SIGNÉ MISSY FRANKLIN : POURQUOI AI-JE DÛ ABANDONNER LA NATATION

SIGNÉ MISSY FRANKLIN : POURQUOI AI-JE DÛ ABANDONNER LA NATATION

Jeudi 20 Décembre 2018

ESPN PRÉSENTE LA LETTRE EXCLUSIVE ÉCRITE PAR MISSY FRANKLIN, QUI EXPLICITE LE POURQUOI DE SA DÉCISION D’ABANDONNER SA CARRIERE DE NAGEUSE PROFESSIONNELLE. CI-DESSOUS UNE TRADUCTION DE L’ESSENTIEL DE SON MESSAGE.

« …Nager a été mon premier véritable amour. Être dans l’eau m’a donné une sensation de liberté, de joie et de d’allégresse. C’est là que je pouvais être complètement moi-même sans restriction ni limitation. C’est là que j’ai trouvé mes premiers bons amis, mes premiers mentors et mon goût de la compétition. Ce sont les petites choses dont je me souviens, depuis les premiers jours, comme jouer aux requins et aux petits poissons le vendredi matin après l’entraînement dans mon club d’été, l’Heritage Green Gators, avant les beignets craquants à la crème. On faisait des relais avec des citrouilles à Halloween et jouai au bowling à la dinde à l’entraînement avant Thanksgiving. On s’entraînait tellement dur, et aimait tellement chaque instant. On apprenait la gestion du temps, l’aptitude à diriger et le sport. On réalisait des projets et savourions chaque instant.

On me demande toujours quand j’ai compris que j’étais une bonne nageuse, et je réponds que je n’en sais trop rien, j’étais trop occupée à apprécier les choses. J’étais une petite fille, qui passais mon temps avec des équipiers et mes amis les plus proches à l’entraînement, à partager de saines parties de rigolades entre les répétitions de séries, quand nous touchions le mur, le souffle coupé, avant de repartir.

Cependant, si je devais choisir un moment, ce serait les sélections olympiques de 2008, à 13 ans. Je n’oublierai jamais, regardant sur la plage ces nageurs depuis toujours respectés à deux mètres de moi. Je réalisais que j’avais atteint le même meeting qu’eux, nageant dans le même bassin et luttant pour le même objectif.

Les 18 premières années de ma carrière furent aussi parfaites que je ne puis l’imaginer. L’équation n’aurait pas pu mieux faire sens : tu travailles dur, avec une attitude positive, tu arrives tous les jours et te donnes à fond, et tu vas plus vite. C’est comme cela que ça marchait pour moi. Je travaillais plus dur, je m’entraînais plus dur et je nageais plus vite, année après année.

Après les Jeux olympiques de 2012, je décidais de rester amateur et de nager en université, une des meilleurs décisions que je n’ai jamais faites. Nager à l’Université de Californie Berkeley fut l’un des plus grands honneurs et privilèges que je n’ai jamais eus comme athlète ou comme personne. L’équipe dont j’ai pu faire partie en 2014 et 2015 m’a plus appris que je ne saurais dire. Les gens rient parfois quand je leur raconte que je voulais nager au collège parce que je savais que je rencontrerais là-bas, dans mon équipe, mes futures demoiselles d’honneur, et qu’elles deviendraient des amies pour la vie. Et voilà, je les ai rencontrées, quatre demoiselles d’honneur, pour être précise.

En 2015, je décidai de rentrer chez moi et de nager à Colorado Springs avec Todd Schmitz et les Colorado Stars, et de travailler avec mon entraîneur de musculation Loren Landow. J’ai été très sincère au sujet de ce que j’endurais et me préparais pour les Jeux olympiques de 2016 et parlais ouvertement des combats que je livrais : ils comprenaient des douleurs aux épaules à l’entraînement et en compétition, de la dépression, de l’anxiété et de l’insomnie. Ce fut aussi l’année où je commençais à totalement admettre que quelque chose n’allait pas  dans mon corps, et qu’il ne  fonctionnait pas comme supposé. Au meeting de Mesa, en avril 2016, je dus déclarer forfait, suite à une blessure survenue à l’échauffement qui occasionna une intense douleur d’épaules. Je n’avais jamais expérimenté une telle douleur et commençai à m’effilocher. A quatre mois des Jeux olympiques, des gens croyaient que ce serait le plus grand moment de ma carrière. Après mes succès de Londres en 2012, les attentes pour mes seconds Jeux allaient croissant.

Je m’entrainais malgré les douleurs physiques et émotionnelles – et fis mon possible pour garder la tête haute. Survivre à ces huit journées de Rio fut le plus grand accomplissement de ma carrière. Je pus rester fidèle dans l’échec et les déceptions à la personne que j’avais été dans la victoire et meilleure nageuse du monde.

Après la traversée des Jeux olympiques, je sus que je devais m’attaquer à la douleur que j’avais utilisé chaque once d’énergie à ignorer. En janvier et février 2017, je fus opérée aux deux épaules. La convalescence devait être rapide, mais dès que j’entrais dans l’eau, en avril, le niveau de douleur me fit comprendre que je devais patienter plus longtemps. Je pris mon été et finis par recontacter l’homme que je dois épouser l’année prochaine. Je ne puis essayer d’expliquer comment fonctionne le temps de Dieu, mais ce que je sais que c’est beau, parfait et magique.

Je repris l’entraînement en automne avec Dave Durden et l’équipe masculine à Berkeley. En thérapie physique deux ou trois fois par semaine, je devais fréquemment ajuster les séances pour compenser les douleurs aux épaules. Je commençais à me sentir frustrée. Les opérations n’étaient-elles pas censées aider ? Cela n’était-il pas supposé disparaître? N’étais-je pas supposée tomber à nouveau amoureuse du sport?

Je décidai en décembre qu’il me fallait un environnement différent. Aussi difficile était-il de quitter les gens que j’aimais tant en Californie du Nord, je devais essayer autre chose. Deux semaines plus tard, je vivais à Athens, et m’entraînais avec Jack Bauerle, à l’Université de Georgie. Jack et son équipe me reçurent avec affection, et je me lançais dans un type d’entraînement entièrement différent, pour mon retour. Je voulais donner tort à ceux qui m’avaient enterrée, montrer quelle combattante j’étais et revenir plus fort que jamais. J’étais persuadée y parvenir, avec autour de moi des gens qui y croyaient aussi.

Malheureusement, entre-temps, mon épaule empira de façon spectaculaire. Thérapie physique plusieurs fois par semaine, les entraîneurs faisaient de leur mieux pour me permettre de traverser chaque séance. Le temps où je ne m’entraînais pas était passé avec des cubes de glace ou à me reposer en attendant la séance suivante.

Rien ne marchait, ni trois infiltrations de cortisone, une juste avant les championnats d’été passé, ni une injection par ultrasons au tendon du biceps. Techniquement, je souffrais d’une tendinite chronique sévère des coiffes des rotateurs et du tendon du biceps. Après l’échec des infiltrations, il ne me restait qu’une alternative : une autre opération, et même cela sans garantie.

Quand j’entendis le mot opération, jeux l’impression de m’effondrer parce que ma réponse serait non. J’étais allée trop loin à travers la souffrance pour traverser l’expérience d’une autre opération. Je priais, je parlais aux personnes en qui j’avais le plus confiance. Quand celui qui est devenu mon fiancé me dit ce qui suit, tout devint clair : « je te soutiendrai quoiqu’il arrive, mais ce qui m’importe à moi plus que tout, est que tu puisses prendre nos enfants dans tes bras sans que cela soit une douleur épouvantable. »

Je réalisais que plus que l’or olympique, je désirais être une maman. Nager avait pris une part si énorme dans ma vie, mais ce n’était pas toute ma vie. Je ne parviendrai jamais à exprimer ma gratitude pour la natation – les endroits où elle m’a fait voyager, les leçons qu’elle m’a enseignées, et plus important les personnes qu’elle a apportées dans ma vie. Chaque équipière, chaque coach, chaque mentor, chaque officiel dans un meeting… vous avez fait la personne que je suis. Et c’est une personne que je suis très fière d’être. Je suis prête pour le reste de ma vie… » (Traduit par E.L.)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


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4 comments:

  1. Claude LEPAGE

    Très beau texte, je suis toujours surpris par cette volonté d’aller au-delà de la souffrance au point d’en oublier la raison. L’épaule du nageur est soumise à des efforts pour lesquels elle n’est pas conçue.
    A mon sens, l’environnement n’a pas pris en compte le problème avec le sérieux nécessaire. Surpenant: un athlète diminué ainsi ne peut performer sans dommages, tout en étant en-deà de ses performances. j’en ai fait l’expérience lorsque je m’entrainais seul, mais c’est enrichissant humainement et permet d’éviter de répéter lorsqu’on est responsable des autres.

    1. Eric Lahmy *

      Je ne me souviens pas de nageurs blessés de mon temps. Je sais que les volumes ont augmenté, mais je me demande si le souci primordial ne vient pas de la musculation. Notez que les nageurs qui se sont fait opérer des épaules sont des sprinteurs qui mettent l’accent sur la force.
      J’ai été un peu étonné de voir quels exercices de musculation périlleux étaient demandés par des coachs de force sans doute bien intentionnés mais pas très futés aux nageurs.
      J’ai vu un exercice de répulsion du corps que Santamans effectuait en équilibre instable aux anneaux et je pense par exemple que son épaule inopérante pourrait bien être arrivée de là…
      J’ignore si une analyse a été faite, j’ai l’impression que les nageurs de demi-fond sont moins blessés. Je me faisais un jour la réflexion que Kieren Perkins qui avait nagé je crois 17.000 kilomètres dans une olympiade (et gagné le 1500 aux Jeux) n’avait jamais eu d’ennuis d’épaules !
      Si c’était moi, je ferais faire la plus grande part possible de la musculation du nageur en statique par électrostimulation. Ils regarderaient des films sur Netflix pendant leurs séances…

      1. Claude LEPAGE

        effectivement, la musculation demande une bonne connaissance anatomique et il y a des choses qui me surprennent, pour ma part, faute de moyens, pour mes nageurs je pratiquais la musculation dans l’eau (parachute}; cela présentait l’avantage de ne pas perturber leur perception de l’eau, donc préservait leur technique. Je n’ai pratiquement formé que de jeunes éléments 8 à 18 ans donc PPG et puis encore faut-il être accepté dans sa piscine….

        1. Eric Lahmy *

          Aujourd’hui on sait bien faire passer la force dans l’eau alors qu’à l’époque ce n’était pas évident. Sylvie Fréchette (Canada) en natation synchronisée a bien raconté ce qui se passait en muscul’ et que j’avais vécu de mon côté : après des « poids et haltères » si je me mettais à l’eau, j’avais l’impression de ne pouvoir diriger les mouvements de mes bras tout « gonflés. » L’autre problème est la prise de poids de corps, et c’est pour ça qu’à mon avis les Marseillais ont raison de faire (comme je le crois) de l’haltérophilie avec des poids proches des records, qui n’occasionnent pas trop de développement de masse musculaire mais augmentent diantrement la force. Maintenant bien sûr personnellement je fonctionne à vide et je ne sais pas si ces idées ont une quelconque valeur.

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