Où VA L’ÉQUIPE DE FRANCE DE NATATION

1. LA DÉGRINGOLADE

 Éric LAHMY

Mardi 23 août 2016

Bien entendu, connaissant le monde tel qu’il tourne plus ou moins rond, je ne puis m’étonner que l’on se soit étonné des résultats de la natation française aux Jeux olympiques. Je ne dis pas que ces résultats sont tous dans une impeccable logique (les choses ne se passent pas comme ça). Mais bon, depuis Kazan en 2015 où Florent Manaudou dans un contexte particulier de victoires sur des épreuves FINA assez folkloriques avait trompé son monde autour de la valeur de l’équipe de France, seuls les amblyopes et les ignorants ne pouvaient pas les voir venir.

Mais il y a pire que l’absence de résultats. Divers témoignages attestent que l’équipe de France a développé sous l’impulsion de Jacques Favre une « culture d’entreprise » des plus rébarbatives dans laquelle le mensonge par omission et le mensonge pur à l’opinion ont une part importante. C’est un fonctionnement particulièrement odieux et inefficace qui ne pousse pas à l’analyse, et que Francis Luyce pratique à sa façon comme il respire. François Hollande, le président de la République, rapporte-t-on,  ayant rencontré cette équipe à Rio, AVANT LE DEBUT DES COMPETITIONS, les aurait croqués d’une  simple phrase: « ils se la jouent trop, pour les médailles d’or ».

Vous me direz : il ne s’agit là que d’une attitude. Mais si l’on accole cette remarque présidentielle aux résultats obtenus, on pourrait se demander si tous les soucis de l’équipe de France ne naissent pas là. D’une façon comptable, leur performance n’est pas nulle dans l’absolu. Deux médailles d’argent, (et une de bronze en eau libre) : les nageurs français auraient été heureux de s’en contenter à l’issue de la plupart des vingt-huit Jeux olympiques passés.

C’est d’ailleurs ce que suggérait le président du Comité Olympique Français (CNOSF), Denis Masseglia, dans son discours d’analyse des résultats de Rio. Sa réflexion a dû faire l’effet d’un baume au cœur à Francis Luyce. Masseglia, prenant l’exemple des Jeux de Sydney et de la seule médaille (d’argent) française, (celle de Roxana Maracineanu sur 200 mètres dos), rappelait que ce bilan n’avait pas soulevé à l’époque d’inquiétude dans l’opinion publique. Cela laisse donc entendre qu’on avait été bons à Rio. Je ne saurais trop souligner l’estime que je porte à Mr Masseglia, issu de l’aviron, homme de sport et d’exigence. Je ne sais pas s’il a trouvé tout seul ou si on lui a soufflé le parallèle entre Rio et Sydney. Toujours est-il qu’il me parait nécessaire non pas de corriger la situation dépeinte par M. Masseglia, mais de la compléter en la situant dans son contexte.

SYDNEY 2000 ET RIO 2016 CE N’EST PAS DU TOUT LA MÊME CHOSE

Aux Jeux de Sydney-2000, l’équipe de France – directeur technique Jean-Paul Clémençon, directeur de l’équipe Claude Fauquet – avait enregistré 14 records de France, par  Nicolas Rostoucher sur 400 mètres, 3’51s80, et sur 1500 mètres, 15’13s26 ; le relais quatre fois 100 mètres quatre nages hommes, 3’40s31 et 3’40s02 ; Solenne Figues sur 200 mètres, 1’59s67 ; Roxana Maracineanu, sur 100 mètres dos, 1’1s66, 1’1s61 et 1’1s10 ; et sur 200 mètres dos, 2’11s01 et 2’10s25 ; Karine Brémond sur 200 mètres brasse, 2’27s13 ; Cécile Jeanson, sur 200 mètres papillon, 2’10s78 ; le quatre fois 200 mètres femmes, 8’7s03 et 8’5s99.

L’équipe de France pour Sydney était plutôt musclée, mais non dépourvue de gras, et, pour beaucoup n’avait pas dépassé les demi-finales. La DTN n’avait pas encore révolutionné ses choix d’exigence au niveau des minima.

S’il est vrai que la France n’avait pas atteint à ces Jeux un vrai statut mondial, à aucun moment on ne pouvait parler de déception, parce que nul, par rapport aux espoirs qu’on devait nourrir raisonnablement à son sujet, n’avait déçu, et si le cas était, le nombre de records battus effaçait toute amertume…

La France n’avait pas réussi à enlever une seule médaille aux Jeux précédents, à Atlanta, en 1996, et n’apparaissait donc pas dans le classement des nations ; à Sydney, elle était sortie de ce néant pour se poser au 13e rang. C’était modeste, certes, à peine mieux que la 14e place de Rio. Mais celle-ci représente une dégringolade de dix places depuis Londres 2012 ; treizième à Sydney, c’était en quelque sorte la résurrection des morts, quatorzième à Rio évoquerait plutôt un largage sans parachute.

COMMENT STRAVIUS A-T-IL RATÉ SON OCCASION EN OR

Si j’ai du mal à considérer nécessairement l’argent de Florent Manaudou comme un échec, je comprends la déception. [Je saisis moins celle du relais, qui a effectué une remarquable fin de parcours. Mais Gilot, placé au départ en deuxième position dans la finale, et dont « ils » attendaient des miracles, avait été et n’était plus, fait qui était devenu aveuglant, pendant toute la saison 2016, pour tous ceux qui regardaient les choses à bonne distance].

Entre Manaudou, Camille Lacourt et Jeremy Stravius, on a assisté quand même à trois occasions manquées ou exploitées de façon incomplète. Stravius ? Voilà un nageur qui, après les séries du 200, déclare forfait pour les demi-finales, se jugeant incapable de nager les 1’45s qu’il faudra pour se classer. Sur 100 libre, c’est pire : il est sorti en séries. Or le garçon était en forme. Mais nageant dans la même série que Nathan Adrian, il aurait décidé de calquer sa course sur le champion olympique sortant, sachant que celui-ci « part vite » (1). Et ne s’aperçoit pas que, cette fois, Nathan part lentement, et l’entraîne à l’échec. Adrian évitera la sanction ultime, finissant 16e (et dernier qualifié pour les demi-finales), quand Stravius touchera derrière ! Quand on sait qu’ayant progressé en nage libre depuis les 47s97 de cet hiver, il se sentait capable de 47s5 ou 47s6 et que cela a été le temps du vainqueur, il y a de quoi se mordre les doigts.

Un tel incident peut être considéré comme une anecdote et passé à la trappe. Après l’avoir présumé hors de forme, je me dirais : Stravius n’a pas eu de chance. Mais Claude Fauquet en tire une leçon tout à fait différente : « je crois, explique-t-il, qu’on a complètement perdu cette culture que j’avais imposée en équipe de France, de nager vite d’entrée. Des gens entraînés comme ils le sont aujourd’hui sont en mesure de récupérer facilement de tels efforts. C’était le sens de ce que j’avais instauré avec les trois temps de qualifications : qu’on arrête de faire les malins. Il faudrait être Phelps pour se permettre ce genre de petit jeu – et encore ! »

Dire cela, c’est mettre le doigt où ça fait mal: sur la plaie. L’équipe de France a trébuché? Certes, mais à l’issue de ce que j’appellerais un auto-croche-pied. Assez vite et depuis huit ans, les héritiers ont bazardé les points forts de la stratégie fauquetienne, marquée par une réflexion rigoureuse sur les ressorts de la performance, pour les remplacer par des arrangements qui confondent efficacité et habileté. C’est comme ça qu’on décide de se passer des minima en séries aux sélections, qu’on abandonne les demi-finales, lesquelles permettent de mimer pour les meilleurs les conditions des Jeux olympiques, qu’on détruit de façon dramatique tout sentiment de confiance en revenant sur les critères des minima olympiques il est vrai mis en place par des fous furieux, tout en se félicitant dans un mensonge hallucinant d’avoir été rigoureux.

On qualifie les copains, transforme Bousquet en nounou de Florent Manaudou, on retient des remplaçants au relais quatre fois 200 mètres, s’offrant ainsi des sélections marseillaises en plus (ce ne sont d’ailleurs pas les seules), on se contraint du coup à les utiliser en raison des règlements et donc, avec le remplacement un peu surréaliste, de dernière minute, d’un Agnel défaillant par Joly, on achève de ne pas qualifier ce relais qui, à tort ou à raison, rêvait médailles.

L’échec est une chose. Mais il y a aussi le sentiment d’une déliquescence dans le management des équipes de France. On est passé de la réflexion de chaque instant, du décorticage tatillon, pensé, analytique, rationnel, de chaque obstacle potentiel, ainsi que d’une étude de tous les moyens de les contourner (qui me rendait parfois l’écoute  d’un Philippe Dumoulin presque comique de par la faculté qu’il avait  de débusquer tous les bugs possibles et imaginables là où je n’avais vu rien à redire), d’une façon d’appréhender la compétition internationale comme un champ de mines qu’on désarmait par avance, précautionneusement ; on est passé, dis-je, d’un système minutieux à un autre système dont je ne peux guère trop parler – puisque je n’y étais pas et que, de toute façon, ces gens étouffent toute velléité de communication – sauf à dire que ce système a produit la première fausse note collective d’une équipe de France de natation en grande compétition internationale depuis près de vingt ans.

A l’arrivée ? On est passé d’une équipe de France rayonnante à une équipe de France qui ne tient pas ses promesses.

L’interrogation qui me vient concerne Stéphane Lecat. Vu qu’il est le directeur des équipes de France, voilà, en théorie, le grand responsable du gâchis. Or, rien n’est moins sûr. Pourquoi ? Parce que Lecat a montré avec l’eau libre sa capacité à accompagner et à susciter des résultats. La médaille de bronze de Marc-Antoine Olivier au 10 km messieurs, après l’or d’Aurélie Muller aux mondiaux de Kazan (et cet argent raté à Rio), le titre mondial juniors de Logan Fontaine, l’intégration de Philippe Lucas dans l’équipe de France, et les résultats d’ensemble de l’eau libre, témoignent que l’ancien champion du monde n’a rien perdu de sa flottabilité, quand autour de lui, ils ont tous pris l’eau. Stéphane, me suggère-t-on, sait faire vivre une spécialité, il travaille bien quand on lui laisse les coudées franches. Bien évidemment ! Pris en sandwich entre Luyce et Favre au-dessus et Barnier en-dessous, trois personnalités assez compliquées, ça devient une tout autre affaire.  

Il serait farce que ce garçon joue le rôle du fusible dans la blague que Jacques Favre au scénario, Francis Luyce à la réalisation et Romain Barnier à la mise en musique ont montée de mains de maîtres.

Tiens, j’y songe J’ignore si Favre a pratiqué à l’approche des Jeux le jugaad, ce système D tiers-mondiste dont il se prévalait lors de sa nomination surprise au début 2015, mais alors je crois qu’il s’est pris les pieds dans ses bouts de ficelle.

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1). Je ne sais trop si Nathan Adrian part particulièrement vite, ne disposant pas de tous ses découpages de course. S’il est vrai qu’en finale des « trials », il passe relativement vite, 2e au mur, en demi-finales, il ne se situe sur le mur qu’en 23s14, en 3e position, et se signale surtout par un retour en 24s77, plus vite que tous les autres concurrents ; en série, il nage respectivement 23s26 (5e) et 25s17, et là encore est meilleur finisseur que partant. Stravius a dû penser que finir juste derrière Adrian le qualifierait, alors que l’Américain allait être le dernier qualifié pour les demi-finales. Cela s’appelle se prendre la porte sur le nez !

Il est possible que l’information sur laquelle s’était appuyé Stravius était obsolète. Aux trials 2012 (qui le conduiraient à son titre olympique), Adrian enlevait la finale en 48s10 avec passage en 22s69, 0s45 plus vite qu’en 2016. En demi-finale, il passe en 22s64 pour 48s33 ; mais aux préliminaires, il se contente de 49s17 et passage en 23s32. On peut dire que déjà en 2012, Adrian ne passait pas vite… en séries. Mais surtout, depuis, qu’il a appris à équilibrer ses courses.


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