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NATALIE COUGHLIN, DU SOUFFLE ET DU COEUR

Par Eric LAHMY                                             Mercredi 4 Mars 2015 

COUGHLIN [Natalie]. Natation. (Vallejo, 23 août 1982-). États-Unis.

Championne olympique, première femme à avoir nagé sous la minute au 100 mètres dos en grand bassin (59’’58, en 2002, à Fort Lauderdale, au championnat des États-Unis), première femme à conserver son titre olympique sur 100 mètres dos à Pékin, en 2008, quatre ans après celui d’Athènes en 2004, Natalie Coughlin rêve encore de lauriers olympiques à Rio. Elle aura 34 ans!

D’ascendance irlandaise (et un quart philippine) et la fille d’un sergent de police, Coughlin montre très tôt des qualités aquatiques et mentales exceptionnelles. La nageuse la plus douée de sa génération? Ses ondulations en dauphin, en papillon, sont incomparables. La qualité de ses virages, de sa reprise de nage, en font surtout la terreur des petits bassins. Aussi le souffle au cœur qu’on lui a décelé, enfant, ne l’a pas dérangée. Elle étudie à Sainte Catherine of Sien avant d’être inscrite à l’école secondaire du Carondelet, à Concord. Elle trempe dans l’eau à dix mois, derrière sa maison de Vallejo, apprend à nager dans des cours d’été avant que ses parents la placent dans un club, les Benicia Blue Dolphins. Elle montre très vite ses ambitions, sa détermination à nager vite, à suivre, puis battre les meilleurs. Sa passion pour la natation est à ses yeux un donné, incontournable. Un jour, dans une enquête, elle répond à la question : « pourquoi nagezvous dans une équipe US ? » par cette réponse : « parce que je vis aux USA. » Sportive, aimant se dépenser, elle fait de la gym, du ballet, de la tap dance, du volley. Mais, dira-t-elle, « j’étais grasse, maladroite, gauche, sauf quand je me trouvais dans l’eau. » A quoi tient l’amour ! Elle nage donc, à dix ans, dans un club YMCA. Remarquée par un coach à succès, Ray Mitchell, elle le rejoint à treize ans au club de Terrapin Station, à Concord. En partie pour la rapprocher de la piscine, ses parents déménagent de Benicia, où ils habitent, à Concord, à dix-huit kilomètres de là. L’entraînement est très exigeant. Natalie arrive tous les matins à la piscine à 5 heures pour sa première séance dans une piscine dont le chauffage tombe parfois en panne. L’été, elle passe dans le groupe des meilleurs, de Mitchell, où elle bat souvent les garçons.

PLUS DOUÉE QUE MICHAEL PHELPS!

Elle a quinze ans, en 1997, quand elle devient la première nageuse de l’histoire à être qualifiée dans toutes les épreuves (14) des championnats nationaux. Cette année, elle apparait dans les bilans mondiaux en nage libre et en quatre nages, et sera classée en dos et en papillon en 1998. Elle démontre, outre une polyvalence sans équivalent depuis Tracy Caulkins, des qualités inégalables de glisse et de technique – départs, virages, ondulations. « Quand Coughlin nage, vous voyez une relation avec l’eau, expliquera Terri McKeever, qui l’entraînera à l’Université de Berkeley. L’eau la calme. J’étais comme ça. Je n’étais pas extravertie, pas spécialement jolie, mais dans l’eau je me sentais bien, » ajoute McKeever. Ce talent, ou cette affinité avec l’élément liquide, qu’on a remarqué chez de grands nageurs, depuis Johnny Weissmuller jusqu’à Roland Matthes, de Mark Spitz à Michael Phelps, de Dawn Fraser à Dara Torres, de Kornelia Ender à Inge De Bruijn, donne une impression de facilité. Même quand elle se donne au maximum, quand elle endure les pires souffrances dans son effort, elle parait sereine, impériale. Les coaches en ont plein les yeux. « Elle est posée comme dans un cocon », s’extasie Jack Bauerlé. Elle est la nageuse la plus talentueuse qu’il n’a jamais vue, prétend Richard Quick. « Elle est plus douée que Michaël Phelps, dira une équipière, Marcelle Miller, son toucher de l’eau et ses mouvements la mettent dans une classe à part. Elle nage sans faute, comme si elle n’essayait même pas. » De plus elle dispose d’une capacité pulmonaire phénoménale.

Autre caractéristique de cette facilité apparente : son économie de nage. Sa « glisse » lui donne une amplitude, une longueur inhabituelle : en dos, 1’’4 à 1’’5 par coup de bras, contre 1’’2 pour les autres dossistes d’élite. Cette façon de s’évertuer avec lenteur tient, bien entendu, à une capacité supérieure d’appréhension du bon mouvement. Selon Milton Nelms, le maître de nage qui a remodelé le style de Thorpe (et épousé Shane Gould, ce qui n’est pas mal non plus), « elle va piquer immédiatement le bon mouvement qui prendra cinq à six heures à tout autre nageur. Cela tient à son intelligence supérieure, et plus particulièrement à son intelligence physique. » Pour devenir la championne incontournable de son temps, que lui manque-t-il ? Ah ! Oui : c’est une battante, toujours prête à reculer ses limites, ou le seuil de la fatigue. « J’étais frappée par la vision de sa lèvre inférieure constamment sanglante pendant les grands matches, témoignera sa copine et cependant intraitable adversaire Haley Cope. J’ai réalisé que, quand l’effort commençait à faire mal, elle se mordait la lèvre inférieure afin que ses jambes soient moins douloureuses que sa bouche ».

Comment fabrique-t-on une championne ? Ou, au contraire, comment la détruit-on ? Car Coughlin a bien failli être ratée. Nelms dira d’elle ce qui aura été dit de Dara Torres et peut s’appliquer à nombre de cracks : « c’est un chat qui a été entraîné comme un chien. » Le responsable de ce presque échec, que vise Nelms, n’est autre que Ray Mitchell. Le portrait qui est fait de Mitchell dans l’autobiographie de Natalie est la représentation presque caricaturale d’un coach autocrate, inflexible, que ses nageurs adorent détester, et appellent entre eux « Le Diable » ou « Staline. » Selon des témoignages il en rajoute en férocité au sujet de Natalie. Quand elle part en congés avec la famille, se lamente-t-elle, il lui donne des devoirs de vacances, ne lui accorde aucun répit. Il a du mal à comprendre que les nageurs grandissent, et, dira l’intéressée, ne traitera jamais Natalie en adulte. C’est ainsi que ce « père abusif » fera tout pour l’empêcher de s’épanouir auprès de son jeune boy-friend, Ethan Hall, un nageur courageux et talentueux auquel elle est attachée et qu’elle épousera. Selon Milt Nelms, « un grand nombre de coaches de jeunes sont restés des adolescents attardés », d’où cette coupante assertion de Ray Mitchell : « il est impossible pour une nageuse d’élite d’avoir une relation ». – La vérité, c’est que cela doit être difficile, mais moins sans doute pour la nageuse d’élite que pour l’ami en question !

S’ENTRAINER À TRAVERS LA BLESSURE

La touche finale de cette représentation tragique du coach obtus doit être achevée quand, en mars 1999, alors qu’elle se prépare sur 200 mètres papillon, elle se blesse gravement à l’épaule gauche. Mitchell a toujours encouragé ses nageurs à s’entraîner « à travers la blessure ». S’ils ne le peuvent, il les traite d’hypocondriaques (il y en a), se moque de leur propension à être « toujours malades » (cela existe) et finalement, quand ils sont réellement abîmés (car cela aussi, cela arrive), les amène à se blesser plus gravement. Or Natalie s’est déchiré le labrum, ce cartilage en forme de monture qui entoure l’épaule, et doit être opérée. Natalie tente pourtant d’éviter le scalpel avec une thérapie et s’adresse à Lisa Giannone, d’Activ Care, à San Francisco. Pendant ce temps, Mitchell, fidèle à son personnage, fait tout pour l’encourager à ne pas écouter les conseils de prudence et à nager à travers la douleur. A cette époque, quand la souffrance se fait intolérable, elle prend une planche et effectue d’interminables longueurs jambes seules. D’un mal peut naître un bien car, témoigne-t-elle, ces séances vont développer encore plus son formidable battement des jambes, dans la nage comme au départ et dans les virages. Mais Mitchell ne la lâche pas, qui l’accuse de travailler « moins qu’à treize ans » et lui intime l’ordre de quitter Ethan Hall. Coughlin, dès lors, ne peut plus que détester la natation. « Je me sentais prête à quitter mon coach, personnage abusif et manipulateur – qui voulait contrôler chaque aspect de ma vie » dira-t-elle. Son taux de cortisol, hormone relâchée dans l’organisme dans les états dépressifs, d’agitation et de stress, est mesuré à 60 (normale de 8 à 20).

TERI MCKEEVER, COACH INTERACTIVE

C’est l’époque où il lui faut aussi décider de son avenir, et donc de l’Université où elle étudierait et nagerait. Écœurée par la natation punitive de Mitchell, elle écoute sans enthousiasme les propositions de coaching haut de gamme que lui propose un entraîneur réputé mais très exigeant, Richard Quick, à Stanford, qui achèveront de la dégoûter de la natation ; elle préfère l’Université de Berkeley, où entraîne Teri McKeever, une femme de 42 ans, timide et mal à l’aise socialement, qui milite pour des méthodes « interactives », alors assez mal vues par la culture dominante, axée sur un énorme kilométrage et le développement de l’endurance à outrance. Coughlin, qui déteste désormais la vision de la natation, brutale et impérative, que cultive Ray Mitchell, à qui elle croit devoir sa blessure, sait qu’elle préfèrerait abandonner la natation que continuer dans cette voie. Ray Mitchell, comme le coach de football Vince Lombardi, est un adepte de la motivation par la peur. Mais Natalie doit lutter pour imposer sa façon de voir à ses parents, qui ne saisissent pas l’enjeu et la voient déjà à Stanford. Ce qu’elle ne sait pas, c’est que McKeever est terrorisée par la responsabilité qui lui échoit autant que passionnée à l’idée de devoir s’occuper d’un pareil bijou. Coughlin trouve étrange d’être désirée, en raison de son épaule qui ne guérit pas. Avec McKeever, elle travaille sa puissance et sa vitesse par un travail qualitatif et très varié, dans lequel, par exemple, la base aérobie sera assurée au sol par de la course. McKeever change sa nage, de façon à améliorer son efficience aquatique et à réduire l’effort qui pèse sur son épaule fragilisée. Mais aussi, elle va rendre l’entraînement attractif, amusant même, grâce à des variations, des exercices inattendus, des expériences parfois osées.

UN CHAT QU’ON A ENTRAINÉ COMME UN CHIEN

Reste le problème de l’épaule. Milt Nelms prend conscience de l’étendue des dégâts: il note, en la voyant, une forte asymétrie. « Dans l’eau ou hors de l’eau, je ressentais une impression de grotesque », dira-t-il. Il souligne la gravité de son problème d’épaule. Quand elle nage, Coughlin se compare, dit-il, à un marcheur qui aurait un talon à un seul pied, ou à deux nageurs qui auraient été accolés : l’un serait bien en ligne, agressif et énergique, l’autre boiteux, tel un skateboard, glissant jusqu’au coup de bras suivant ; elle lui évoque aussi « quelque chose d’arythmique, comme la course d’un chien à trois pattes. »  Pour réparer, il va la faire nager en respiration bilatérale. Mais « tout dans tout, il fallut deux ou trois ans pour déprogrammer les habitudes qu’elle avait prises ».

Aux mondiaux 2001 de Fukuoka, elle l’emporte sur 100 mètres dos en 1’0’’37 après s’être égarée dans sa ligne d’eau et frottée aux bouchons dans la seconde longueur. Au départ du relais quatre nages, elle réussit 1’0’’18, à 2/100e du vieux record de la Chinoise Cihong He, laquelle est fortement suspectée de dopage. En novembre 2001, Coughlin améliore les records du monde en petit bassin du 100 et du 200 dos (57’’08 et 2’3’’62). L’été 2002, à Fort Lauderdale, elle remporte les titres nationaux des 100 mètres (54’’66), 200 mètres (1’58’’20), 100 mètres dos (59’’58, record du monde), 200 mètres dos (2’8’’53) et 100 mètres papillon (58’’49). Douze jours plus tard, victoires en rafale, 100 mètres libre (53’’99), 100 mètres dos (59’’72) et 100 mètres papillon (57’’88) aux Panpacifiques. La suite ne confirme pas ces débuts tonitruants. Victime d’un virus local, la polivalencia, elle ne peut, aux mondiaux 2003 de Barcelone, atteindre un seul podium individuel : épuisée par une fièvre à 39°5, des maux de gorge et des maux de tête, son 1’3’’18 des séries ne la qualifie pas pour les demi-finales du 100m dos. Elle fait cependant partie des relais 4 fois 100 mètres vainqueur et 4 fois 100 mètres quatre nages médaillé d’argent.

Ces ennuis de santé lui font réévaluer à la baisse ses ambitions olympiques à Athènes, et à abandonner son projet de tenter d’établir un record du nombre de médailles olympiques, comme un Michaël Phelps au féminin. Au-delà d’une polyvalence qui, dans l’histoire du sport, ne le cède que devant Tracy Caulkins (meilleur nageuse américaine en activité sur 100 mètres dos, papillon et crawl, 200 mètres libre et 200 mètres dos), elle doutait d’avoir la santé de relever un tel défi, d’autant que le programme olympique féminin s’adaptait mal à une telle ambition, alors que le masculin semblait avoir été taillé sur mesure (pas par hasard d’ailleurs) pour favoriser le challenge de Phelps. Après beaucoup de réflexions, d’hésitations, elle écartera le 100 mètres papillon et le 200 mètres libre pour se consacrer à une programme copieux quoiqu’allégé.

L’OR À NATALIE, L’ARGENT À LAURE

McKeever a décidé que le stage de janvier 2004 se déroulera en Australie. Pendant neuf matinées, Coughlin sera exemptée de l’entraînement et travaillera sa technique dans une piscine adjacente avec Milt Nelms, le seul en-dehors de McKeever en qui Natalie a confiance. Aux sélections, à Long Beach, Coughlin se qualifie en séries en 1’0’’71, en demi-finale en 1’0’’91. En finale, elle commet la même « erreur de navigation » qu’aux mondiaux de Fukuoka, mais nage en 59’’85, une grosse longueur de corps devant sa seconde, Haley Cope, 1’1’’24.

Ayant retrouvé sa forme, elle enlève cinq médailles aux Jeux 2004, à Athènes : deux en or (100 dos et relais 4 fois 200 mètres) ; deux en argent (relais 4 fois 100 mètres et 4 fois 100 mètres 4 nages), une en bronze (100 mètres libre). Sur 100 mètres dos, où elle s’est lancée loin devant, elle flanche, épuisée, vers les 75 mètres, parait perdre sa technique, puis se reprend, et arrache à l’énergie la victoire devant la Zimbabwéenne Kirsty Coventry.

Passée professionnelle, elle réussit des mondiaux en demi-teinte (toutes proportions gardées), à Montréal en 2005, malgré l’or du relais 4 fois 200 mètres et l’argent du 100 mètres libre, à quoi elle ajoute l’argent du relais quatre nages, le bronze du 100 mètres dos (1’0’’88) et du relais quatre fois 100 mètres libre. Aux mondiaux 2007 de Melbourne, quoique éjectée du podium du 100 mètres libre, et battue sur 100 mètres papillon (3e en 57’’34) elle reprend le titre du 100 mètres dos en 59’’44, record du monde, devant la Française Laure Manaudou, et ajoute l’or du relais 4 fois 200 mètres et l’argent du relais 4 fois 100 mètres. Elle améliore 59’’21 le record (dos) le 18 février 2008 au Grand Prix du Missouri à Columbia. Elle doit faire face  à plus d’une menace, en cette année olympique, dont surtout celle de la Zimbabwéenne Coventry, qui la devance aux Jeux de Pékin, en séries ; mais elle l’emporte en finale et devient ainsi la première femme à garder son titre olympique sur la distance) ; à ces Jeux, elle enlève en outre trois médailles d’argent grâce aux relais féminins, et celle de bronze du 100 mètres libre.

L’ÉTÉ PROCHAIN AUX PANAMÉRICAINS

Après une coupure de dix-huit mois, Nathalie Coughlin reprend la compétition. Qualités intactes, elle se qualifie pour les PanPacifics 2010 où elle remporte le 100 mètres en 53’’67 et finit 3e du 100 mètres dos. Son aventure semble se terminer aux sélections olympiques 2012, où, 3e du 100 mètres dos derrière Melissa Franklin et Rachel Bootsma, 7e du 100 mètres papillon et 6e du 100 mètres libre, elle arrache la qualification pour Londres au titre du relais, où elle nagera les séries qualificatives. Assez mécontente de ses prestations londoniennes, qu’elle qualifie de « travail pas terminé », elle décide de rempiler, et de viser les Jeux olympiques de 2016. Ses raisons « j’aime nager et j’aime voyager ». La gamine qui avait un souffle au cœur, a toujours du souffle, et du cœur. Elle change sa façon de travailler, se concentre sur le sprint en libre, nageant sous la férule du coach de l’équipe masculine universitaire de Cal (Berkeley) Dave Durden auprès de « purs » sprinteurs comme Nathan Adrian et Anthony Ervin et avoue pousser plus de poids qu’elle n’en a jamais poussé. Elle est donc encore là en 2013, gagne le 50 mètres des sélections US pour les mondiaux devant la toute jeune Simone Manuel, 24’’97 contre 25’’01, termine 5e du 100 mètres. Aux mondiaux de Barcelone (finale gagnée par Kromowidjojo), elle se qualifie en demis en 25’’01, mais se voit éjectée de la finale par la marge de 0’’11, derrière Simone Manuel, 24’’91 contre 25’’02. Dans le relais quatre fois 100 mètres, elle nage lancée en 52’’98 et participe à la victoire US, pour 0’’12, devant l’Australie. C’est sa 18e médaille, et sa 7e d’or, en championnats du monde en grand bassin. En 2014, elle ne parvient pas à se qualifier pour les Pan Pacifics, mais refait surface l’hiver venu, et fait partie des 4 fois 50 mètres et 4 fois 100 mètres médaillés d’argent des championnats du monde d’hiver à Doha, nageant même en séries du quatre fois 100 mètres un bon 51’’93 au start. 2015 : évincée de l’équipe américaine des championnats du monde de Kazan, elle a été retenue dans l’équipe des 32 qui se rendra au Jeux Panaméricains. Certes, elle n’est plus la force dominante qu’elle fut dix ans plus tôt, mais le temps des podiums n’est peut-être pas fini ? Dara Torres n’a-t-elle pas été médaillée olympique à 41 ans ?

Natalie Coughlin a publié une autobiographie intéressante et très documentée, coécrite avec Michaël Silver, Golden Girl (2006).

CÉLINE COUDERC, FIDÈLE RELAYEUSE

 Lundi 3 Mars 2015

COUDERC [Céline]. Natation. (Avignon, 11 mai 1983-). Nageuse du CN Alès, entraînée par Richard Martinez au pôle France de Font-Romeu, elle est avant tout une nageuse de sprint. En France, elle est généralement barrée par Metalla, et sur 100 mètres par Popchanka. Au plan international, cette fille mince, assez grande (1,73m, 63kg), comme taillée pour la natation, apparait dans les relais, où le plus souvent elle sait se transcender. Championne d’Europe 2004, à Madrid, du 4 fois 100 mètres (avec Mongel, Metella, Figues), 2e du 4 fois 200 mètres avec Figues, Quelennec et N’Guessan), médaillée de bronze des relais 4 fois 100 mètres et 4 fois 100 mètres quatre nages à Madrid en 2006. Elle est aussi championne du monde universitaire 2003, à Daegu (Corée) du 4 fois 100 mètres avec Figues, Mongel et Monchaux. En 2007, elle aide en séries à qualifier le relais 3e sur 4 fois 200 mètres des championnats du monde à Melbourne. Pour sa dernière compétition, aux Jeux olympiques de Pékin, elle bat le record de France du 100 mètres de Metella, 53’’97 contre 53’’99, au départ du relais quatre fois 100 mètres, en séries, aidant à la qualification du relais. En finale, encore une fois la plus véloce des Françaises, elle lance la course en 54’’32. Le relais finira 6e en 3’37’’68. Un bel adieu, à vingt-cinq ans. Céline Couderc est devenue nutritionniste et diététicienne, installée à Toulouse.

TAMARA COSTACHE

COSTACHE [Tamara Virgi]. Natation. (Ploiesti, 23 juillet 1970-). Roumanie. Championne du monde 1986 du 50 mètres (en 25’’28, record du monde qu’elle avait amené à 25’’50, 25’’35 et 25’’31) devant Christine Otto ; 5e du 100 mètres ; 6e du 50 mètres (en 25 »80, juste devant Catherine Plewinski, 25 »90) et 16e du 100 mètres aux Jeux de Séoul, en 1988. Assez grande, 1,72m, mais surtout très musclée, 68kg, elle est entraînée au club Petrolul par un ancien nageur olympique de dos, qui évoluera ensuite en Turquie puis en Nouvelle-Zélande, Mihai Mandache. Sur cette équipe, de forts soupçons de dopage pèseront, qui seront confirmées par le témoignage d’une de ses étoiles, Noemi Lung, quand celle-ci se réfugie en France, puis aux USA.

GEORGE CORSAN, LE PREMIER DAUPHIN

Par Eric LAHMY              Lundi 2 Mars 2015

CORSAN [George Hebden] Natation. (Niagara Falls, 1857- Miami, 31 janvier 1952). Canada. Son traité At Home in the Water (1910) et ses divers travaux permettent, à ce fils de banquier, mieux que quiconque, au premier quart du 20e siècle, de populariser la natation dans son pays. Il s’enfuit de la maison familiale à 14 ans, travaille comme fermier. Il développe un commerce de fruits, devient membre de la Northern Nut Growers’ Association et écrit sans se lasser sur ses marottes, la santé, la condition physique et le végétarisme. Sur ses terres d’Islington, dans l’Ontario, il fait pousser quinze espèces de noix de 400 variétés, et, en Floride, des noix de coco, des avocats, des noix de macadamia, etc. Ce régime lui convient puisque s’il décède à 95 ans, c’est suite à un accident de la circulation, renversé par un camion. Consultant aquatique professoral de plusieurs collèges d’éducation physique, cet esprit original aide à former ceux qui deviendront les grands enseignants de natation, Bob Kiputh (Yale), Matt Mann (Michigan), T.K. Cureton (Springfield College), Mike Peppe (Ohio State) et David Armbruster (Iowa). Parmi les innombrables « drills » (exercices) qu’il développe, il met au point un battement de jambes « en queue de poisson » dont il fera la démonstration en 1911 au carnaval aquatique de Toronto. Il s’agit de la première trace d’un battement de dauphin qui est parvenue jusqu’à nous. L’un des témoins des évolutions de Corsan, David Armbruster, deviendra coach de l’Université d’Etat de l’Iowa, et aura l’idée de greffer vingt-deux ans plus tard à l’action des bras de papillon le dauphin de Corsan, à la place du ciseau de brasse. Le « papillon dauphin » était né.

MARITZA CORREIA

CORREIA [Maritza]

Natation. (San Juan de Porto Rico, 23 décembre 1981-). USA. Nageuse d’origine portoricaine, Maritza grandit en Floride avec deux frères aînés. Ses parents, issus de Guyane, et d’ascendance africaine et latine, ont étudié en Grande-Bretagne ; à l’Université, sa mère a joué au tennis et son père pratiqué l’aviron. Elle-même débute en natation à sept ans pour raisons médicales, afin d’effacer une scoliose. Deux ans plus tard, la natation est devenue son sport de prédilection. Elle nage au Brandon Blue Wave Swimming Club, puis à l’école technique de Tampa Bay. Championne cadettes (1997) et juniors (1999) sur 50 mètres. A l’Université de Georgie, elle est entraînée par Jack Bauerlé et Whitney Hite. Limitée aux 50 et 100 nage libre, est saluée comme la première nageuse noire (définition raciale dont sont friands les anglo-saxons, aussi floue que discutable) à détenir un record américain, un record du monde, et à participer aux Jeux olympiques pour les USA. Elle commence par échouer aux sélections olympiques des Jeux de Sydney, en 2000, et tombe dans une longue phase dépressive. Puis se ressaisit, s’entraîne très sérieusement, à raison de 14.000 mètres par jour, six jours par semaine ! Qualifiée aux mondiaux 2001 de Fukuoka, elle y enlève la médaille d’argent avec le relais quatre fois 100 mètres US, ex-aequo avec la Grande-Bretagne (3’40’’80) derrière l’Allemagne (3(39’’58). En 2002, dans les compétitions en petit bassin de la NCAA (université), elle établit des records américains sur 50 et 100 yards nage libre. Médaillée d’argent avec le relais quatre fois 100 mètres aux Jeux d’Athènes, en 2004, elle triomphe aux Jeux mondiaux universitaires en 2005, sur 50 mètres et les trois relais. Mais vingt ans de natation rattrapent ses épaules, dont elle souffre de plus en plus. Encore très présente aux Jeux Panaméricains 2007 (or avec les relais quatre fois 100 mètres et quatre fois 100 mètres quatre nages), elle se retire de la compétition après les championnats américains (petit bassin) en décembre 2007, bloquée par une arthrite (l’épaule droite) et deux tendinites de la coiffe des rotateurs (une par épaule). Employée par la société Nike, elle est restée proche de la natation.

CORNU (René).

CORNU [René]. Natation. (Fisme, 11 avril 1929-Clamart, 23 mars 1986). France. Présenté comme volontaire et cabochard, ce nageur du Cercle des Nageurs de Paris fut membre du 4 fois 200 mètres français médaillé de bronze aux Jeux de Londres (1948), et, la même année, champion de France du 1500 mètres. Il avait été formé par André Dupont au CN Paris. Aux Jeux il nagea aussi sur 400 mètres (21e) en 5’5’’2, à 3’’8 de la qualification en demi-finales, et 1500 mètres (22e) en 21’1’’6, à 21’’ de l’entrée en demi-finale.

CET EXTRAORDINAIRE MURRAY ROSE

 

Iain Murray ROSE.(Birmingham, Angleterre, le 6 janvier 1939-Sydney, Australie, 15 avril 2012). Australie.

(Cette article est une édition augmentée d’un article  de Galaxie Natation d’avril 2013)

Par ERIC LAHMY

Dans les années 1950, Groucho Marx, l’auteur scénariste acteur et réalisateur des films comiques des Marx Brothers, dont les stars étaient ses frères Harpo et Zeppo, tenait une émission télé intitulée « You Bet Your Life » dans laquelle il recevait des couples montés de toutes pièces – une fille et un garçon – qui après s’être présentés tentaient de répondre à des questions de culture générale. Le soir du 20 mars  1958, Groucho reçut Ziva Rodann, la star du film Le Dernier Train de Gun Hill, et un jeune homme blond extrêmement beau et fort réservé qui se présenta d’une voix douce comme nageur et étudiant, et, végétarien, se nourrissait de fruits, de légumes, de noix, de céréales, de yaourt et de laitages, enfin qu’il n’avait pas le temps d’avoir une petite amie.

Groucho, après l’avoir invité à venir dans sa piscine, sans oublier, ajouta-t-il, d’« apportez votre eau avec vous », s’interrogea : « donc vous ne mangez pas de steaks, pas de sucreries, vous ne buvez pas, vous ne fumez pas, vous n’avez pas de fille, vous ne sortez pas le soir… Dites-moi : quand vous nagez, vous n’avez jamais l’envie de vous noyer ? »

Deux ans plus tôt, en l’espace de quelques jours du mois de décembre 1956, aux Jeux olympiques de Melbourne, Murray Rose – car c’est le nom de cet invité à la beauté presque irréelle – avait enlevé trois médailles d’or (sur les sept titres du programme de natation), gagnant le 400 mètres, le 1500 mètres et, avec l’équipe australienne, le 4 fois 200 mètres. Ces exploits en firent, de manière quasi instantanée, un héros national et le meilleur nageur de son temps.

Son physique (1,85m, 78kg), sa beauté diaphane, sa blondeur, son apparence de sérieux et sa maturité intellectuelle, à dix-sept ans – il était le plus jeune vainqueur olympique des Jeux de Melbourne – ajoutèrent à son prestige. Murray irradiait une noblesse d’attitude et de sentiments qui marquait les gens qui l’approchaient. Sa réserve naturelle le rendait parfois secret, ou du moins mystérieux. Ce n’est pas qu’il cachait quoique ce soit, il semblait toujours prêt à répondre aux questions, souriait, voire riait souvent, mais il ne se mettait pas beaucoup en avant.

PLUS FORT QUE JOHNNY WEISSMULLER

Les exploits de Melbourne n’étaient qu’un début : Murray allait durer, dans un sport où les cracks, l’amateurisme aidant, ne faisaient le plus souvent que passer. En 1964, neuf ans après son apparition au firmament (il était dès 16 ans, en 1955, l’un des nageurs de 400 mètres les mieux placés sur l’échelle mondiale), il tenait la place et battait toujours des records, roc inexpugnable contre lequel les vagues nouvelles se brisaient sans rémission. Guère étonnant, devant cette ténacité au sommet de la hiérarchie si, dès 1962, après une gerbe d’exploits du champion, deux des entraîneurs US de cette époque les plus réputés d’Amérique et donc du monde, Bob Kiputh, de l’Université de Yale, et Gus Stager, coach de Michigan et de l’équipe des USA, déclarèrent que Murray Rose était « le plus grand nageur du siècle, plus grand que Johnny Weissmuller. »

Fin 1999, il était encore classé 4e nageur des cent années écoulées par la revue Swimming World. Depuis, d’autres classements l’ont fait glisser dans la hiérarchie : la nouvelle vague couvre l’ancienne, et puis difficile pour un pur amateur, dans un programme de natation (masculin) à sept (1956) et huit (1960) courses et privé de championnats du monde, de tenir son rang au palmarès face à des nageurs qui disposent de seize épreuves olympiques et deux fois dix-neuf opportunités de nager dans les deux championnats du monde de l’olympiade. Mais si l’on juge non pas en termes de statistiques et de décomptes de médailles, mais en termes de domination sur le sport, Murray, qui pouvait être considéré comme le meilleur nageur du monde en 1956, en 1957, en 1960, en 1962 et, avec un astérisque, en 1964, n’a pas de rival dans la natation amateur sauf peut-être Michaël Gross et se compare à Phelps, Thorpe, Lochte, tous professionnels qui ne faisaient que nager…

UNE TECHNIQUE TRES ETUDIEE

Murray Rose, qui était né en Ecosse, devint Australien par accident. Ses parents, pressentant l’avènement de la Deuxième Guerre mondiale, décidèrent de se rendre en Australie ; quand le conflit fut déclaré, ils s’installèrent dans un faubourg de Sydney sans un sou en poche en attendant la fin des hostilités. Son père, Ian, trouva vite un travail dans le marketing et la publicité. Murray pataugeait à un an sur le rivage du Pacifique. Il avait cinq ans et jouait sur le bord de l’océan avec un petit yacht, son jouet préféré, quand le yacht prit le vent et s’éloigna vers le large. Un homme en kayak, voyant le désespoir du gamin, lui ramena le yacht… et lui dit en souriant : « et maintenant, petit gars, il faut que tu apprennes à nager ».

Ses parents l’amenèrent à un certain Sam Herford, un coach local, qui leur proposa un forfait de quinze leçons. Herford était un ancien boxeur, ce dont témoignaient son visage martelé et son nez cassé, mais il s’y connaissait suffisamment en natation pour comprendre assez vite que cet enfant sage était une « graine de champion » ; pas très convaincus ni même au fond intéressés par la perspective, Ian et Eileen, ses parents, le confièrent quand même à ses soins parce que le petit aimait ça. Herford allait l’amener du degré zéro jusqu’au plus haut niveau. S’il faut en croire Sports Illustrated, c’est Herford qui l’aida à peaufiner une particularité dans sa technique que certains observateurs appelaient sa ‘’signature’’ : une pause d’une fraction de seconde dans son action, au moment où il posait dans l’eau son bras droit tendu en avant, et prenait sa respiration du côté gauche, et pendant laquelle son corps était totalement relâché, avant que le bras prenne l’eau pendant que la jambe fouettait, et exprimait sa puissance.

Moins impressionnés par cette particularité, certains, des Français notamment, disaient qu’il « boitait » dans l’eau. [Mais c’était en 1960, et la nage de Rose, entrainé alors par Peter Daland, avait évolué]. On distingue ce « temps cassé » (broken tempo) dans les images du 400 mètres des Jeux de Rome, qu’on peut voir dans le reportage de 52 minutes, « Murray Rose : life is worth swimming » sur You Tube. Murray était supposé ne pas avoir de battement, ce qui est faux. Il économisait ses jambes dans les phases de train d’un 1500 mètres, mais changeait le rythme de ses battements selon les distances et les exigences tactiques. Disons cependant que le battement ne paraissait pas être son arme maîtresse, malgré une bonne souplesse de chevilles qui lui permettait de fouetter efficacement, à la fois diagonalement et vers le bas.

Selon la distance parcourue, il pouvait passer d’un battement à deux temps (1500 mètres) à un quatre temps (400 mètres) et, sur 100 et 200 mètres, un cinq temps irrégulier (Forbes Carlile). Selon les préceptes de l’école australienne, sa propulsion était principalement assurée par son attaque de bras. Rose était posé bien à plat dans l’eau, et n’aurait sans doute pas eu à changer grand’ chose dans sa position s’il avait nagé après l’an 2000. D’après Carlile, sa technique évolua entre 1957 et 1962 ; dans un premier temps, son bras, à peine touchée l’eau, s’enfonçait immédiatement et tirait ; en 1962, Rose s’octroyait un temps de glissée, bras bien tendu vers l’avant, avant la traction, ce qui allongeait la distance parcourue par coup de bras. Son retour aérien coude plié se faisait épaule assez haute pour que le poids du bras soit transmis comme si le bras était tendu au-dessus de l’épaule, afin d’éviter toute tension musculaire inutile. Pour cela, Rose s’octroyait un fort roulis des épaules.

GUERI PAR L’HYPNOSE

Dès 1955, à seize ans, Murray, qui battait des records de jeunes depuis des années, accéda au sommet des listes mondiales (en grand bassin) avec un temps de 4’37’’2 au 400 mètres qui améliorait le record d’Australie et le classait en virtuel leader mondial sur la distance. L’année des Jeux, il opéra une vraie révolution dans ses performances. Après avoir nagé en février 4’33’’, puis 4’31’’, temps qui frôlait le meilleur temps mondial en grand bassin (4’30’’7) que détenait le Français Jean Boiteux depuis la finale des Jeux d’Helsinki, il pulvérisa cette marque, avec 4’27’’ en octobre, deux mois avant l’échéance olympique. Il nagea aussi en 17’59’’5 sur 1500 mètres, record du monde qui en fit le premier nageur sous les 18’.

C’était une nouveauté. Au début de sa carrière, Murray ne pouvait pas exprimer sa valeur sur 1500 mètres. Au milieu de la course, des douleurs intolérables s’installaient. Appelées « névralgie du diaphragme », ces douleurs violentes ressenties dans la poitrine « étaient totalement inhibitrices, a expliqué Murray Rose, quand on essayait de pousser pour se relancer dans les virages. » Il fut guéri à l’issue d’une « séance remarquable d’hypnotisme » menée par Forbes Carlile avant les championnats d’Australie 1955.

Aux Jeux de Melbourne, Rose fut sans rival sur 400 mètres : il mena une « course d’attente en avant », passant en 1’3’’1, 2’11’’6 (1’8’’5), 3’20’’5 (1’8’’9), avant de terminer en 1’6’’8, avec 3’’1 d’avance sur son second, le Japonais Tsuyoshi Yamanaka, en 4’27’’3 contre 4’31’’4. Sur 1500 mètres, sa tâche s’avéra plus difficile. Après qu’il ait battu en séries Yamanaka (c’était une habitude, il l’avait aussi devancé en séries du 400 mètres) d’une main, en 18’4’’1 contre 18’4’’3, il assista à la chute de son record du monde. L’Américain McBreen, dans la série suivante, réussit un temps de 17’52’’9 qui effaçait Rose des tablettes et projetait son auteur au rang de favori. Mais en finale, McBreen ne put, de loin, rééditer son exploit. Rose suivit avec une apparente aisance de sa nage longue l’action de l’Américain courte et très rythmée, pendant neuf cents mètres, lança une attaque soudaine, prit assez vite un ascendant de plusieurs mètres, et résista fort bien à un retour spectaculaire de… Yamanaka, le Japonais qui avaitl lâché McBreen à la dérive. Rose l’emporta en 17’58’’9, contre 18’0’’3 au Japonais qu’il devança pour la quatrième fois en quatre courses olympique, deux séries et deux finales.

L’ANNIVERSAIRE DE PEARL HARBOUR

Par une coïncidence qui n’échappa guère à la presse, cette victoire d’un Australien sur un Japonais, avait été acquise un 7 décembre, jour anniversaire de l’attaque de Pearl Harbour, quinze ans plus tôt. Le fait prit un sens quasi-mythique dans le pays continent, puis dans le monde. La présence amicale et sereine de Rose et de Yamanaka, un Australien et un Nippon, qui souriaient et se félicitaient sur un même podium, fut perçue comme un symbole de la réconciliation de deux nations qui avaient été des ennemies mortelles.

En 1957, Murray Rose confirma son statut en demi-fond et fut encore le meilleur nageur de l’année. Il amena aux championnats d’Australie le record du 400 mètres à 4’25’’9 au passage d’un 440 yards en 4’27’’1 (RM). Il améliora aussi son temps du 1500 mètres d’un dixième, en 17’58’’8, au passage d’un 1650 yards en 18’5’’8, également record mondial. Peu après, ses parents, après dix-huit ans passés en Australie, décidèrent d’émigrer. Le pays n’offrait pas à leur fils de possibilités de nager et d’étudier dans de bonnes conditions. Seul le système universitaire américain était adapté à un tel double impératif. 

Jusqu’alors, seul un autre Australien, John Marshall, en 1948, avait signé dans une Université américaine, à Yale. L’année suivante, il avait révolutionné les records du monde de demi-fond. Cette fois, les Universités US se disputèrent la présence de Rose qui, après avoir envisagé de se poser à Stanford, préféra finalement rejoindre l’University of Southern Californie, où l’attirait le climat de la Californie et le fait que, passionné de théâtre, il projetait une carrière d’acteur. Or Los Angeles était la capitale du cinéma; en outre, Murray fut séduit par le programme du jeune et ambitieux entraîneur d’USC, Peter Daland, et ses parents par la promesse qu’il pourrait continuer de suivre son régime alimentaire végétarien. Les Rose s’installèrent donc en Californie. En 1958, Rose, qu’avait rejoint Jon Henricks, le champion olympique australien du 100 mètres, poursuivit de solides études de marketing, joua au théâtre de l’Université, et domina comme en se jouant le demi-fond américain. Il amena ses records à 4’24’’5 puis 4’23’’8 au 400 mètres et à 17’46’’7 au 1500 mètres.

Mais il ne s’agissait plus de records mondiaux. Son compatriote John Konrads, de trois ans son cadet, nageant en Australie, amena, au début 1958, le temps du 400 mètres à 4’21’’8 et celui du 1500 mètres à 17’28’’7. En 1959, un véritable duel se joua entre Konrads et Yamanaka, provoquant une chute en cascade de records du monde sur 200 mètres et 400 mètres. Konrads nagea en 2’3 » et 4’19’’ en janvier 1959; Yamanaka répondit en juillet par des temps de 2’1 »6 au 200 mètres et 4’16’’6 sur 400 mètres. Rose, qui progressait à son rythme, nageait, lui, en 4’22’’9 et 17’46 »6, et, pour tout dire, paraissait largué. En février 1960, John Konrads réussit un bouquet de performances éblouissantes : il battit tous les records du monde du demi-fond : 220 yards (2’1’’6), 440 yards (4’15’’9), 1650 yards (17’11’’). Ces temps effaçaient les records « métriques » équivalents. Konrads se permit en outre, aux championnats des Nouvelles-Galles-du-Sud, de battre le recordman du monde du 100 mètres, John Devitt, sur sa distance favorite, en 55’’9.

VICTIME DE LA MUSCULATION

Perçu dès lors à 21 ans comme un has-been, Murray décida quand même de nager aux Jeux de Rome. Konrads paraissait invincible, et Yamanaka hors de portée. Presque seul en face de l’opinion générale, Sam Herford, son entraîneur australien, déclara, après les intimidants records de Konrads, sa certitude que Murray Rose gagnerait le 400 mètres et le 1500 mètres aux Jeux de Rome. Il justifiait cette prédiction en affirmant : « Murray n’a jamais été poussé et il améliorera facilement tous ses records personnels. » Tel était le respect qu’inspirait Rose que Yamanaka, quand il fut interrogé au sujet de Konrads et des Jeux olympiques, déclara qu’il était bien plus inquiet de ce que ferait Rose à Rome.

Ayant achevé son semestre à l’Université en mai 1960, Murray retourna en Australie et se mit en demeure de nager. Sa mère, qui s’occupait de l’intendance et de son alimentation, l’accompagnait. Une lubie d’entraîneur manqua de provoquer une faillite générale des Aussies, et plomba plus particulièrement les performances de Rose. Don Talbot, l’entraîneur de John Konrads, insista pour que les Australiens incluent des séances de poids et haltères à leur programme ; pour Murray Rose, le résultat fut une catastrophe : après quelques semaines passées à nager, dormir et soulever de la fonte, Murray vit son poids de corps passer de 165 livres (75kg) à 195 livres (88,5kg). Treize kilos cinq cents de muscles, l’idéal pour se présenter au Plus Bel Apollon d’Australie, sans doute, mais un surpoids qui affectait sa position dans l’eau, sa technique, son relâchement, son endurance. On rectifia le tir, mais aux Jeux de Rome, Rose était encore bien trop lourd.

En face de ces contrariétés (équivalentes à celles que vécut Yannick Agnel dans son année américaine en 2014), le meilleur compétiteur du monde resta zen, droit dans ses bottes et totalement concentré sur son objectif. Il allait triompher des grands favoris sur 400 mètres, Konrads,  recordman du monde, Yamanaka et Sommers, à l’issue d’une course d’anthologie, où sa science du train et son sang-froid firent merveille. John Devitt et Jon Henricks, les champions australiens, interrogés un demi-siècle plus tard, assurent que pour leur part, ils pensaient à l’époque que Rose allait gagner. Mais ce qui les choqua à l’arrivée, ce fut la façon dont il s’y prit. « Après cinquante années de Jeux olympiques, c’est la plus belle victoire de natation qu’il m’ait été donné de voir », assurait John Devitt en 2012, l’air encore sous le choc de la démonstration à laquelle il avait assisté 52 ans plus tôt

Que s’était-il passé ? Seul (avec l’Ecossais Ian Black) à ne pas s’affoler quand l’Américain Sommers se lança à un rythme infernal, Rose revint se placer vers les trois hommes de tête à mi-course, vira en 4e position à 0’’4 du premier, et lança une contre-attaque au moment où les leaders ressentirent le besoin de ralentir. Non seulement il gagna, mais il termina (en 4’18’’3) avec une avance de 3’’1, soit cinq mètres, exactement comme à Melbourne, sur Yamanaka, alors qu’au départ, sur le papier, il était 4e, à 5’’5 de Konrads, 4’’8 de Yamanaka et 2’’2 de Sommers… Il améliorait son record personnel vieux d’un mois de trois secondes! Yamanaka, qui avait été crédité d’un temps de 4’19’’4 à l’entrainement quelques jours plus tôt ne put faire mieux que 4’21’’4. Rose devint le seul nageur de l’histoire à avoir conservé le titre olympique sur la distance (exploit réédité 36 ans plus tard par Ian Thorpe).

En revanche, sa surabondance de muscles lui coûta probablement le titre du 1500 mètres où il ne put battre Konrads. Rose fit, cette fois, peut-être, l’erreur de laisser Konrads, Breen et Yamanaka le décoller et le devancer de plusieurs mètres à mi-course (en 9’13’’6 contre 9’17’’4 aux 800 mètres). Rose revint bien sur Breen et Yamanaka, les déposa, mais, encore sept mètres derrière Konrads aux 1300 mètres, il ne put refaire que la moitié de son retard.

LA REVANCHE DE YAMANAKA

Après le triomphe du 400 mètres, cette défaite sur 1500 mètres fut presque perçue comme un échec (et plus particulièrement par lui-même), mais, dominé de 30’’ sur le papier, il améliora son record personnel de 19’’ et termina à seulement 2’’1 de Konrads, en 17’21’’7 contre 17’19’’6. Autant dire que le coup était passé près ! Rose participa aussi au relais (en bronze) sur quatre fois 200 mètres, sur lequel pesa l’absence de Jon Henricks, malade et… très occupé par sa vie amoureuse (il s’était marié en grand secret à Rome avec sa fiancée américaine).

1961. Son grand rival Yamanaka s’était promis de « battre Murray Rose avant de mourir. » Il parvint à son but, infligeant deux défaites à l’Australien, deux fois, aux championnats US: sur 200 mètres (en 2’0’’4 contre 2’0’’9) où il dut battre pour cela le record du monde  et sur 400 mètres (en 4’17’’5 contre 4’17’’8). Rose améliora quand même ses records sur les deux distances et innova en nageant le 100 mètres – où il frôla l’accession en finale (en 56’’1 contre 56 » au dernier qualifié). Mais certes, ce n’était pas du niveau du meilleur nageur du monde… Etait-ce, à vingt deux ans, le crépuscule de sa carrière ?

Son déclin sembla se confirmer quand Rose connut un hiver 1962 difficile. Très pris par ses études et le rôle titre dans Hamlet avec la troupe théâtrale de l’USC, son entraînement « minimisé », il fut battu aux championnats US sur toutes les distances par un jeune colosse, guerrier du water-polo qui ne détestait pas rouler des mécaniques, Roy Saari. Mais Rose décida de reprendre la main, et il retrouva sa position dominante l’été venu ; avec un peu plus d’un mois de préparation sérieuse, ayant rejoint le poids de forme de ses 17 ans, 77,5kg, il effectua sa meilleure année depuis 1957 : aux championnats des Etats-Unis, il enleva facilement le 400 et le 1500 mètres avec de nouveaux records personnels – 4’17’’2 puis 4’16’’1 au 400 mètres, 17’16’’7 puis 17’15’’7 au 1500 mètres, meilleurs temps mondiaux en eau douce. Il triompha avec quatre titres – 440 yards, 1650 yards, 4×110 yards et 4×220 yards – aux Jeux du Commonwealth. Il effaça aussi les records mondiaux de Konrads sur 400 mètres en 4’13’’4 et sur 800 mètres en 8’51’’5, et s’en alla égaler, sur 200 mètres, les 2’0’’4 de Yamanaka et Schollander. A cette époque, les records du monde égalés n’étaient pas pris en compte, et c’est pourquoi on ne trouve pas le nom de Rose sur la liste des recordmen du 200 mètres. Mais il l’aurait été selon les normes appliquées quelques années plus tard et toujours en vigueur aujourd’hui.

Rose s’abstint de compétition en 1963, année où, tout jeune marié et diplôme en poche, il cherchait à s’imposer dans une carrière d’acteur. Même si, en 1962, Murray avait laissé à quelques observateurs l’impression de ‘’surveiller la situation’’ et de méditer une troisième aventure olympique, on songea qu’il avait tourné la page. Mais il n’avait pris là qu’une année sabbatique!

UNE FORME EXTRAORDINAIRE

Fin 1963, Murray Rose décrocha un rôle dans un film de surf, où Fabian et Tab Hunter se partageaient la vedette masculine, Ride the Wild Surf, qui fut tourné à Hawaii en février 1964. Ce film, où il était enrôlé en neuvième position (c’est bien la première fois qu’il ratait la finale), le prévint de participer aux championnats d’Australie, qui se tenaient traditionnellement à la même époque.

Pour une raison assez extravagante, les dirigeants australiens s’entêtaient à faire des championnats une étape essentielle du processus de sélection pour les Jeux olympiques de Tokyo qui se jouaient huit mois plus tard. Qui n’était pas à ces championnats, avaient-ils édicté, ne pouvait disputer les  vrais « trials », au mois de septembre. C’était une mesure directive assez absurde, même si prise pour donner du poids à ces championnats, mais la Fédération avait tout pouvoir. Rose se trouvait coincé, car il ne pouvait plaquer son premier job en plein tournage pour venir nager. La Fédération se montra obtusément intraitable. Mais même si cela avait été possible, les dirigeants n’avaient pas songé à le prévenir que son absence anéantirait toute chance de nager aux Jeux. Il est vrai qu’il n’était que le meilleur nageur au monde!

Or, six mois plus tard, au début du mois d’août, Rose, après seulement huit semaines d’entraînement spécifique, retrouva ce qu’il désigna lui-même comme une « forme extraordinaire. » Aux championnats des Etats-Unis, il enleva le titre du 1500 mètres avec un nouveau record du monde (17’1’’8), termina 2e du 400 mètres derrière un Schollander intouchable (4’15’’7 contre 4’12’’7, record du monde) et finit 4e du 200 mètres en 2’1’’8. A ce moment, il apparaissait très résistant, mais manquait de vitesse. A son avis, « j’étais alors lent sur 200 mètres, et pouvais nager un 400 mètres correct, un bon 1500 mètres et un sacré 5000 mètres », dit-il. Rose lui-même évoqua trois raisons à ça. La première, qu’il n’expliquait pas, était qu’il ne parvenait pas à nager aussi vite qu’il l’aurait dû. La seconde était qu’il avait rejoint son meilleur poids, 78 kilos ; enfin, dans sa préparation, la vitesse apparaissait toujours en dernier. Tout laisse croire que Rose, auprès de Sam Herford, aurait effectué les réglages nécessaires dans les dix semaines qui le séparaient des Jeux, mais nul ne pourra dire quelle vitesse de base il aurait atteint. C’était un élément important sur 400 mètres, où son principal adversaire, Schollander, disposait d’un avantage intimidant en terme de vitesse, ayant pulvérisé en août le record du monde du 200 mètres (1’57’’6) et nagé 1’55’’6 lancé, aux Jeux, soit quatre secondes plus vite que le Rose de 1962. Schollander avait aussi été cette année là le champion olympique du 100 mètres en 53’’4 !

Rose, banni des Jeux olympiques par ses dirigeants, continua de nager pour le plaisir, et remporta trois titres, sur 220 yards, 440 yards et 1650 yards, aux championnats du Canada, où il s’empara aussi du record du monde sur 880 yards (8’55’’5). Ses dirigeants, malgré ces nouveaux résultats, s’obstinèrent à ne pas l’inclure dans l’équipe olympique, que sa présence aurait considérablement renforcée. Il aurait été le grand favori du 1500 mètres, un redoutable outsider pour Schollander sur 400 mètres, et sa présence aurait apporté un bonus d’au moins trois secondes au relais australien quatre fois 200 mètres. C’était un mauvais coup pour ce nageur unique, ainsi qu’une décision incompréhensible, contraire aux intérêts de l’équipe d’Australie.

UNE DECISION « DEGOUTANTE »

Mais surtout, comme le releva le fameux journaliste Al Schoenfeld, rédacteur en chef de la revue US Swimming World, la décision des dirigeants australiens se fit en contradiction avec la Charte olympique, laquelle prévoyait alors que la pratique sportive ne pouvait, selon les règles de l’amateurisme en vigueur, empiéter sur l’exercice de sa profession par le sportif. Les dirigeants australiens mirent en avant pour justifier leur décision, qu’en exigeant des nageurs qu’ils se produisent aux championnats, ils s’efforçaient d’agrandir le prestige de la natation dans le pays; ils donnèrent les exemples de nageurs, comme John Konrads ou Kevin Berry, qui, étudiants aux USA, firent le voyage en Australie pour se conformer à l’obligation de nager aux championnats nationaux. Berry, pendant son séjour, gagnait sa vie en servant et en faisant la plonge dans un restaurant. Mais l’exemple de Berry ne pouvait s’appliquer à Rose, qui n’était pas, lui, un étudiant de 19 ans qui mettait un semestre ou une année d’études entre parenthèses, mais un homme de 25 ans marié, père de la petite  Somerset,  fille de son épouse Bobbie, et qu’il avait adoptée. Il avait charge d’âmes et entrait dans la vie professionnelle ! Appliquer tel quel à Murray Rose, en 1964, le règlement abusif des sélections australiennes, c’était donc trahir les règles de l’amateurisme en vigueur ! Tout le petit monde qui faisait la natation de l’époque, nageurs, entraîneurs, dirigeants, médias, bref l’opinion, fut choqué par l’arrogance imbécile que constituait la non-sélection du meilleur nageur du monde, au zénith de sa forme, aux troisièmes Jeux olympiques de sa carrière.

Un groupe de convaincus proposa de faire nager quand même Rose, avec un statut d’individuel, aux Jeux olympiques de Tokyo. Mais ce statut n’existait pas, et la tentative avorta !

Cinquante ans après, la révoltante non-sélection de Murray Rose continuait de faire des vagues aux Antipodes. « Ce fut la décision d’une direction devenue folle« , déclara en 2012 John Coates, membre australien du Comité International Olympique. Plus poétiquement, Dawn Fraser qualifia les dirigeants de l’époque de « têtes de mules qui n’écoutaient rien. Ne pas le qualifier, ne pas prendre en compte ses temps réussis en Amérique, fut une décision dégoutante. Il était le meilleur au monde et il aurait sans aucun doute gagné le 1500 mètres aux Jeux de Tokyo. »

Quelques-uns de ceux qui avaient participé à ce déni de nager, se réfugiant derrière la règle, affirmèrent pourtant que la Fédération avait pris la bonne décision. Ainsi David Dickson, le capitaine des nageurs à Tokyo, qui me le dit en face, en 1977. John Konrads a étrangement soutenu que Rose avait « engagé le bras de fer » avec sa Fédération, chose on ne peut moins probable. Konrads lui-même, peu entraîné, hors de forme et la tête ailleurs, avait été sélectionné à Tokyo où il fut l’ombre de lui-même parce que, gentil garçon, il avait pris l’avion pour l’Australie. Drôles de critères ! Et le premier d’entre tous avait été privé de ses troisièmes Jeux et d’une perspective historique unique : gagner un ou des titres à trois Jeux olympiques consécutifs. Une bande de lourdauds imbus de leur autorité et leurs complices avaient réussi leur coup, et empêché un exploit historique!

LE NAGEUR DES ROIS ET LE ROI DES NAGEURS

Murray Rose n’était pas qu’un nageur mythique. Sa personnalité ne laissait pas indifférent. Homme aimable, d’un calme imperturbable, toujours courtois et de sang-froid, cultivé, nourri de philosophie grecque et orientale (il avait étudié le grec et le latin), il fut un ambassadeur de son pays et de la natation. Dire que toutes les nageuses (et même celles qui ne nageaient pas) le couvaient de l’œil est un euphémisme. Sa gentillesse, toute son attitude, firent une impression profonde aux Français en stage à Los Angeles ; à Philip d’Edimbourg, époux de la Reine Elisabeth d’Angleterre, qui l’invita à plusieurs reprises dans les réceptions officielles, et se lançait avec lui dans de longues conversations ; et jusqu’au Prix Nobel de littérature Patrick White, qui raconte avec humour, dans ses mémoires de 1981, Flaws in the Glass (en français Des Défauts dans le Miroir), comment, dix-huit ans plus tôt, un « charmant nageur » avait sauvé de l’ennui un déjeuner officiel offert par la Reine sur le yacht Britannia ; ou bien encore Robert McGregor, recordman du monde des 110 yards écossais et médaillé olympique du 100 mètres à Tokyo, qui l’avait rencontré aux Jeux du Commonwealth, en 1962, et expliqua dans son livre de mémoires les raisons pour lesquelles l’Australien devint son modèle : « Ce fut une bonne chose de rencontrer Murray Rose ;… dans toutes les autres occasions où je le croiserais à travers le monde il apparut comme un parfait ambassadeur du sport. Il était amical, approchable et extrêmement serviable, et ce dès notre première rencontre, et quoique pas le moins du monde collet monté, il semblait savoir néanmoins où tracer la ligne de modération en toutes choses. Il s’était ajusté remarquablement bien à l’attention constante que les prouesses sportives, en l’occurrence en natation, peuvent imposer à une jeune personne en développement. Je décidai sans vergogne de modeler mon comportement sur le sien et fus enchanté de nouer des liens d’amitié avec lui. »

Son régime diététique ne laissait d’intriguer. Rose était végétarien de naissance. Son père, Ian Falconer Rose, était gravement malade, rhumatisme articulaire aigu, et n’était pas censé vivre vieux. Murray avait un an quand un médecin ordonna à ce jeune papa d’écarter viandes, volailles et poisson de sa table, et son état s’en trouva très amélioré. Sa femme, puis le bébé suivirent le mouvement. Quand le gamin se mit à nager, et ce de plus en plus vite, Ils cherchèrent les produits végétariens les mieux adaptés aux besoins énergétiques d’un champion et arrêtèrent leur choix sur le millet (la céréale la moins acide), le sésame, la halva, les graines de tournesol, les pignons de pin, les noix, noisettes, amandes, etc., des fruits secs, la confiture d’églantine, les algues marines, le yaourt. Ces habitudes alimentaires intriguèrent beaucoup les médias australiens. Un mythe tenace de nos sociétés prétend qu’on ne peut subvenir aux besoins protidiques en l’absence de viande ou de poisson, alors que les grands herbivores comme les éléphants démontrent le contraire en fabriquant de la viande à la tonne avec de l’herbe depuis des millions d’années! Quand, en janvier 1955, Rose battit le record national du 400 mètres de Gary Chapman, le titre d’un hebdomadaire fut : « un grand jour pour les algues » ! Peut-être sous l’influence de sa seconde épouse, Jodi, Murray abandonna les principes végétariens vers l’âge de cinquante ans. Il semble en tout cas que cet adieu aux algues marines ait coïncidé avec son mariage.

CE RECORDMAN QUI DETESTAIT NAGER VITE

Même s’il se montrait peu empressé à battre les records du monde, et déclarait même « détester nager vite », Rose fut le premier nageur à moins de 18’ au 1500 mètres (17’59’’5) en 1956, et, huit ans plus tard, en 17’1 »8, le dernier recordman du monde de la distance à plus de 17’ ; il battit le record du monde du 400 mètres, en 1956 (4’27’’), en 1957 (4’25’’9) et en 1962 (4’13’’4), celui du 800 mètres en 1962 (8’51’’5). Cette année 1962, il égala sur 200 mètres en 2’0’’4 le record du monde que détenait Yamanaka et que Schollander avait égalé quelques semaines avant lui. Il établit également des records du monde sur 440 yards (4’27’’1 en 1957), sur 880 yards (9’34’’3 en 1956 et 8’55’’5 en 1964), sur 1650 yards (18’5’’8 en 1957), et aida à établir des meilleures marques mondiales dans les relais 4×110 yards (3’45’’1 et 3’43’’9 en 1962), 4×200 mètres (8’23’’8 en finale olympique en 1956), et 4×220 yards (8’16’’6 et 8’13’’4 en 1962).

On a dit en 1964, quand il eut battu en 17’1’’8 le record mondial du 1500 mètres, qu’il avait cherché à attirer l’attention des sélectionneurs australiens par cet exploit. Il n’en fut rien. Rose envisageait une course stratégique contre Roy Saari (détenteur du record en 17’5’’5) aux alentours de 17’15’’, mais dans une série « faible » de ce 1500 mètres (qui se disputait selon le principe des finales directes), un nageur de Santa-Clara, Mike Wall, approcha le record du monde, en 17’6’’6. Il fallait donc nager plus vite que ça pour l’emporter. Rose dut changer ses plans ; Peter Daland m’a assuré que Rose jeta sa serviette de bain avec un air de dépit et lança : « il va falloir nager vite, et je déteste nager vite. » Il louvoya pourtant jusqu’aux 600 mètres, avant de comprendre que Saari était hors du coup. Il n’opta un rythme record qu’à partir de là, et il n’y eut plus de course qu’entre Murray Rose et le temps de Mike Wall. Il gagna en 17’1’’8.

Rose, s’il avait nagé aux Jeux de Tokyo, aurait probablement amélioré ces temps. Il se préparait à nager « entre 16’45 » et 16’50 » » au 1500 mètres, et d’aucuns ont affirmé que, s’il avait été sur 400 mètres, la course aurait été nagée en moins de 4’10’’. Si cela est vrai, alors il aurait battu Schollander…

LE STRATEGE SUPRÊME

Plus que tout, c’est sa qualité de compétiteur qui attirait l’attention et l’admiration générale. Il ne se montrait pas agressif comme ses adversaires directs, Don Schollander et Roy Saari, qui pouvaient chercher à décontenancer l’adversaire par des remarques, voire des attitudes menaçantes. Murray était bien plus subtil. Il adoptait une attitude détachée, absente, qui masquait sa détermination, et sa redoutable force de concentration ; par son comportement, ses fausses distractions, une façon de l’ignorer, il avait perturbé John Konrads aux Jeux de Rome ; il ne se lançait jamais dans l’eau sans avoir choisi une stratégie. Il aimait les courses tactiques, d’attente, qu’il gagnait d’une main, les variations de rythme en course qui déconcentraient ou désorientaient l’adversaire, le faisaient passer d’un sentiment de maîtrise quand Rose calmait le train à un état de panique quand Rose accélérait ; cette façon de planifier sa course le laissait insensible aux tentatives de déstabilisation, comme celle d’Allan Sommers dans le 400 mètres de Rome ; pendant que les autres favoris sur-réagissaient au démarrage intempestif de l’Américain, il suivit son plan, procédant à des accélérations « tactiques » au moment où il en sentait l’opportunité ; parfois, en amont de l’épreuve, il laissait planer des doutes sur sa forme physique, parfois il se faisait croire plus fort qu’il n’était, son coach lançant des temps fantaisistes lors de courses chronométrées à l’entraînement. Ces jeux d’influence déroutaient l’adversaire qui se laissait parfois prendre au piège, et finissait par s’inquiéter plus de ce qu’allait inventer Rose que de sa propre course. Rarement (ainsi en 1961, sur 400 mètres, un choix qui ne fut pas couronné de succès, Yamanaka le débordant au final), il lançait la course. McBreen, son adversaire malheureux des Jeux de 1956, prétendait que Murray Rose n’avait jamais raté une course de sa vie. « Il fut phénoménal, » ajoutait-il. Les coaches US, subjugués par sa façon de courir (« pendant ces années, la question qu’on se posait avant les championnats était: qu’est-ce que Murray Rose va nous faire? »), estimaient que sa stratégie en course correspondait à un avantage chronométrique de deux secondes sur 400 mètres, et qu’à valeur physique égale, il était imbattable. Il travaillait ses variations de rythme à l’entraînement, jouant à accélérer et à ralentir, se servant de ses compagnons d’entraînement comme de lièvres. Il prétendait d’ailleurs que ces jeux lui permettaient de combattre l’ennui des longues séances de demi-fond. Il reproduisait ces stratégies en compétition, parvenant souvent à perturber ses adversaires, à rompre leur concentration, à coups de changements de rythme permanents. En donnant l’impression de ne pas se préoccuper des autres, il les amenait à s’inquiéter de ce que lui ferait. Il n’avait pas son pareil pour freiner un adversaire. Il nageait une demi-longueur derrière lui et jouait de petites variations dans sa vitesse, tactique qu’il utilisa jusqu’au 800 mètres du 1500 mètres des Jeux de Melbourne, avant d’attaquer subitement et de prendre le large… Il affirmait qu’il ne nageait jamais sans penser, et, prétendaient ses amis, en face de Murray Rose, on avait affaire au nageur et au penseur. Nager Murray Rose, c’était nager seul contre deux! Chacune de ses courses était un chef d’œuvre accompli, la marque d’une intelligence toujours en éveil entre deux lignes d’eau.

Aussi amusant que cela puisse paraître, quand Murray Rose reprit la natation à 40 ans passé, et jusqu’à quelques mois de sa mort, il continua de jouer ainsi. En 2009, un jeune nageur de masters de 37 ans, qui évoluait dans une ligne adjacente à la sienne, était intrigué par ce « vieux type » qui entrait dans l’eau avant out le monde, sortait après tout le monde et nageait étonnamment vite pour son âge. Un de ses voisins lui expliqua que le vieux type était « le roi de la natation » (the swimming royalty) en personne. Peu après, le « masters » en question fut étonné de voir que Rose malgré un handicap de trente ans d’âge, virait un mètre derrière lui, se retrouvait un mètre devant après le virage, freinait puis accélérait, bref, jouait avec lui ou peut-être même se jouait de lui. Il en parla à sa femme et à un autre nageur qui le rassurèrent : pourquoi le grand Murray Rose lui jouerait-il des tours ? Un beau matin, se rendant à son travail en voiture, il écouta à sa radio l’interview du « vieux type ». Au journaliste qui lui demandait comment il survivait aux interminables entraînements pendant sa carrière, « en jouant à des jeux », répondit-il. Notre jeune masters, à son entraînement suivant, posa la question qui le tenaillait : « dites-moi, Murray, jouez-vous à des jeux avec moi, dans l’eau ? » Le visage de Rose se barra d’un sourire pendant qu’il répondait : « peut-être, mon cher, peut-être. »

Jusqu’au bout, Rose chercha à s’améliorer. A soixante ans passés, il suivit des stages de son amie Shane Gould et du mari de celle-ci, Milt Nelms, un maître de nage fameux pour avoir remis de l’ordre dans la technique de Ian Thorpe en l’entraînant dans les vagues et en pleine mer. Ce goût de la recherche donnait parfois des résultats désopilants. Il nageait un jour avec Peter Colqhoun,  un jeune surfeur de Bondi Beach de la moitié de son âge: « d’un coup, je me trouvai vingt cinq mètres derrière lui. Je m’étonnais: comment avait-il fait ça? Oh, me dit-il, j’essayai une autre façon de passer le main. Quoi, Murray, à soixante-dix ans, cherchait encore à améliorer sa nage? Cet homme est un artiste! »

UN LIVRE DE PAPA, UN LIVRE DE MAMAN

Amené aux titres olympiques par Sam Herford, à Sydney, il fit carrière, on l’a dit, à partir de 1957, aux Etats-Unis, à l’Université de Californie du Sud, qu’entraînait Peter Daland. Daland, remarquable meneur d’hommes, n’était pas un foudre de technique, mais cela n’empêcha pas Rose de trouver les moyens d’évoluer dans sa nage. Aux USA, il remporta deux titres américains en piscine d’hiver, cinq d’été et cinq titres universitaires (NCAA). Il aurait fait mieux si, en 1959, l’USC de Peter Daland n’avait été interdite de championnats NCAA pour une embrouille qu’avait commis le coach et qui avait manqué lui faire perdre son poste! En 1961, Rose remporta le plus aisément le championnats des USA de grand fond en 1h25′. Fait rare, peut-être unique, ses parents, qui adoraient ce fils unique (dans plus d’un sens du terme) ont écrit chacun un livre le concernant! Son père, Ian Falconer Rose, exposa dans Faith, Love and Seaweed, la diététique de Murray Rose, qui devint une bible du végétarisme de l’époque ; sa mère, Eileen, née Folwell, raconta dans  The Torch Within, la carrière du champion.

Ces parents dévoués et enthousiastes, furent en quelque sorte ses managers : ils l’accompagnaient dans toutes les occasions importantes (ainsi aux Jeux olympiques) : son père partait à la recherche de sa nourriture, sa mère s’occupait de sa cuisine et le massait avant l’épreuve. Ainsi, les Jeux olympiques de Rome leur coutèrent une petite fortune. Mais l’exploit (d’Eileen Rose) fut d’affronter les dirigeants australiens et d’obtenir que Murray ne dorme pas au village olympique! Il n’est pas impossible que ces particularités l’aient desservi dans l’affaire de la non-sélection pour les Jeux olympiques de Tokyo : « Je crois que Syd Grange n’aimait pas Murray Rose », me confia un jour Peter Daland. Comme Rose était fort aimable, la seule chose que Grange aurait pu détester chez lui était ces originalités dictées par son alimentation…

…Dont l’un des effets secondaires était que Rose ne vivait pas souvent dans l’équipe d’Australie. Ses équipiers adoraient le charrier sur ses préférences alimentaires, le couvrant de sobriquets comme « Ah ! Voici la Flèche Verte » ou encore « L’Algue Eclair ». Henricks, après la mort de Rose, un demi-siècle plus tard, évoquait ces railleries que Rose acceptait avec une bonne grâce extraordinaire. Adepte du philosophe indien Jiddu Krishnamurti, il en avait retenu les leçons.

Murray Rose avait une vision particulière de son sport, qu’il adorait, et qu’il retrouva avec délices en 1983, quand il enleva des titres mondiaux masters dans des temps équivalents à ceux qu’il avait réussi en 1958. Il évoquait dans le fait de nager une expérience intensément sensuelle, une succession rythmique de sons, tandis que les mains coupent à travers l’eau, laquelle, passant sous le corps, forme une vague sur les deux côtés du visage. Avant une course, il écoutait « In the Mood », de Glenn Miller, dans lequel il retrouvait le rythme qu’il voulait donner à sa nage. Quand le père de Kieren Perkins organisa une rencontre de son jeune champion de fils avec Rose, ce dernier lui décrivit longuement ce qu’il allait trouver (et affronter) aux Jeux olympiques, et l’attitude qu’il devait respecter. Il insista sur l’obligation de conserver son rythme de nage, de se concentrer sur son tempo et de ne jamais le quitter. Perkins, qui tenait Rose pour son mentor, assure que ces précieux conseils, concernant l’attitude mentale qu’il devait adopter aux Jeux olympiques (« non pas une assurance aveugle, mais une calme confiance en soi ») furent des clés de sa victoire aux Jeux.

LA FIN D’UN GRAND HOMME

Carrière achevée, Murray Rose, qui faisait du théâtre, tenta, sans grand succès, sa chance dans le cinéma. Outre Ride the Wild Surf, le film de 1964 qui lui avait coûté sa sélection olympique de Tokyo, il participa en 1967 à Ice Station Zebra, un opus ambitieux de la Metro Goldwyn Mayer gorgé de stars emmenées par Rock Hudson. Rose admettait que le métier d’acteur ne l’avait pas assez captivé pour qu’il s’y consacre sérieusement. D’après ses amis, il comprit très vite qu’il n’y serait pas dominateur. Homme tranquille, humble, réservé, presque trop beau, trop gentleman, peut-être ne possédait-il pas ce sens « histrionique », comme aurait dit Vittorio Gassmann, qui est une composante essentielle de ce qu’on appelle la performance d’acteur ? Lui qui avait joué avec fougue le rôle titre dans Macbeth avec la troupe théâtrale de l’USC, ne fit pas une impression profonde au cinéma. Il fut consultant sportif pour la chaîne de télévision ABC, puis responsable du marketing et vice-président du stade de l’équipe de basket-ball des Lakers de Los Angeles (qui était alors la deuxième franchise sportive au monde après Manchester United).

Murray Rose, qui s’était séparé en 1983 de Bobbie Whitby, dont il avait adopté la fille, Somerset, née en 1963, se remaria en 1988 avec une ballerine, chorégraphe et enseignante, Jodi Wintz. Le couple s’installa à Sydney en 1994 avec leur fils, Trevor, né en 1991. Là, Murray retrouva ses souvenirs d’enfance et ses repères australiens. Il travailla avec une organisation offrant des leçons de natation aux enfants handicapés physiques et mentaux, s’appuyant sur les bénéfices d’une course de traversée en mer, le Malabar Swim, à laquelle son entregent donna une audience grandissante. Il fut l’un des huit porteurs du drapeau olympique de la cérémonie d’ouverture des Jeux de Sydney en 2000. Toujours un très fort compétiteur, Murray n’hésitait pas à s’engager dans des courses en mer. A l’approche des Jeux, fut organisée une course en eau libre réunissant de vieilles gloires olympiques, dont certains étaient plus jeunes que lui de dix ou vingt ans. Devenez qui l’emporta? Un jour, il donna son engagement au téléphone, et son nom fut mal saisi. Il fut supposé disputer la course sous le nom de (madame) Rose Murray. « Ce jour là, disait-il en riant, j’ai gagné la course messieurs et la course dames. » Qui dit mieux?

Il avait connu dans ses dernières années des ennuis de santé mineurs (tremblements des mains et de la tête, douleurs à un pied qui entravaient sa marche et sa nage), avant qu’une leucémie, diagnostiquée le 31 janvier 2012, jour anniversaire de sa mère, ne l’emporte en dix semaines.

Quand il se sut condamné, Rose réagit en adepte de Krishnamurti. Il retira les affaires de son casier à Bondi Beach, où il nageait en mer, et à la piscine qu’il fréquentait, décommanda calmement ses dernières obligations, liées à une traversée de l’Hellespont, que Lord Byron avait franchi deux siècles plus tôt, et fit savoir qu’il ne serait pas au départ de son cher Malabar Swim. Puis il rentra chez lui, arrangea les détails de ses obsèques, confia sa famille à John Devitt, l’ami d’une vie, et se mit en devoir d’écrire à sa femme et à son fils une série de lettres à ouvrir après sa mort pour « transcender les limitation de la vie » et adoucir le sentiment de son absence, et affronta l’inéluctable: « chaque semaine, je sens que je m’éteins un peu plus alors que je nous nous dirigeons vers une invitation qui ne peut être refusée. » « Nous ne savons pas vivre parce que nous ne savons pas mourir », disait-il aussi. Devant une telle sérénité, une telle force face au destin, John Konrads ne put s’empêcher de remarquer que son adversaire et équipier des Jeux olympiques de 1964 était un grand homme…

Ainsi s’acheva la vie de celui que Lucien Zins avait appelé un jour « la perfection. » Personnellement, l’auteur de ces lignes avait été frappé par cette dimension de Murray Rose en 1964, et ce sentiment d’un être à part ne cessa de grandir à travers les années. Murray Rose fut le nageur, et l’homme, qui n’a jamais déçu. Dans les dernières années, il avait rédigé un ouvrage de souvenirs et de réflexions sur la natation, Life Is Worth Swimming, (la vie vaut d’être nagée) qui a été publié par son épouse. Il est commercialisé notamment par l’International Swimming Hall of Fame de Fort-Lauderdale.

 

 

TRACY CAULKINS, GENIE DES EAUX

Par Eric LAHMY

Mardi 20 Janvier 2015 (cet article remplace et complète une biographie rédigée l’an dernier)

CAULKINS [Tracy Ann]. Natation.(Winona, Montana, 11 janvier 1963-). États-Unis.

L’une des nageuses les plus douées et les plus médaillées du siècle, l’Américaine Tracy Caulkins, fut championne olympique des 200 et 400 mètres quatre nages et du relais quatre nages aux Jeux de Los Angeles en 1984. Ce fut quatre ans après ce qui aurait pu être le sommet de sa carrière, en 1980, quand le boycottage américain des Jeux de Moscou l’empêcha de concourir.

Caulkins (aujourd’hui madame Stockwell) améliora en tout cinq records du monde, en quatre nages, sur 200 mètres papillon et en relais, ce qui n’est pas beaucoup au regard de l’étendue de sa domination et de la variété de ses talents aquatiques. Récemment, en attribuant un certain nombre de points acquis dans quelques compétitions haut de gamme comme les olympiques et les mondiaux, des statisticiens lui ont généreusement attribué la 31e place dans un classement portant sur le siècle. 31e, et puis quoi encore ! Cela me fait inévitablement songer au bon mot de Mark Twain pour qui, dans un ordre croissant, le mensonge allait du mensonge simple au mensonge aggravé, et du mensonge aggravé et à la statistique!

[Quoique ce genre de distinction ait d’hasardeux, l’auteur de ce texte risque cette idée que Tracy Caulkins a été le plus grand nageur du vingtième siècle, hommes et femmes confondus; elle a été en tous cas le nageur ou la nageuse qui m’a le plus impressionné après quarante cinq années à suivre les compétitions de natation. En termes de longévité, l’Australienne Dawn Fraser domine, et en termes de registre en nage libre, Shane Gould, autre Australienne est sans rivale. Mais Caulkins est unique par la perfection et la diversité de ses talents aquatiques. Elle pouvait tout faire, savait tout faire et elle a tout fait. ]

Aux championnats du monde 1978, à Berlin, âgée de quinze ans, elle enleva cinq médailles d’or, dont trois individuelles, sur 200 mètres papillon, 200 et 400 mètres quatre nages, et deux avec les relais ; et une d’argent, au 100 mètres brasse. Entre elle-même et sa camarade d’entraînement de Nashville Joan Pennington, les ondines dopées de RDA ne connurent pas leurs succès habituels, à ces mondiaux.

En vérité, Caulkins fut à travers les années de sa carrière la meilleure ou l’une des meilleures dans tous les styles et, en raison d’un amalgame étonnant de vitesse et de résistance, sur des distances allant des 100 yards aux 500 yards. Même le dopage systématique et effréné des nageuses de RDA par leurs dirigeants ne l’empêcha pas, à son meilleur, de leur infliger de retentissantes défaites. Aux championnats d’hiver des USA 1979, alors qu’elle se remettait d’une infection virale, elle améliora les records américains en petit bassin sur 100 yards (au départ d’un relais), 500 yards (où elle devança de trois secondes la recordwoman du monde du 400 mètres), 100 mètres brasse, 200 mètres et 400 mètres quatre nages. Au départ d’un relais quatre nages, elle frôla de 11/100e le record du monde du 100 mètres dos, une distance qu’elle ne nageait quasiment jamais, en 1’1’’62 contre 1’1’’51 (record détenu par une nageuse dopée de RDA).  Ces résultats non seulement illustrent le caractère hors-normes de ses capacités, mais montrent que probablement Tracy Caulkins limitait son programme de façon arbitraire. En 1979, si les championnats US s’étaient étendus sur deux jours de plus et si Tracy avait été dotée de la fringale d’une Katinka Hosszu, elle eut été en mesure de gagner dans tous les styles et sur toutes les distances, sauf, peut-être, le 1500 mètres (encore que)… Sous cet angle, elle était plus forte que Mark Spitz ou Michael Phelps, car elle pouvait dominer aussi bien en dos et en brasse qu’en crawl, en papillon ou en quatre nages: elle atteignait la perfection dans tous les styles, à quoi s’ajoutait qu’elle disposait d’une vitesse de base comparable aux pures sprinteuses et d’une endurance qui l’égalait aux demi-fondeuses! Ce paradoxal génie des eaux additionnait les qualités les plus hétérogènes, et maîtrisait les techniques et les distances a priori incompatibles. Tracy Caulkins était l’ondine suprême.

Après de bons Jeux Panaméricains en 1979 marqués par des victoires sur 200 et 400 mètres quatre nages, avec les deux relais quatre fois 100 mètres et quatre fois 100 mètres quatre nages, et des deuxièmes places sur 400 mètres libre et 100 mètres brasse, on s’attendait de sa part à de grandes performances aux Jeux olympiques de Moscou, que les Américains boycottèrent sur ordre de la Maison Blanche pour punir les Russes d’avoir envahi l’Afghanistan (comme quoi la roue tourne). La meilleure nageuse du monde resta à la maison pendant que le bal moscovite du dopage soviético-est-allemand joua à guichets fermés.

En janvier 1981, le championnat US international, où tout ce qui nageait vite dans le monde fut convié, se donna des airs de revanche des Jeux manqués. Caulkins enleva ses deux épreuves de quatre nages, le 100 mètres dos et le 100 mètres brasse, finit seconde du 100 mètres papillon et du 200 mètres papillon et prit part aux trois relais gagnants.

De 1981 à 1984, elle poursuivit ses études et sa carrière de nageuse à l’Université de Floride, où n’existait aucun programme de brasse, et compila 12 titres individuels universitaires (les prestigieux NCAA). Aux mondiaux de 1982, elle se contenta de deux médailles de bronze dans les courses de quatre nages. Physiquement un peu plus lourde, peut-être aussi mentalement un peu moins impliquée, elle semblait s’acheminer alors vers un déclin, et cette apparence s’accentua en 1983, où ses victoires aux Panaméricains sur 200 et 400 mètres quatre nages furent acquises dans des temps relativement modestes, où elle n’entra dans aucun des deux relais, et fut largement battue par Mary T Meagher sur 200 mètres papillon, en 2’10’’06 contre 2’14’’05. Mais Tracy attendait un challenge à sa mesure: elle retrouva une certaine flamme dans la préparation des Jeux de Los Angeles, et réussit sa sortie en majesté. Sur 400 mètres quatre nages, elle termina quinze mètres devant la seconde, et améliora son record personnel, vieux de quatre ans, avec 4’39’’24. Seules des nageuses lourdement dopées avaient nagé plus vite…

Son éclectisme prodigieux, ses qualités de détente, de souplesse, de glisse sans rivales, sa rigueur, sa discipline à l’entraînement, sa capacité de concentration, son intelligence de la course, la rendaient capable, on l’a dit, au sommet de sa forme, de gagner toutes les courses du programme, dans toutes les nages. Elle a remporté 48 titres de championne des États-Unis dans tous les styles et sur des distances allant du 100 aux 500 yards (le record du monde de titres appartenait à Johnny Weissmuller, avec 36 titres), établi 63 records nationaux, gagné 12 titres universitaires américains, en donnant, à sa grande époque, l’impression de pouvoir faire beaucoup mieux. Aujourd’hui, une ou deux filles ont battu ce palmarès, mais de vous à moi, ce sont des professionnelles de la natation quand Caulkins fut une amateur pure doublée d’une étudiante appliquée, avec toutes les restrictions en termes de longueur de carrière (elle se retira à 21 ans) et d’opportunités de nager que cela signifie.

Je me souviens d’une compétition en France, au meeting de Boulogne-Billancourt. Nous avions avec une nageuse, Annick de Susini, une experte redoutable du petit bassin. De Susini était fameuse pour ses coulées de départ et de virage, où, sans exagérer, elle prenait aux meilleures Européennes entre un demi-mètre et un mètre. Annick réussit, à Boulogne-Billancourt, ce soir là, à prendre un mètre au départ, à toute le monde… sauf Tracy Caulkins qui émergea de sa glissée sous-marine un bon mètre devant elle!

Outre son talent unique, Tracy Caulkins était absolument charmante. Je me souviens un jour, sur une plage de piscine, à l’issue d’un échauffement, elle se trouvait seule, debout au bord de l’eau, l’air méditatif, quand, pris en tenaille entre un fort désir de l’interviewer et la crainte de la déranger dans sa rêverie, conscient aussi sans doute d’approcher un monument, je restais figé à distance respectueuse sans savoir quelle stratégie adopter. Tracy, comme la plupart des Américains, nageurs nageuses, entraîneurs et chaperons, était très abordable, simple et gentille, beaucoup moins intimidante hors de l’eau que dans l’eau! Je dirais qu’elle était cool. Ce jour là, elle fit mieux que ça. Elle me repéra, comprit mon débat intérieur, et se mit à me fixer du coin de l’œil en souriant, l’air de dire: « bon, vas-y, amène-toi, je ne vais pas te manger! » Je la rejoignis et elle répondit tranquillement à toutes mes questions. Je ne me souviens plus aujourd’hui que d’une seule de mes demandes, très loin d’être géniale, d’ailleurs: à son avis, les records, qui avaient si vite progressé, pouvaient-ils continuer d’évoluer? Sans hésiter, elle me répondit: « Oh, yes! There is room for more records. » (Oh! oui, il y a de la place pour plus de progrès). L’avenir prouva combien elle avait raison.

Caulkins restera sans doute longtemps encore la plus jeune (15 ans) récipiendaire de la plus haute distinction proposée à un athlète amateur américain, le Sullivan Award, en 1978, et elle a été élue sportive américaine de l’année en 1981 et en 1984. Sa sœur aînée Amy (née le 25 octobre 1960), bonne nageuse de sprint, fut sélectionnée olympique en 1984.

Tracy était la plus jeune des trois enfants de Thomas et Martha Caulkins. Son père travaillait dans l’enseignement et devint entraîneur de natation à temps partiel. Sa mère était professeur de dessin. La famille vivait à Waukon, dans l’Iowa, et s’installa à Nashville, Tennessee, quand Tracy eut six ans. Deux ans plus tard, elle commença à nager (en dos, parce qu’elle détestait immerger son visage) au Seven Hills Swim and Tennis Club, aux côtés de ses aînés, Amy et Tim. Elle apprit plus tard les nages ventrales, et, quoique détestant à la fois l’eau froide et l’entraînement, elle devint très vite une bonne nageuse. Les encouragements de ses parents, qui s’étaient rendu compte que la petite dernière avait du talent, lui firent prendre conscience de son potentiel et l’amenèrent à positiver les aspects moins plaisants de la natation. A dix ans, Tracy rejoignit le West Side VC, qui deviendrait ultérieurement le Nashville Aquatic Club et fut très vite classée parmi les meilleures Américaines dans plusieurs épreuves. A douze ans, elle était qualifiée pour les championnats US seniors.

Son volume d’entraînement s’élevant, ses résultats scolaires s’en ressentirent, et elle se transféra dans une école privée, Harpeth Halll Academy où elle put mieux étudier en nageant ; à treize ans, elle disputa les sélections olympiques ; en 1977, elle enleva les 100 et 200 mètres brasse aux championnats US en petit bassin et les 200 et 400 mètres quatre nages des championnats US en grand bassin. Cette année, elle défit sur  200 mètres papillon Andrea Pollack, la championne olympique de la distance, au cours d’un match RDA-USA. Au cours de l’hiver, Caulkins eut une jambe cassée par une chute d’arbre au cours d’une promenade à cheval, et dut nager avec la jambe dans une gouttière. Loin de la handicaper, cet incident lui permit d’améliorer la force de son torse et de ses bras ; Cette année, elle nagea dur, de 13 à 16 kilomètres par jour, sous les ordres de son coach Paul Bergen, et souleva des poids. C’est à l’issue de cette saison que Tracy effectua sa razzia des championnats du monde de Berlin…

On a mis en avant certaines spécificités de son corps qui pouvaient lui donner un avantage : de grands bras, donc une envergure importante, de grands pieds, mais cela dit elle m’a toujours paru très normale sous cet angle; je crois que sa supériorité tenait beaucoup moins à des dispositions morphologiques qu’à une sorte d’affinité aquatique, que boostait certes une souplesse étonnante, et à une hyper extension des genoux qui, comme chez Mark Spitz, donnaient un surcroit de levier à son battement de jambes; elle disposait aussi d’un coup de bras solide, et enfin elle était d’une grande légèreté.

Elle n’avait rien de maladroit ou d’emprunté sur la terre ferme, mais une fois dans l’eau, elle était dans son élément. Son adéquation à l’eau avait quelque chose de magique. Elle empruntait un peu du dauphin, et avait dû être mammifère marin dans une autre vie… Même les plus douées, les plus aquatiques nageuses, même Dawn Fraser, Enith Brigitha, ou Natalie Coughlin, ou Kornelia Ender, Inge de Bruijn, Dara Torres ou encore Melissa Franklin, ne l’égalent sous ce rapport. Gamine, Paul Bergen, la trouvant trop maigre, avait exigé qu’elle pèse 55,5kg, un poids qu’elle était loin d’atteindre (pour une taille non communiquée, mais sans doute inférieure au 1,75m quelle atteindra finalement), et, pour y parvenir, papa Caulkins la bourrait chaque soir de grandes quantités de chocolat! Mais il y avait aussi ses qualités mentales, ses facultés de concentration, le fait qu’elle aimait nager et s’entraîner, enfin son intelligence musculaire, sa position dans l’eau, la façon qu’elle avait d’être « installée » dans l’élément liquide, sa capacité vraiment unique de piquer et à garder le bon geste technique dans les cinq disciplines, dos, brasse, papillon, crawl et quatre nages, tel qu’enseigné par Paul Bergen, un des techniciens les plus pointus au monde. N’a-t-elle pas détenu des records américains dans ces cinq disciplines? Et n’a-t-elle pas enlevé une médaille de bronze sur 100 mètres brasse aux Jeux olympiques de Los Angeles après trois années d’Université (de Floride) où elle ne nageait jamais en brasse en raison d’une carence du programme de natation de l’université?

S’étant retirée de la compétition après les Jeux de Los Angeles, Tracy acheva ses études de journaliste de télévision à l’Université de Floride sans nager, mais participa à des opérations publicitaires pour des entreprises et travailla comme commentatrice des événements de natation. Elle épousa en 1991 le nageur australien Mark Stockwell, qu’elle avait connu à l’Université. Elle vit à Brisbane où, non contente d’élever leurs cinq enfants, elle est restée impliquée dans la vie sportive du Queensland à divers titres.

Un petit peu dur pour les autres pays, mais c’est ainsi. Les trois plus grandes nageuses du 20e siècle, Dawn Fraser, Shane Gould et Tracy Caulkins, vivent aujourd’hui en Australie!

LOUISETTE FLEURET, GLOIRE ET INFAMIE

FLEURET [Louisette] Natation. (Paris, 29 avril 1919-1997). France.

L’une des plus glorieuses championnes de natation de l’entre deux guerres, Louisette Fleuret, faillit périr sur l’échafaud pour fait de collaboration avec les Nazis.

L’une des meilleurs nageuses de l’entre deux guerres, malgré des moyens physiques limités (elle mesure 1,56 mètres et, à douze ans, en 1931, ses parents consultent un médecin parce qu’ils s’inquiètent de sa petite taille), elle est recordwoman de France et d’Europe. Issue d’un milieu modeste, elle apprend à nager en 1925 aux Mouettes de Paris, passe en 1927 au CNP où elle devient monitrice en 1937, et où Georges Hermant l’entraine « comme les hommes », devient championne scolaire en 1930, de Paris en 1932 sur sa grande distance, le 400 mètres. Championne de France 1933 (en 6’10’’2), puis 1934 (en aequo avec Solita Salgado en 6’0’’6), elle est 6e des championnats d’Europe 1934 à Magdebourg (5’56’’1). En 1935, elle établit le record de France du 400 mètres en 5’47’’6 aux Tourelles, conserve son titre à Bordeaux en 5’50’’2 et finit 2e du 100 mètres en 1’16’’8. En 1936, elle efface le record du 800 mètres en 12’18’’4. Elle est encore championne de France des 400 mètres en 1937, 1938 et 1939. Plusieurs de ses records, notamment sur une série de distances intermédiaires assez folkloriques qui ont cours à l’époque, tiennent encore en 1945 : 300 mètres en 4’14’’2 (1936), 500 mètres en 7’16’’2 (1936), 800 mètres en 12’7’’2, 1000 mètres en 15’16’’4 et 1500 mètres en 23’13’’8 (ces trois derniers records étant battus dans la même course, le 8 août 1937). Aux Jeux olympiques de Berlin, elle nage 5’46’’8 (RF) en séries du 400 mètres, 7e temps, fait mieux, 5’46’’1 (RF), en demi-finales, mais se retrouve 10e, à 2/10e de seconde de la qualification en finale. Seize jours plus tard, le 30 août, elle nage 5’45’’5 aux Tourelles, à Paris. Accusée à l’issue de la Deuxième Guerre mondiale d’avoir dénoncé un réseau de résistance, elle est passée devant un tribunal militaire en 1949 (Der Spiegel, 2.1950). Amoureuse d’un allemand du nom de Schweitz rencontré pendant les Jeux de Berlin devenu agent de la Gestapo à Paris sous l’Occupation, elle disparait aussi brusquement qu’opportunément à la Libération. Après la guerre, la police retrouve sa trace à Tunis où, sous le nom de Pigeon (le nom de sa mère), elle tient une maison close. Ayant perdu la tête pour un nazi, elle risquait de la perdre pour de bon ! Ramenée en France, jugée et condamnée à mort par une cour militaire à Marseille, elle échappa à la guillotine (ou au peloton) en arguant en appel que, fort amoureuse de son Gestapiste, elle n’avait pas trahi ses amis français.

RALPH FLANAGAN

Mercredi 14 janvier 2015

FLANAGAN [Ralph Drew].Natation. (ou Miami, Floride, 14 décembre 1918-Los Alamitos, Orange, Californie, 8 février 1988).

États-Unis. Demi-finaliste à treize ans du 1500 mètres aux Jeux de Los Angeles, en 1932, membre de l’équipe vice championne olympique du 4 fois 200 mètres aux Jeux de Berlin, en 1936, où il fut aussi 4e du 400m (4’52’’7) et 5e du 1500 mètres (19’54’’8). Ce nageur du Greater Miami (Biltmore) Aquatic Club détint deux records du monde et vingt-six records américains, remporta vingt titres nationaux. Il détint à un moment tous les records des États-Unis du 220 yards au mile.