compte. Des jeunes pour qui la natation était la seule voie de salut, prêts à tout pour s’en sortir. On comprend pourquoi !

Un jeune Français, spécialiste des quatre nages, était revenu chaviré de Budapest, où son père l’avait envoyé en stage. Le « président » du club, un bien étrange personnage, l’avait convoqué dans son bureau pour lui demander un service aussi  explicite qu’inattendu ! Retour des Jeux de 1996, on s’aperçut que ce dirigeant s’était enfui avec la caisse du club en compagnie d’un champion olympique… Un peu plus tard, on le découvrit considérablement refroidi.

Que pendant trente ans, les Hongrois ne sortirent pas un seul sprinteur, seulement des as des quatre nages, peut paraître anecdotique au regard de ce qui précède ! Pas étonnant que pour survivre, à l’issue de sa carrière, la belle Tunde Szabo, médaillée d’argent du 100 mètres dos derrière Krisztina Egerszegi, paraisse effeuillée dans des revues légères. Aujourd’hui, elle s’est sortie d’affaire : elle est devenue sous-secrétaire aux sports du ministère des ressources humaines…

Mais revenons à Katinka. La fille n’est pas une géante. Sa taille varie selon les sources biographiques, de 1,72m à 1,75m. En revanche, elle a sans doute reçu les bons gènes de son père, Istvan, sélectionné à 200 reprises dans l’équipe hongroise de basket-ball.

Elle doit le virus de la natation au grand-père maternel, qui la manage à ses débuts, entre cinq et dix ans. L’aïeul s’extasie sur les talents de la petite. « Elle est douée », dit-il. Des moues un peu sceptiques accueillent ses propos. Le grand-père trouve sa petite-fille douée, comme c’est original…

DE LA PEUR DE PERDRE A LONDRES AU TRIOMPHE DE RIO

Barbara Bakos, sa mère, ne croira aux dons de Katinka qu’en 2009, quand celle-ci arrache l’or dans une course de Coupe du monde.

Katinka, encore gamine, n’est pas qu’une nageuse. Elle aime la musique, joue de la flute, passe au basket. Mais peu à peu, la passion de la natation s’installe en maîtresse et dévore son emploi du temps. Elle arrête l’école, étudie par correspondance, dort, épuisée, les après-midis, récupère comme elle peut.

Automne 2010. Devenue américaine, Hosszu continue de nager bien, dans des conditions psychologiques difficiles… Elle est loin du cocon familial, il lui faut s’occuper d’un tas de choses et maîtriser la langue. Tout va bien cependant, jusqu’aux championnats d’Europe de Debrecen, en Hongrie, qui précèdent de deux mois les Jeux olympiques. Katinka gagne ses trois courses : le 200 papillon et le 400 quatre nages devant sa grande rivale hongroise Zsuzsanna Jakabos, le 200 quatre nages devant une Britannique et une autre Hongroise, Evelyn Verraszto.

On attend d’elle de grandes courses à Londres, aux Jeux olympiques, mais elle finit 4e du 400 quatre nages, sa première course olympique, implose sur 200 quatre nages (dernière de la finale), et, désemparée, finit 9e du 200 papillon. Une douche glacée ! « J’avais tellement peur de perdre à Londres », dira-t-elle. 

UNE RAZZIA SANS EXEMPLE NI PRÉCÉDENTS SUR LES TITRES ET LES RECORDS

S’ensuit une forme de dépression. Hosszu pense arrêter de nager. Elle retourne à Los Angeles, questionne Salo. Pourquoi ai-je perdu, qu’est-ce qui a foiré ? Le coach ne lui répond pas, ou ne lui donne pas une réponse satisfaisante…

Elle a rencontré aux USA un nageur, Shane Tusup, mi-hongrois, mi-US, qui jette son dévolu sur elle. Il semble vouloir la prendre en mains. Elle est fragilisée, elle laisse faire, et lui demande de devenir son entraîneur. Leur union dépassera vite le cadre technique et ils se marient.

Cette association va faire d’elle la nageuse extraordinaire qui règne sur les grands championnats, les meetings, les Coupes du monde, démolit les records, s’approprie TOUS les records de Hongrie féminins en petit bassin du 50 libre au 400 quatre nages, et finit par enlever trois titres olympiques aux Jeux de Rio, sur 100 dos, 200 et 400 quatre nages, et conquérir l’argent du 200 dos (où elle sera battue, surprise!, par Maya Di Rado.

Quand la capricieuse Fédération Internationale de Natation limita le nombre d’entrées des nageurs dans sa Coupe du monde, tout le monde a compris qu’il s’agissait d’une règle visant essentiellement Katinka Hosszu, dont la supériorité menace le principe du tournoi. Les organisateurs se plaignaient d’une fille qui s’engage dans TOUTES les courses, en gagne la plupart et rafle l’essentiel des prix en argent…   

C’est à cette occasion qu’elle forme une Association Globale des Nageurs Professionnels (GAPS) dont on n’a plus entendu parler depuis. Katinka devient la première, et jusqu’ici la seule « millionnaire » sur la base de ses seules victoires en course.

Mais Katinka ne se contente pas de ces prix. Avec Shane Tusup, elle monte une société qui emploie 50 personnes sous une marque, Iron Lady, qu’on me dit être omniprésente dans les boutiques de vêtements hongroises. En outre, elle lance son école de natation.

Le nombre et l’importance de ses affaires mérite qu’on en parle. La Hongrie jase beaucoup à ce sujet, comme sur les accointances politiques sur lesquelles Katinka s’appuie pour changer la donne de la natation de son pays et transformer le fer de son nom en argent comptant… L’appui d’un Premier ministre tout puissant, Victor Orban, lui donne une enviable capacité d’action dans tous les domaines où elle s’exprime.

(à suivre)  


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