Un Pavé dans l’Eau Glacée

Par Eric LAHMY

9 juillet 2013

Les bains glacés de récupération, très en vogue dans le haut niveau, natation comprise, ne servent à rien, affirment des chercheurs de l’Université de Portsmouth. Débat…

C’est devenu sinon une torture incontournable, sinon un rituel désagréable pour nombre de ‘’haut niveau’’. Le bain glacé à 9 ou 12°, c’est selon, dans lequel ils doivent se tremper, après l’entraînement, censé hâter la récupération. En France, cette coutume ‘’inventée’’, semble-t-il, en Australie, aurait été importée sans frais de douanes, ‘’récupérée’’, le mot convient, sur l’Internet, par les ‘’espions’’ de la cellule de veille olympique du temps de Fabien Canu, selon ce que celui-ci avait déclaré pendant les Jeux olympiques au New York Times.

Le plus frappant, dans l’histoire, c’est que la ‘’technique’’ ait été entérinée, semble-t-il, de confiance, sans qu’on cherche à en savoir plus, et appliquée sans barguigner sur nos champions en général et nos nageurs en particulier. La ‘’bassine’’ est devenue un must du retour au calme sportif !!

Or dès novembre 2012, une étude menée par une équipe de scientifiques de l’Université de Portsmouth, Angleterre, a conclu que les immersions en eau froide n’étaient ni plus ni moins efficaces que les classiques exercices de récupération en terme de réhabilitation de l’athlète.

Publiée dans la revue European Journal of Sport Science, l’étude en question a divisé 40 athlètes en quatre groupes. Après une heure et demie de course, trois d’entre eux plongeaient dans la dite bassine, un groupe pendant  douze minutes en eau froide, un autre en eau tiède, un troisième deux minutes en eau froide, et un quatrième s’astreignait à deux minutes de classique « retour au calme ».

La performance musculaire des cobayes fut mesurée avant l’exercice puis à plusieurs reprises après l’exercice, puis après douze heures, un jour, deux, puis cinq jours.

Conclusion ? Aucune différence n’a pu être constatée entre ces groupes en termes de perception de douleur physique d’après effort  chez les athlètes, ni en termes de marqueurs biochimiques de dommages dans les cellules musculaires. En outre, « ces bains posent certains risques potentiellement sérieux pour la santé ; s’ils n’en retirent aucun bénéfice, ils feraient mieux d’arrêter cela », a déclaré sur le site de l’Université le responsable de l’étude, le Dr Jo Corbett, qui a ajouté : « les études qui ont montré les ‘’effets’’ de ces techniques comparaient des athlètes qui prenaient ces bains froids à des athlètes qui n’effectuaient aucun retour au calme. » Autant dire que cela biaisait les résultats. « Les bains glacés, qui ont existé en thérapeutique depuis l’Antiquité, ont connu un engouement récent en raison de leur utilisation par les sportifs pour récupérer après l’entraînement, mais nos résultats montrent que cela ne fonctionne pas. Il est clair, au vu de cette étude, que l’immersion aquatique, par les traditionnels bains glacés, assis ou debout, n’améliore en rien les temps de récupération en comparaison avec les techniques classiques de retour à la normale. En fait, la recherche pointe de plus en plus en direction des possibles menaces que les immersions en eau glacée font planer sur la santé de ceux qui les utilisent. » Interrogé en novembre 2012 par notre confrère Inside the Games, Corbett n’a pas écarté l’idée que les immersions en eau froide pourraient avoir un léger effet bénéfique en termes de récupération dans certaines limites, et ne prétend pas que l’étude de Portsmouth aura le dernier mot en la matière. Mais « les mécanismes de l’action par laquelle l’immersion en eau froide pouvait affecter positivement la récupération » étaient loin d’être clairement établis. « En outre, a-t-il ajouté, il y a une large fourchette de variations dans la façon dont l’immersion peut être pratiquée en termes de température, de durée, de fréquence, de temps entre la fin de l’exercice et l’instant où elle est pratiquée, de profondeur de l’immersion et de position du corps dans l’immersion. Tous ces paramètres vont influencer les réponses physiologiques. Les immersions en eau froide sont utilisées dans le but de récupérer mais récupérer de quoi – cela peut être par exemple une blessure d’impact, un dommage excentrique de muscles ou une hyperthermie. »
L’info a intrigué Christophe Cozzolino, responsable dans l’équipe de France des problèmes liés à la récupération : « nous avons pourtant des études qui montrent qu’il y a un effet sur la récupération ; maintenant, si vous me dites que ça fait nager plus vite, je vous réponds : non. »

Le docteur Jean-Pierre Cervetti, qui fut médecin fédérai pendant trente ans, connait bien la question : « je la connais d’autant mieux que, venant du rugby, j‘avais utilisé le froid pour la récupération des joueurs ; les effets nous paraissent indéniables pour récupérer des coups ou de la fatigue. Même si ce n’est que psychologique, c’est énorme.  Aux Jeux de Pékin, en 2008, c’était déjà assez utilisé, les Australiens et les Polonais utilisaient des cuvettes de refroidissement après les séances de leurs nageurs ; Mais on ne dispose d’aucune donnée concernant un effet réel sur le plan physiologique. Pour résumer, je dirais qu’il n’y a pas de consensus, et plusieurs protocoles existent, selon la température, 9° ou 12°, temps plus ou moins long. S’ajoute le froid sec, où, à l’INSEP, on utilise un caisson qui descend à moins 110°. On sait l’effet que cela a sur les rhumatismes. »

Médecin fédéral, Jean-Loup Bouchard croit aussi que la cryothérapie est très efficace dans les sports traumatiques. « Et puis se posent plusieurs questions sur la façon de l’employer. Quelle technique, quelle température, quelles parties du corps immerger, combien de temps dure ce bain froid, à quel moment l’utiliser. Cela est intéressant après un entraînement très lactique, car il y a une action anti-oxydante ; cela est plus utile quand la température extérieure est chaude. Comme en natation, c’est le train avant qui travaille le plus, j‘ai suggéré de tremper le nageur jusqu’au cou, mais je n’ai pas été suivi. Nous Français, nous utilisons un bain à 10°, mais les Canadiens ont effectué des biopsies et estiment qu’entre 10 et 14°, on obtient le même effet. Aux Jeux de Londres, le basketteur Tony Parker baignait ses mollets. Les skieurs se refusent à ces bains, pourtant leurs jambes très puissantes s’y prêtent. »

Enfin, existe l’argument financier : la petite bassine après le grand bassin, ce n’est pas donné… Guillaume Benoist, entraîneur de Saint-Germain-en-Laye, deuxième club français en benjamins, explique que « le club a abandonné la technique. Un matériel de refroidissement coûte la bagatelle de 10.000€ et les protocoles sont très stricts. Mal le faire en payant ce prix ne valait pas la peine. »

 

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