Category: Editoriaux

Un Pavé dans l’Eau Glacée

Par Eric LAHMY

9 juillet 2013

Les bains glacés de récupération, très en vogue dans le haut niveau, natation comprise, ne servent à rien, affirment des chercheurs de l’Université de Portsmouth. Débat…

C’est devenu sinon une torture incontournable, sinon un rituel désagréable pour nombre de ‘’haut niveau’’. Le bain glacé à 9 ou 12°, c’est selon, dans lequel ils doivent se tremper, après l’entraînement, censé hâter la récupération. En France, cette coutume ‘’inventée’’, semble-t-il, en Australie, aurait été importée sans frais de douanes, ‘’récupérée’’, le mot convient, sur l’Internet, par les ‘’espions’’ de la cellule de veille olympique du temps de Fabien Canu, selon ce que celui-ci avait déclaré pendant les Jeux olympiques au New York Times.

Le plus frappant, dans l’histoire, c’est que la ‘’technique’’ ait été entérinée, semble-t-il, de confiance, sans qu’on cherche à en savoir plus, et appliquée sans barguigner sur nos champions en général et nos nageurs en particulier. La ‘’bassine’’ est devenue un must du retour au calme sportif !!

Or dès novembre 2012, une étude menée par une équipe de scientifiques de l’Université de Portsmouth, Angleterre, a conclu que les immersions en eau froide n’étaient ni plus ni moins efficaces que les classiques exercices de récupération en terme de réhabilitation de l’athlète.

Publiée dans la revue European Journal of Sport Science, l’étude en question a divisé 40 athlètes en quatre groupes. Après une heure et demie de course, trois d’entre eux plongeaient dans la dite bassine, un groupe pendant  douze minutes en eau froide, un autre en eau tiède, un troisième deux minutes en eau froide, et un quatrième s’astreignait à deux minutes de classique « retour au calme ».

La performance musculaire des cobayes fut mesurée avant l’exercice puis à plusieurs reprises après l’exercice, puis après douze heures, un jour, deux, puis cinq jours.

Conclusion ? Aucune différence n’a pu être constatée entre ces groupes en termes de perception de douleur physique d’après effort  chez les athlètes, ni en termes de marqueurs biochimiques de dommages dans les cellules musculaires. En outre, « ces bains posent certains risques potentiellement sérieux pour la santé ; s’ils n’en retirent aucun bénéfice, ils feraient mieux d’arrêter cela », a déclaré sur le site de l’Université le responsable de l’étude, le Dr Jo Corbett, qui a ajouté : « les études qui ont montré les ‘’effets’’ de ces techniques comparaient des athlètes qui prenaient ces bains froids à des athlètes qui n’effectuaient aucun retour au calme. » Autant dire que cela biaisait les résultats. « Les bains glacés, qui ont existé en thérapeutique depuis l’Antiquité, ont connu un engouement récent en raison de leur utilisation par les sportifs pour récupérer après l’entraînement, mais nos résultats montrent que cela ne fonctionne pas. Il est clair, au vu de cette étude, que l’immersion aquatique, par les traditionnels bains glacés, assis ou debout, n’améliore en rien les temps de récupération en comparaison avec les techniques classiques de retour à la normale. En fait, la recherche pointe de plus en plus en direction des possibles menaces que les immersions en eau glacée font planer sur la santé de ceux qui les utilisent. » Interrogé en novembre 2012 par notre confrère Inside the Games, Corbett n’a pas écarté l’idée que les immersions en eau froide pourraient avoir un léger effet bénéfique en termes de récupération dans certaines limites, et ne prétend pas que l’étude de Portsmouth aura le dernier mot en la matière. Mais « les mécanismes de l’action par laquelle l’immersion en eau froide pouvait affecter positivement la récupération » étaient loin d’être clairement établis. « En outre, a-t-il ajouté, il y a une large fourchette de variations dans la façon dont l’immersion peut être pratiquée en termes de température, de durée, de fréquence, de temps entre la fin de l’exercice et l’instant où elle est pratiquée, de profondeur de l’immersion et de position du corps dans l’immersion. Tous ces paramètres vont influencer les réponses physiologiques. Les immersions en eau froide sont utilisées dans le but de récupérer mais récupérer de quoi – cela peut être par exemple une blessure d’impact, un dommage excentrique de muscles ou une hyperthermie. »
L’info a intrigué Christophe Cozzolino, responsable dans l’équipe de France des problèmes liés à la récupération : « nous avons pourtant des études qui montrent qu’il y a un effet sur la récupération ; maintenant, si vous me dites que ça fait nager plus vite, je vous réponds : non. »

Le docteur Jean-Pierre Cervetti, qui fut médecin fédérai pendant trente ans, connait bien la question : « je la connais d’autant mieux que, venant du rugby, j‘avais utilisé le froid pour la récupération des joueurs ; les effets nous paraissent indéniables pour récupérer des coups ou de la fatigue. Même si ce n’est que psychologique, c’est énorme.  Aux Jeux de Pékin, en 2008, c’était déjà assez utilisé, les Australiens et les Polonais utilisaient des cuvettes de refroidissement après les séances de leurs nageurs ; Mais on ne dispose d’aucune donnée concernant un effet réel sur le plan physiologique. Pour résumer, je dirais qu’il n’y a pas de consensus, et plusieurs protocoles existent, selon la température, 9° ou 12°, temps plus ou moins long. S’ajoute le froid sec, où, à l’INSEP, on utilise un caisson qui descend à moins 110°. On sait l’effet que cela a sur les rhumatismes. »

Médecin fédéral, Jean-Loup Bouchard croit aussi que la cryothérapie est très efficace dans les sports traumatiques. « Et puis se posent plusieurs questions sur la façon de l’employer. Quelle technique, quelle température, quelles parties du corps immerger, combien de temps dure ce bain froid, à quel moment l’utiliser. Cela est intéressant après un entraînement très lactique, car il y a une action anti-oxydante ; cela est plus utile quand la température extérieure est chaude. Comme en natation, c’est le train avant qui travaille le plus, j‘ai suggéré de tremper le nageur jusqu’au cou, mais je n’ai pas été suivi. Nous Français, nous utilisons un bain à 10°, mais les Canadiens ont effectué des biopsies et estiment qu’entre 10 et 14°, on obtient le même effet. Aux Jeux de Londres, le basketteur Tony Parker baignait ses mollets. Les skieurs se refusent à ces bains, pourtant leurs jambes très puissantes s’y prêtent. »

Enfin, existe l’argument financier : la petite bassine après le grand bassin, ce n’est pas donné… Guillaume Benoist, entraîneur de Saint-Germain-en-Laye, deuxième club français en benjamins, explique que « le club a abandonné la technique. Un matériel de refroidissement coûte la bagatelle de 10.000€ et les protocoles sont très stricts. Mal le faire en payant ce prix ne valait pas la peine. »

 

PHELPS, MEILLEUR NAGEUR DE LHISTOIRE ?

15 août 2012

            Nul ne met en cause le statut de nageur du siècle de Michael Phelps. Et pourtant, à regarder de plus près, l’Américain est moins loin devant qu’il n’y parait. Et aux Jeux de Londres, ne valait pas mieux à notre avis que le Chinois Sn Yang! 

 

Par Eric LAHMY

 

Interrogé au sujet de savoir si Michael Phelps était bien le plus grand champion olympique de l’histoire, Sebastian Coe, grand miler devant l’Eternel et organisateurs des Jeux de Londres, n’a pu réprimer un sourire. Ce sujet, a-t-il répondu, mérite « la médaille d’or des conversations de café » ; mais pressé par les medias, il leur a concédé que, « clairement, au nombre de médailles, Phelps a obtenu le plus de succès. »

Mais toutes les médailles olympiques sont-elles égales ? Nul, à part l’intéressée, n’a sérieusement maintenu jusqu’ici que les 18 médailles obtenues par la gymnaste Larissa Latynina, dépassée par Phelps à Londres, en faisaient la plus grande olympionique de l’histoire.

Ceux qui ne croient pas à la comptabilité des médailles, ont beau jeu de souligner le point suivant, présenté par Christopher Clarey dans le New York Times : « Si vous êtes le meilleur au lancer du javelot, vous ne gagnez pas de médailles en lançant le javelot de la main droite, de la main gauche, par-dessous l’épaule, par-dessus l’épaule. Vous avez une chance olympique tous les quatre ans. Le programme de natation, si vous êtes doué et vorace, vous donne de telles opportunités. »

Dans la liste des vainqueurs olympiques qui ont enlevé le plus de médailles, relève encore notre confrère, neuf des tous premiers classés sont des nageurs et des gymnastes. Or qui croira que les trois quarts des plus grands vainqueurs d’Olympie sont issus du gymnase et de la piscine ?

Si l’on ôte les relais, qui sont des épreuves collectives, donc non comptables dans une mesure de la grandeur individuelle, le nombre de ses médailles chute d’un bon tiers, passe de 22 à 13, dont 11 d’or. Phelps est monté sur des podiums en 2004, 2008 et 2012, et ses médailles reflètent une domination qui court sur trois olympiades. Dans la durée, il est battu par les quadruples vainqueurs olympiques : le yachtman Paul Elvstroem (1948-52-56-60), le discobole Al Oerter (1956-60-64-68) et le sauteur en longueur Carl Lewis (1984-88-92-96). Les Britanniques avancent Steven Redgrave, cinq médailles d’or consécutives en aviron. Mais aucune de ses courses n’a été gagnée en skiff, l’épreuve qui désigne le meilleur rameur. Redgrave l’a emporté en deux sans barreur (1988, 92, 96) et en quatre barré (1984 et 2000), autant dire qu’il a gagné trois demi et deux quarts de médailles ! Les maîtres du skiff – l’épreuve individuelle – de son temps ont été le Finlandais Pertti Karpinen, triple vainqueur olympique, et l’Allemand Thomas Lange, double vainqueur), et nous n’hésiterons pas à les placer devant lui.

David Wallechinsky, le grand écrivain de l’olympisme, s’est amusé à désigner son cinq majeur : il comprend trois athlètes, Paavo Nurmi, Emil Zatopek et Carl Lewis, une kayakiste, Birgit Fischer, médaillée sur cinq olympiades, et Phelps. On imagine qu’il aurait ajouté Spitz il y a dix ans, mais Phelps est passé par là… Bien entendu, nous ne sommes pas d’accord avec Wallechinsky, ne serait-ce que pour rester fidèle à l’esprit de la conversation de café, mais passons…

L’opinion, en revanche, ne tergiverse pas, au sujet de Phelps nageur, et lui décerne à l’unanimité le titre de meilleur nageur de « tous les temps. » La comptabilité de ses honneurs est assez écrasante pour décourager toute critique. Rien qu’en 2012, Phelps ramène de la compétition olympique l’or du 100m papillon, du 200m quatre nages, du 4 fois 200m et du 4 fois 100m quatre nages, ainsi que l’argent du 200m papillon et du 4 fois 100m. Ces 4 or et 2 argent ne le cèdent que d’un bronze face au palmarès de l’équipe de France de Londres au grand complet, 4 or, 2 argent, 1 bronze. Mais plus que tout, resteront les images inoubliables du vainqueur du 100m papillon, pour un centième de seconde, devant Cavic, ou de cette razzia de médailles de Pékin : huit titres, huit records du monde.

Les amoureux de la belle nage, du style, retiendront, eux, la perfection, le modèle peaufiné avec la complicité de son coach, Bob Bowman. S’il a été plus ou moins rejoint par les meilleurs, sur le plan de la glisse, à Londres, Phelps continue de représenter l’image parfaitement aboutie du bien nager de notre temps.

Je suis moins impressionné que d’autres par la statistique des médailles. Bien sûr, que pèsent les 5 titres remportés par Johnny Weissmuller, le héros des années 1924 et 1928, le nageur de la première moitié du 20e siècle, en face des 18 médailles d’or de Phelps ? Mais Weissmuller aurait bien été empêché d’enlever huit titres au Jeux de Paris, quand tout le programme olympique de natation comprenait six épreuves. Une seule course sur les huit du programme de Phelps en 2008 existait en 1924 : le relais 4fois 200m.  En sens inverse, le registre du Weissmuller de 1924 et de 1928 lui aurait permis, à Pékin, de se présenter sur quatre courses individuelles de nage libre, du 50m au 400m, et dans les trois relais, mais aussi en dos. Et on se demande quel nageur de papillon ou de quatre nages il aurait pu être !

Il en va de même pour Spitz, dont le programme victorieux à Munich, en 1972, comprenait 100m et 200m en crawl et en papillon et les trois relais. Spitz, qui ne nageait jamais le dos en compétition, s’était amusé à battre Mike Stamm (médaillé d’argent du 100m dos à Munich) sur ce style, à l’entraînement. Il n’aurait eu aucune difficulté à remporter le 200m quatre nages s’il l’avait voulu. Ses sept victoires de Munich amélioraient assez largement le record de Don Schollander, 4 victoires à Tokyo, pour qu’il s’en contente. Nul ne sait ce que Spitz aurait tenté si Schollander avait gagné cinq titres au lieu de quatre : Schollander avait été retiré du relais quatre nages alors qu’il avait gagné le 100m nage libre à Tokyo !

Enfin, ni Spitz, ni Weissmuller ne pouvaient se permettre de nager longtemps, en raison des règles de l’amateurisme. Ils devaient gagner leur vie et pour cela arrêter de nager, l’un à 24, l’autre à 22 ans, alors que Phelps a gagné une fortune en nageant. Weissmuller devint on le sait un Tarzan de l’écran, et Spitz signa de plantureux contrats, cela mit un coup d’arrêt à leurs carrières.

Vous l’avez compris, la désignation du meilleur nageur de tous les temps ne peut être autre chose qu’un jeu. Les émotions, mais aussi les querelles de générations s’y mêlent. En football, les anciens désignent Pelé comme le plus grand. La génération suivante en pince pour Maradona. Les plus jeunes ne jurent que par Messi.

En natation, depuis toujours, les feux ont été focalisés sur les sprinteurs, les noms mêmes de Weissmuller, de Spitz, voire de Phelps surnagent parce qu’ils brillaient dans des épreuves courtes. Ces épreuves donnent lieu à relais, et donc à médailles supplémentaires. A la condition d’appartenir à la natation dominante, ce qui est le cas pour les trois, l’affaire devient bêtement statistique. Quatre sont mieux que trois, sept sont mieux que quatre, huit sont mieux que sept, etc. Une fois ce genre de comptabilité en marche, allez l’arrêter !

La voix du peuple propose aussi que ce soit l’universalité d’une discipline qui désigne les plus grands : « allez dans la rue, dit-il, vous risquez de tomber sur plein de gens qui ont couru un 100m plat dans leur vie, mais bien peu qui se sont essayé à nager un 200m papillon dans une piscine » dit à ce sujet Wallechinsky. Mais il convient de ne point trop abuser de cet argument de bon sens, pas si profond qu’il en a l’air. Ce n’est pas parce que des millions de gens pendouillent aux flancs des montagnes que l’exploit de Sir Edmund Hilary et du Sherpa Tensing, vainqueurs de l’Himalaya, prend une dimension surhumaine !

De tout ce qui précède, il ressort deux ou trois probabilité : un, ce n’est pas forcément la « course reine » qui est le vrai étalon de l’excellence en natation ; deux, si Phelps avait été australien et Ian Thorpe américain, c’est Thorpe qui aurait été retenu comme le meilleur nageur de l’histoire. Au point où nous en sommes, nous nous permettrons ici un autre crime de lèse-majesté : nous attribuerons la palme un héros des bassins, à Londres, ni à Phelps, ni au vainqueur du 100m, mais bien au Chinois Sun Yang, vainqueur du 400m et du 1500m et second de Yannick Angel sur 200m.

« PHELPS N’A RIEN INVENTE ! »

par Eric Lahmy

6 juin 2013

En 2009, Michaël Phelps avait effectué son retour à la compétition, après une coupure post-olympique de six mois, dans un style inhabituel, mouvement de bras de crawl et battement jambes de papillon. Mais le crawl papillon avait été inventé 42 ans plus tôt par le Français Alain Mosconi.

La technique de crawl dauphin développée par Michaël Phelps et son entraîneur Bob Bowman, était tout sauf une nouveauté, affirmait alors un Français de 60 ans. Alain Mosconi, qui fut recordman du monde du 400m et du 800m en 1967, avait de bonnes raisons de clamer sa certitude. Le premier nageur de crawl dauphin du monde, c’était lui.

Quarante-deux ans avant Bowman et Phelps, Mosconi et son entraîneur à Marseille Georges Garret, s’associèrent dans une expérience originale sans précédent : ils greffèrent une ondulation de dauphin à l’attaque de bras classique du crawl.

 « Phelps n’a rien inventé. Avec ‘’Tonton’’ (le surnom de Garret), se souvient Alain, jeune retraité après avoir été entre autres le directeur de Fiat-France, nous avons essayé d’utiliser en crawl un dauphin à la place d’un battement classique, principalement sur mes distances, le 400m et le 1500m. Mais c’était épuisant. On s’était préparés, je me souviens, pendant deux ou trois mois, en bassin de 25m… On mettait ça au point. Mais c’était vraiment coton. »

L’ancien entraîneur national, Michel Pedroletti, qui nageait à Marseille, se souvenait avoir vu Mosconi nager un 200m tout près des deux minutes, performance qui l’avait frappé, car à l’époque, le record de France de la distance avoisinait les 1’58’’.

« J’ai nagé une compétition dans cette technique, à Paris, en juin, un 400m, raconte Mosconi. On ne peut pas faire n’importe quoi avec ce style. Sur moyennes et longues distances, on a intérêt à s’économiser. Garder un équilibre tout en améliorant la puissance des bras… L’ondulation est épuisante, et exige des abdominaux d’enfer et un entraînement permanent.

« Je ne crois pas ce style très utilisable sur 50m ou 100m, ce que fait Phelps, mais il est vrai que depuis les techniques de nages sont tellement différentes, et les combinaisons améliorent tellement la flottabilité que la meilleure portance pourrait, peut-être, permettre de faire quelque chose en sprint ? »

Dès lors, l’interdiction des combinaisons aura-t-elle changé la donne et clos une opportunité pour ce style peu orthodoxe ? Nul ne le sait. Mais Mosconi avait trouvé à l’époque dans le crawl dauphin un avantage inattendu :

« Pourquoi cette expérience ? J’étais plus rapide en battements de crawl qu’en dauphin. Donc a priori, quel intérêt ? Mais, greffé au mouvement de nage de crawl, le dauphin opérait un tel transfert de puissance sur les bras qu’il y avait un gain. »

L’expérience s’arrêta là. Mosconi, à l’approche des Jeux de Mexico, préféra jouer la sécurité dans un style plus classique. Le crawl-dauphin disparut du paysage sportif.

Le jeu bizarre de George Corsan 

Le battement simultané des jambes (dauphin) a trouvé son expression sportive vers 1950, quand, de la brasse, est né le « papillon ». Mais il est plus ancien que ça.

Au milieu des années 1920, l’Allemand Erich Rademacher, le meilleur nageur de brasse de l’époque, doublé d’un petit malin, s’amusait à tester les limites d’un style trop codifié à son goût. Il plaçait d’habiles coups de ciseau (prohibés) vers le milieu du bassin, quand les juges percevaient mal les mouvements. Dans les virages et aux arrivées, il lui arrivait de ramener les deux bras devant le corps au-dessus de l’eau et non pas sous l’eau, comme le règlement avait oublié de le spécifier ! Dix ans plus tard, un jeune nageur de Brooklyn, aux USA, Henry Myers, effectua ce retour aérien des bras pendant toute la durée de ses courses. Le « papillon » était né.

Ou plutôt « la brasse papillon », car derrière, les jambes continuaient de « grenouiller ». Il fallait encore cloner le papillon de Rademacher avec une ondulation verticale et simultanée des jambes. Ce fut fait vers 1950.

Mais qui a créé cette ondulation des jambes ? En 1911, à Toronto, lors d’un « carnaval de natation », un jeune coach US, David Armbruster assista à une démonstration de « battements de jambes en queue de poisson » (fish tail kick) effectuée par le Canadien George Corsan, l’un des cerveaux les plus fertiles qui aient hanté les bassins. Ce battement simultané des jambes était très propulsif. Corsan formula l’hypothèse que le « fish tail kick » pourrait remplacer le classique battement de pieds. Pourtant, l’innovation sombra dans l’oubli.

En 1932, Armbruster, devenu le coach de l’Université d’Iowa, observa un de ses sprinteurs, Jack Sieg, posé dans l’eau sur un côté, effectuait des ondulations de jambes, très amples et propulsives. Ce spectacle amusait tout le monde, mais déclencha l’intérêt d’Armbruster, car Sieg reproduisait le « fish tail kick » de Corsan ! Armbruster demanda à son nageur de reproduire son ondulation, mais en étant posé sur le ventre, et de la greffer sur une attaque de bras de brasse classique. Le dauphin, qui avait raté sa vocation de battements de jambes de crawl, avait trouvé sa place. En 1952, il entrait au programme olympique comme l’incontournable action de jambes du papillon. Quant au dauphin sur le côté de Sieg, il allait être retrouvé par Misty Hyman, qui deviendrait championne olympique du 200m papillon aux Jeux olympiques de Sydney. Preuve qu’une bonne idée n’est jamais perdue

Une question reste posée. Bowman a-t-il pensé sérieusement qu’il améliorerait la vitesse de son nageur avec ce style hybride ? N’a-t-il pas seulement cherché à redonner un objectif à Michaël Phelps, à lutter contre l’usure morale en l’associant à un projet aussi original et amusant ? Il ne perdrait rien en échouant, car le crawl dauphin est très exigeant. Le travail cardiaque, la condition physique et la puissance abdominale qu’il exige, ne furent pas perdus quand Phelps retourna au crawl classique. Le meilleur nageur du monde avait seulement effectué à l’envie des « éducatifs » enrichissants.

AGNEL A ENCORE DES CARTES EN MAINS

Par Eric LAHMY

Yannick Agnel a repris l’entraînement à Nice. Mettant fin à trois semaines à jouer les poissons hors de l’eau, il réaligne des longueurs dans son bassin fétiche. Tout n’est peut-être pas perdu dans la saison du double champion olympique de Londres, et il se pourrait qu’il reste un candidat sérieux sinon au titre, sans doute à une médaille, aux prochains championnats du monde de Barcelone.

Il est possible que le « coup de grisou » niçois qui l’a conduit à se séparer de son entraîneur Fabrice Pellerin n’affectera pas autant que cela la suite des événements. Après son éclat, Agnel n’a pas nagé pendant une vingtaine de jours, mais on l’a revu aligner des longueurs à Nice. Lionel Horter, le DTN, a tenté de lui rappeler où se trouvait son intérêt. Même en limitant son ambition à nager les relais, ce souhait pourrait ne pas être agréé s’il n’était pas prêt. Mais en reprenant ici et maintenant sa préparation, il peut être en l’état de défendre ses chances individuelles. A condition de le vouloir ! Après tout, quelqu’un qui a nagé comme il l’a fait aux championnats de France avec une gastro-entérite peut se sortir de situations où tout autre coulerait corps et biens.

Le « divorce » entre l’entraîneur Fabrice Pellerin et son nageur Yannick Agnel a fait l’effet d’un coup de tonnerre dans un ciel sans nuage. C’est pourtant une histoire classique, au goût de déjà vu. Combien de nageurs, parvenus à un point de leur parcours, ont eu besoin de changer d’eau. Il y a là un air d’adolescent désireux de s’affranchir de la tutelle de ses parents.

A l’issue de son triomphe olympique de Londres, la question se posait, autour de lui, de savoir ce qu’Agnel pourrait faire désormais. Ses parents, son agent, lui-même s’interrogeaient à ce sujet. Dans quelle direction aller ? Son premier sponsor avait avancé l’idée que son avenir se situait aux Etats-Unis. Logique. L’Université nord-américaine représente depuis toujours le modèle de ce qui se fait de mieux pour qu’un champion puisse marier études et pratique de son sport. Certes, Yannick est désormais un professionnel de la natation, et selon les règles d’éligibilité de la NCAA (la fédération du sport étudiant aux USA), ne peut donc pas disputer les compétitions universitaires.

Mais à la rentrée, Agnel a choisi de rester à Nice ; on imagine qu’il n’avait pas encore coupé le cordon ombilical avec un entraîneur qui l’avait propulsé aux sommets.

TROP, C’EST TROP

Nous nous étonnions déjà cependant de certains mantras du système Pellerin. Exiger de ses nageurs un retour dans le bassin seulement deux semaines après leur retour de Londres, était-ce bien raisonnable après l’incroyable effort consenti par Agnel, Muffat, Lefert and co pendant les mois qui précédaient la compétition ? Ces jeunes gens ne cachaient pas qu’ils approchaient du point de rupture physique et psychologique. Alors que les post modernes de la natation essayaient dans tous les pays d’alléger et de raccourcir le programme d’entraînement, Pellerin, lui, l’avait rallongé. On nageait du lundi au lundi, en quelque sorte. Il estimait avoir brisé un tabou ! Ne pas pouvoir sortir la tête de l’eau est peut être le meilleur moyen d’obtenir le maximum d’un nageur, mais à condition que cela ne dure pas indéfiniment, car  c’est aussi le meilleur moyen de raccourcir sa carrière par écœurement. Comme dit le bon peuple, trop, c’est trop.

Repartir trop tôt après les Jeux, enchaîner sur une saison hivernale de très grosse qualité (records du monde en petit bassin, sur 400 mètres pour Agnel, sur 800 mètres pour Muffat) c’était rajouter des contraintes excessives à celles, extraordinaires, qui avaient conduit aux résultats de Londres. On aurait compris une telle approche pour des nageurs qui auraient raté leur objectif londonien (comme la Hongroise Katinka Hosszu, furieuse de ses performances aux Jeux, qui s’est écartée de son entraîneur américain Dave Salo et a ravagé les podiums des compétitions cet hiver). Pour nos Niçois, un bon coup de frein, puis une reprise progressive en saison auraient été bienvenus.

Cela dit, quand les grosses performances sont tombées aux championnats de France d’hiver puis à Chartres, aux championnats d’Europe en petit bassin, il était difficile de faire la moue !

Assez rapidement, cet hiver, dans l’esprit d’Agnel, l’image de son entraîneur s’est détériorée, et les deux hommes ne se supportaient plus. L’extrémisme un peu fanatique de l’entraîneur lui pesait. Agnel a aussi évoqué un manque d’empathie. Pellerin a rassemblé de son côté tous les souvenirs de ce qu’il avait fait pour son nageur. Il ne s’agissait pas de cela, mas du peu de sympathie que l’entraîneur avait témoigné lors d’un deuil cruel. Agnel en a été affecté de façon émotionnelle et sa perception non pas technique, mais humaine, de Pellerin, en a souffert.

Il est arrivé au couple Agnel-Pellerin ce qui est arrivé au couple Manaudou-Lucas quelques années plus tôt. Agnel n’avait que quatorze ans quand leur tandem s’était forgé. Il ne pouvait plus être le même homme, à vingt ans, héros reconnu des Jeux, sollicité de toutes parts. Autant Agnel que Manaudou avaient accédé à un statut où le tais-toi et nage (qui n’a jamais lieu d’être) n’est plus du tout de mise.

Ces entraîneurs auraient dû comprendre, un, qu’ils devaient inventer une nouvelle façon de diriger ces gens là, deux, que la carrière d’un nageur, quels que soient les sacrifices consentis par son entourage, lui appartiennent, et n’appartiennent qu’à lui. Mais le caractère excessif de ces meneurs d’hommes les a empêchés – au moins à ce point de leur histoire – de négocier, de comprendre, d’admettre, de patienter. Ce qui est remarquable, c’est que le même destin a frappé le couple des « primaires » Lucas et Manaudou et le couple des « intellos » Pellerin et Agnel. Ce qui tend à démontrer que le problème se situe ailleurs que dans l’intellect.