L’INTERNATIONAL SWIMMING LEAGUE PEUT-ELLE METTRE FIN AU MONOPOLE DE LA FINA ? (3)

QUAND MONSIEUR GRIGORISHIN PARLE MILLIARDS

Éric LAHMY

Mardi 27 Novembre 2018

J’ai essayé, dans deux articles précédents, de comprendre le fonctionnement de la F.I.N.A., en face de l’ambition de la toute nouvelle Ligue de Natation Internationale (I.S.L.) et de ses projets qui séduisent les grands nageurs. J’ai analysé sans complaisance cette réaction en termes de lutte de pouvoir. J’ai relié le réflexe de défense de ses intérêts de la F.I.N.A. à la politique qu’elle mène depuis quelques années. Désireuse de développer le sport, l’institution a oublié son rôle de catalyseur de ce développement et se découvre des réflexes de propriétaire.

Peut-on le comprendre ? Oui. Le sentiment trompeur de « devoir tout faire », d’avoir créé un empire, d’avoir en charge le destin de la natation, peut conduire à ces réaction machinales de « c’est à moi ».

Peut-on l’approuver ? Non, si l’on admet qu’une activité mondiale ne peut être laissée à un monopole lausannois.

Le doute n’est plus permis. La F.I.N.A. veut garder une mainmise sur tout ce qui, en raison de sa taille ou de son potentiel, risque de rapporter. Or, quel que soit le sentiment de dépossession qu’elle puisse ressentir, elle doit se débarrasser de ces réflexes tyranniques.

Il y a plus de cent dix années, la Fédération Internationale a été créée dans le but d’harmoniser ou d’établir puis de défendre les règles sportives comme celle de l’amateurisme, et d’enregistrer les records du monde en accord avec le Comité International Olympique. Il s’agissait d’obtenir un consensus… On décidait de la taille des bassins, de la densité de l’eau et de toutes les données techniques qui permettaient de reconnaître les performances. Cela prenait du temps, et pouvait prendre des tours inattendus. Par exemple, on se posait des questions sur la décence des maillots que portaient les nageurs, en fonction des normes de l’époque. Pour que les dossistes ne donnent de la tête sur les murs, on instituait les lignes de rubans qui traversaient le bassin en largeur à quelques mètres du point d’impact. On légiférait sur les plots de départ, d’abord amovibles, puis plus tard fixes.

DE LA MISSION D’HARMONISER LE SPORT AU SENTIMENT DE PROPRIÉTÉ

En légiférant sur ces domaines, on harmonisait le développement du sport. En quelque sorte, comme les autres fédérations internationales, la F.I.N.A. accordait les violons de l’activité en vue d’une pratique globale…

A l’amateurisme des athlètes correspondait un bénévolat des dirigeants qui, à l’exemple du baron de Coubertin, payaient de leurs poches leurs dépenses. Coubertin se ruina, et d’autres dirigeants comme Avery Brundage étaient des millionnaires [fait, qui, à une certaine époque, lui fut amèrement reproché]. Diriger le sport ne rapportait rien. Il coûtait.

L’origine sociale du dirigeant a évolué avec le temps. Les grands patrons du sport sont beaucoup moins recrutés dans la noblesse, même si quelques majestés comme Albert de Monaco ou Nora du Lichtenstein honorent le C.I.O de leurs fidèles présences. L’homme d’affaires a remplacé le dandy bénévole, et ce n’est peut-être pas un mal ! Je me souviens, ayant lu les mémoires du comte de Beaumont, banquier et président du Comité Olympique français (1967-71), membre (1951-1990) français et vice-président (1970-1974) du Comité International Olympique, de mon étonnement de ne pas trouver dans cet ouvrage UNE SEULE LIGNE sur le sport ou sur sa vie de dirigeant sportif. Ses successeurs ont été plus impliqués !

Les droits de télévision, puis les commanditaires, désireux de s’associer aux exploits des sportifs – ces aventuriers des temps modernes – ont attiré sur le CIO, les Fédérations Internationales et nationales, des flux d’argent considérables et inattendus.

A la FINA, on décida de développer son programme sportif, ce qui parait être un bon réflexe. On créa donc les championnats du monde (qui manquaient cruellement), qui, prévus pour 1971, se tinrent en 1973, et dont la 18e édition aura lieu à Gwangju, en Corée, en juillet prochain. On lança des programmes de plus en plus nombreux qui emplissent de façon exponentielle (et pas toujours harmonieuse) le calendrier. Comme l’empire de Charles Quint, la saison de natation ne voit jamais le soleil se coucher.

Le souci, c’est que cette dérive des attributions qu’elle s’est données amène la F.I.N.A. se poser à la fois comme le législatif, l’exécutif et le judiciaire. Comme elle dirige les affaires (sportives et commerciales), édicte les lois et en assure l’interprétation, un conflit d’intérêt surgit inévitablement quand elle se trouve être juge et partie dans un litige concernant la légitimité d’un « concurrent ».

En s’appliquant à sabrer les velléités d’autres organisateurs, la F.I.N.A. s’oppose frontalement à d’importantes possibilités de développement de la natation. Pour la première fois, avec I.S.L., elle trouve en face d’elle un adversaire qui a les moyens de répliquer.

Une fronde, qui semblerait se préparer au cœur de la natation, a-t-elle une chance d’aboutir ? Un article de Craig Lord dans le Sunday Times nous signale que plus de quinze grandes fédérations de natation auraient « défié les patrons mondiaux et délibérément rompu avec les règles désuètes en appuyant la sécessionniste ISL dans son combat pour mettre fin au monopole de leur sport par la FINA. »

Toujours selon LORD, ces fédérations estiment qu’en interdisant à ses membres d’engager « aucune sorte de relation avec une entité non affiliée », la FINA a enfreint les lois antitrust de la Fédération européenne. Un porte-parole de British Swimming a pris fait et cause en faveur d’Adam PEATY (et, dirai-je, de Duncan SCOTT, élu meilleur nageur britannique de 2018)) et a déclaré au Sunday Times : « nous avons parlé à nos nageurs, leurs entraîneurs et leurs agents aussi bien qu’à la LEN, la FINA, ISL et à d’autres pays. La natation est un grand sport et nous encouragerons l’innovation afin d’accroître les images de nos nageurs et ces événements sportifs. »

Ayant déjà tenté d’examiner la situation juridique qui se présente entre F.I.N.A. et I.S.L., et découvert sans surprise que la F.I.N.A. était hors des clous, j’aimerais ici me demander aussi ce qu’aurait pu apporter le développement I.S.L. à la natation, en-dehors de la très nécessaire mise à bas, aujourd’hui, d’une tutelle, devenue étouffante, exercée par la F.I.N.A.

« LA NATATION BUSINESS, SPECTACLE QUI PEUT RAPPORTER GROS »

Sur le site Facebook de l’International Swimming League, Mr Konstantin Grigorishin, présenté comme le grand argentier de l’opération, explique que la natation est très loin d’avoir atteint le développement qu’elle mérite.

De son point de vue, le sport doit être aujourd’hui appréhendé sous un angle professionnel. « C’est un spectacle ; un show business. » Il faut « oublier les autres aspects, propagande, passe-temps, activité sociale.  Un athlète professionnel qui passe de 6 à 8 heures quotidiennes à se préparer, effectuant une énorme charge de travail avec peu de temps pour, il ne s’agit ni d’un hobby ni d’une activité sociale. »

« Les coaches de natation, eux, voient dans le sport une sorte d’expérience scientifique. Ils s’intéressent à la vitesse qu’un corps humain peut développer dans un milieu comme l’eau… Le spectateur ne trouve aucun intérêt dans ces choses. Les temps sont vite oubliés, personne (et cela même souvent parmi les spécialistes) ne se souvient précisément de ce que sont les records du monde, ou encore du temps qu’a mis pour gagner tel vainqueur olympique, tel champion du monde. Non, ce qu’on retient, c’est qui a gagné. »

« Le sport est un spectacle. Un business, avec beaucoup d’argent. A présent, le sport et tout ce qui est relié à lui représente une valeur ajoutée d’environ un trillion. Un trillion de dollars, ce qui représente plus d’un pour cent du produit intérieur brut mondial.

« Les événements sportifs représentent 100 milliards. 100 milliards sont générés par les droits des média, les commandites, les ventes de billets, le merchandising. L’équipement et le sportswear, 300 milliards. L’infrastructure, 200 milliards par an ; la nutrition, les vitamines, de 150 à 200 milliards ; les paris sportifs, zone un peu grise,200 milliards. La progression de ce business, plus rapide que celle de l’économie globale, est de 7 à 8% par an actuellement. Pourquoi cela se développe-t-il ainsi ? On a de plus en plus de loisirs qu’on cherche à remplir. Les événements sportifs conviennent parfaitement à ce genre de préoccupations. Ensuite les gens, jeunes adultes et d’âge moyen, qui pensent à leur bien-être, et dont le nombre croît vite. Ils seraient près d’un milliard d’individus dans ce cas. Sachant que ce ne sont pas les plus pauvres, ils ont de quoi consacrer du temps et de l’argent à ces activités.

« Le sport représente une expérience émotionnelle qui manque dans nos vies. Cela explique que le programme sportif TV ne vaut la peine d’être vendu qu’en direct. Le public s’unit dans une expérience émotionnelle tandis qu’il assiste à une expérience physique extrême. Cela rend le spectacle sportif passionnant. Le public développe une empathie pour les sportifs qu’il suit.

« Notre point suivant est de savoir pourquoi les sports d’équipes sont plus populaires que les sports individuels. Le sport, pour développer l’empathie et donc la passion du spectateur doit être simple. Les sports compliqués ne créent pas trop d’empathie parce que leurs règles sont complexes, ou ne sont pas aisément imitées. Les règles doivent être aussi objectives et justes. Le sport doit aussi pouvoir être facile à pratiquer. La popularité du football vient de ce que tout un chacun à essayé d’y jouer. De même pour le basket. Le hockey l’est moins…

« Ces observations générales une fois dites, revenons à la natation. Pourquoi jusqu’ici on n’a pas tenté d’appréhender la natation comme un spectacle ? Ceci alors que la natation est l’un des sports les plus populaires qui soient ? D’après les statistiques FINA, 300.000.000 de personnes dans le monde pratiquent la natation de façon régulière, en moyenne tous les deux  – ou dix jours… en piscines privées, publiques, plans d’eau, lacs, rivières, océans. 60% sont des enfants, donc susceptibles de suivre la natation pendant leur existence. Et les statistiques donnent 300 millions de téléspectateurs aux Jeux olympiques. Les championnats du monde sont suivis par 200 millions de gens. 30 millions aux USA suivent la natation aux Jeux, chiffre que seul le SuperBowl surpasse.

« On me répond que c’est l’effet des Jeux olympiques, pas la natation. Ce qui m’amène à demander pourquoi, dès lors, l’escrime ou le tir à l’arc aux Jeux n’attirent pas 300 millions de téléspectateurs ? Ou encore le karaté non contact ou le taekwondo ? »

 (à suivre)


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