PHELPS, MEILLEUR NAGEUR DE LHISTOIRE ?

15 août 2012

            Nul ne met en cause le statut de nageur du siècle de Michael Phelps. Et pourtant, à regarder de plus près, l’Américain est moins loin devant qu’il n’y parait. Et aux Jeux de Londres, ne valait pas mieux à notre avis que le Chinois Sn Yang! 

 

Par Eric LAHMY

 

Interrogé au sujet de savoir si Michael Phelps était bien le plus grand champion olympique de l’histoire, Sebastian Coe, grand miler devant l’Eternel et organisateurs des Jeux de Londres, n’a pu réprimer un sourire. Ce sujet, a-t-il répondu, mérite « la médaille d’or des conversations de café » ; mais pressé par les medias, il leur a concédé que, « clairement, au nombre de médailles, Phelps a obtenu le plus de succès. »

Mais toutes les médailles olympiques sont-elles égales ? Nul, à part l’intéressée, n’a sérieusement maintenu jusqu’ici que les 18 médailles obtenues par la gymnaste Larissa Latynina, dépassée par Phelps à Londres, en faisaient la plus grande olympionique de l’histoire.

Ceux qui ne croient pas à la comptabilité des médailles, ont beau jeu de souligner le point suivant, présenté par Christopher Clarey dans le New York Times : « Si vous êtes le meilleur au lancer du javelot, vous ne gagnez pas de médailles en lançant le javelot de la main droite, de la main gauche, par-dessous l’épaule, par-dessus l’épaule. Vous avez une chance olympique tous les quatre ans. Le programme de natation, si vous êtes doué et vorace, vous donne de telles opportunités. »

Dans la liste des vainqueurs olympiques qui ont enlevé le plus de médailles, relève encore notre confrère, neuf des tous premiers classés sont des nageurs et des gymnastes. Or qui croira que les trois quarts des plus grands vainqueurs d’Olympie sont issus du gymnase et de la piscine ?

Si l’on ôte les relais, qui sont des épreuves collectives, donc non comptables dans une mesure de la grandeur individuelle, le nombre de ses médailles chute d’un bon tiers, passe de 22 à 13, dont 11 d’or. Phelps est monté sur des podiums en 2004, 2008 et 2012, et ses médailles reflètent une domination qui court sur trois olympiades. Dans la durée, il est battu par les quadruples vainqueurs olympiques : le yachtman Paul Elvstroem (1948-52-56-60), le discobole Al Oerter (1956-60-64-68) et le sauteur en longueur Carl Lewis (1984-88-92-96). Les Britanniques avancent Steven Redgrave, cinq médailles d’or consécutives en aviron. Mais aucune de ses courses n’a été gagnée en skiff, l’épreuve qui désigne le meilleur rameur. Redgrave l’a emporté en deux sans barreur (1988, 92, 96) et en quatre barré (1984 et 2000), autant dire qu’il a gagné trois demi et deux quarts de médailles ! Les maîtres du skiff – l’épreuve individuelle – de son temps ont été le Finlandais Pertti Karpinen, triple vainqueur olympique, et l’Allemand Thomas Lange, double vainqueur), et nous n’hésiterons pas à les placer devant lui.

David Wallechinsky, le grand écrivain de l’olympisme, s’est amusé à désigner son cinq majeur : il comprend trois athlètes, Paavo Nurmi, Emil Zatopek et Carl Lewis, une kayakiste, Birgit Fischer, médaillée sur cinq olympiades, et Phelps. On imagine qu’il aurait ajouté Spitz il y a dix ans, mais Phelps est passé par là… Bien entendu, nous ne sommes pas d’accord avec Wallechinsky, ne serait-ce que pour rester fidèle à l’esprit de la conversation de café, mais passons…

L’opinion, en revanche, ne tergiverse pas, au sujet de Phelps nageur, et lui décerne à l’unanimité le titre de meilleur nageur de « tous les temps. » La comptabilité de ses honneurs est assez écrasante pour décourager toute critique. Rien qu’en 2012, Phelps ramène de la compétition olympique l’or du 100m papillon, du 200m quatre nages, du 4 fois 200m et du 4 fois 100m quatre nages, ainsi que l’argent du 200m papillon et du 4 fois 100m. Ces 4 or et 2 argent ne le cèdent que d’un bronze face au palmarès de l’équipe de France de Londres au grand complet, 4 or, 2 argent, 1 bronze. Mais plus que tout, resteront les images inoubliables du vainqueur du 100m papillon, pour un centième de seconde, devant Cavic, ou de cette razzia de médailles de Pékin : huit titres, huit records du monde.

Les amoureux de la belle nage, du style, retiendront, eux, la perfection, le modèle peaufiné avec la complicité de son coach, Bob Bowman. S’il a été plus ou moins rejoint par les meilleurs, sur le plan de la glisse, à Londres, Phelps continue de représenter l’image parfaitement aboutie du bien nager de notre temps.

Je suis moins impressionné que d’autres par la statistique des médailles. Bien sûr, que pèsent les 5 titres remportés par Johnny Weissmuller, le héros des années 1924 et 1928, le nageur de la première moitié du 20e siècle, en face des 18 médailles d’or de Phelps ? Mais Weissmuller aurait bien été empêché d’enlever huit titres au Jeux de Paris, quand tout le programme olympique de natation comprenait six épreuves. Une seule course sur les huit du programme de Phelps en 2008 existait en 1924 : le relais 4fois 200m.  En sens inverse, le registre du Weissmuller de 1924 et de 1928 lui aurait permis, à Pékin, de se présenter sur quatre courses individuelles de nage libre, du 50m au 400m, et dans les trois relais, mais aussi en dos. Et on se demande quel nageur de papillon ou de quatre nages il aurait pu être !

Il en va de même pour Spitz, dont le programme victorieux à Munich, en 1972, comprenait 100m et 200m en crawl et en papillon et les trois relais. Spitz, qui ne nageait jamais le dos en compétition, s’était amusé à battre Mike Stamm (médaillé d’argent du 100m dos à Munich) sur ce style, à l’entraînement. Il n’aurait eu aucune difficulté à remporter le 200m quatre nages s’il l’avait voulu. Ses sept victoires de Munich amélioraient assez largement le record de Don Schollander, 4 victoires à Tokyo, pour qu’il s’en contente. Nul ne sait ce que Spitz aurait tenté si Schollander avait gagné cinq titres au lieu de quatre : Schollander avait été retiré du relais quatre nages alors qu’il avait gagné le 100m nage libre à Tokyo !

Enfin, ni Spitz, ni Weissmuller ne pouvaient se permettre de nager longtemps, en raison des règles de l’amateurisme. Ils devaient gagner leur vie et pour cela arrêter de nager, l’un à 24, l’autre à 22 ans, alors que Phelps a gagné une fortune en nageant. Weissmuller devint on le sait un Tarzan de l’écran, et Spitz signa de plantureux contrats, cela mit un coup d’arrêt à leurs carrières.

Vous l’avez compris, la désignation du meilleur nageur de tous les temps ne peut être autre chose qu’un jeu. Les émotions, mais aussi les querelles de générations s’y mêlent. En football, les anciens désignent Pelé comme le plus grand. La génération suivante en pince pour Maradona. Les plus jeunes ne jurent que par Messi.

En natation, depuis toujours, les feux ont été focalisés sur les sprinteurs, les noms mêmes de Weissmuller, de Spitz, voire de Phelps surnagent parce qu’ils brillaient dans des épreuves courtes. Ces épreuves donnent lieu à relais, et donc à médailles supplémentaires. A la condition d’appartenir à la natation dominante, ce qui est le cas pour les trois, l’affaire devient bêtement statistique. Quatre sont mieux que trois, sept sont mieux que quatre, huit sont mieux que sept, etc. Une fois ce genre de comptabilité en marche, allez l’arrêter !

La voix du peuple propose aussi que ce soit l’universalité d’une discipline qui désigne les plus grands : « allez dans la rue, dit-il, vous risquez de tomber sur plein de gens qui ont couru un 100m plat dans leur vie, mais bien peu qui se sont essayé à nager un 200m papillon dans une piscine » dit à ce sujet Wallechinsky. Mais il convient de ne point trop abuser de cet argument de bon sens, pas si profond qu’il en a l’air. Ce n’est pas parce que des millions de gens pendouillent aux flancs des montagnes que l’exploit de Sir Edmund Hilary et du Sherpa Tensing, vainqueurs de l’Himalaya, prend une dimension surhumaine !

De tout ce qui précède, il ressort deux ou trois probabilité : un, ce n’est pas forcément la « course reine » qui est le vrai étalon de l’excellence en natation ; deux, si Phelps avait été australien et Ian Thorpe américain, c’est Thorpe qui aurait été retenu comme le meilleur nageur de l’histoire. Au point où nous en sommes, nous nous permettrons ici un autre crime de lèse-majesté : nous attribuerons la palme un héros des bassins, à Londres, ni à Phelps, ni au vainqueur du 100m, mais bien au Chinois Sun Yang, vainqueur du 400m et du 1500m et second de Yannick Angel sur 200m.

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