MINI-DOSSIER : CINQ POINTS DE VUE SUR LA QUESTION DES JEUNES

Eric LAHMY

Jeudi 18 Octobre 2018

Suite à un article de Galaxie Natation sur la situation (inquiétante) des jeunes nageurs français, au regard de l’international, un lecteur, Bernard Demure, m’avait envoyé un courrier qui posait, un peu à rebrousse-poil, la question de savoir si l’on pouvait entraîner les jeunes aussi intensément qu’on le fait. Il semblait vouloir rejeter à l’orée de l’âge adulte le début du travail intensif pour le nageur.

C’était remettre en cause le principe même de la pratique précoce d’un sport justement renommé pour son caractère éminemment juvénile…

Comme beaucoup trop de mes idées sur la question étaient fort anciennes, peut-être dépassées, et qu’il ne m’amusait pas du tout de les revisiter, j’ai préféré questionner un ensemble de personnes (dix-neuf)  – nageurs, parents, entraîneurs, dirigeants et tous types de responsables dont trois DTN – et leur ai demandé un avis ou un témoignage. Il me semblait qu’ils proposeraient des pistes nouvelles et permettraient mieux que moi de répondre à ces interrogations (que je trouve assez sempiternelles) sur le sujet…

Cinq d’entre eux ont été assez intéressés pour répondre, ce dont je les remercie. J’avais pensé synthétiser leurs réflexions, et les présenter thème par thème, mais un tel découpage compliquait la présentation, dispersait chaque apport dans divers thèmes et risquait d’éliminer des données globalement intéressantes que ces collaborateurs et collaboratrices d’un jour m’avaient apportées. J’ai donc décidé d’ouvrir la parole séparément à chacun d’eux…

Pour rappel, Mr. Demure craignait qu’ « entraîner un jeune pendant de longues heures chaque jour… crée une pression mentale avec une tardive frustration chez le nageur (nageuse) » et évoque la grande nageuse des années 1970 Shane Gould, qui déclara « qu’on lui avait volé son enfance et son adolescence. » Il évoquait aussi le risque de blessures sur un corps en pleine évolution et rappelait qu’en France, « trop d’heures dans l’eau risquent d’hypothéquer l’avenir professionnel. »

Ne vaut-il pas mieux, concluait-il, avoir « une natation faible en compétition junior, qu’une natation forte mais abusive » et « que la natation intensive devienne surtout un sport d’adulte professionnel ? »

MARC BEGOTTI : « OUI A L’ENTRAÎNEUR PEDAGOGUE, NON AU COACH MANIPULATEUR »

Marc BEGOTTI a été reconnu, grâce à sa nageuse Catherine PLEWINSKI, qu’il a formée et accompagnée pendant l’essentiel de sa carrière, comme l’entraîneur de pointe français à la charnière des années 1980-1990. Pionnier français de l’analyse de course et concepteur de modèles de progression qu’il a expérimentés avec succès sur Franck ESPOSITO, il est aujourd’hui formateur.

« Les questions posées par Mr Demure sont particulièrement intéressantes, explique-t-il. J’avais déjà trouvé son analyse des résultats des championnats d’Europe très objective.

Je me pose moi aussi depuis bien longtemps ces mêmes questions…

A la question de savoir s’il est éthique d’entraîner un jeune pendant de longues heures chaque jour, je répondrai que si l’entraîneur « enseigne », respecte l’intégrité physique du jeune nageur, s’il adopte une attitude pédagogique qui va rendre le nageur acteur de sa pratique je ne vois pas de problème à entraîner un jeune à progresser pendant de longues heures. En revanche et c’est parfois le cas, si l’entraîneur « instrumentalise » à des fins personnelles le nageur, s’il fait  beaucoup nager pour que le nageur progresse à s’entraîner, je ne lui confierais pas mes enfants.

« Au sujet du risque est de créer une pression mentale et une tardive frustration chez le nageur (nageuse), avec l’exemple de Shane Gould, Il est en effet facile de duper un jeune sportif en créant une pression mentale qui aboutira à moyen terme à l’abandon du sport et à de la frustration.

« Un ami  qui  s’intéresse à la notion de performance et qui est professionnellement en contact avec de nombreux anciens sportifs à coutume de dire que « le sport est un cimetière ».

« Si le risque de blessure « n’est pas à négliger », La natation reste un sport ou on se blesse peu, quelques problèmes d’épaules mais c’est tout.

« Enfin, il est vrai qu’en France, trop d’heures dans l’eau risquent d’hypothéquer l’avenir professionnel. Beaucoup de jeunes nageurs dans notre pays sont plus où moins déscolarisés afin de pouvoir s’entraîner plus ? La plupart deviendront MNS ou entraîneur, pas par vocation mais par défaut. »

A la question de savoir si la Fédération adoptera une position claire sur l’entraînement des enfants, Begotti répond qu’il faudrait pour cela qu’elle se pose les mêmes questions que Mr Demure, ce qui, ajoute-t-il, « ne semble pas être a l’ordre du jour. »

« Il vaut mieux avoir des juniors qui performent parce qu’ils nagent efficacement que des juniors qui performent parce qu’ils s’entraînent beaucoup », explique-t-il.

« La question est de savoir s’il est possible d’avoir une natation forte chez les adultes en ayant des jeunes qui s’entraînent modérément. Je pense que c’est possible en concevant l’entraînement des jeunes différemment de celui des adultes et en leur proposant un programme de compétition lui aussi différent de celui des adultes. » 

ANNE RENFREW LEPESANT : AUX USA, SEULEMENT 7% DES NAGEURS DU SECONDAIRE NAGENT A L’UNIVERSITE…

ANNE RENFREW LEPESANT est américaine. Diplômée de Princeton et joueuse de tennis universitaire, elle est mère de nageuses ; journaliste, responsable du site SwimSwam en français, elle s’est spécialisée également dans le recrutement de nageurs de fins d’études secondaires avec des universités US. Son expérience du sujet, à la fois personnelle et professionnelle, est donc multinationale et d’une certaine façon unique. Elle a décidé de répondre point par point à Mr. Demure, en perdant cependant un peu patience par endroits, car oui, dit-elle, on peut entraîner les jeunes sans risque de les casser ! 

 « Mes réponses sont le résultat d’une vie vécue à l’américaine, tout en comprenant le système français (ce que j’essaie d’exploiter dans mon business de recruiting) donc j’essaie d’avoir de l’empathie pour le commentateur. Mais en gros il utilise un faux argument. Sa façon de poser les choses trahit selon moi un point de vue fermé, pas du tout global, pas du tout 21e siècle. Justement je suis agréablement surprise de voir autant de salles de sport ici à Marseille ces jours-ci. Elles sont partout. J’en ai compté trois dans moins d’un kilomètre le long de l’avenue où vit ma belle-mère. Je n’imaginais pas qu’il puisse y avoir ici de l’intérêt dans le maintien physique car je ne vois pas de femmes de mon âge quand je cours (ni d’autres personnes d’ailleurs). Tout le monde est mince, mais c’est plutôt la clope qui fait cet effet).

Au sujet du caractère « éthique » d’entraîner un jeune pendant de longues heures chaque jour ? « Oui, c’est éthique, répond-elle. C’est un point de vue très américain mais voilà, je suis très croyante dans le sport. Ceci étant tout ce que je vais dire est anecdotique, tiré de mon expérience personnelle de sportive, mère de sportives, et, de par ma nouvelle profession, de journaliste, qui écrit sur les sportifs. 

« Pour commencer, je soutiendrai que faire du sport dès le jeune âge est mieux que ne pas faire de sport. Donner aux enfants le goût d’une vie active, au contraire de ceux qui passent leurs après-midi après l’école devant la télé ou d’autres types d’écran, voilà qui  réduit tous genres de maladies (diabètes, obésité, etc.).

« Ensuite il faut savoir que les coachs des petits savent aménager les emplois du temps, ils  augmentent progressivement en fonction de l’âge, les 7-8 ans ont quelques entraînements par semaine, les 12-13 ans, au prorata de leur développement, atteignent parfois le double ou le triple du volume des plus petits. En outre les entraîneurs de jeunes savent intégrer le « fun » dans les séances, et les rendre amusantes.

FAIRE DU SPORT DES LE JEUNE AGE EST MIEUX QUE NE PAS FAIRE DE SPORT

« Il y a aussi que les parents peuvent relativiser la pression (je dois reconnaître qu’en ce qui me concerne j’en ajoutais plus que je n’en enlevais, mais, heureusement, mes filles ont survécu !). Chez SwimSwam, le site sur lequel j’interviens, nous publions des TONNES d’articles sur ce sujet.

« Par exemplehttps://swimswam.com/parents-de-nageurs-4-astuces-pour-garder-une-certaine-regularite/

«  Le risque de pression mentale et de « tardive frustration » chez le nageur, Anne met cela sur le compte de l’entourage du nageur : « Il se peut que Shane Gould n’ait pas eu l’encadrement qui a su la protéger de la pression. Mais de toute façon tout le monde vit différemment la pression. (1)

« Un autre aspect de l’argumentation est typiquement français : en France, soit on est dans l’équipe nationale et on reçoit une aide en tant qu’athlète professionnel (et peut-être un contrat avec un fournisseur), et donc on est pro,  soit on quitte son sport pour faire ses études secondaires.

« Or, aux USA, il y a plus d’options. Oui, on peut devenir un « payé » hyper compétitif, d’accord, je l’admets. Mais il y a BEAUCOUP d’opportunités données aux enfants de jouer à un sport sans être de haut niveau et sans être soumis à la pression. Il y a tellement de bénéfices d’appartenir à une équipe, bénéfices qui joueront plus tard dans la vie ! Mais même quand on a envie d’être un sportif de haut niveau, il existe un grand nombre de niveaux. L’un de mes intérêts est de recruter des athlètes qui veulent faire du sport en université, et bien entendu celles-ci demandent un haut niveau mais ne s’arrêtent pas à chercher le prochain Phelps ou la prochaine Franklin !

« Il y a des tas d’universités avec des équipes de foot, de tennis, de golf, de basket, de volley, de natation…. et de tous les niveaux ! En outre, nos lycées ont des équipes de tous les sports et on peut être compétitif à ce niveau sans continuer à l’université. Mais si on a envie de continuer, ça prolonge notre vie de sportif et nous donne d’autres objectifs. Ce n’est pas « Equipe de France ou rien ». C’est plus nuancé. Aussi il faut dire que les jeunes sportifs VEULENT faire leurs sports et beaucoup d’entre eux VEULENT les faire à l’université.

Mais il n’y a qu’un petit pourcentage qui sont assez bons pour continuer. Si tu regardes dans le tableau de la NCAA (ci-dessous), en natation seulement 7% des athlètes qui nagent au lycée peuvent nager à l’université. 

http://www.ncaa.org/about/resources/research/estimated-probability-competing-college-athletics

« Quand Mr DEMURE met en avant « le risque de blessure qui n’est pas à négliger sur un corps encore en pleine évolution », je n’ai rien à dire là-dessus, sauf que ce n’est pas un argument pour ne pas faire de sport. Je peux me faire écraser par un bus en traversant la rue mais ce n’est pas pour autant que je ne sors pas de ma maison. 

« En ce qui concerne la pratique sportive comme contradictoire de la réussite professionnelle, je m’inscris complètement en faux en face de cette affirmation. Il y a une tripotée d’études que je n’ai pas le temps de chercher qui disent que les athlètes de haut niveau sont les premiers embauchés. C’était certainement vrai pour moi. Le tennis (et bon, okay, Princeton sur mon CV) m’a ouvert plein de portes professionnelles. 

« Le système français dois-je ajouter, pour être juste, présume que si tu es sportif de haut niveau, tu veux être (ou tu dois être) prof de sport ou coach plus tard dans la vie. C’est cette stupidité de « sport-étude » au lycée qui limite les perspectives professionnelles des sportifs et non pas le fait de participer dans un sport. Si j’avais élevé mes enfants en France, il aurait été inconcevable que mes filles ne suivent pas des études de droit, de finance, de n’importe quoi…. On peut être athlète de haut niveau ET courtier en bourse (j’en suis la preuve, mais bon, je n’étais qu’une athlète moyenne! C’est encore plus vrai pour des médaillés olympiques). Regardez les Jeux Olympiques de 2016 par exemple. J’avais réalisé un tableau qui montrait tous les athlètes qui avaient passé par la NCAA en natation et en water polo, toutes nationalités confondues. Ce n’était pas complet mais c’était indicatif. J’ai utilisé les informations que je trouvais.

https://la4college.com/2016/08/31/ncaa-water-polo-athletes-competing-in-2016-olympic-games-in-rio/

https://la4college.com/2016/08/31/ncaa-swimming-and-diving-athletes-competing-in-2016-olympic-games-in-rio/

  « Demander que la Fédération se positionne ne me parait pas avoir le moindre intérêt. Car alors, faudra-t-il que la France abandonne le sport une fois pour toutes ?

« Je ne sais pas si Mr Demure ironise quand il suggère qu’il vaut mieux avoir une natation faible en juniors qu’une natation forte mais abusive, et qu’il est temps que la natation devienne un sport d’adultes professionnels.

Une natation faible en compétition junior, la France l’a déjà, pas besoin de la souhaiter. Et pas juste par rapport au reste du monde. Combien de records sont imbattus depuis plus de 10 ans ? Je suis toujours étonnée en couvrant les championnats de France combien peu de records sont effacés! Une natation adulte intensive ne peut être atteinte si l’on ne s’est pas préparé graduellement à l’atteindre chez les jeunes. Vouloir une natation forte d’adultes professionnels EXIGE d’avoir une natation de jeunes forte et bien préparée… ».

OLIVIER NICOLAS : « D’ABORD UN SUIVI PROFESSIONNEL QUI DEBOUCHE SUR UN EMPLOI »

Olivier NICOLAS est adjoint de Richard MARTINEZ dans l’encadrement de l’équipe de France. Il s’est occupé des jeunes internationaux français au début des années 2000, sous la DTN de Claude FAUQUET. Ici, il met l’accent sur la nécessité d’un avenir professionnel des nageurs d’élite…

« Oui ce monsieur dit beaucoup de vérités, mais on reste un peu coincés entre le trop et le pas assez ; si, en junior, vous ne nagez qu’une fois par jour et que vous êtes parmi les meilleurs Européens, c’est super mais c’est malheureusement pas souvent le cas donc on se trouve trop  loin ; et de ce fait on arrête plus tôt. Attendre d’être Senior, et devenir professionnel, ça va être encore plus compliqué. Je crois surtout qu’il faudrait plutôt se pencher sur le domaine éducatif et intégrer le sport et la durée des cours. Je suis inquiet ; en ne brillant pas chez les juniors à 5 ans des jeux de Paris, je suis pessimiste. Je pense qu’il faut les accompagner et leur proposer un suivi professionnel qui débouchera sur un emploi plutôt que de devenir un faux professionnel car la plupart des très bons nageurs sont au smic. Pour l’instant, à part les Manaudou, Bernard et Lacourt,  j’en connais peu. »

GUY MUFFAT : COMMENT CAMILLE A DEVELOPPE SON TALENT

En remportant le 400 mètres nage libre des Jeux de Londres, en 2012, Camille MUFFAT est devenue la deuxième nageuse française championne olympique de natation. Il m’a semblé intéressant d’avoir une idée de la façon dont elle a développé son talent à Nice, où elle vivait. J’ai demandé à son père, Guy, de nous rappeler les principales étapes de son début de carrière…

Les lignes qu’il me renvoie me paraissent précieuses, car elles découvrent une période occultée de sa carrière, et constituent une sorte de préhistoire de son talent, ne paraissant jamais dans les biographies de Camille. Or elles sont essentielles en ce qu’elles précèdent sa « révélation » des championnats de France 2005, quand elle bat sur 200 mètres quatre nages et Laure Manaudou et son record de France, et laissent deviner la jeune passion de nager de cette ondine d’exception !

« Voilà quelques éléments qui pourraient te permettre de comprendre un peu mieux la trajectoire de Camille.

« Camille a démarré la natation  vers 8 ans dans un groupe loisirs en bassin de 50 mètres. Son premier entraîneur, Jean Roch Bruneton, fut champion d’Europe juniors du 1500 mètres, mais il était venu à Nice pour pratiquer le water polo.

« Il ne mettait aucune pression à Camille, la plus jeune du groupe. En vue d’une compétition interclubs, l’entraîneur des poussins Hubert Saccheri demanda à Jean Roch s’il n’avait pas deux nageuses sous la main.

« Camille nagea donc un 50 mètres papillon dans la magnifique piscine d’Antibes pour son premier départ de course. Son chrono surprit agréablement Hubert, qui lui demanda de venir nager avec le groupe compétition. Mais il fallait changer de groupe en janvier et Camille attendit septembre et ses 10 ans pour  réaliser de véritables entraînements avec un éducateur formidable, expérimenté. 

« Hubert  n’était pas obsédé par le chrono  et les résultats immédiats. Camille progressa et elle gagnait souvent au niveau départemental. Pour son entrée en 6ème, on lui proposa d’intégrer la section classe sportive au lycée du parc Impérial; elle n’était pas intéressée. Hubert lui dit quelques mots et elle changea d’avis.

« C’est Hervé Saccheri, le frère d’Hubert, qui l’entraîna en benjamine. Elle n’était pas au dessus du lot au début puis elle remporta le « natation national » en 2éme année. Elle pratiquait surtout les quatre nages et le papillon.

« Une ambiance joyeuse régnait dans le groupe. Hervé était instituteur et savait s’adapter au caractère  de Camille. Sans jamais la brusquer, dans la bonne humeur, il a su lui donner le goût du dépassement alors que la compétition ne l’intéressait pas au départ.

« En septembre 2003, à 13 ans et 10 mois, Camille démarra sa 1ère saison de minimes avec le groupe de Fabrice PELLERIN composé alors de nageurs de moins de 20ans, excepté Stéphan PERROT (alors licencié à Clichy et étudiant à l’EDHEC), Clément LEFERT, Mathieu LACÔME (champion de France du 50 mètres dos en 2005 à 21 ans devant Camille LACOURT), Thibault SACCHERI… et 2 filles; Sawsen KHESSOUMA et Maeva OLIVE (sélectionnée aux euros juniors sur 50 mètres l’année précédente).

« Le kilométrage des séances était léger (souvent moins de 4 km).

« Un gros travail technique était réalisé  sur les départs, les coulées (Mathieu LACÔME y excellait).

« Au début, il arrivait fréquemment que Fabrice interrompe Camille pour corriger son geste. Camille adorait qu’on lui accorde une telle attention….même si les « grands » n’appréciaient pas toujours.

« Elle ne nageait que 5 fois par semaine avec Fabrice, et deux fois dans le cadre d’horaires aménagés au prestigieux lycée du Parc Impérial avec un autre coach, Christelle BOUSQUET. Camille était discrète, bonne camarade. Elle n’était pas la plus rapide du groupe sauf en 4 nages.

 « Lors d’une discussion avec Fabrice, il se livra un peu sur sa vision de formateur (en 2003). J’en ai retenu qu’il était fan de POPOV et de sa technique. Il savait également que nager à haut niveau  réclamait de nombreuses heures passées dans l’eau et ça lui déplaisait d’imposer de longues séances fastidieuses parfois biquotidiennes à des adolescents.

« Il était convaincu que « nager mieux  » était préférable pour les jeunes: il répétait « chaque mètre nagé doit avoir son intérêt ».

« Quand des jeunes « performaient » avant 15 ans, il ne s’enthousiasmait pas; il craignait l’orgueil des parents qui pouvaient le gêner dans sa formation.

« Il était extrêmement exigeant avec les jeunes qu’il intégrait dans son groupe. Les filles devaient être très fines et avoir une nage déliée (comme Popov). Au fil des années, j’imagine qu’il a évolué.

« Yannick représentait l’archétype du nageur qu’il voulait former; très grand, mince, très intelligent et surtout peut-être des parents n’habitant pas dans la région… J’exagère.

« Pour les jeunes il répétait : ce qui compte ce n’est pas aujourd’hui mais plus tard; mais la plupart des entraîneurs, dirigeants, parents ou nageurs veulent des titres, des records maintenant car (même s’ils n’en sont pas tous conscients), une médaille nationale ou mondiale chez les grands demeure hypothétique.

« D’après ma petite expérience, lorsqu’un jeune réalise de bons chronos, il est compliqué d’extrapoler sa progression.

« Entrent en jeu des paramètres physiques (une fille de 14 ans qui a fini de grandir et ne pourra que grossir), psychologiques, physiologiques (capacité à encaisser la répétition des séances) environnementaux (famille sportive ou pas, compétences de l’entraîneur, qualité du groupe…)

« Je pense que Fabrice prenait en compte tous ces éléments. 

« La suite, ceux qui suivent la natation la connaissent. »

 CHRISTIANE GUERIN : « LE PROJET HAUT NIVEAU EST FAMILIAL OU IL N’EST PAS »

Christiane Guérin est une dirigeante de natation, épouse et mère de nageurs. De sa profession documentaliste juridique à l’école nationale des greffes, elle a été entre autres présidente de l’Alliance Dijon Natation (2014-2015). Membre du Comité directeur de la Fédération depuis 2005, elle en est depuis 2017 la secrétaire générale… Elle est donc bien armée pour répondre aux questions liées à l’entraînement des jeunes.

« Un nageur se construit depuis le plus jeune âge avec, bien sûr, une progression intelligente.

« Un athlète n’atteindra l’excellence qu’avec du travail. Il est évident que le sport français en général n’est pas construit autour du double projet. La natation est une discipline exigeante en termes d’entraînement. Quand un footballeur peut s’arrêter une semaine ou plus sur légère blessure sans perdre trop, le nageur va tout de suite perdre et doit conserver le contact avec l’eau. L’entraînement biquotidien est une nécessité très vite.

« Le jeune qui progresse en natation et brigue le haut niveau sait très bien ce que cela implique. Rigueur, travail, abnégation.

« En général, si vous questionnez les enseignants, le nageur est un élève sérieux et responsable car il sait ce que représente son engagement.

« Le projet de s’orienter vers le haut niveau est un projet familial car sinon il n’est pas possible. Les parents s’engagent à comprendre le rythme de vie, le suivre aussi. L’enfant va s’astreindre à se lever tôt, se coucher tôt, ne pas avoir des week-ends trop chargés. Il doit être accompagné dans la difficulté, être écouté et compris. C’est une situation qui va de pair avec le projet familial sinon rien.

« En interrogeant des nageurs en fin de carrière, pour certains c’est la lassitude qui les fait arrêter… et les résultats qui déclinent. Se lever pendant 15 ans à 5H30 pour être dans l’eau à 6H30 ça use. Mais demandez-leur s’ils regrettent, je ne pense pas. Ils ont vécu des moments uniques, des voyages incroyables, des échanges que personne d’autres ne connaît. Ils sont soudés dans l’effort et les difficultés, ils partagent des valeurs et des joies que seul, le sport permet.

« En ce qui concerne le développement physique, il est important de s’adresser à des entraîneurs compétents qui ne font pas un transfert de ce qu’ils n’ont pas été mais prennent bien en compte le projet du jeune. Il existe maintenant beaucoup de documentation qui informe et donne des guides de travail pour ne pas mettre la santé des athlètes en cause. Les préparateurs physiques connaissent bien le problème et savent amener l’adolescent vers le haut-niveau.

« Les parents doivent être vigilants et les médecins sont maintenant spécialisés pour certains.

« Dire que le travail intensif ne doit commencer qu’à l’âge adulte c’est méconnaître le haut-niveau. Un champion, ça se construit pas à pas et il est utopique de dire qu’il ne faut pas travailler avant la fin de la croissance. Les études sont précises sur ce qui peut être fait et tout le monde a accès à ces études.

« Quand le nageur entre dans la vie active, il est rompu aux difficultés qu’il rencontrera. Ce n’est pas le cas du jeune qui aura passé une jeunesse langoureuse et insouciante. »

(1).  En fait, si je me fie à ses mémoires, Shane Gould, qui détint en 1972 tous les records du monde de nage libre du 100 au 1500 mètres féminins, ne se plaignait pas de son entraînement, mais du différend entre son père et son entraîneur Forbes Carlile, qui lui avait pourri la vie. Une anecdote révélatrice. Quand Shane Gould partit aux USA pour nager loin de cette ambiance qu’elle trouvait détestable, elle se plaignit que l’entraîneur US ne la faisait pas assez nager ! 

 

 

 

 

 


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9 comments:

  1. bernard demure

    Merci beaucoup, Monsieur Lahmy, pour avoir mis ce sujet en débat. Je remercie également les personnes qui vous ont répondu.

    Au moins c’est ouvert à la réflexion chez vous, ce qui en rend votre site d’autant plus intéressant. Il y a 3-4 ans, j’avais fait part de cette réflexion sur les juniors au président de la FFN de l’ époque: en guise de réponse, le secrétariat m’avait accusé de masquer un bcc… Je devais être Tintin au pays des Soviets!

    Pour compléter ce dossier, il serait utile que vous obteniez également le point de vue d’anciens nageurs (des contents et des aigris: je ne donnerai pas de nom…).

    Merci encore

    1. Eric Lahmy *

      Je puis vous dire que j’ai sollicité des nageurs et d’anciens nageurs (deux d’entre eux étant des conseillers technique et sportifs de la Fédération) et ils font partie des 14 qui n’ont pas répondu sur les 19 interrogés, ce qui est d’ailleurs leur droit le plus pur !

  2. bernard demure

    Juste un petit rajout que je veux faire à ma réponse.

    Madame Anne Renfrew Lepesant pense sans doute que je suis un français n’ayant vécu qu’en France mais… j’ai plus de 30 ans de vie en expatriation dans 4 régions du monde, dont plus de 20 ans aux USA! Elle est bien sûr très américaine dans ses réponses et c’est bien cela qui m’interpelle: les parents américains se projettent beaucoup (peut-être beaucoup trop) dans les performances de leurs enfants…

  3. Poupouche

    Merci pour ce sujet et ces questionnements qui, en effet, ne font pas du tout l’unanimité chez les coachs et conseillers techniques.

    Depuis une petite 20aine d’années, les grilles de qualifications ont énormément évolué. J’aurai tendance à imputer les résultats internationaux élites de la natation française des années 2004-2012 à cette évolution des grilles et des modes de qualification. Plus de travail, de professionnalisme et de confiance à l’abord des compétitions importantes représentent certainement les raisons de cette réussite si l’on schématise un peu.

    Mais les grilles ont surtout évolué chez les jeunes. Il me semble que ce choix fédéral a clairement eu pour effet d’augmenter considérablement la quantité d’entraînements des catégories d’âge.
    J’ai bien sûr mon avis d’entraîneur sur la question mais je préfèrerais avoir des données statistiques. Si quelqu’un les a ou s’il a déjà réfléchi sur ces sujets, je suis preneur.
    Du coup, je serai curieux d’avoir certaines réponses aux questions suivantes :

    – Quel était le rythme d’entraînement moyen d’un nageur national minime entre 1995 et 2000 (nageurs qui sont devenus la génération dorée de la natation française entre 2004 et 2012 en gros)
    – Quel est le rythme d’entraînement moyen d’un nageur national juniors 1 et 2 (anciennement minimes) aujourd’hui ?
    – Quel est le pourcentage de nageurs sélectionnés à la COMEN qui sont devenus internationaux toutes catégories ?
    – Quel pourcentage de nageurs internationaux de l’époque dorée ne sont pas passés par la COMEN et les FOJE ?
    – Combien de nageurs internationaux jeunes ont abandonné la natation 3 ou 4 ans après leurs sélections ?
    – Est-ce que les sacrifices faits par des adultes consentants pour atteindre le haut-niveau (entraînement bi-quotidien, limiter les soirées entre amis, les sorties, nutrition adaptée, fatigue chronique, etc…) sont de même nature que ceux faits par des ados ou pré-ados ?
    – Est-ce qu’une majorité de nageurs n’aurait pas besoin de temps pour apprendre à placer une technique efficace et adaptée sans un kilométrage et une intensité élevée ?
    – Est-ce que l’évolution des grilles de qualifications chez les jeunes n’a pas eu pour effet de dégouter certains jeunes nageurs et leurs parents alors qu’il auraient pu avoir un avenir international si on prenait le temps ?
    – Quand on fait énormément bosser un nageur très jeune et qu’il commence à stagner à 15-16 ans, quel effet ça peut avoir sur son état psychologique ? Est-ce que c’est la même chose que quand on est international et qu’on fait une année blanche à 20 ans ?

    J’aurai encore beaucoup d’autres questions en suspens sur ce genre de sujet mais je conclurai simplement par deux dernières questions qui me paraissent importantes :

    Est-ce que la force de notre équipe de France n’était pas d’être éclectique et d’avoir des nageurs avec des profils très différents, formés de manières différentes, dans des lieux différents et qui ont éclos à tous âge ? Et finalement, est-ce que le choix de faire nager toujours plus toujours plus tôt ne ferme pas la porte à un grand nombre de ces profils atypiques qui ont fait la gloire de notre natation ?

    1. Eric Lahmy *

      Je crois que les réponses à un certain nombre des questions que vous posez, quelqu’un les a, ou les a eues, Philippe Dumoulin, qui a travaillé pendant des années, jour après jour, sur les questionnements que vous vous posez. Son départ de la Fédération, voulu par un DTN de l’époque, et son retour avorté du fait d’un autre DTN, (deux qui ne supportaient pas d’avoir entre leurs pattes quelqu’un qui connaissait mieux qu’eux dans le détail et de façon pointilleuse la natation par le menu), ce départ a privé la fédération d’un corps de connaissances qui avaient puissamment aidé Claude Fauquet à prendre les bonnes décisions en son temps.

  4. marc

    Effectivement le dossier que vous aviez réalisé Eric et qui a pour titre (de mémoire) « La révolution française » explique assez objectivement le processus qui permit l’émergence d’une natation plus forte. L’élévation des critères de sélections n’a été qu’un des éléments de cette politique sportive.

    1. Eric Lahmy *

      En effet, Marc, sans me référer à cette série d’articles, quatre ou cinq, dans lesquels j’avais essayé sinon de mesurer les parts respectives de tous les intervenants, du moins de saisir leur apport à la réussite exceptionnelle à tous points de vue de la natation française – je me suis souvenu, hier en répondant à Cédric dit « Poupouche », de mes entretiens avec Philippe Dumoulin. Et du minutieux travail de décryptage des événements que celui-ci avait effectué.
      Ce qui me plaisait, d’une certaine façon, n’était pas tant qu’il trouvait certaines choses comme, le fait, par exemple, que généralement « le champion se révèle tôt et dure longtemps » ou encore que « souvent une individualité exceptionnelle amène au positionnement de relais vainqueurs » (alors qu’il est seul et qu’il faut quatre nageurs).
      C’était des choses que, journaliste, j’avais observées sur le terrain, par exemple avec les relais néerlandais autour de VDH chez les hommes et d’Inge De Bruijn chez les femmes (étonnant surtout chez les hommes, parce que ces relais semblaient être sortis du néant… et retournèrent au néant à la fin de carrière de VDH !).
      Ce qui était remarquable, dans le travail du Fauquet team, c’est qu’une fois débusquée l’anomalie ou la caractéristique, on allait directement dessus et on travaillait avec les outils nécessaires dans la direction souhaitée.
      C’est quelque chose que personne n’avait fait. Même chose quand on décidait de ne pas tenir compte de la Coupe du monde ! Même chose quand on rectifiait et rationnalisait les « aides personnalisées », etc., etc., etc ! Ou quand on mettait en place des séries. Ou quand on ne sélectionnait que ceux qui avaient « quelque chose à faire » dans la compétition. Ou dans l’élaboration de concepts techniques. Ou dans l’utilisation de la force collective des entraîneurs. Bref, on avait mis la natation en ordre de marche et lui avait donné la direction qu’exigeait le but à atteindre…
      Cela semblait très simple à l’arrivée. Fausse simplicité car tout cela avait nécessité un minutieux travail de décryptage et de réflexion en amont, et de courage « politique » dans la réforme en aval…

  5. marc

    En quelques lignes vous avez selon moi parfaitement synthétisé la démarche mise en œuvre à l’époque.
    Quant à l’impression de simplicité « à l’arrivée », Jean Paul Clémençon, qui interrogeait beaucoup la complexité de la discipline, avait l’habitude de dire : « le simple vient après ». Je trouve cette formule très juste…

    1. Eric Lahmy *

      Bien d’accord!
      Ceux qui croient ça facile sont ceux qui voient la sculpture du Discobole (par exemple) : elle leur parait évidente. S’ils avaient vu le bloc de marbre au départ, ils auraient été moins fiers au sujet de savoir quoi en faire.
      Par ailleurs, il est frappant qu’à certains moments, les systèmes s’enkystent et ne produisent plus, fonctionnent à vide ou de travers… En 1974, Lucien Zins entraînait deux nageurs à Vittel. Il m’avait fait remarquer le caractère bizarre des aides personnalisées. Un de ses nageurs était issu d’une famille aisée, un autre d’une famille privée de moyens. A valeur égale, ces deux garçons avaient reçu la même aide financière. Le « riche » s’était acheté une nouvelle chaîne stéréo, l’autre avait utilisé cet argent de façon utile à sa pratique. Zins, qui avait été pendant dix saisons DTN de la natation, s’extasiait de l’inadéquation d’un système si mal pensé, où les aides dites personnalisées étaient si dépersonnalisées ! Il a fallu un quart de siècle et Claude Fauquet pour que les aides soient enfin dirigées de façon productive…

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