CAMILLE MUFFAT, LA MORT D’UNE GEANTE

25 ans… Elle avait 25 ans. Les mots manquent, pour exprimer l’émotion, la tristesse. Camille Muffat, l’une des plus grandes nageuses française de tous les temps, la plus belle dans l’eau, la plus réservée hors de l’eau, la meilleure équipière aussi – quelle admiration faisait naître son comportement tout de générosité dans les relais, cette dévotion à l’équipe qu’elle avait -, une gentillesse que venaient épicer ces énervements de timide, quand on voulait trop la dévoiler ou fantasmait sur ses intentions. Camille n’est plus, la longue vie qui devait être la sienne, tous les possibles d’une existence, cela sauvagement tronqué par un accident aérien, un crash d’hélicoptères en Argentine. Ses parents, ses amis dans la douleur. Ses admirateurs abasourdis réduits à balbutier des mots si impuissants, horreur, injustice…

Que dire, ici, sinon revisiter avec un goût amer et tout à la fois admiratif la superbe carrière de cette belle championne et merveilleuse équipière? E.L.

 

MUFFAT [Camille]. Natation. (Nice, 28 octobre 1989-Quabrada del Yeso, Argentine, 9 mars 2015). Championne olympique du 400 mètres aux Jeux de Londres, en 2012. Entraînée à Nice par Fabrice Pellerin, grande, 1,82m, 69kg, dotée d’une très belle nage, c’est une référence technique, tout à l’honneur de son entraîneur ; elle avait montré un talent précoce, se signalant en devançant Laure Manaudou sur 200 mètres quatre nages aux championnats de France 2005, record national, alors qu’elle n’a pas seize ans ; elle gagne aussi le 50 mètres brasse. Cet exploit la désigne comme un grand espoir, une nouvelle Manaudou, étiquette difficile à porter et rôle que cette jeune fille impressionnable aura un peu de mal à assumer, malgré son talent, cette capacité de maîtriser les quatre nages et de les faire, l’une après l’autre ou ensemble, ses spécialités: une qualité qui lui permet de s’imposer à la demande, dans tous les styles.

Championne d’Europe junior 2005 à Budapest avec un nouveau record de France, 2’14’’84, 2e des championnats du monde juniors 2006 de Rio sur 200 quatre nages (2’15’’29), 3e sur 50 mètres (25’’71) et 100 mètres libre (56’’47), elle devient championne d’Europe en petit bassin, en 2007 à Debrecen, avec 2’9’’05, devant Baranowska, Pologne, 2’9’’25 (et 3e du 400 mètres quatre nages en 4’31’’38, Records de France en petit bassin).

En 2008, 3e du 200 mètres quatre nages (2’13’’63) des championnats d’Europe à Eindhoven, elle est championne de France à Dunkerque du 200 4 nages (2’11’’15, RF) – record repris à Manaudou qui,  en 2006, l’avait ramené à elle avec 2’14’’29 et 2’12’’41 – et, ex-aequo avec Joanne Andraca, du 400 mètres quatre nages (4’38’’23, RF). Mais elle reste discrète aux Jeux de Pékin (12e ) où elle était très attendue. Les Jeux olympiques représentent une épreuve terrible, le Graal du sport, et dans l’ensemble, Camille reste relativement fragile et inconstante, et ne parvient pas à exprimer son plein potentiel dans les grands rendez-vous.

En avril 2009, elle améliore encore le record du 200 mètres quatre nages en 2’9’’37 aux championnats de France de Montpellier, le 26 avril. En petit bassin, le 10 décembre, aux championnats d’Europe, elle l’emporte en 2’7’’69 (record de France pb). En  2010, grande favorite du 200 mètres 4 nages des championnats d’Europe (pb), à Budapest, elle termine hors des médailles. Son entraîneur, Pellerin, exige alors d’elle qu’elle choisisse entre la nage libre, qu’elle connait moins et qu’elle aime, et les quatre nages, où elle a obtenu les meilleurs résultats. Sa réponse est significative : « je dois choisir pour toute la vie ? » – petite phrase qui aujourd’hui perce le cœur –. Elle choisit finalement le crawl.

Elle est enfin sacrée championne du monde (petit bassin), en décembre 2010, sur 200 mètres (1’52’’29), où elle affronte en finale l’Américaine Katie Hoff (2e) et Federica Pellegrini (7e). Avant la course, Pellerin lui suggère de « ne pas regarder les autres, parce que ça allait partir vite. » Elle gère donc son effort sans trop rien regarder jusqu’au 150 mètres, puis accélère sur la fin. « En crawl, dira-t-elle, on peut être beaucoup plus tactique, passer 4e puis revenir. » Sa saison olympique 2012, marquée par une préparation d’une intensité inhabituelle (on nage même les dimanches), est éblouissante. On a l’impression qu’elle a passé un cap déterminant, comme changé de catégorie. Aux championnats de France de Dunkerque, qualificatifs pour les Jeux, elle amène le record du 400 mètres à 4’1’’13, une seconde exactement de mieux que la marque de Laure Manaudou. Sur 200 mètres, c’est encore plus fort : Laure Manaudou détient le record de France en 1’55’’52 depuis 2007 (c’était alors un record du monde). Muffat l’efface en qualifications, 1’55’’40. Le lendemain, en finale, elle réussit 1’54’’87.  Elle va aussi, à la demande de Pellerin, s’amuser à des courses en accélération, à changer de rythme. C’est une façon de nager qu’elle va illustrer ainsi au meeting EDF de Paris, à quelques semaines des Jeux olympiques, deux moitiés de course en 2’2’’55, puis 2’1’’87 pour un temps final de 4’4’’42 sur 400 mètres, ou encore (surtout) un 800 mètres en 8’23’’ après un premier 400 mètres en… 4’18’’. Tout cela devrait lui permettre d’envisager plus sereinement toutes les configurations tactiques de courses imaginables.

Aux Jeux de Londres, Muffat réussit à enlever l’or du 400 mètres après un mano a mano avec l’Américaine Allison Schmitt, qu’elle a tenu à battre en séries (elle obtient le meilleur temps, 4’3’’29 contre 4’3’’31 pour Schmitt). La finale est d’une intensité de chaque instant ; Muffat l’emporte en 4’1’’45 contre 4’1’’77, gardant le contrôle de bout en bout et repoussant les constants assauts de sa rivale. En revanche, le lendemain d’un soir où elle a dû sacrifier aux rites de la victoire et a fort mal dormi, elle est dominée sur 200 mètres. Elle se qualifie, en séries, un peu difficilement, seulement 12e avec 1’58’’49, se place 3e en demi-finale, avec 1’56’’18, battue dans sa série, d’un rien, par l’Australienne Bronte Barratt, 1’56’’08, et par Allison Schimtt, 1’56’’16. En finale, Schmitt est intouchable, et l’emporte en 1’53’’61. Camille, elle, devancée de 1’’97, enlève l’argent, 1’55’’58, devant Barratt et Missy Franklin, que sépare un centième, 1’55’’81 contre 1’55’’82.

On peut regretter qu’elle ne se présente pas sur 800 mètres, une course qu’elle n’aime guère, car ses chances de médaille auraient été très élevées. On peut dire que c’est elle qui, grâce à un parcours solide, en 1’55’’57 lancé, qualifie le relais quatre fois 200 mètres, car lorsqu’elle plonge, il n’est que onzième, hors de la finale. Muffat va lui faire gagner six places. C’est aussi grâce à son impressionnant engagement que les Françaises montent sur le podium (bronze). Elle lance le relais en 1’55’’51, touche en tête (elle devance une nouvelle fois Barratt et Franklin) ; Bonnet, Etienne et Balmy finissent en bronze, en 7’47’’49. Muffat se révèle alors, au-delà de la championne, équipière modèle, à la fois humble et efficace, prête à se défoncer pour les autres, pour l’équipe. Camille n’a pas battu ses records aux Jeux, mais elle a nagé sept courses très dures, pratiquement toutes à son meilleur niveau, enlevé un titre olympique, une médaille d’argent, plus le bronze avec le relais. Elle devient la troisième Française après Micheline Ostermeyer et Laure Manaudou à enlever trois médailles lors d’une seule olympiade…

L’hiver suivant, à Angers, Camille Muffat étincelle aux championnats de France (pb), en novembre, où, après avoir gagné le 100 mètres (52’’73), elle améliore, sur 800 mètres, en 8’1’’06, le record du monde petit bassin (nagé en combinaison) de l’Italienne Alessia Filippi; puis sur 200 mètres, en 1’51’’65, son record de France du 200 mètres, à 0’’48 du record de Pellegrini ; elle déroule sur 400 mètres, qu’elle gagne en 3’59’’38, se réservant d’aller plus vite la semaine suivante, aux championnats d’Europe en petit bassin, à Chartres. Et en effet, à Chartres, elle grignote 0’’07 sur le record mondial du 400 mètres que détenait l’Anglaise Jackson, avec 3’54’’85 contre 3’54’’92. Lotte Friis, 3’58’’85, 2e, est à plus de six mètres, la tenante du titre, Coralie Balmy, 3’59’’85, à plus de huit mètres. Elle s’assure aussi le titre du 200 mètres (1’52’’20). On croit pouvoir espérer une grande Camille Muffat aux mondiaux de Barcelone, en 2013, mais, si elle se défend sur 200 mètres (1’55’’72, bronze derrière Melissa Franklin, 1’54’’81, et Federica Pallegrini, 1’55’’14), elle ne peut jouer de rôle sur 400 mètres et finit 7e en 4’7’’67, moins vite qu’en qualifications, loin de Katie Ledecky. Mais elle reste, au-delà de la déception et du sentiment de n’avoir pas joué sa carte (j’ai, dira-t-elle, nagé comme une gamine), la merveilleuse relayeuse qui, une nouvelle fois va lancer le quatuor français, Charlotte Bonnet, Mylène Lazare, Coralie Balmy, médaillé de bronze.

En 2014, Camille connait des coups de moins bien. Les Golden Lines, à Nice, ne lui sont guère favorables, et Fabrice Pellerin lui demande de moins nager. A quelques semaines des championnats d’Europe, elle décide d’arrêter la compétition. Une décision réfléchie, ajoute-t-elle, provoquée par une brouille avec son entraîneur. Une brouille qui ne les avait pas fâchés, puisqu’ils n’avaient pas rompu les contacts. Quinze années à se voir tous les jours, à vivre des émotions communes, ne pouvaient pas, entre eux, s’achever comme ça. Mais le destin implacable s’en est alors mêlé…

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