Category: Enquètes

La Natation, qu’est-ce qu’on s’amuse !

Par Eric LAHMY

Jeudi 8 Mai 2014

Une campagne vient d’être lancée outre-Atlantique en vue de défendre l’image « amusante » de la natation. Elle est présentée notamment sur un nouveau web site, www.swimtoday.org

Gary Anderson, de “Inside The Games”, le site britannique d’informations olympiques, qui nous donne cette information, nous apprend qu’USA Swimming (la Fédération de natation des USA), assurée de la collaboration de neuf “partenaires industriels”, a lancé une campagne qui durera tout l’été, et dont le but est d’attirer le plus grand nombre de jeunes à la natation. L’innovation, c’est qu’on ne jouera pas sur les thèmes classiques accolés habituellement à la natation comme la sécurité, le sauvetage, la condition physique du nageur, ou le sport pour tous les âges (de un an à cent un ans, pour paraphraser le slogan des aventures de Tintin), mais sur celui, assez nouveau – au moins en tant que concept – de sport plaisir.

La campagne, emmenée par la multi-championne olympique Dara Torres, s’autoproclame “allègre” et qualifie la natation de “sport le plus amusant qui soit.” Au départ, une étude de “Sports Marketing Surveys”, un organisme d’enquêtes marketing, suggérait que 80% des parents américains écartaient d’emblée la natation quand ils choisissaient l’activité sportive de leurs enfants, une fois qu’ils avaient appris à nager. Ce rapport de 2014 sur « l’industrie de la natation compétitive et de fitness » constate que les parents d’enfants n’ayant jamais nagé percevaient ce sport comme moins amusant que les autres sports, alors que les parents des jeunes qui nageaient le plaçaient tout en haut de la hiérarchie en termes de plaisir (fun), d’esprit d’équipe, de confiance en soi et de condition physique…

Dara Torres, dont la carrière (absolument phénoménale) de championne s’étend sur un quart de siècle, de 1984 à 2008, qui a remporté des médailles olympiques à 17 et 41 ans et dont la fille Tessa, huit ans, nage à son tour, a été donc mise à contribution dans cette action, et vante les qualités ludiques d’un sport qui l’accompagne depuis toujours. Aujourd’hui âgée de 47 ans, Dara estime qu’ayant commence à nager tout enfant, le sport lui a donné les qualités qu’elle utilisera pendant toute sa vie. « Ma fille a huit ans et elle adore ça”, ajoute-t-elle. « Je la vois bénéficier des mêmes avantages que moi, et j’aimerais que les autres mamans sachent le plaisir que leurs enfants vont en retirer et le cadeau pour toute la vie que représente le savoir nager. »

Une agence de publicité, Colle+McVoy, a lancé une campagne mettant l’accent sur ces deux qualités (l’utile et l’agréable) de la natation. Auprès d’USA Swimming, se sont associés à cette action plusieurs partenaires institutionnels, ainsi Arena North America, Speedo USA, TYR Sport, Playcore, Team Unify, US Masters Swimming, le magazine Swimming World, la National Swimming Pool Foundation et l’Association des Coaches Américains de Natation.
NAGER EN SE MARRANT ?

La natation peut-elle être un sport distrayant ? Peut-on nager sérieusement et s’amuser en même temps ? Et jusqu’à quel niveau de pratique peut-on se marrer dans l’eau (attention quand même à ne pas boire une tasse dans un éclat de rire) ? Pour l’essentiel, je crois que ce n’est pas à un journaliste de répondre à la question, mais au nageur et surtout à l’entraîneur !

Si la campagne de l’US Swimming peut paraître innovante, elle ne l’est qu’en tant qu’idée de communication, parce que le soupçon que la natation n’est pas une activité barbante s’est répandu depuis longtemps dans les bassins. Non pas en termes de rhétorique, mais en fait, par des entraîneurs qui savent faire preuve de pédagogie ! La certitude qu’on va à la piscine soit pour nager, soit pour jouer est fautive. On peut aller à la piscine pour s’amuser à nager… Et les effets de cette pratique sont infiniment supérieurs en termes de santé, de condition physique, de réalisation de soi…

…Mais je dois admettre que la natation sport ludique est loin d’avoir eu la primauté. Les gros kilométrages effectués par les champions, les séances interminables passées à parcourir des distances considérables, les histoires de champions « brûlés » par la durée et l’intensité de leur préparation, tout cela n’a guère valorisé l’image de ce sport. Je me souviens d’avoir lu, un peu attristé, un article de la revue « Sport et Vie » où la natation était présentée comme le sport que ses champions haïssent. L’auteur y accumulait des témoignages de nageurs qui quittaient l’entraînement en claquant littéralement la porte de la piscine.

Le pire, c’est qu’il y a du vrai là-dedans. Je me souviens de Don Schollander, le grand nageur des années 1960, qui déclarait en 1968, en annonçant sa retraite, qu’il ne voulait « même plus prendre une douche », tellement l’idée d’être seulement dans l’eau le révulsait ! Debbie Meyer, qui avait régné sur le demi-fond à la même époque, disparut de la même façon. En 1973, Shane Gould, sans doute la plus grande nageuse de tous les temps (records du monde des 100 mètres, 200 mètres, 400 mètres, 800 mètres et 1500 mètres, qui dit mieux ?) s’en alla en clamant son écœurement… Tout le monde songe également à ce qu’il est advenu de Laure Manaudou quand elle se décida à se libérer de l’autorité de Philippe Lucas. En vérité, c’est par centaines que les nageurs de haut niveau quittent ce sport avec un sentiment de ras-le-bol.

Mais ce qu’on sait moins, c’est que, après quelques temps, ils y reviennent, avec plus de plaisir. Manaudou s’est amusée à repiquer une tête en 2012 et s’est même qualifiée pour les Jeux olympiques. A plus de 40 ans, Shane Gould s’est remise à nager, tout comme Janet Evans qui avait quitté le sport à vingt-deux ans, mangée par des tendinites. Six ans après ses déclarations, j’ai vu Don Schollander qui faisait alors partie de l’Arena Team, effectuer, tout seul, un après-midi de juillet 1974 à Vienne, en Autriche, pour le plaisir, après les compétitions du matin, d’interminables séries de 100 mètres dans le bassin olympique. Je le chronométrais en douce depuis la tribune de presse : il nageait chaque 100 mètres en 1’8’’, et le sprinteur italien Roberto Pangaro, alors en activité, m’affirmait qu’il n’aurait pu en faire autant !

Bien entendu, aucun nageur « master » n’a besoin qu’on lui raconte ce qui précède pour qualifier la natation de sport agréable. Pour la plupart d’entre eux, nager devient une nécessité « vitale », un plaisir dont ils ne sauraient se passer.

Les jeunes, que vise la campagne de USA Swimming, n’ont pas ces soucis. Ce sont les entraîneurs qui leur dispensent, à travers les finesses des séances qu’ils leur proposent, la joie de nager. Tous les « drills », les éducatifs, qu’ont développé et repris les meilleurs entraîneurs actuels (parmi les références, le ou les DVD réalisés par Fabrice Pellerin) peuvent être très utiles quand il s’agit de mettre en place une séance amusante. L’imagination des bons coaches est sans limite dans ce domaine et il faudrait recenser les centaines d’exercices distrayants à effectuer et formateurs. Une natation qui joue est une bonne natation.

Le sport a-t-il un sens ?

+++Sport de Haut Niveau. La Performance Humaine à la Recherche du Sens, par François Bigrel, 98713.- Papeete, Tahiti, Polynésie Française, ST987@jeunesse-sports.gouv.fr

Par Éric LAHMY

13 janvier 2014

  « Ce que l’homme est, il l’est devenu à travers cette cause qu’il a faite sienne »  (Karl Jaspers)

 

Lors d’un séminaire sport de haut niveau organisé en juin 2009 en Polynésie française, et auquel participait Claude Fauquet, François Bigrel, agrégé d’EPS, fondateur et coordonnateur des « Rencontres d’Aquitaine », s’était interrogé sur le sens de la performance humaine. Un ouvrage (couplé avec un DVD) « La Performance Humaine à la Recherche du Sens » fut alors publié en janvier 2010 par les autorités Jeunesse et sport de Tahiti. Le sujet interpellait toujours deux ans plus tard l’ancien Directeur technique de la natation française devenu directeur adjoint de l’INSEP.
Le terme même de sens n’est pas privé d’ambiguïté. On peut questionner le sens de la vie  ou de telle activité humaine en se situant au niveau théologique ou anthropologique. Même si le sport des Grecs anciens représentait une expérience religieuse (leurs Jeux honoraient les Dieux) et si, dans certains pays (les USA pour ne citer qu’eux) la compétition commence par une prière, le sens invoqué par les sportifs modernes nous parait plutôt être d’ordre sociologique.

Dans sa réflexion, Bigrel semble n’avoir pas vu ou voulu tenir compte de cette duplicité, développant ses réflexions sans trop se préoccuper de l’acception du « sens » qu’il privilégie. Laisser traîner une équivoque peut se révéler fertile. Bigrel lance son projet par une définition large du mot : le sens, dit-il est le « contenu conceptuel et affectif présent dans un signe, dans un geste ou dans une existence. Par extension, la raison d’être, la justification d’une action ou d’une existence… Le but qui, investi d’une valeur confère en retour une signification au sujet qui la constitue. »

 ENTRAINEUR, MÉTIER IMPOSSIBLE

 François Bigrel, qui s’adresse alors essentiellement à des entraîneurs, compare leur action à celles du médecin et de l’homme politique, qu’il qualifie de « métiers impossibles. » Ces trois professions sont censées répondre à des exigences élevées, parfois irréalistes, face à des enjeux extrêmes, l’organisation de la vie collective, la performance, la mort.

Il n’est pas toujours facile de relier les questions que soulève le « sens » du sport à celles de la performance, mais l’enjeu tombe sous le sens si l’on écoute d’une oreille attentive les problématiques que soulèvent les responsables (quand ils sont éclairés).

Bigrel part ainsi à l’assaut des « représentations », ces habitudes de pensée qu’il compare à des vêtements d’idées, indispensables pour traduire le monde tel qu’il est en termes fonctionnels, mais qui, malheureusement, correspondent en foule à des erreurs, et font perdre un temps et une énergie énormes. Il donne l’exemple de la musculation, qui a été une source permanente de pièges de pensée, et de la musique, où le passage prétendument obligé par le solfège des apprentissages a fait de millions de musiciens potentiels de possibles « Mozart assassinés ». Bigrel milite pour un véritable strip-tease de ces vêtements d’idées préconçues, d’a priori stérilisants qui entravent la pensée, l’enferment dans des routines. On sait combien Fauquet se sera appliqué à effectuer une remise en cause – ou du moins un réexamen minutieux – de ces préjugés, dans chaque secteur de son action de DTN, qu’il s’agisse des minimas, de la détection des talents, des primes à la performance, du calendrier, de l’organisation des stages, des techniques de nage, de l’approche de la compétition, etc.

 ATTENTION AUX CONTRESENS

 La difficulté, on l’aura compris, reste de démêler la représentation fallacieuse de l’intention vertueuse, rien ne ressemblant plus à la première que la seconde. Dire qu’on est victime d’une représentation fausse est une chose, le démontrer en est une autre…

…Bigrel note la complexité de la situation de compétition, qui lui donne ses caractères : imprévisible, singulière, ouverte ; elle représente une situation qui ne se reproduira plus (« contingente », dit-il, et « irréductiblement spécifique »). Ces caractéristiques, soutient Bigrel, font de la compétition une productrice de sens.

C’est là que l’auteur se voit contraint de poser une question fondamentale : le sens préexiste-t-il quelque part et s’agit-il de le trouver ? Ou bien le sens n’existe-t-il pas et doit-il être inventé ? Philosophiquement, la question nous paraissait avoir été réglée depuis un siècle par Husserl, et importée en France, depuis soixante cinq ans par Sartre, avec son « existence précède l’essence », mais Bigrel doit douter que ses auditeurs aient lu l’introduction de « L’Être et le Néant » ou ruminé les « Ideen », car le conférencier se sent contraint d’enfoncer le clou. On ne peut lui donner tort d’insister, car poser les questions qu’il pose sans s’être assuré que la donne a bien été comprise, c’est risquer d’aller percuter un mur de confusions. Il serait assez farce de s’interroger sur le sens et d’enfiler les contresens comme autant de perles. « Le sens, expose-t-il donc, ne préexiste pas. Il doit être inventé. »

Pas de sens qui tombe du ciel, prêt à porter, il revient donc à l’homme de s’en inventer un, sur mesure. Fort de cette certitude, Bigrel se sent à même de se positionner philosophiquement vis-à-vis de la performance. Le sportif serait « cet être humain en ‘’expansion d’être’’ dont l’organisation et la capacité d’action augmentent et se renforcent grâce à des occurrences qui le déstabilisent. » La poursuite de la performance, comme celle de tant d’autres activités humaines, emprunte la forme d’un tricotage d’habitudes et d’innovations, « un système toujours entre le cristal et la fumée. » Dans l’entraînement et la compétition, « le sujet et son cerveau questionnent l’environnement, l’habitent peu à peu et finalement le maîtrisent… » C’est dans ce travail habité d’essais et d’erreurs, ces répétitions incessantes qui lui permettent d’affiner son projet et d’atteindre son ‘’intention’’ initiale que, selon Bigrel, se fonde le sens : « ce tâtonnement fait d’essais et d’erreurs et de temps passé à agir est essentiel à l’émergence d’un sens incarné par l’acteur. »

Cela revient à confirmer dans le champ de la performance « la qualité auto-transcendantale de l’existence humaine [qui] fait de l’homme un être qui va au-delà de lui-même, » telle que la désigne l’anthropologie.

On ne saurait trop dire si la démonstration est convaincante, ou, pour reprendre ses termes si elle est cristal ou fumée. Mais Bigrel est plein de bonne volonté, et on lui en saura gré. Dans sa conclusion, il se fait le champion de la créativité et de la dimension artistique du sport. Son essai s’achève sur un éloge de la diversité, une prise en compte de notre exotisme généralisé, du caractère exceptionnel de chacun de nous. Voilà un appel libérateur et humaniste qu’on n’aurait pas le cœur de dédaigner. Bigrel nous incite aussi à distinguer le pouvoir de l’autorité, et débouche sur une exhortation éthique de l’entraîneur. Le pouvoir est la maladie de l’autorité, pourrait-on dire. Le pouvoir cherche à assujettir, quand l’autorité aimante les adhésions. De tout ce qui précède, on soupçonnera que le sens ne se situe pas dans le sport, mais bel et bien dans l’homme !

 DES NAINS JUCHÉS SUR LES ÉPAULES DES GÉANTS

Dans notre société, cependant, il me semble que l’approche technicienne et dynamique de l’entraînement représente un danger sous-jacent plus pernicieux que l’excès de pouvoir qu’entend conjurer Bigrel. Pour Viktor Frankl, ce psychiatre germano américain (peu connu en France) qui a dédié son œuvre à la recherche du sens de la vie, « approcher l’être humain en termes de techniques implique nécessairement qu’on les manipule et les approcher en termes de dynamique implique qu’on les réifie, qu’on transforme les êtres humains en objets. » L’action de ce que serait un entraîneur de natation authentique, par rapport à celle de ceux que je nommai non sans une certaine colère dans les années 1970 des « contremaîtres de bassin » (race, heureusement, en voie de disparition) vient de ce que le contremaître de bassin ne voit dans ses nageurs que des objets d’expériences techniques et dynamiques et l’entraîneur authentique vit leur relation comme une rencontre d’êtres humains.

La technique n’en est pas moins indispensable. C’est à travers elle que le sport peut se saisir dans le flux d’un progrès de l’homme, qui s’appréhende dans le phénomène du record, et l’image des nains juchés sur les épaules des géants est parfaitement explicite du sport actuel. Qu’une nageuse presque « médiocre » de douze ans puisse en 2014 nager un 400 mètres nage libre plus vite que Tarzan Weissmuller quatre-vingt-dix ans plus tôt peut être considéré comme une conquête collective de ces auto-transcendances individuelles, par le biais d’une foule d’acquisitions techniques. Aucun animal n’effectue de tels progrès et l’espadon, recordman de vitesse, n’a sans doute pas évolué d‘un iota, sous cet angle, depuis cent mille ans ! Le sens de ce progrès de l’homme est celui d’une maîtrise à la fois de la gestuelle et de l’élément, par une meilleure compréhension  de l’enjeu que représente le fait de nager.

Mais bien entendu, il ne s’agit pas que de ça. L’affaire qui nous concerne est manifestement une question morale, liée à certaines exigences, « liberté de vouloir, volonté de sens, et sens de la vie. La liberté humaine ne consiste pas à se libérer des conditions, mais elle est liberté d’adopter une attitude en face de toutes les conditions qui pourraient la confronter. » Toujours d’après Frankl, survivant de quatre camps d’extermination, « l’humour et l’héroïsme nous rappellent à la capacité humaine de détachement de soi. On s’élève du somatique et du psychique au mental. La dimension spirituelle du sens ne l’est pas dans son acception religieuse. Elle témoigne seulement de notre humanité. »

JEANNE D’ARC ET TEDDY RINER

Il convient de ne pas se tromper. Si l’homme n’est pas qu’un animal, il n’en reste pas moins aussi, un animal. A ce sujet, lorsque Bigrel, au détour de sa démonstration, dénonce le point de vue du commentateur selon qui le champion de judo Teddy Riner, pour l’emporter aux Jeux olympiques, a « réveillé la bête qui est en lui », je peux comprendre son dépit. Mais si j’examine de près cette assertion a priori choquante, je conclus que Bigrel a tout à fait raison de la dénoncer, et tout à fait tort. Raison parce que Riner est un talent du judo, que le déchaînement qu’il opère sur un tatami pour mettre ippon l’armoire normande qui lui fait face, est parfaitement maîtrisé, et répond à des choix « guerriers » qui, simples ou compliqués, correspondent à des opérations mentales ou à des réflexes conditionnés par une longue pratique qu’aucune « bête » ne pourrait maîtriser, suivant la logique d’un sport codifié de façon trop précise et complexe pour qu’une animalité, aussi éveillée soit-elle, puisse la respecter. D’une certaine façon, quand Mike Tyson, au milieu d’un combat de boxe, déchira l’oreille d’Evander Holyfield d’un coup de dents, il avait éveillé la bête qui dormait en lui, parce que son acte de sauvagerie échappait aux règles de ce qu’il était censé faire dans un ring et retrouvait la férocité du fauve. Mais si Bigrel a tout de même tort de s’insurger contre cette métaphore appliquée à notre champion de judo, c’est parce qu’un geste technique aussi affiné, gorgé de signification et d’humanité, qu’une prise de judo, un saut à la perche et toute une kyrielle de gestes athlétiques, n’est jamais complètement débarrassée d’une dimension animale.

L’erreur aurait été bien entendu de réduire le combat de Riner, homme à la fois raffiné, intelligent et pétri d’humanité, à un éveil de la bête, comme dans d’autres champs de l’activité humaine, les réductionnistes ont interprété l’amour comme une simple sublimation du sexe, ou analysé la conscience comme une intervention du surmoi freudien. Mais il n’en est pas moins vrai que les interdits du surmoi se connectent à la conscience ou que l’amour intègre la sexualité. Si l’homme n’est ni ange ni bête, il opère à divers niveaux qu’il intègre dans sa personnalité, et résume en lui toute l’évolution qui le précède, phénomène que la biologie a résumé sous l’assertion selon laquelle « l’ontogénèse résume (ou récapitule) la phylogénèse. » L’homme, en étant devenu un homme, ne cesse pas d’être un animal.

Continuons dans cette direction, car l’enjeu, vis-à-vis du sens, n’est pas mince. Diverses interprétations peuvent être données d’un même phénomène. Analysant le cas célèbre de Jeanne D’Arc, Viktor Frankl avait bien cerné cette problématique : « il ne fait aucun doute que d’un point de vue psychiatrique, la sainte aurait été reconnue schizophrène, et aussi longtemps que nous nous confinons dans le champ de la psychiatrie, Jeanne D’Arc ne sera rien d’autre qu’une schizophrène. Ce qu’elle est au-delà de la schizophrénie ne pourra être perçu depuis la dimension psychiatrique. Mais dès que nous la suivrons dans la dimension de l’esprit, de la pensée, et que nous analysons son importance théologique et historique, il devient clair que Jeanne D’Arc est plus qu’une schizophrène. L’un n’empêche pas l’autre et en sens inverse, le fait qu’elle était une sainte ne change rien au fait qu’elle était schizophrène. »

Pour en revenir à Teddy Riner, la différence entre le judoka et la bête, c’est que même s’il est possible d’enseigner o soto gari ou de-ashi-garai à un orang-outang, vous seriez très étonné de voir ce cousin éloigné de l’homo faber disputer une rencontre de judo en respectant les codes de ce sport. Montrez m’en un et je l’inviterai volontiers à venir boire un verre à la maison !

Il est un point sur lequel Bigrel n’a pas voulu insister, celui de la pluridisciplinarité : aujourd’hui, le dialogue de l’entraîneur et de l’athlète est remplacé par un fonctionnement plus collectif. La formidable progression des performances sportives rend l’entraîneur incapable de répondre à nombre d’aspects de la problématique du haut niveau. Même un entraîneur de natation aussi farouchement indépendant que Philippe Lucas délègue certaines responsabilités et fait appel à des spécialistes dans le domaine, par exemple, de la musculation. Nous avons par ailleurs dans d’autres articles de Galaxie Natation évoqué les différents apports, extérieurs au duo fatidique, médecin, kiné, psychologue.

LA GREVE DE KNYSNA, DÉFAITE DU SENS

 Le sport a donc suivi l’air du temps, et s’est engouffré dans l’ère du spécialiste. Phénomène qui se paie, parfois cher. Dans un travail d’équipes, le spécialiste est indispensable. Il représente à la fois un bien et un mal nécessaires. Ce que nous devons déplorer, n’est pas que les hommes se spécialisent, mais que les spécialistes se mettent à généraliser. Mais pour ce qui concerne l’équipe de France de natation, les choses ont eu l’air de bien se passer.

Une menace autrement redoutable plane sur le sport et ses significations, et elle est liée à l’invasion de valeurs qui ne sont pas siennes. On a beaucoup parlé de la grande plongée du football français et les suites de la grève de Knysna, pendant la Coupe du monde 2010. Mais qui a fait le lien entre cette lamentable affaire et tout un ensemble de choix qui l’ont précédée ? Dans les années 1980, toute une stratégie avait été mise en place dans les zones difficiles, dans laquelle le sport devait ‘’récupérer’ une jeunesse volatile. Comme celle-ci n’était pas près de se soumettre aux règles du sport, on la laissa définir ses codes, et ceci sous la garde de « grands frères », bien souvent les trublions les plus actifs! Les valeurs éducatives s’étiolent, le lien social se défait, quand les conventions du sport ne fonctionnent pas. Depuis un siècle, la coutume voulait qu’on s’essuyât les pieds (et les esprits) en entrant sur le terrain. Les lois de la rue, en pénétrant sur le stade, piétinèrent ses valeurs séculaires. Le nouveau paradigme n’avait plus qu’à faire des petits. L’atmosphère du foot atteignit un paroxysme tel qu’entre autres, en Seine-Saint-Denis, les arbitres, conspués et menacés à chaque week-end, décidèrent de faire grève.

 LIBÉRATEUR ET CRÉATEUR DE TENSIONS

 Quand le sport parvient à imposer ses valeurs à ses pratiquants, il répond en revanche assez bien à cet impératif de la psychologie qui veut qu’ « être un être humain signifie toujours d’être dirigé, et de pointer vers quelque chose ou quelqu’un autre que soi-même. » Ce n’est pas d’un mince intérêt. L’épanouissement de la personnalité se réalise à travers un travail important. Des expériences dites « de pointe » offrent ce sentiment d’accomplissement que nous recherchons tous plus ou moins. Un sentiment de bonheur peut être atteint par d’autres stimulants. La musique, la drogue, l’alcool, un accomplissement personnel, etc. Malgré un renversement récent, et un retour des tensions, le monde moderne évolue vers une réduction des tensions. Ce qui peut se percevoir comme un progrès produit pourtant des effets contraires au développement de la personnalité : un affaiblissement du sens de la vie, qu’on appelle aussi le vide existentiel. En effet, une certaine tension est nécessaire à l’obtention d’un sentiment d’accomplissement. L’affaiblissement des tensions dans une société provoque ces manifestations de vide existentiel. Un tel vide, de telles frustrations, se traduisent par un sentiment d’ennui général. Le 15 mars, huit semaines avant l’explosion de mai 1968, le journaliste du « Monde » Pierre Viansson-Ponté avait titré : « la France s’ennuie. »

Il est frappant de constater que, pendant les guerres, ou les périodes de tensions, les problèmes psychologiques s’effacent. Sur le campus de Berkeley, lorsque les agitations étudiantes commencèrent, on nota un effondrement des admissions d’étudiants dans le département psychiatrique de l’Université. Pendant des mois, à travers la libre parole véhiculée par mai 1968, les étudiants rencontrèrent un sens dans leur vie

Nous sommes-nous éloignés du sport ? Point du tout. L’anthropologie a reconnu dans le sport une façon de redonner cette tension nécessaire à la santé mentale de l’homme. 

« Une saine création de tension, écrit ainsi Viktor Frankl dans The Will To Meaning, me semble être une fonction des sports, qui permettent aux gens d’exprimer leurs besoins de tension en s’imposant délibérément une demande qui leur est épargnée par une société privée de contraintes et d’exigences. Le sport réintroduit dans cette société un équivalent séculaire, substitut de l’ascétisme médiéval. »

Le sens du sport pourrait bien se nicher là, semble-t-il, tel un idéal à notre portée. Et s’il est vrai que « les idéaux sont l’étoffe de notre survie », il n’est peut-être guère besoin d’aller le chercher beaucoup plus loin.

+++Sport de Haut Niveau. La Performance Humaine à la Recherche du Sens, par François Bigrel, 98713.- Papeete, Tahiti, Polynésie Française, ST987@jeunesse-sports.gouv.fr

 

 

 

 

 

 

 

COUP DE PROJECTEUR SUR LES COUPS DE BRAS

Eric LAHMY

6 janvier 2014

Dans un article sur les coups de bras paru sur le site USA Swimming, l’auteur, Katie Arnolds, présentée comme une consultante, après avoir passé en revue le nombre de coups de bras effectués pour réaliser des distances en finales olympiques ou mondiales, propose un certain nombre de conclusions. « En général, écrit Katie Arnolds, tous ces nageurs étaient remarquablement réguliers dans le compte de leurs coups de bras, entre les séries, les demi-finales et les finales. La plupart de ces athlètes connaissaient des variations d’un coup de bras du premier au deuxième bassin. Un petit nombre d’entre eux (4) comptaient plus d’un coup de bras de plus d’une longueur à l’autre, tandis que le même nombre (5) maintenaient exactement le même compte. Cela signifie que, sur 21 nageurs, 17 maintinrent leur compte de coups de bras ou le varièrent d’un coup par longueur. Cela me montre que les comptes de coups de bras entrent dans les plans de course des meilleurs nageurs de papillon au monde, ces athlètes comprennent que pour nager vite de façon consistante, ils doivent avoir un plan de course détaillé et consistant qu’ils pratiquent de façon régulière. »

Si les observations de Katie Arnolds nous paraissent incontestables – ou du moins dignes d’être admises de confiance, après tout, il lui a suffi de compter le nombre de coups de bras –, ses conclusions nous paraissaient entachées d’un certain volontarisme. Pourquoi décider que ces nageurs comptent leurs coups de bras, comprennent ce qu’ils font là et pratiquent régulièrement un comptage quelconque ? Monsieur Jourdain ne savait pas qu’il faisait de la prose et je puis marcher des heures dans le même tempo, avec la même longueur de foulée sans plus le savoir que le cheval de course ne compte ses temps de galop. Bien sûr, on peut volontairement allonger son mouvement, alors qu’on ne peut, par exemple, freiner son rythme cardiaque. Mais cette ‘’allonge’’ ne peut-elle être maintenue en-dehors de toute volonté spécifique ? Un nageur qui l’a travaillée des mois durant à l’entraînement ne se passe-t-il pas de ce comptage ? Je posais ces questions, en la forme, à Marc Begotti.

« Les nageurs nagent avec une certaine amplitude, qui a été travaillée pour sans doute la plupart d’entre eux, ajoutai-je dans ma question ; mais les variations qui peuvent se trouver ne peuvent-elles être considérées comme liées à la compétition, au stress, au fait qu’on peut avoir tendance en accélérant la cadence de raccourcir le mouvement, et ne doit-on pas dire, si l’on ne connait pas ces circonstances dans le détail, rester prudent quant à la signification des coups de bras et donc de l’amplitude des mouvements? Y a-t-il d’autres éléments qui peuvent entrer en ligne de compte? »

Un ou deux mois plus tôt, Begotti avait finalisé quelques points de sa pensée sur la question, à l’occasion d’une formation d’entraîneur. Nous en avons extrait le sujet de notre article ‘‘Marc Begotti au secours de Camille Lacourt’’, en date du 1er janvier. Il y était aussi question de coups de bras. Plus précisément, Marc Begotti répondait à la question de savoir si les nageurs comptent leurs mouvements. Je me souvenais de l’avoir fait moi-même, nageur, peut-être dans certaines compétitions, vers 1967, mais sûrement à l’entraînement (plus exactement, j’avais cherché à ‘’allonger’’ ma nage, soit à la suggestion de mon entraîneur, Louis Van Steen, soit, étant conscient du fait que je disposais d’une nage ‘’longue’’, que j’aie cherché à en tirer la quintessence autant pour ce qui était des coups de bras – qu’on appelait alors mouvements de bras ou attaques de bras, ‘’coup’’ étant la traduction tardive quoique intéressante de l’anglais ‘’stroke’’-).

Bien avant, dans les années 1930, Jacques Cartonnet, qui avait été recordman du monde de brasse papillon, avait atteint des résultats extraordinaires pour l’époque en termes de glissée, et je présume que des chiffres concernant le nombre très faible de coups de bras par longueur de bassin qu’il avait obtenus doivent dormir depuis des décennies dans les pages des revues fédérales de l’époque ou dans le livre qu’il a publié alors. Quoiqu’il en soit, l’idée d’une économie de mouvements m’avait intéressé (en crawl, elle avait trouvé un prestigieux défenseur en la personne de John Weissmuller).

J’ai demandé à Begotti de me préciser si ses nageurs comptaient leurs coups de bras en compétition. « Franck Esposito en compétition comptait ses coups de bras sur 200 mètres papillon, m’a-t-il répondu, c’était pour lui un moyen de ne pas « passer à travers » qui lui permettait de se « caler » sur le premier 50 mètres,  ce qui était décisif pour la suite ; sans cela, il nageait en se précipitant, et donc moins vite, et ne terminait pas le 200 mètres. Catherine Plewinski ne comptait pas en compétition, elle n’en avait pas besoin pour « nager juste ». Justement parce qu’elle s’entraînait toujours en comptant et en essayant de couvrir chaque 50 mètres avec le moins de coups de bras possible et cela quelque soit l’intensité demandée. »

OBSERVER, COMPRENDRE, INTERPRETER

Selon l’entraîneur de ces deux nageurs (Esposito, avant qu’il ne le prenne en main, avait été formé à Six-Fours, puis été entraîné par Michel Guizien), « le nombre de coups de bras rend compte indirectement du niveau de fonctionnement du nageur, mais attention, ce n’est pas la cause… Il ne suffit pas de nager avec moins de coups de bras pour nager plus vite ! La réduction du nombre de coups de bras ne se limite pas à « allonger sa nage » mais implique de pulser de plus grandes masses d’eau, avec une plus grande intensité de force, pendant plus longtemps vers l’arrière… Tout un programme ! »

Si je puis me permettre d’ajouter une réminiscence personnelle à cette explication de Marc Begotti, je me souviens, quand je m’amusais à chercher à rejoindre la « longueur » des mouvements (de brasse) de Jacques Cartonnet, que j’ajoutais, à l’ « intention » d’un maximum de puissance dans les phases actives (tirer plus fort avec les bras, puis pousser plus fort avec les jambes pour aller plus loin), une autre « intention », de glisse pure, si j’ose dire, cherchant, étiré dans l’eau, à éliminer au maximum les frottements induits par ma propulsion par une position plus pénétrante, à susciter des sensations de glissement, etc. Je suis persuadé que la plupart des nageurs se sont amusés à des expériences équivalentes, dont l’aspect quasi-érotique (caresse de l’eau) n’échappera à personne!.

J’imagine que si Begotti avait été là (mais il n’avait alors que sept ans), il m’aurait sans doute dit que mon allongement était trop largement produit par l’exagération des phases « passives » (de glisse) ! En compétition, d’ailleurs, je réduisais ce temps de glisse (qui par ailleurs, pouvait être doublement contre-productif, puisqu’il limitait le nombre et la fréquence de mes inspirations et donc mon oxygénation).

Ce que les très bons entraîneurs ont toujours mis en avant, c’est que rien, au départ, ne vaut l’observation. Il faut se référer aux faits et ne pas se fourvoyer dans de fausses interprétations de ce qu’on voit. Cela n’a l’air de rien, mais c’est d’une importance stratégique. C’est tellement vrai que l’un des grands entraîneurs français d’athlétisme des trente dernières années, Jacques Piasenta, avait écrit un livre passionnant de 300 pages couronné par le jury des Ecrivains du sport et intitulé « Apprendre à Observer » ! Tenu dans des dimensions plus restreintes, Marc Begotti fait moins long! « Se référer à des faits (à partir d’une observation organisée de la performance) pour comprendre ce qui caractérise la manière dont le nageur s’organise pour réaliser une performance » suggère-t-il avant de préciser, « les faits n’ont de sens que par rapport à un système de pensée, par rapport à une théorie préexistante, ils n’existent ni a priori, ni isolément. » Pour résumer, c’est l’observateur qui va donner son sens aux faits.

Marc Begotti propose ensuite de « s’intéresser au processus qui génère la réalisation de cette performance – comment elle est construite – afin d’ouvrir des perspectives de stratégies spécifiques d’entraînement (proposer un entraînement ciblé). »

LE MONDE COMME REPRESENTATION

L’entraîneur insiste ensuite sur ce qu’il appelle son cadre de référence. Il s’agit en fait, selon nous d’une incitation à cogiter, à remettre en cause, mais surtout à rester bien conscient que même implicitement, nous pensons dans un cadre de référence qui peut nous influencer à notre insu. C’est, nous semble-t-il, ce contre quoi Claude Fauquet mettait en garde de façon insistante, qu’il appelait les « représentations » et qui, si elles sont mauvaises, fourvoient celles et ceux qui s’efforcent de construire avec souvent du zèle et de la bonne volonté une route vers l’excellence. Les représentations, concept, nous dit Begotti, forgé par Edgar Morin (mais, me semble-t-il,  »piqué » à Arthur Schopenhauer), sont aisées à saisir. Elles nous ramènent à l’interprétation des faits, évoquée deux paragraphes plus haut. Imaginons une pin-up mince et blonde qui se promène dans le parc de Serengeti, au Kénya. Pour une troupe de lions comme pour les derniers anthropophages d’Afrique, elle apparaîtra comme un délicieux (quoiqu’un peu maigre) en-cas ; les Masaï du coin y verront une assez laide et squelettique mégère albinos, de jeunes touristes une charmante personne qu’ils aimeraient rencontrer, les compagnes de ces touristes une dangereuse rivale, etc. Toutes ces représentations conduisent à des comportements pour le moins variés. 

LE NAGEUR COMME PLANCHE DE SURF

Les mauvaises représentations ont été multiples en natation, comme, exemple entre tant d’autres, l’idée que le nageur devait se poser haut sur l’eau, on encore celle qu’il ne devait pas se tourner dans l’eau, mais rester posé bien à plat et la chevaucher comme une planche de surf; elles étaient d’ailleurs accentuées par le fait que l’acte propulsif du nageur est immergé, que les observateurs ne pouvaient avoir accès à la vision de ce qui se passait sous l’eau (chose qui a changé avec les caméras sous-marines), et que personne avant longtemps, n’avait étudié les phénomènes de traînée. Le bon nageur était le beau nageur, le nageur esthétique et nul ne comprenait vraiment ce qui se passait là-dessous. De telles représentations ont la vie dure, et j’en veux pour preuve que, malgré tout ce que je viens de vous dire, je préfère le retour aérien des bras coude plié à celui bras tendu parce qu’il est plus esthétique!

Il a fallu un as de la technique comme Paul Bergen pour comprendre en quoi le staccato d’une Janet Evans était innovant, et pas seulement  »laid » à voir ! Je me souviens, ayant remarqué en 1986 l’Allemande de l’Est Kristin Otto effectuer un retour aérien de crawl à bras tendus, l’avoir noté comme une originalité, sans trop chercher à comprendre s’il signifiait quelque chose pour le parcours sous-marin du bras actif, pour les battements de jambes, etc., bref s’il avait une raison d’être technicienne, en-dehors du fait que cette championne de papillon effectuait un même retour aérien du bras en papillon et en crawl, imaginant que celui-là avait inspiré celui-ci. Certes j’étais journaliste, non pas technicien, mais j’en étais resté à l’anecdote. Je ne sais d’ailleurs pas si des entraîneurs se sont interrogés à l’époque, sur ce qui était d’ailleurs un cas isolé…

METTRE LES JAMBES

« Les représentations conditionnent la façon d’agir, elles peuvent devenir des freins et même des obstacles insurmontables pour le nageur (mais aussi pour l’éducateur et l’entraîneur) ; dans ce cas il faut en changer », dit Marc Begotti. Raymond Catteau racontait la façon systématique qu’avaient les commentateurs de télévision d’expliquer que tel ou tel nageur, pour augmenter sa vitesse, « avait mis », « mettait » ou « allait mettre les jambes » – le plus souvent sans que rien d’équivalent ne se passe dans l’eau. La représentation qui correspondait à de tels commentaires, c’était que pour le monde de la natation, accélérer revenait à appuyer sur son battement de jambes… Catteau avait isolé un magnifique commentaire d’une course de Laure Manaudou où, alors que celle-ci n’ajoutait jamais à son deux temps, sa « mise en jambes » avait été pronostiquée, en vain, à plusieurs reprises… A la fin, conscient qu’il ne s’était rien passé de ce qu’ils attendaient, l’un des commentateurs avait ajouté en forme de regret: « Ah! Si elle avait mis les jambes. »

Nous passerons sur un certain nombre d’explications de Marc Begotti concernant le corps projectile et le corps propulseur, la vitesse moyenne de déplacement d’un nageur, etc., qu’on pourra lire dans le site web du Dauphiné-Savoie, ou dans notre article sur le livre de Raymond Catteau (Raymond la science), pour en venir au point qui nous intéresse. « Le temps mis pour nager une épreuve est le résultat des actions mises en œuvre par le nageur, écrit M. Begotti.  Le nombre de coups de bras nécessaire pour nager une épreuve de natation rend compte indirectement du niveau de fonctionnement du nageur. Il est clair que ce nombre de coups de bras, s’il rend compte de l’aspect visible du fonctionnement de nageur, n’est pas la cause de ce fonctionnement. Le croire serait confondre l’effet et la cause », le symptôme et le diagnostic.

FREINER REACCELERER

« De nombreuses observations démontrent que d’Olympiade en Olympiade  les nageurs nagent plus vite la distance de compétition avec un nombre de cycles de bras en constante diminution. Cela signifie que les nageurs augmentent leur vitesse de déplacement à la fois parce qu’ils s’organisent pour être moins freinés et parce que chaque coup de bras agit plus intensément. C’est la raison pour laquelle le nombre de cycles dont ils ont besoin pour couvrir la distance de compétition diminue. (Très souvent les entraîneurs expliquent cette réduction du nombre de coups de bras par le fait que les nageurs augmentent la longueur de leurs coulées. Effectivement, un nageur qui passe à travers l’eau de façon efficace va spontanément augmenter la longueur de ses coulées, celui qui est plus freiné va devoir réaliser des coulées plus courtes et se ré accélérer plus tôt : le nombre de coups de bras rend bien compte indirectement de la capacité à passer à travers l’eau et de se ré accélérer). Il n’y a pas si longtemps les nageurs les plus endurants remportaient les épreuves de demi-fond et les nageurs les plus puissants remportaient les épreuves de sprint. Désormais, quelles que soient les épreuves, en finale Olympique tous les nageurs sont à la fois puissants et endurants ; nous constatons que ceux qui remportent la finale sont ceux qui s’organisent mieux que leurs adversaires pour être moins freinés et pour se ré accélérer (ils réalisent donc moins de coups de bras que leurs adversaires). »

Pour comprendre ces fluctuations et agir en connaissance de cause, Marc Begotti s’appuie sur 4 concepts : L’efficience, le rendement, la puissance, les représentations.  

L’efficience « est l’optimisation des moyens mis en œuvre pour atteindre un but. Améliorer l’efficience pour passer à travers l’eau en étant le moins freiné possible, se ré accélérer le plus efficacement possible et ne pas dépenser inutilement de l’énergie. »

Le rendement « est le rapport entre le travail réalisé  et l’énergie utilisée. Améliorer le rendement c’est nager à la même vitesse en dépensant moins d’énergie. »

La puissance « est le travail fourni par unité de temps. Augmenter la puissance pour accélérer les masses d’eau avec une plus grande intensité de force. »

Les représentations, nous les avons évoquées. Il s’agit dès lors de mettre en place les « bonnes » représentations de ce qui se passe quand le nageur évolue dans l’eau. « Le fonctionnement du nageur dont le but est de réaliser une performance est organisé en structure, écrit encore M. Begotti, coup de chapeau au bon vieux structuralisme de chez nous. Comme dans toutes structures les éléments qui la composent ne sont pas les uns à côté des autres, mais dépendants les uns des autres, et leurs inter relations peuvent varier pendant l’épreuve…

 C’est pour cette raison que l’on observe des fluctuations de vitesse moyenne d’un 50 mètres à l’autre, et des fluctuations du nombre de coups de bras nécessaire d’un 50 mètres à l’autre dans  la course… 

Le nombre de coups de bras rend compte indirectement du fonctionnement : si le nageur passe à travers l’eau en offrant moins de résistance et se ré accélère plus efficacement, alors il nagera plus vite et nous constaterons une diminution du nombre de coups de bras. Ce n’est pas le fait de réduire le nombre de coups de bras qui permet de nager plus vite mais le fait d’être plus efficient.  

Le nageur qui devient plus efficient nage plus vite et le nombre de coups bras rend compte indirectement de l’efficience. Nous confondons souvent la cause de l’effet quand nous parlons natation, deux autres exemples qui eux aussi ont des répercutions pédagogiques graves : Croire que le nageur « met les jambes » pour nager plus vite… – Croire que les sprinters en crawl ramènent leur bras tendus pour nager plus vite… (Article sur « Magazine Natation n° 144 » page 19 « Pourquoi les sprinters  privilégient désormais la technique du bras tendu ? »

« Pour accroître sa vitesse le nageur se doit de pulser plus de  masses d’eau à une fréquence plus élevée, cela se produit toujours au détriment du rendement mais plus ou moins en fonction de la puissance dont dispose le nageur. Il y a là un rapport dialectique entre les facteurs de la performance (ce qui signifie qu’ils interagissent les uns sur les autres).

Cette constatation nous incite à nous interroger sur les facteurs, les composantes mécaniques de la performance.  Celle-ci se présente à l’image d’un produit de facteurs qui peuvent devenir contradictoires : la puissance et le rendement. Dans la construction ou la formation du nageur, il ne sera pas indifférent de subordonner l’un à l’autre. Il convient d’obtenir et maintenir le meilleur rendement avant de et pour développer la puissance. Cela permet d’éviter un gaspillage tout au long de la formation pour mettre  l’énergie économisée   progressivement au service de la puissance.

CAMILLE MUFFAT, UN COUP DE MOINS BIEN EN QUATRE COUPS DE BRAS

Une analyse du nombre de coups de bras de la nageuse Camille Muffat, que nous propose encore Marc Begotti, rend compte d’un problème de rendement de la Niçoise entre la finale des Jeux de Londres, en 2012, où elle est championne olympique, et la finale des championnats du monde de Barcelone, un an plus tard (7e).

Les lecteurs peuvent s’amuser à tirer toutes les conséquences de ce comptage, en sachant que lors des séries, à Barcelone, Muffat avait nagé deux secondes plus vite qu’en finale…

Londres 2012.- Temps par 50m : 27’’61, 30’’22, 30’’83, 30’’84, 30’’39, 30’’78, 30’’46, 30’’32, soit   4’1’’45.

Mouvements de bras par 50 mètres : 28, 32, 32, 32, 34, 34, 36, 40, soit 268. 

Temps par 100 mètres : 57’’83, 61’’67, 61’’17, 60’’78, soir 4’1’’45.

Mouvements de bras par 100 mètres : 60, 64, 68, 76, égale 268.

Barcelone 2013. Temps par 50m : 28’’41, 30’’49, 31’’24, 31’’39, 31’’22, 31’’32, 31’’95, 31’’65, soit 4’7’’67.

Mouvements de bras par 50 mètres : 28, 33, 33, 34, 34, 35, 36, 39, soit 272.

Temps par 100 mètres : 58’’90, 62’’53, 62’’54, 62’’60, soit 4’7’’67.

Mouvements de bras par 100 mètres : 61, 67, 69, 75, soit 272.

Marc Begotti a la rescousse de Camille Lacourt

1er  janvier 2013

A l’occasion d’une réflexion sur les « coups de bras », publiée aux USA par une spécialiste, Katie Arnolds, j’avais demandé à Marc Begotti, qui est le propagateur en France d’un travail où le nombre des coups de bras joue un rôle stratégique, certains éclaircissements sur la question. L’entraîneur de Catherine Plewinski (et de quelques autres), dans sa réponse, m’a fait connaître un travail qu’il avait réalisé en octobre dernier sur Camille Lacourt, et publié à titre d’exemple dans le site de la région Dauphiné-Savoie, dont il est actuellement le Conseiller technique. La méthode des coups de bras représente beaucoup plus qu’un comptage, c’est une philosophie, une approche de l’entraînement dans laquelle tous les éléments de la performance (physiologiques et techniques) sont reliés et s’emboîtent dans une stratégie de réussite. L’analyse du cas Camille Lacourt et de l’érosion de sa valeur athlétique en dos illustrait bien le caractère total de l’approche de Marc.

Il va de soi que Marc Begotti n’entend pas se substituer au travail des entraîneurs de Lacourt, Romain Barnier à Marseille et Ian Pope à Melbourne. On peut lire ce texte comme le plan qu’il aurait mis en place personnellement pour contrarier l’érosion, constatée depuis trois ans, de la nage de l’intéressé. Je n’y vois là aucune arrogance, seulement le signe de la passion d’un entraîneur pour tout ce qui nage, et dont j’ai vu d’innombrables exemples autour des bassins (qui n’a pas un plan pour le retour de Michaël Phelps à la compétition ?). N’oublions pas, par ailleurs, qu’il s’est fait une spécialité de récupérer des nageurs en perte de vitesse, dont l’exemple le plus illustre est Franck Esposito… On ne pourra être par ailleurs, bien entendu, que parfaitement d’accord avec Begotti quand il constate que le 50 mètres, dont Lacourt est le champion du monde, ne peut constituer un objectif olympique pour Rio, cette course n’étant pas au programme des Jeux de 2016.

Après quelques hésitations, j’ai préféré détacher le texte concernant Lacourt et le présenter tel quel, avec le moins de changements possibles. Cette façon de faire le prive de toute la fondation théorique qui l’accompagne, mais montre bien les informations que nous donne le comptage des coups de bras, en phase avec le temps chronométrique du nageur, mais aussi les solutions qu’il dicte à l’entraîneur. J’espère pouvoir revenir bientôt avec un article complet sur les coups de bras.

Pour ceux qui veulent approfondir ce riche travail, ils peuvent le trouver sur le site web du Comité régional de natation du Dauphiné-Savoie.

« La réduction du nombre de coups de bras, explique Marc Begotti, ne se limite pas à « allonger sa nage » mais implique de pulser de plus grandes masses d’eau, avec une plus grande intensité de force, pendant plus longtemps vers l’arrière… Tout un programme ! »

« Le fonctionnement du nageur dont le but est de réaliser une performance est organisé en structure, continue-t-il. Comme dans toutes structures les éléments qui la composent ne sont pas les uns à côté des autres, mais dépendants les uns des autres, et leurs inter relations peuvent varier pendant l’épreuve. C’est pour cette raison que l’on observe des fluctuations de vitesse moyenne d’un 50 mètres à l’autre, et des fluctuations du nombre de coups de bras nécessaire d’un 50 mètres à l’autre dans  la course. »

Les performances réalisées par C. LACOURT sur 100 mètres dos en finale des compétitions majeures de 2010, 2011, 2012 et 2013.

– Europe 2010 :   25’’43 (30)                                  26’’68 (33)                                   52’’11 (63)

– Monde 2011 :   25’’26 (30)                                  27’’50 (35)                                   52’’76 (65)

– J. O. 2012 :        25’’31 (31)                                  27’’77 (35)                                    53’’08 (66)

– Monde 2013 :   25’’46 (31)                                  28’’05 (35)                                    53’’51 (66)

Entre parenthèses le nombre de coups de bras nécessaire pour couvrir la distance correspondant au temps réalisé.

« Constats :   Camille LACOURT nage chronologiquement et de façon constante le 100 mètres dos de moins en moins vite. Il perd 1’’40 entre 2010 et 2013 (52’’11 ; 52’’76 ; 53’’08 ; 53’’51). Camille LACOURT a besoin d’un nombre de coups de bras supérieur pour nager le 100 mètres. + 3 coups de bras entre 2010 et 2013 (63 ; 65 ; 66 ; 66). Au bout du compte, entre 2010 et 2013 C. LACOURT nage le 100 mètres dos 1’’40 moins vite tout en ayant besoin de 3 coups de bras supplémentaires.

Entre 2010 et 2013 le temps réalisé sur le premier 50 mètres de l’épreuve reste le même (25’’43 – 25’’46) mais pour nager à la même vitesse, LACOURT a besoin d’un coup de bras supplémentaire en 2013 (30 – 31). Entre 2010 et 2013, le temps réalisé sur le deuxième 50 mètres de l’épreuve est en constante augmentation : + 1’’37 (26’’68 – 28’’05). Même constat concernant le nombre de coups bras nécessaire pour couvrir le deuxième 50 mètres : + 2  (33 – 35). » Lacourt augmente sa fréquence et sa vitesse diminue…

« Force est de constater que ce que nous venons d’observer s’installe progressivement et de façon prégnante d’une saison à l’autre entre 2010 et 2013. »

Comment Marc Begotti interprète-t-il ces faits ?

« Le rendement de LACOURT entre 2010 et 2013 est en constante régression (un besoin de toujours plus de coups de bras pour toujours nager moins vite). (Il est important de constater qu’il est champion du monde 2013 du 50 mètres dos (24’’42) ; qu’il ne nage pas le 200 mètres dos ; et de préciser que « son épreuve olympique individuelle »  éventuelle en 2016 à RIO sera le 100 mètres dos). »

Dès lors, fort de cette relation entre le nombre de coups de bras et l’évolution des temps du nageur, Marc Begotti émet un certain nombre d’hypothèses :

« LACOURT, entre 2010 et 2013, ne parvient pas à progresser. Or nous postulons qu’il est toujours possible de devenir meilleur nageur. Une (nouvelle) stratégie d’entraînement mériterait d’être imaginée et mise en œuvre (son but serait d’atteindre l’objectif olympique mais en tenant compte des informations sur le fonctionnement que nous donnent les analyses de courses). Se dire que Camille LACOURT doit être plus « endurant physiologiquement » pour pouvoir nager plus vite sur le deuxième 50 mètres n’est pas suffisant. Se dire qu’il devrait nager des 200 mètres dos en compétition, non plus. Ce qui l’empêche de progresser sur 100 mètres dos est un ensemble complexe de raisons sans doute liées à « l’endurance cardio-vasculaire », « l’endurance musculaire », « l’endurance technique » ainsi qu’à « des représentations mentales contre productives » qui impactent l’efficience, et sans doute aussi, désormais, à une confiance en soi effritée. »

On voit donc que derrière la « bête » comptabilité des coups de bras, se profile une analyse fouillée, multidimensionnelle, de la problématique du nageur… Le comptage des coups de bras apparait comme un élément essentiel d’une symptomatique de la nage, relié à des facteurs physiologiques, techniques et psychologiques (intentionnels)…

Pour Marc, « c’est l’amélioration du rendement (qui) doit être l’objectif de la stratégie d’entraînement. L’amélioration du rendement passe  par une amélioration de l’efficience à l’épreuve de la durée, qui intègre bien sûr mais subordonne l’aspect physiologique aérobie.

De bonnes raisons nous font penser que Camille LACOURT n’a pas une représentation fondée de ce qu’il doit mettre en œuvre pour nager vite sur 100 mètres dos. Il serait particulièrement intéressant de lui demander de raconter ce qu’il fait tout au long de  sa course, nous aurions ainsi accès à ses représentations qui nous donneraient de précieuses informations.

En effet les représentations bien souvent peuvent être des freins à la progression, et dans ce cas le nageur doit pouvoir en changer. Il ne serait pas surprenant que Camille LACOURT cherche pendant la course :

– « A nager haut » alors qu’il serait souhaitable qu’il reste aligné en immersion pour offrir moins de résistance ; 

– « A dissocier ses jambes de ses bras » alors que ce n’est pas possible (les jambes sont coordonnées aux bras), cela serait extrêmement contre productif !

– « A  mettre les jambes » dans le deuxième 50 mètres, ce qui aurait comme effet de faire passer à travers ses bras qui ainsi pulseraient moins d’eau et moins intensément ; 

– « A augmenter la fréquence de bras » alors qu’être centré sur la fréquence se fait toujours au détriment de l’efficacité propulsive. 

De bonnes raisons nous font croire que de telles représentations perturbent le fonctionnement dans la course mais cela reste à vérifier. »

Dès lors, l’entraîneur propose, en fonction de perspectives de compétition (sur 100 mètres dos aux Jeux olympiques), des stratégies, à la fois pédagogique et d’entraînement :

« D’abord un rappel, le record du monde d’Aaron PEIRSOL, 51’’94, représente un aller en 25’’35  et un retour en 26’’59. C. LACOURT doit pouvoir nager le 100 dos en 52’’11, temps réalisé en 2010. Nous pouvons imaginer que le titre de champion Olympique en 2016 sur 100 dos se remportera en 52’’ et moins.

Réaliser 51’’80, va être l’objectif chronométrique de la stratégie proposée car il s’agit bien de mettre en œuvre une stratégie d’entraînement.

Les hypothèses fortes qui viennent d’être formulées nous projettent déjà vers un fonctionnement de plus haut niveau que Camille LACOURT va devoir construire pour nager plus vite.

Nous savons que Camille LACOURT va devoir améliorer son rendement, et sans doute aussi changer ses représentations.

Les hypothèses fortes formulées nous conduisent à imaginer que si C. LACOURT nage un jour 51’’80 au 100 dos nous observerons : 25’’3 (29) 26’’5 (32)  En effet nager 51’’80 impliquera un meilleur rendement qui permettra de nager plus vite, notamment sur la deuxième partie de course qui sera ainsi couverte avec moins de coups de bras.

Désormais ce qui va nous intéresser c’est le processus de transformations qui doit conduire au nouveau fonctionnement qui permettra sa réalisation ; j’insiste, il ne s’agit pas uniquement d’améliorer le système qui permet de transporter l’oxygène aux muscles (système aérobie), mais de transformer un fonctionnement, en sachant que les représentations du nageur peuvent être un frein à cette transformation.

Ce nouveau fonctionnement émergera d’une succession de transformations ordonnées ; ordonnées car subordonnées les unes aux autres.

La stratégie à expérimenter qui doit permettre d’atteindre l’objectif suppose premièrement de passer à travers l’eau avec une plus grande efficacité (corps projectile) :

Du plot de départ plongeon arrière (debout) : couvrir la plus grande distance possible sans action propulsive (doit dépasser 20m)…

Cette tâche doit permettre de construire un corps projectile de meilleur niveau. La hauteur de chute implique une vitesse préalablement acquise jamais atteinte, le nageur va pouvoir grâce à cette vitesse s’entraîner à organiser sa posture pour en profiter de façon optimale et couvrir une distance toujours plus importante.

Ensuite, il faut que le nageur se ré accélère plus intensément et passe à travers l’eau efficacement suivant un « rythme juste » (corps projectile – corps propulseur) :

1) Nager 400 mètres en dos 2 bras, sans temps d’arrêt mains cuisses et retours de bras très rapides allure régulière, effort aérobie 24 pulsations 24 par 10’’.

Prendre en compte le temps réalisé au 400 mètres et le nombre de coups de bras nécessaire pour couvrir chaque 50 mètres.

2) S’entraîner à nager toujours plus vite le 400 mètres dos 2 bras sans augmenter le nombre de cycles par 50 mètres à une allure régulière.

Le nageur après s’être propulsé est contraint à immédiatement se réorganiser en projectile ; devoir ramener très rapidement les bras a également une incidence sur l’intensité de force de la poussée des bras et sur la tonicité axiale.

Effort aérobie 24 pulsations 24 par 10’’ : Pour commencer il s’agit de nager à une intensité pas trop élevée (aérobie) afin de « mesurer » l’efficience ; ensuite devoir augmenter l’allure sans augmenter le nombre de coups de bras contraindra le nageur à la fois à pulser plus d’eau  plus intensément mais aussi a se réorganiser en projectile immédiatement et plus longtemps. Le nageur deviendra donc plus efficient.

Dans la stratégie choisie, il convient de résoudre une contradiction : être capable de se ré accélérer intensément et passer efficacement à travers l’eau – sur une longue distance.

1) Nager de longues distances en dos (2000 mètres – 3000 mètres) pas de temps d’arrêt, mains aux cuisses, retours de bras rapides.

 Grâce aux coordinations qui vont s’affiner est tendre vers une organisation (spatio-temporelle) projectile/propulseur plus efficiente, Nous devons observer, sans le demander, que la vitesse de nage augmente et que le nombre de coups de bras diminue.

Cette observation résultera d’un fonctionnement transformé.

2) – Être capable de nager : 3 x 800 mètres dos : entre 10’45’’ et 11’ allure régulière environ  avec un nombre de coups de bras minimum et constant. 

 Dans le même temps :

Les objectifs poursuivis sont complémentaires et s’enrichissent les uns des autres.

– Nager le plus vite possible 50 mètres dos à 2 bras.

A chaque cycle de bras, en dos simultané, le nageur se ré accélère à une intensité (2 fois) supérieure qu’en dos alterné.

– Nager 50 dos au Start en moins de 26’’ avec moins de 30 coups de bras (longueur de coulée réglementaire) S’entraîner à le réaliser à n’importe quel moment

– Nager le plus vite possible 25 dos.

Ensuite, il convient de mettre le nageur à l’épreuve d’une certaine intensité.

  Être capable de nager : 40 x 50 dos D : 45’’ allure 31’’ et moins, avec un nombre de coups de bras minimum et constant (inférieur à 26)

Par ailleurs :

Augmenter le volume nagé annuel si celui-ci est inférieur à 1500 km. Le temps passé dans l’eau, le volume nagé sont des facteurs de transformations importants.

Couvrir la plus grande distance possible en ondulations sur le dos et en apnée en partant départ plongé du plot en dos (couvrir 50 mètres). Afin de construire un corps projectile et propulseur de meilleur niveau dans l’ondulation qui est un autre mode de locomotion (différent de la nage).

Supprimer la nage bras seuls et jambes seules et mettre le temps à profit pour nager en nage complète et dans d’autre nages que le dos (toujours rechercher l’efficience, les principes d’actions sont les mêmes dans toutes les nages). La raison en est la « perte de temps. (Le travail en trains séparés représente plus de 50% du temps d’entraînement !)

Augmentation de la puissance en salle : force de base du buste et des bras (entamer ce travail lorsque le rendement est devenu meilleur). La puissance et le rendement peuvent être contradictoires. Il faut améliorer le rendement pour augmenter ensuite la puissance.

Deux fois par semaine, 30’ de footing avec accroupissements et sauts en extensions toutes les minutes, puis toutes les 30’’.

Augmenter la puissance fournie par les jambes (équilibration et poussées sur masse solide).

Autre point que soulève Marc Begotti : « il convient de faire émerger les représentations et éventuellement en changer en apportant la preuve de leurs caractères non fondés. Ces représentations concernent les repères sensitifs : alignement – indéformabilité – intensité de force croissante. »

Enfin, vu que le nageur est censé faire de la compétition, les propositions de Marc sont les suivantes pour ce qui concerne ce chapitre : Abandon provisoire du 50 mètres dos, « l’objectif prioritaire étant le rendement, nager le 50 mètres dos pourrait le mettre en situation de risque de précipitation. »

« – Nager en papillon et en crawl : les principes d’action sont les mêmes dans toutes les nages excepté en brasse. »

« – Nager le 200 mètres dos (objectif 2’ et moins, à allure constante) dans le but de lui apprendre à gérer sa vitesse. »

« – Nager le 100 mètres dos : varier les stratégies de courses en recherchant le meilleur rendement possible sur le 2ième 50 mètres ; faire verbaliser les intentions et les modalités. »

« Conclusions : Croire que devenir toujours meilleur nageur n’est qu’une question de planification de charges d’entraînement est une illusion, plus le niveau de performance s’élève, plus les nageurs s’entraînent, moins nous pensons que c’est le cas.

Les équipes nationales de demain auront à leur côté un spécialiste  « de la construction des fonctionnements », un didacticien dont le rôle sera de s’intéresser aux processus de transformations afin de rompre « les cercles vicieux » dans lesquels parfois nageurs et entraîneurs se retrouvent, de trouver et proposer des solutions qui touchent au fonctionnement quand le nageur ne progresse plus. »

FAUQUET ET MARACINEANU SOUS L’ŒIL DE JEAN-CHRISTOPHE SARNIN

17 août 2013

Jean-Christophe Sarnin, vice-champion du monde 1998 du 200 mètres brasse, a vécu les débuts du renouveau de la natation française depuis sa place de nageur. Aujourd’hui, entraîneur en Suisse, comme le démontrent ses notes, nées de longues conversations téléphoniques, il n’a rien perdu de son acuité visuelle…

Par Eric LAHMY

 

L’Homme

Jean-Christophe SARNIN a 37 ans. Né à Lyon le 2 avril 1976, il vient de Chauffailles, ville de Saône-et-Loire, où il pratique beaucoup de sport, hand, rugby, volley, athlétisme, et aussi de la danse. En 1993, l’adolescent joue des pointes dans les ballets des mercredis de l’UNSS. Dans son dernier ballet, « le Temps des Gitans ». Il jouait un rôle de mafioso. Et puis, par sa sœur Valérie, une bonne brasseuse, il découvre la natation. « D’entrée, j’ai bien marché. Fort de mes quatre ans de danse, j’avais acquis une bonne perception de mon corps dans l’espace. Me mouvoir dans l’eau qui, contrairement à l’air, est un support, fut alors facile. A mes débuts, je m’entraînais tranquillement, chez moi à Chauffailles (en Bourgogne), trois fois par semaine à raison de 1.000 mètres par séance. Puis, le conseiller technique régional m’a vu nager et m’a invité à suivre ses stages. Avec lui, j’encaissais 50 bornes par semaine: j’ai explosé, décidé d’arrêter et repris le chemin d’une troupe de copains danseurs, les Boudafous ! » André Duclaux, directeur du centre régional de Bourgogne, « avec son approche très intelligente et très humaine de la natation », parvient à  »replonger » Jean-Christophe dans le bassin. Et voilà que le garçon s’avère être un redoutable technicien de la brasse, doublé d’un athlète très volontaire. Il entre en équipe de France en 1996, année où il participe aux Jeux d’Atlanta. Champion de France du 200 mètres brasse en 1997, ce « joyeux drille, mais bosseur mature » accède aux finales des championnats d’Europe de la même année. C’est quand même une déception (au bout d’une progression phénoménale), car il s’est qualifié avec le meilleur temps de séries avec 2’13’’97, record de France; mais, jeune et inexpérimenté, il ne peut gérer cette situation et termine 7e de la finale en 2’15’’19. Même sa 4e place du 100 mètres brasse ne peut le consoler…

Six mois plus tard, en janvier 1998, il est 2e du 200 mètres brasse aux championnats du monde de Perth, en janvier 1998. Il y a seulement quatre ans qu’il a débuté en natation !  « Comme je dis souvent à Franck [Esposito], quand tu entres en finale, tu n’as plus rien à perdre, raconte-t-il, propos relevés par L’Humanité. La chance, il faut la provoquer puis la saisir. Alors, d’entrée, j’ai voulu emballer la course. Puis mon unique obsession fut de relancer, de me relancer constamment, notamment après chaque virage! Bref, j’ai fait MA course, sans m’occuper des autres. Nageant à la ligne d’eau n° 6 et respirant dans l’axe, je les voyais même à peine. Non, j’étais juste occupé à compter mes mouvements de bras. D’ailleurs, c’est la première fois que je réussis à parfaitement les compter sur les quatre longueurs: un signe, non? » Ce 16 janvier, donc, il vire en tête au 150 mètres, brasse encore devant à 10 mètres du mur fatidique. Et se fait chouraver l’or, pour 2 centièmes de seconde, par Kurt Grove, un Américain, 2’13’’40 contre 2’13’’42. Double champion du monde militaire, sur 100 mètres et 200 mètres brasse, en 1999, il prépare alors les Jeux olympiques 2000 de Sydney. Mais une blessure s’en mêle, qui entrave sa préparation. Il ne peut réaliser les minima, et mettra fin à sa carrière en 2002.

Il voue une forte estime à Franck Esposito, qui, dit-il, a tant apporté à l’équipe de France au plan de l’énergie, du sérieux, de la volonté.

Sarnin et la bande des quatre

La bande des quatre de la brasse française, ce sont à l’époque : deux Cannois, Stephan Perrot et Yohann Bernard, un Dijonnais, Jean-Christophe Sarnin et le Havrais Hugues Duboscq. Avec eux, la brasse française est l’une des meilleures du monde.

A ce sujet, Sarnin ne s’étonne pas. Il a une explication : il l’appelle imprégnation. « Marc Begotti avait fait cette remarque qui vaut sans doute pour les nageurs et les entraîneurs. Tous s’observent, et s’imprègnent. Ils s’approprient des façons de faire, petit à petit. » On le voit quand, par exemple, Fabien Gillot pique des trucs à Frédéric Bousquet, la vélocité des bras tendus dans le retour aérien. Jean-Christophe a un autre exemple en tête. « Regardez Michaël Phelps, dit-il, comment il a déteint sur les autres nageurs américains. Lochte nage à peu près comme lui, en amplitude, en relâchement. Et toute l’équipe américaine s’est mise à nager sur ces mêmes principes. »

Et Jean-Christophe, dans les années 90, comment vivait-il d’être dans l’équipe qui, autour de Claude Fauquet, est en train de révolutionner la natation française ? « La transmission de nageur à nageur s’effectuait pour moi comme pour les autres ; pour ce qui était de mon projet technique, j’étais surtout sensible à ce que je ressentais. Une fois, je me trouvais avec Duclaux (son entraîneur) à Canet, c’était en 1996 ou en 1995, il y avait Fred Deburghgraeve, on l’avait regardé nager et je m’étais imprégné de cette capacité qu’il avait développée, de replonger, d’utiliser sa tête pour piloter son corps. Prendre ce qui me convient chez les meilleurs nageurs du monde, oui. Mais sombrer dans le mimétisme, non. L’entraîneur me donnait des tâches ; des objectifs pour que je puisse organiser mon action. Et je me construisais dans la pédagogie de l’action. L’idée était de se construire de façon de plus en plus efficiente. »

L’imprégnation, mais pas n’importe comment

D’après Jean-Christophe, quand il nageait, il ne poursuivait pas cette démarche de façon volontaire. C’est une analyse ultérieure qui lui a fait saisir l’ensemble de la méthode. On n’avait pas conscience que l’on fonctionnait comme ça, avec des objectifs globaux, explique-t-il. Par exemple, au plan technique, cette petite part d’imprégnation s’est faite parce que Fred Deburghgraeve était présent.

« En-dehors de ça, je n’étais pas très attentif à ce que faisaient les autres. Stephan (Perrot) était très fort naturellement ; il adorait ça, faire des choses très costaudes dans l’eau. Je le notais mais ne m’en inspirais pas. Moi, c’était la précision. On était rivaux sur une course, mais pas à l’entraînement, pas à l’année. »

Ce sont des années de réflexion, de recherches. On va voir ce qui se passe à l’extérieur de l’Hexagone. Ainsi, Eric Rebourg se rend au Japon. « Il s’était immergé dans le fonctionnement japonais. C’était un travail d’une précision incroyable. Tout était hiérarchisé, on trouvait un entraîneur derrière chaque ligne d’eau, la reproduction du mouvement devait se faire au millimètre. »

Les changements du ‘paradigme’’ ne s’étaient pas faits sans débats, ni, d’ailleurs, de sacrés accrochages : « Lionel Volckaert avait refusé la démarche de Claude Fauquet, d’où un certain retrait de Stephan Perrot. Claude a refusé autant de nageurs avant Rome, pour les Mondiaux 1994, et pour des résultats médiocres.

« Johann Bernard avait un énorme potentiel. Quand il a nagé sérieusement (pendant deux ans) il est passé de 2’15’’ à 2’11’’. Johann était un nageur de quatre nages potentiellement très fort. Il était très différent de Perrot, leurs qualités étaient diamétralement opposées. Il n’aurait pu réussie en copiant Stéphan. L’exemple du copiage avéré, c’était, en papillon, le fait que Frank Esposito et le Russe Pankratov respiraient sur le côté. Et on a vu dans les bassins fleurir les nageurs qui respiraient sur le côté… à des vitesses différentes. »

Roxana et la concurrence malsaine

L’an passé, Roxana Maracineanu, dans une enquête de L’Equipe sur le début de la révolution de la natation française, aurait évoqué une « concurrence malsaine » entre les nageurs avant les championnats du monde 1998. Sarnin s’inscrit en faux contre l’assertion. « Je m’étonne qu’elle ait perçu les choses comme cela à l’époque. En 1998, on vivait l’embryon de ce qu’il s’est passé en 2012.  Ça commençait à se construire dans des stages en commun où on commençait à réunir les gens, où ils apprenaient à travailler en commun en conservant leur identité. Cette équipe de France avait une âme. Roxana, Frank Esposito, Xavier Marchand, étaient des personnes qui amenaient à la fois de la singularité et de la complexité, mais pour qu’un mariage dure, il faut prendre du recul. »

« Moi, j’étais un petit nageur. J’ai vécu l’aventure à Atlanta. J’étais tout nouveau, je découvrais, j’idéalisais l’Equipe de France. Pourtant aux Jeux Olympiques, j’ai été choqué par cette culture de la non-performance. Le seul qui se démenait, c’était Franck Esposito. J’ai eu l’impression qu’il luttait contre cette influence.

« Moi, je vivais ça à deux cents pour cent. J’étais déçu, mais je ne voyais pas autre chose  que ça. Quand Claude Fauquet a désigné le nouveau collectif olympique, cela avait tout l’air d’une micro-aventure. Il y avait là Karine Brémond, Maxime Duclaux, quelques autres Nous avons effectué notre premier stage avec Begotti à Megève. Dans tous les cas, je savais que nous ne resterions pas aussi peu nombreux.

« En octobre, en décembre 1996, nous étions dix à Megève. Begotti, Duclaux, Lacoste sont venus prendre contact. Ça se faisait prudemment, parce qu’il n’y avait pas de culture d’échanges, de ‘’qu’est-ce qui nous réunit ?’’ Et tous voulaient la même chose, mais préféraient faire ça ‘’seul que mal accompagné.’’  

« De cette façon d’échanger, de partager, qui s’est mise en place petit à petit, est née une culture de la performance. Avec la complexité de la nature humaine, l’envie d’exister à travers un groupe, mais jamais cette diversité dans les fonctionnements n’est venue polluer la performance.

 « Franck Esposito a fait un bien fou. Il s’entraînait, était exceptionnel de volonté, de désir de faire des choses, ça nous a guidé. J’ai des souvenir en stages à Font-Romeu, et de sa course à Atlanta où il se démène pour arracher la quatrième place. Ce fut pour lui une année très difficile. Le climat dans lequel on était a rendu très négative sa performance…

« Roxana est apparue dans le groupe en février 1997.

 « Roxana, dans ce contexte, avait opté pour l’isolement. On se réunissait beaucoup, Xavier Marchand et moi. On parlait de médailles avec un ton second degré, galéjade, mais on n’en songeait pas moins qu’une fois dans l’action, ce serait possible. Elle ne s’en mêlait pas, restait à part.

« Avant les Jeux d’Atlanta, certains nageurs se sont dit : je suis qualifié, c’est peinard; on avait la culture du rêve. Cette culture faisait qu’on disait d’un nageur limite, qui n’avait pas sa place : « si on le sélectionne, ça va l’aider. » En fait, c’est faux. Claude a énoncé cette erreur de la façon qui suit : »il n’y a rien de pire que de faire croire à un athlète qu’il a le niveau qu’il n’a pas. »

« Claude Fauquet avait une vision globale : la formation, la volonté de susciter une culture chez les jeunes. Dans ces quatre années qui ont suivi son départ, il y a eu chaque année une baisse de valeur chez nos juniors en Europe. Bien entendu, il ne faut pas faire comme les Italiens, qui font des cimetières de cadets. Lorsqu’ils arrivent à seize ans, dix-sept ans, on dit qu’ils ne sont pas motivés. En fait ils sont dégouttés, ce qui n’est pas la même chose et questionne le système.  

Jean-Christophe se rate aux sélections olympiques. L’homme compte tellement dans les débuts de la saga de la natation française  que Claude Fauquet envisage de le récupérer, de trouver un biais pour qu’il aille aux Jeux. « Je n’ai pas voulu. Il avait établi des règles et il devait s’y tenir. Il en allait de sa crédibilité. »

Fauquet s’en souviendra quand il faudra trancher le cas… Maracineanu, éliminée pour n’avoir pas réussi le temps exigé au centième près en demi-finale du 200 mètres dos des championnats de France qualificatifs pour les Mondiaux de Fukuoka. On sait aussi que la réaction de Roxana sera moins, disons, compréhensive, que celle de Jean-Christophe Sarnin dans ce cas de figure.

Coach Sarnin

Jean-Christophe Sarnin, carrière achevée en 2002, a été responsable d’un pôle natation à Besançon, puis il est allé entraîner en Suisse. « Claude Fauquet, dit-il, a amené une vision tellement globale et le sens du détail tout à la fois. Il appliquait la fameuse maxime de Joël de Rosnay : « reculer pour mieux percevoir, relier pour mieux comprendre et situer pour mieux agir. » Il savait réfléchir, analyser. Quand il exposait sa vision des choses, les Conseillers techniques avaient l’impression d’être anéantis. Il ne s’éternisait pas sur de faux problèmes… »

ARENA, quarante ans dans le grand bain

Par Eric LAHMY

16 août 2013

Il y aura 40 ans, le 31 août 2013, les maillots Arena faisaient leur apparition à la piscine Tasmadjian de Belgrade, à l’occasion des premiers championnats du monde de natation.

Ça a tout l’air d’un communiqué de victoire et c’en est un. Il ne provient pas d’une nation, mais d’une équipe… commerciale. Il est daté de Tolentino, en Italie, où est installé le QG d’Arena. Les équipes nationales ne sont pas seules à compter leurs trophées, même un maillot de bain peut pavoiser. Pour preuve les données qui suivent :

Presque la moitié des médailles distribuées dans la piscine et en eau libre est revenue à des nageurs portant des maillots Arena. En incluant les nageurs du Team Elite, (les champions directement commandités par la marque) les Fédérations associées et celles et ceux  qui portent, par contrats, ses maillots, 67 des 138 médailles distribuées pendant les mondiaux de Barcelone, (23 en or, 24 d’argent et 20 de bronze) et trois des six records mondiaux améliorés ont été ‘’contresignés’’ Arena.

En têtes de gondole, des doubles champions du monde, le Sud-Africain Chad Le Clos (sur 100 mètres et 200 mètres papillon), la Hongroise Katinka Hosszu (200 mètres et 400 mètres quatre nages, plus le bronze du 200 mètres papillon), la Russe Julia Efimova (50 mètres et 200 mètres brasse, plus l’argent du 100 mètres brasse et du bronze avec le relais quatre nages). Efimova établit aussi un record mondial du 50 mètres brasse, battu par Ruta Meilutyte, championne olympique lituanienne en Arena, qui établit un record sur 100 mètres brasse et enlève un titre et une médaille d’argent. L’Australien James Magnussen a gagné le 100 mètres. Cameron Van Der Burgh a dominé le 50 mètres brasse, été second du 100 mètres brasse ; la Suédoise Sarah Sjöström a gagné le 100 mètres papillon, fini seconde du 100 mètres crawl ; la Hollandaise Ranomi Kromowidjojo (or du 50 mètres, trois bronzes) ; le Hongrois Daniel Gyurta (200 mètres brasse) ; Jérémy Stravius, double champion du monde de relais, argent du 50 mètres dos, bronze du 100 mètres dos. S’ajoutent les médaillés de l’Elite Team Arena, Vladimir Morozov, Russie, Radoslaw Kawecki, Pologne ; Gregorio Paltrinieri, Italie, Thomas Lurz et Angela Maurer, Allemagne, Oussama Mellouli, Tunisie et ceux qui pourraient en faire partie, Lotte Friis, Thiago Pereira, Emily Seebohm, Lazslo Cseh, Marcus Koch, Francesca Halsall.
Selon le grand patron d’Arena, Cristiano Portas, “un an après les Jeux de Londres, Arena a consolidé ses positions au sommet du sport, Barcelone est la preuve que (Londres) ne fut pas un feu de paille, que les nageurs et leurs maillots ont tenu leurs positions aux échelons élevés du sport. Nous sommes émerveillés par les résultats de la Powerskin Carbon-pro Mark 2  et la fréquence de ses apparitions sur les blocs de départ. »

L’histoire d’Arena est liée, pour ne pas dire enchevêtrée, à celle de la natation mondiale. Pourtant, l’entreprise est relativement récente. Quarante ans, le bel âge, née avec les championnats du monde, à Belgrade (31 août-13 septembre 1973). Beaucoup plus jeune que la presque séculaire Speedo (créée en 1914). Plus âgée, en revanche, que d’autres marques de moindre audience comme Diana, Tyr, Jaked, qui s’efforcent de se tailler des parts de marché.

« Arena était née dans une famille puissante, celle d’Adidas, nous explique Catherine Grojean, qui a accompagné les débuts de l’aventure d’Arena et va nous offrir notre fil conducteur. Mais ce plus a quelquefois entravé sa croissance. Arena était l’idée de Horst Dassler, mais chaque développement potentiel était contré par des calculs à court terme, basés sur l’idée que tel produit serait vendu beaucoup mieux sous l’étiquette Adidas qu’Arena. Cela l’empêcha d’accéder à son rêve de marques omnisports, de faire autre chose que du maillot de bain. Sa sœur jumelle, Arena-Italie, créera  en leur nom les produits textiles et cuir jusqu’à devenir la 3ème plus grande marque de sport dans son pays et réalisera annuellement 5 fois le Chiffres d’Affaires d’Arena  France. Mario Chesi et Horst Dassler ont été étroitement liés au sein de cette saga familiale.

Entre 1973 et 1976, et donc aux tous débuts, Catherine officie en tant que consultante France et internationale pour la création de la marque :

« En 1967, lors d’une compétition de natation à Strasbourg, se souvient-elle, Horst Dassler, qui était le grand patron d’Adidas, a invité l’équipe de France à Landersheim ; il a proposé un partenariat textile et chaussures Adidas à la Fédération française ; à cette occasion, Francis Luyce a convaincu Horst Dassler que le marché potentiel du maillot de bain était considérable et qu’Adidas devrait songer à s’approprier ce marché. »

Dans l’équipe de France, Catherine, est une sprinteuse, spécialiste de nage papillon et de crawl. Elle ne sait pas qu’elle va passer une grande partie de sa vie professionnelle dans l’entreprise qu’Horst Dassler a alors en tête.

Adidas France dépose officiellement la marque Arena en 1971. En 1972, Mark Spitz, le triomphateur des Jeux Olympiques de Munich,  7 médailles d’or, brandit ses chaussures aux trois bandes sur le podium du 200 mètres papillon (sur une idée de Horst Dassler), et signe le premier contrat de sponsoring de la société.

Le lancement officiel en tant que marque se fait un an plus tard, en 1973, à Belgrade, à l’occasion des 1ers championnats du Monde de natation. « Au cours de ce rendez-vous, les maillots Arena sont très généreusement distribués aux équipes des pays déjà sous contrat Adidas », raconte Catherine.

Les mondiaux de Belgrade sont, pour la natation, le théâtre d’un événement que Sports Illustrated appellera la semaine noire. Les ondines d’Allemagne de l’Est vont rafler douze des quatorze courses du programme féminin, ne laissant échapper que le 400 mètres (Keena Rothhammer) et le 800 mètres (Novella Calligaris). Bien des observateurs notent que les nageuses de RDA ont des physiques étrangement virils et des voix de baryton. Elles sont lourdement dopées aux hormones mâles. Ce scandale durera jusqu’à la disparition de l’Allemagne de l’Est…

Dans l’ignorance de ce désastre, il en est qui cherchent des explications moins révoltantes à leur supériorité. Les Allemandes ont des maillots taillés dans un tissu hyper fin qui ne cache pas grand’ chose. Le patron de Speedo ne cache pas son mépris : ces maillots sont impudiques. Pas question de suivre cette mode, dit-il (quelques secondes avant d’y lancer son entreprise). La mère de Keena Rothhammer, Dianne, qui est venu voir nager sa fille et ignore tout des anabolisants, diagnostique un effet maillots de bain sur les performances des « Wundermachen » de la RDA, et en femme d’affaires avisée, en remplit sa valise, direction les USA. Le « skinsuit » est né.

Il y a une histoire, dans l’histoire de la natation, qui concerne les maillots de bain. Les premiers, au début du siècle, sont taillés dans des tissus lourds, qui, une fois mouillés, pèsent parfois plusieurs kilos ! Puis ils vont progressivement s’alléger. Mais il y a toujours des soucis de forme, de décence, surtout pour les maillots féminins. Dans certaines positions, ainsi en virages, des poches se forment, qui retiennent l’eau, freinent les nageuses. Certains cherchent des solutions. Les filles nagent dans des maillots de deux tailles en-dessous pour éviter les plissures et les poches d’eau et obtenir un effet de gainage du corps. En 1972, les Suisses disputent les compétitions avec des maillots collés à la peau. Novella Calligaris s’est littéralement collée son maillot sur le corps avant de nager son 800 mètres, à Belgrade. Un souci : ôter la colle après la course est une entreprise douloureuse.

Les Allemands de l’Est, que rien n’arrête, ni la morale, ni la décence, ni la santé des nageurs, ont proposé de permettre aux nageurs d’évoluer nus dans les compétitions (d’ailleurs, leur version initiale de skinsuit est pratiquement transparente). Cette proposition décalée ne va pas loin devant les instances internationales. Mais c’est sûr, la nudité est avantageuse, c’est Dawn Fraser, la « nageuse du siècle » australienne qui le dit dans son livre, en 1965. Elle a nagé nue à l’abri des regards et battu ses records… C’est cet idéal que l’industrie cherche à atteindre, voire à dépasser !

Speedo arrive assez vite avec un maillot qui mêle nylon et lycra et pèse deux onces, soit 56 grammes. Arena sort son propre produit, un élastomère, moins d’une once. Sa teinture tricolore lui donne un aspect opaque moins ‘’outrage à la pudeur’’. Le « skinfit », ce nouveau textile hyper léger, « permet de ramener le poids du maillot à 18gr, précise C. Grojean, et d’être porté comme une ‘’deuxième peau’’. Les premiers essais ont lieu à la piscine de Vittel avec deux cobayes de choix, Guylaine Berger et Michel Rousseau, qui détiennent alors les records de France du 100 mètres. » Aux championnats d’hiver US, Shirley Babashoff, dans son modèle Belgrade de quatre onces, a retranché cinq secondes à son record US sur 500 yards !

Cette année, Arena se démultiplie : Mario Chesi crée Arena Italie, Werner Peemoeller, Arena Allemagne ; outre Atlantique, Arena Canada et États-Unis voient le jour.

Toujours en 1974, Shane Gould, l’Australienne signe le deuxième contrat de sponsoring de la marque. Shane a réussi l’exploit, unique dans l’histoire du sport, de détenir tous les records du monde de nage libre reconnus à l’époque, du 100 mètres au 1500 mètres, et conquis 5 médailles (or sur 200m, 400m et 200m quatre nages, argent sur 800m et bronze sur 100m) aux Jeux Olympiques de Munich,

Encore un an, et c’est – 1975 – la création du Team Arena. Dix grands champions deviennent les ambassadeurs de la marque à travers le monde. Ce sont Mark Spitz (USA), Don Schollander (USA), Steve Furniss (USA),  David Wilkie (GBR), Gary Hall (USA), Shirley Babashoff (USA), Novella Calligaris (ITA), Klaus Dibiasi (ITA), Ulrika Knape (SWE) et Miki King (USA).

 « En 1976, se souvient Catherine, je deviens  – jusqu’en 1988 – chargée des relations extérieures et des événements internationaux Arena chez Adidas, à Landersheim (France). Cette année 1976, Horst Dassler, en qui on peut reconnaître le père du ‘’sponsoring’’ dans le sport, explique sa méthode – dont l’efficacité est avérée. « Inventez, créez et réalisez pour mettre en valeur votre sport en associant toujours la marque Arena », nous dit-il. »

« Ma mission est de m’assurer d’un partenariat avec les Fédérations, et de nous associer à leurs événements afin d’affirmer leur image et la nôtre par le biais de l’événementiel.

Arena est partenaire de la Fédération Française de Natation depuis 1974. »

En 1977, nait l’Arena-sprint. De quoi s’agit-il ? Le 50 mètres nage libre n’existe pas en France, où il a été tout au plus une épreuve à éclipses. Le 100 mètres, la distance la plus courte du programme, dure autour de 50 secondes pour les hommes, 56 secondes pour les femmes, un temps supérieur à celui d’un 400 mètres en course à pied. Autant dire que le sprint est ignoré en natation – au moins au plan international. Aux USA, il est pratiqué en compétitions scolaires et universitaires, (sur 50 yards, un peu plus de 45 mètres) et petit bassin. Or, « le chronométrage électronique permet désormais à l’arrivée de cette course spectaculaire d’établir un classement. Je l’impose comme course d’encadrement aux championnats régionaux et nationaux. Arena Italie s’engage en premier dans cette aventure, les autres pays suivent. »

Les choses vont vite. Les 50 mètres Arena démontrent que la course est intéressante. Elle répond au besoin d’une épreuve de sprint, et on s’aperçoit qu’elle s’adresse à des types physiques et mentaux de nageurs négligés par le programme traditionnel. « En 1980, pendant les Jeux Olympiques de Moscou, l’épreuve du 50 mètres nage libre est votée et adoptée par la FINA. Elle fera son apparition aux Jeux Olympiques de Los Angeles, en 1984. »

En 1978, Michel Rousseau nage 24 heures de suite à Nogent, et établit à cette occasion un ‘’record du monde’’ de l’épreuve). A la suite de son exploit, sont créées les 24 heures de natation. Rousseau précise son objectif, faire mieux connaître le sport en mettant à l’eau les écoliers, les nageurs du dimanche et les sportifs dans une sorte de relais gigantesque de vingt-quatre heures. Pendant une dizaine d’années, les 24 Heures Arena réuniront 2000 nageuses et nageurs en moyenne par événement. La presse régionale accompagne amplement cette réussite.

Arena ne reste pas enfermée dans les piscines. En 1978, la marque sponsorise les championnats du monde de gymnastique, à Strasbourg, une manifestation télévisée où la Chine communiste fait sa première apparition officielle dans une épreuve sportive, et noue des contacts avec les fédérations des nations présentes. Là aussi, Catherine Grojean se trouve au cœur de l’action. Arena devient partenaire de la Fédération Française de Gymnastique, et Arena Italie crée une collection pour la gymnastique.

En 1980, à Moscou, la marque est l’équipementier officiel des Jeux Olympiques, et habille tous les officiels, arbitres, et le comité d’organisation. Ce sera la seule présence publicitaire affichée et visible à la télévision. Mais le boycott des Jeux par les pays occidentaux prive Arena du but escompté : opérer à Moscou le lancement de sa reconnaissance mondiale.

En 1985, est créé le ‘’Tour de France Arena des Traversées de Natation’’, dans l’idée de remettre au goût  du jour les longues distances. Cette tournée, soutenue et parrainée par le Comité International Olympique, visite une quinzaine de sites, ses épreuves commencent par celles destinées aux enfants qui reçoivent un diplôme de nageur. L’opération disparaîtra à sa troisième édition, elle n’en attirera pas moins l’attention sur un phénomène séculaire que la FINA a jusqu’alors négligé, l’eau libre…

Un an plus tôt, l’imagination étant toujours au pouvoir, le circuit « Arena – Le  Coq Sportif de Triathlon » est créé. Il soutiendra et aidera à la création de la Fédération Française du Triathlon.

1984, c’est aussi, bien sûr, l’année des Jeux Olympiques de Los Angeles. Arena est partenaire officiel du comité d’organisation. En revanche, l’équipe de France de natation n’est plus sous contrat Arena. Mais Frédéric Delcourt, qui remporte la médaille d’argent, du 200 mètres dos, et Catherine Poirot la médaille de bronze du 100 mètres brasse, nagent en Arena. Le gymnaste Philippe Vatuone est  médaillé de bronze en Arena.

Le nom de la marque continue de s’attacher aux événements qui comptent. En 1986, le triathlon de Nice devient le « Triathlon Arena de Nice » L’année suivante, première édition de l’« Arena Surf Master » à Biarritz, un événement qui a généré la création de la  ligne de produits « Arena surf »

1987 est marquée par un drame : la mort de Horst Dassler, à seulement 51 ans. Il a été emporté en pleine force de l’âge par un cancer, alors qu’Arena vient de fêter ses 15 ans d’existence.

En 1988, Catherine se partage entre Arena et ISL Marketing. Son parcours à ce poste chez Arena se termine à la fin des Jeux Olympiques de Séoul, cette même année 1988.

Les remous liés à la mort de Horst Dassler emportent les gens de son entourage. Dont Jean-Noël Reinhardt, qui partira à Go Sport puis sera président du Directoire de Virgin France.

« J’ai fait partie du groupe Adidas entre 1978 et 1988, se souvient Jean-Noël. J’ai donc vu la société Arena des débuts. La société a toujours pesé moins que Speedo au niveau mondial, mais pas en Europe. C’est, disons, une entreprise d’une taille moyenne, qui pèse alors 500 millions en Europe, 130 millions en France. Patron d’Arena International, j’ai découvert le monde de l’entreprise et la puissance de la créativité. Le point fort du fonctionnement qu’imprimait Horst Dassler, c’était imagination plus exécution. Pour moi, il s’agissait du prolongement de la natation, la créativité, la continuité du travail fait avec Joël Nazaret, la signature : « Arena est plus beau que le corps ».

« L’ambiance était bonne quand il y avait des résultats. On associait les performances, la réussite et la convivialité. Nous étions d’anciens sportifs, on apportait notre culture de la performance dans notre travail, anxieux que nous étions d’apporter sa part au résultat. »

« Moment fort permanent, on travaillait dans une ambiance multiculturelle. Nous produisions une collection internationale, il fallait atteindre un consensus, convenir aux Allemands, aux Anglais, aux Français, aux Italiens, aux Brésiliens, aux USA. On les réunissait, leur montrait l’objectif, on apprenait à faire travailler ensemble des gens qui ne le voulaient pas forcément. Les pommes de discorde ne manquaient pas. Les Italiens nous opposaient qu’ils connaissaient mieux la mode que nous, les Brésiliens aussi, et les Américains n’étaient pas en reste. Chacun préférait être le petit roi, plutôt que de faire partie d’une grande collection internationale.  Certes, chaque pays avait ses traditions, les Brésiliens  avaient le string, etc., mais aux championnats du monde, il n’y avait pas de différences. Nous étions une marque de compétition et non pas une marque de compétition de mode. »

En 1987, j’avais acheté en amont tous les droits marketing des championnats d’Europe de Strasbourg. En en revendant la moitié, j’avais couvert le coût total de l’opération.

J’ai quitté Adidas, pour Arena Façonnable en 1983. Cette année, des actionnaires suisses sont entrés dans le groupe. A la mort de Dassler, s’est opérée une sorte de reprise en mains, il y avait des gens qui piaffaient aux portes du pouvoir. »

 Pendant que la succession d’Horst Dassler fait trembler l’empire, les hommes de débuts s’égaient dans la nature. Mais Arena continue sur sa lancée. Matthew Biondi, le meilleur sprinter du monde entre 1985 et 1991, Alexandre Popov, qui règne sur le sprint entre 1992 et 2000, puis Laure Manaudou, Filippo Magnini, Roland Schoeman, Alain Bernard, nagent en Arena. Entre-temps Catherine Grojean est retournée à ses premières amours en 1997. La voici directrice du marketing d’Arena France, à Libourne, où la firme s’est installée.

« Je prends mes fonctions dans une entreprise déstabilisée. Mario Chesi, le PDG, vient de faire un AVC qui l’immobilise définitivement en Italie. J’apprends simultanément que le directeur commercial vient d’être licencié et effectue son préavis, puis, par le responsable de la promotion, qu’il vient de démissionner et va rejoindre la concurrence. » 

Les onze représentants commerciaux constituent une équipe atypique, moitié salariés et moitié agents indépendants. L’usine de production Arena, basée à Libourne, impose à son client privilégié Arena France, de vendre ce que l’usine produit  et refuse cette évidence que l’usine doit fabriquer ce que le marché souhaite.

« Je suis malgré tout motivée ; à la demande de Mario Chesi et de Werner Peemoeller

j’accepte le rôle de « manager ». Je suis entourée de  Michel Joseph, product manager international, et du directeur de l’usine. 45 personnes constituent l’effectif d’Arena France.

 « Ma stratégie est d’observer l’évolution du marché du maillot de bain en France, de créer un catalogue de produits clubs, d’optimiser le système de vente aux clubs grâce à des boutiques spécialisées comme PMR, de mettre en place une dizaine de « shop in shop » dans les plus grandes enseignes commerciales franchises « Arena shop. » Mon projet est de développer toutes nos gammes de produits France et Italie d’imposer la collection Italie chaussures et sportswear. »

Les résultats sont encourageants : la première année, le CA  progresse de 9% et la deuxième année, 1998, de 13%.est en

« Afin de faire mieux connaître l’image d’Arena, tous nos produits sont estampillés ‘’fournisseur officiel des fédérations de natation et de triathlon’’. Arena est en partenariat avec les événements fédéraux comme le très médiatique « Triathlon Arena de Nice ».

Mais on arrive en mai 2000. « L’aventure continue, mais je n’irai pas au bout de ce rêve, explique Catherine Grojean : Mario Chesi et Werner Peemoeller cèdent leurs parts de la société Arena. Je suis licenciée par le nouveau repreneur. »

Roxana Maracineanu, porte-drapeau d’Arena France, devient en 1998 la première championne du monde de la natation française. Signe annonciateur de la révolution de la natation française. Après avoir produit un champion olympique chaque cinquante-deux ans (Charles de Vendeville en 1900, Jean Boiteux en 1952, Laure Manaudou en 2004), c’est l’accélération des Jeux de Pékin (Alain Bernard),  puis de Londres (Yannick Agnel, Camille Muffat, quatre fois 100 mètres messieurs).

En 2007, l’usine de Libourne est fermée. La production de maillots de bain est basée hors de France, ainsi en Chine et en Grèce. Le Conseil des prud’hommes évoque des licenciements abusifs, condamne l’entreprise à payer des dommages-intérêts aux ouvrières évincées.

Arena ne partage plus l’aventure avec la Fédération française, qui s’allie à un nouveau sponsor. Tyr paie au prix fort le droit d’être associé à l’institution, mais Arena reste en cheville avec les meilleurs, comme Stravius, héros discret et efficace des mondiaux de Barcelone.

Les textiles se suivent, toujours plus performants, Flyback, SuperFlyBack, Aquaracer, Xflat, Powerskin. S’il n’y a plus rien à gagner en termes de poids, c’est le caractère glissant, hydrodynamique du textile, qu’on améliore. Puis on trouve l’inspiration dans la plongée sous-marine, à l’instar du triathlon, et l’on développe les combinaisons de nage. Là, on vient de dépasser une ligne qui sépare la natation de course et le meilleur des mondes. A la FINA, fascinés par le Dieu dollar, les dirigeants sont tombés dans le panneau au risque de détruire le sport. La natation est frappée dans sa crédibilité. Les combis ne respectent pas une hiérarchie naturelle. Le coup d’arrêt va être donné par une réaction de la base, un étendard de la révolte des techniciens. Arena suit le mouvement dans les deux sens, ce n’est pas au maillot de bain de dicter ses lois, il s’adapte aux règlements… Mais la tenue de bain, et l’exigence des nageurs, ne seront plus jamais les mêmes.

Mission H20, piscines harmonieuses

18 juillet 2013

Par Eric Lahmy

Deux anciens entraîneurs de natation à succès, Stéphane Bardoux (Racing Club de France) et Olivier Leroy (CNO Saint-Germain-en-Laye), ont créé voici huit ans un bureau d’études, Mission H2O, posé à Malakoff, dans la proche banlieue parisienne. Et développé une conception nouvelle des piscines, moins chères et mieux adaptées à leur environnement et à leur clientèle.

 

Raconter Mission H2O, pourrait se faire sous l’angle d’une double reconversion. Celle de deux entraîneurs, l’un, Stéphane Bardoux, du Racing, l’autre, Olivier Leroy, de Saint-Germain-en-Laye. Entraîneur de natation, plus qu’un métier, c’est une passion. Eux se rencontrent au bord des bassins, échangent des idées, se trouvent des affinités.  « Nous voulions écrire un livre sur la natation, le Leroy Bardoux, » s’amusent-ils. Il ne sera sans doute jamais écrit. Bardoux, qui a entraîné entre autres Stephan Caron à la fin de sa carrière et le sprinteur algérien Salim Iles, double finaliste olympique en 2004, est ‘’remercié’’ par le Racing. A la même époque, Leroy croit avoir perdu la flamme. Mais il a une idée, germée du temps où il était à son poste de directeur de piscine à Maurepas. « On voyait s’accumuler des problèmes liés à une gestion inefficace ; tous les utilisateurs arrivaient à 17 heures et c’était ingérable. Les piscines neuves ne donnaient pas complètement satisfaction non plus. Leur coût à la construction était élevé, les déficits également, et on voyait trop de gens mécontents. On a alors pensé à lancer une société qui aiderait à la gestion des piscines collectives. »

Pour les deux associés, on ne peut bien gérer une piscine mal conçue. Il faut donc réaliser, et c’est le début de leur réflexion, un établissement de bains de manière qu’il puisse éviter ce fameux goulet d’étranglement de 17 heures.

En 2005, Mission H2O voit le jour. Ce sera une entreprise d’aide à la gestion et au fonctionnement des piscines. Les entraîneurs que Leroy et Bardoux ont été n’ignorent pas que de plus en plus de piscines voient leur gestion attribuées à des sociétés privées. « Or une délégation de service public, c’est une catastrophe pour les clubs, » affirment-ils.

Malgré ses ambitions, ses désirs d’apporter sa pierre à l’édifice commun, Mission H2O est un petit peu seule. La FFN, sollicitée, reste muette. Bardoux et Leroy répondent à des appels d’offre de marchés publics. Puis vont à la rencontre des élus, leur proposent leur aide. Tel maire souhaite qu’une piscine dote sa commune. Mais que sait-il de ce qu’il peut en attendre ? Pourra-t-il seulement définir les besoins de sa population et des alentours ? « Quelle est la part des jeunes, des gens âgés, des retraités, des scolaires ? Y a-t-il ou non d’autres piscines dans un périmètre assez proche, qui vont jouer un rôle dans son taux de fréquentation par un effet de concurrence ? Veut-il y inclure des activités de bien-être, hammam, jacuzzi ? Quelquefois, on essaie de le diriger vers des bons choix : tel maire nous dit qu’il ne veut pas de water-polo, on lui rappelle qu’une piscine a une durée de vie de 40 ans, et que, pour 20 cm de profondeur de moins, il prive les générations prochaines de ses concitoyens de quelque chose. » A un édile plein de bonne volonté, mais qui pourra décider de façon impulsive (et donc le regretter ensuite amèrement), Mission H20 s’efforce de proposer, à partir d’une analyse fouillée d’un nombre élevé de paramètres, des choix rationnels, et de s’assurer de la pérennité et de la faisabilité du projet.

Au départ, « on débarquait, il nous a fallu apprendre, » racontent-ils. Une étude, effectuée par la Lyonnaise des Eaux, sur le parc des piscines en France, leur permet de saisir les problèmes dans leur ensemble. « On a surtout rencontré Menighetti Programmation, une société pluridisciplinaire d’assistance à la maîtrise d’ouvrage. Ils fabriquaient des piscines, des stades, des cinémathèques, des écoles, tout. Ils assuraient aussi le plan directeur de programmes de constructions. Bref, Menighetti avait une fonction d’urbaniste, il nous a appris à harmoniser un équipement. On a travaillé avec lui depuis 2006 et jusqu’en 2008, quand la société a été vendue. »

« On a oublié nos passés, ajoutent-ils. Pas de nostalgie, de cafard, de regrets. Nous nous sommes retrouvé à l’aise dans nos fonctions. Notre discours a séduit, on a rencontré des élus, des architectes, tout un monde de gens très intéressants, différents de ceux qui faisaient notre environnement pendant nos carrières d’hommes de bassins. » Définir une piscine en essayant de coller le plus exactement à ses utilisateurs est une chose apparemment nouvelle. Quand ils rencontrent des architectes, les échanges sont fructueux pour les deux parties. Les bâtisseurs découvrent parfois des aspects qu’ils ignoraient des besoins de leurs utilisateurs. Une piscine collective a trop souvent été, pour ses concepteurs, un monument posé sur l’herbe pour faire joli. Autant dans sa position dans le décor urbain que dans son aménagement interne, elle répond pourtant avant tout à une logique d’utilisation et de confort. Les piscines ont beaucoup évolué. Le chauffage, le bâti, l’architecture intérieure. On peut échapper de nos jours à bien des nuisances supposées incontournables, dans le passé, comme les odeurs de chlore, le côté chambre à échos où le moindre cri d’enfant est répercuté et amplifié, etc. C’est en cela que la piscine est un équipement en pleine mutation. De leur côté, les missionnaires d’H2O en apprennnant un rayon sur la conception et la construction, les contraintes et les possibilités de ces monuments dont ils ne faisaient qu’arpenter des plages…

« La piscine est une grosse problématique, résument Bardoux-Leroy. Et nous nous occupons de tout. Aidons à choisir la piscine qui convient. Recrutons l’architecte. Suivons les études. Recherchons les entreprises. Assurons le suivi de la construction. Assurons la mise en phase des différents corps de métier, le recrutement et la formation du personnel. Nous disons que nous représentons le 360° de la piscine. »

Parmi les réalisations d’H20, la piscine de l’INSEP (qui a reçu le label haute qualité environnementale). Et celle de Soissons. « Mais nous sommes également fiers de la piscine à 2,5M€de Bapaume, dont le bas prix les a convaincus alors qu’ils n’osaient pas se lancer dans la construction d’une piscine, de celle de Chateaurenard, de celle de Douai, qui pourra  accueillir les championnats d’Europe de water-polo, ou encore celle d’Antony, avec ses huit couloirs  et sa fosse à plongée, ou encore de la réhabilitation de la piscine de Brignoles. »

« On compte plus de deux cents missions à notre actif. On construira 40 piscines d’ici 2014. »

MISSION H2O 13, rue Victor Hugo – 92240 MALAKOFF – Tél. 01 49 12 87 65 – Fax : 01 49 12 56 17

Jeunes (3). Lagardère, ambition formation

Par Eric LAHMY

12 juillet 2013

Après Massy, premier, et Saint-Germain-en-Laye, deuxième, le Lagardère, troisième club français chez les benjamins, explique comment il forme ses jeunes.

Le Lagardère Paris Racing, qui siège en lieu et place du Racing Club de France a abandonné les ambitions dans la haute compétition, et pointe aujourd’hui vers l’école de natation et le développement des jeunes, non sans succès. Ce n’est pas sans avoir tenté autre chose : une section très ambitieuse fut entraînée par Frédéric Vergnoux, puis par Philippe Lucas, qui amena son prestige et une équipe où évoluaient Amaury Leveaux, Camelia Potec, Federica Pellegrini…

Le Lagardère a abandonné la haute compétition. Il a opéré un virage à 180 degrés, est passé de club recruteur à club pourvoyeur. Adieu les ambitions olympiques, bonjour les jeunes en devenir. Club formateur, il ne jouera plus dans la cour des grands. Fort de ses 1200 licenciés, que travaillent « sept ou huit entraîneurs »,il se confronte à une tâche que le vieux Racing négligeait parfois… Et il apprend vite! Alain Grando, son tout nouveau Directeur technique, venu de Canet-en-Roussillon, a choisi son équipe en fonction des nouveaux objectifs. Il fait confiance à Olivier Trocherie ou à l’ex-Marseillais Nicolas Poissier, le « découvreur » de Meynard. Les résultats sont encourageants. Lors des derniers Trophées Lucien-Zins, compétition réservée aux benjamins, le Racing, pardon, le Lagardère, s’est trouvé parmi les trois clubs de tête de la compétition, juste derrière l’ES Massy et le CNO Saint-Germain-en-Laye.

« Il s’agit d’une vraie construction, explique Grando. Avant d’être ici, je travaillais à Canet-en-Roussillon depuis cinq ans. Je suis passionné par l’organisation technique, la planification, et je suis venu au Lagardère parce que c’était ce qu’ils voulaient. L’ambition est de devenir une filière d’accès au haut-niveau. Pour cela, il faut être parmi les nombreux clubs qui font du bon travail sans être médiatiques. Cela a bien commencé, me semble-t-il, puisqu’aux Trophées Lucien-Zins, nous finissons dans le top 3 des équipes de benjamins. Il est vrai que nous ne sommes pas partis de zéro, mais les progrès n’en sont pas moins sensibles. La saison dernière, à cette même compétition et avec la même population, seuls cinq nageurs étaient qualifiés à la finale nationale sans aucun accessit de performances. Cette saison, nous avons dix qualifiés, deux melleures performances françaises sur 50 mètres papillon et 50 mètres dos, en garçons une deuxième place française au classement 2000 des treize ans et une première place en 2001 des douze ans ; et en filles une première et une septième places en 2001. »

Résultat, le Lagardère est passé de la 61e à la 3e place en un an (et Massy de la 18e à la première tandis que Saint-Germain, 2e en 2013, avait disparu des écrans radar un an plus tôt : du fait sans doute des différences de valeur entre les générations).

« Nous nous sommes aperçus que chez les jeunes, on sélectionnait trop, note Alain Grando. On travaillait sur 800 jeunes, et on en prenait entre quinze et vingt. Et on laissait tous les autres se diriger dans des voies sans issue compétitive de sections loisir. »

« Or, tous les enfants n’ont pas le même rythme de progression. Il en est qui sont dépassés mais qui vont ensuite rattraper leur retard. Des qui sont mal coordonnés parce qu’ils grandissent trop vite, bref beaucoup de talents potentiels qui sont condamnés sans appel. »

C’est la fameuse anecdote de Stephan Caron qui, tout jeune, testé dans un centre national, reçoit la mention : « pas doué pour la natation, doit changer d’orientation. » Le garçon devient (deux fois) médaillé de bronze olympique, champion d’Europe, vice-champion du monde. C’est aussi Alain Bernard, qu’on laisse partir du Cercle des Nageurs de Marseille parce que seul Denis Auguin a pris la mesure de son potentiel. C’est ce grand sifflet de Yannick Agnel qui ne tape pas dans l’œil de Richard Martinez à Font-Romeu… C’est, histoire moins connue chez nous, de Steve Clark, double recordman du monde et triple champion olympique en 1964, dont l’entraîneur, George Haines (peut-être le plus grand entraîneur de natation de tous les temps) avouait qu’il lui avait fallu des années pour prendre conscience de sa valeur.

« Qui peut dire, s’étonne Grando, si un garçon de cinq-dix ans sera le meilleur ? Et qui sommes-nous pour écarter ainsi des enfants prématurément ? Nous avons décidé d’agir autrement. D’observer, de laisser du temps… »

« En pratique, que se passe-t-il ? Prenons un exemple, celui de la catégorie« avenir » qui correspond aux enfants de CE1 et CE2. Avant, ils évoluaient dans trois groupes différents de niveaux différents, dont un ‘’loisirs’’ écarté de la compétition. Maintenant, nous nous refusons à ce stade, à décréter qu’ils ne seront pas bons, et ils nagent tous dans un même groupe de 120 nageurs. Pas de groupe ‘’loisirs’’donc. » Le tri des alevins ne se décide pas par un oukase, mais « se fait naturellement par la compétitivité. »

« Dans toute l’histoire des vainqueurs des Trophées Lucien Zins, il y a eu quatre nageurs seulement qui ont gagné et qui ont ensuite confirmé, ce sont Camille Muffat, Sébastien Rouault, Yannick Agnel et Charlotte Bonnet. » Trois nageurs de ce fabuleux artisan, Fabrice Pellerin, à Nice, et un (Rouault) formé par Saint-Germain en Laye, ce club intrigant qu’on retrouve aujourd’hui encore, deuxième des Trophées Lucien Zins !

« C’est une des raisons des succès français aujourd’hui. Plus de nageurs ont tenu le coup pour la relève internationale. Regardez Camille Muffat. Elle a mis du temps avant d’y arriver. »

  QUI PEUT DIRE LE TALENT DUN ENFANT DE CINQ ANS?

« Aujourd’hui, deux écoles coexistent. Il y a toujours la natation « énergétique », dont les Australiens étaient à l’origine dans les années 1960-70 ; cette natation tirait le maximum des jeunes sans songer à l’avenir. Et puis il y a les autres, dont la démarche – pas toujours la même – insiste plus sur la technique, la progressivité. Globalement, on travaille également beaucoup et bien mais de façon plus diversifiée, sur un moindre kilométrage. »

« La natation française s’est trouvée longtemps en retard. Elle a comblé ce retard : on a été curieux, on a vu ailleurs, on a mis le CNRS à contribution. Avant ça, on était parti vers une natation exclusivement énergétique ; maintenant, l’énergétique demeure, mais on forme aussi la musculature, la préparation physique, ainsi que le développement postural et la position dans l’eau : tout ce qui est postural est important dans la natation. »

On est passé d’un univers plat, unidimensionnel (énergétique) à un système tridimensionnel : énergétique, musculaire postural.  

« Il y a eu une époque de régression avec les combinaisons, parce qu’elles éliminaient les problèmes de gainage et amélioraient la flottaison. Le nageur n’avait plus à s’en préoccuper. La disparition des combinaisons a relancé l’intérêt pour la technique, et la question du maintien dans l’eau est devenue fondamentale, tous les entraîneurs se la posent. On demande au nageur à ce qu’il maîtrise son corps en position horizontale. Cette maîtrise a toujours existé, mais elle était le fait des nageurs qui avaient ça en eux, alors que maintenant, cela s’enseigne. »

« Il s’agit aussi d’apprendre au nageur le gainage volontaire. C’est un positionnement du corps autour de son centre de gravité et son axe de déplacement, une fixation du bassin qui est au départ volontaire, et doit avec le temps devenir instinctive et systématique. On s’applique à la reproduire. On en voit les fruits. Le nageur n’est pas ‘’techniquement mieux’’, mais il est plus efficace. »

FORMER LE CORPS PROJECTILE

« La Fédération a fait un gros travail de recherches puis de diffusion, d’amélioration des connaissances. Prenez les départs, les virages, les coulées, ce qu’on a appelé les PNN, ou parties non nagés. Avant, nos entraîneurs s’intéressaient à la nage et estimaient que ces domaines des parties non nagées de la course étaient accessoires. C’était symptomatique de l’époque du ‘’tout physiologique’’ où le nageur était vu comme le produit d’un travail essentiellement physiologique. La technique venait après. Aujourd’hui, je pars d’un postulat : technique d’abord. Sinon, partant mal, on finira mal… car chaque longueur mal commencée ne peut être poursuivie de façon optimale. »

« Ces idées sont contenues dans le concept de ‘’corps projectile’’, en direction duquel les entraîneurs français comme Pellerin et Martinez ont beaucoup cherché. Je crois pour ma part que la prochaine dimension à explorer sera la dimension mentale. On est loin d’avoir exploré toutes les facultés dans ce domaine. »

« Sans sombrer dans la naïveté, je crois que cette façon de procéder a l’avantage, par rapport au tout physiologique, de diminuer la tentation du dopage. A travail égal, on va plus vite ; de plus, on a intégré le repos dans l’entraînement. Au lieu de surentraîner, on intègre la psychologie, la nourriture, le repos. »

Au bord du bassin, comment cela se passe-t-il ? « Je détermine les buts à atteindre, les entraîneurs édifient les entraînements. Nicolas [Poissier] ne fait pas travailler de façon énorme, continue Alain Grando. Le temps passé est le même qu’au temps du tout physiologique, environ trois heures, mais ce ne sont pas trois heures dans l’eau. Il y a 40, 45 minutes à sec. Et les deux heures qui restent ne sont pas passées à aligner des kilomètres. Car on prend le temps d’individualiser, d’expliquer. Les benjamins nageaient beaucoup. Maintenant, ils sont plus productifs. »

« Certes, on va moins bien en demi-fond en suivant cette méthode. Mais nager vite, c’est devoir s’organiser ; et puis, il s’agit de faire un humain, pas une machine à nager. Cela est une chose importante. Agnel a quitté Pellerin pour des raisons humaines. Je crois que les entraîneurs français restent à la traîne dans ce domaine. On n’est pas des pros dans la communication avec les nageurs. Jamais un nageur ne se serait trouvé dans une telle situation à l’étranger. »

« Dans l’organisation en fonction des âges, au Lagardère, on ne parle pas d’entraînement avant l’âge de benjamins (12-13 ans) ; entre cinq et onze ans, on ne parle pas d’école d’entraînement, mais d’école de nage. Les entraînements, cela commence chez les minimes, vers quatorze ou quinze ans. Quand vous arrivez à cet âge, si vous ne travaillez pas, vous allez voir passer le train. Si vous aviez pris l’habitude de gagner, le fait de ne pas travailler vous tirant en arrière, quand vous ne gagnerez plus, vous perdrez le moral. »

« Notre système prévoit un minimum de deux heures quotidiennes d’entraînement, six jours par semaine, et, jusqu’à trois heures trente entre 14 et 17h30. » pour les nageurs en horaires aménagés, avec ‘’La Cité Scolaire La Fontaine’’, qui se trouve tout à côté de La Croix Catelan, et dont le cursus s’étend de la 6eme à la terminale,

« Nos groupes sont le groupe élite jeunes – de 12 à 16 minimes entraînés à La Croix [Bois de Boulogne]. Un autre de douze minimes, dit ‘’groupe Race’’ travaille rue Eblé [Paris VIIe]. S’ajoute un groupe Benjamins, toujours à Eblé, composé de seize nageurs. Puis des groupes dont les horaires ne sont pas aménagés : un de minimes, baptisé ‘’Race CNA’’, de douze nageurs, et le groupe des benjamins, de seize nageurs et plus. »

« Le travail utilise la méthode des cycles, macro et microcycles. Un cycle dure de six à huit semaines pendant la période scolaire, deux semaines pendant les vacances où on travaille plus et les qualités se développent plus vite. Au début de saison, on détermine les capacités à développer, et à chaque fin de cycle, on fait des micro-bilans, et on décide si l’on est en retard ou si l’on peut passer à l’étape suivante. Dès benjamins, on focalise sur les abdominaux, les lombaires, la proprioception, le gainage. J’ai l’habitude de dire qu’au Lagardère, on travaille le GALOP : Gainage, Abdominaux, Lombaires, Obliques, Proprioception. »

« On vérifie l’âge osseux des jeunes. Tant qu’il y a du cartilage, on évite tout travail de force qui pourrait nuire à la croissance. Pour la condition physique, on effectue des circuits qu’on alterne, par exemple le lundi bas du corps, mardi le haut, mercredi tout le corps. Selon les cas, on focalise parfois sur un point, puis on effectue le transfert de la qualité que l’on cherche à développer dans l’eau. »

« Dans le bassin, on se sert des quatre nages. Pourquoi ? Parce que les qualités acquises sont transférables d’une nage à l’autre, et parce que le travail des quatre nages est la fois moins lassant et plus musculaire. C’est une façon de travailler la force dans l’eau et d’éviter la spécialisation. Cela donne des choix plus larges au moment de déterminer dans quelle nage on veut se spécialiser. Camille Muffat a attendu d’avoir vingt ans avant de choisir le crawl. Frank Esposito était aussi bon en dos qu’en papillon. S’il a choisi le papillon, c’est en raison de meilleures opportunités pour lui de médailles. Et il était aussi performant en crawl. »

Jeunes.- (2) Saint-Germain-en-Laye, condamné à « former »

par Eric LAHMY

12 juillet 2013

Les trois premiers clubs benjamins, sur le podium des Trophées Lucien-Zins, le mois dernier à Tarbes, ont été Massy, Saint-Germain-en-Laye et Lagardère Paris Racing. Après Massy, nous écoutons aujourd’hui Guillaume Benoist, entraîneur à Saint-Germain, et Olivier Leroy, qui fut pendant vingt ans Directeur technique  du club, Cercle des Nageurs de l’Ouest…  

Mais d’abord, laissons le club se présenter lui-même. « Le Cercle des Nageurs de l’Ouest (CN0), est le 35e club français (sur 1600), le 9e club d’Ile de France (2012), le 2e club des Yvelines.

« Ses entraîneurs ont formé depuis sa création en 1971, 17 nageurs internationaux, 2 sélectionnés Olympiques, dont Sébastien Rouault, le nageur de demi-fond, et Aleksandra Putra, championne d’Europe petit bassin du 200m dos, recordwoman d’Europe du 200m dos en petit bassin, multiple championne de France et médaillée aux championnats de France, qui a choisi désormais de représenter la Pologne. »

Le CNO, créé en 1970, comprenait au départ trois sections : plongée, palme et natation. En 2004, la natation s’est séparée et a formé un club essentiellement natation, sous le même sigle, mais signifiant cette fois, Cercle des Nageurs de l’Ouest et non plus Claub Nautique de l’Ouest.  

« Cette structure comprend une section sportive au collège Marcel Roby, des aménagements d’horaires au lycée avec le Championnat de France amateur du PSG, des équipes de water-polo, un groupe de compétition et de loisir adulte, des écoles de natation et des groupes loisirs pour permettre à chacun de pratiquer la natation à son niveau. »

Aujourd’hui encore, le club reste l’un des premiers pourvoyeurs des équipes nationales. Les plus récents de ses champions en herbe: Ambre Leduc, qui nage actuellement aux championnats d’Europe juniors de Poznan, en Pologne,  Corentin Rabier, qui se distingue en eau libre, Matthieu Vergne, vainqueur du 400 mètres libre et Théo Sarrazin, 3e du 200 mètres quatre nages des Trophées Lucien-Zins, à Tarbes, sont les jeunes qui se distinguent aujourd’hui.

Parlons méthode. Que nous en dit l’entraîneur Guillaume Benoist ? « On n’entraîne pas les jeunes comme les adultes. Il y a d’abord que la base technique doit être acquise. Chez l’adulte, elle est supposée l’être, et l’entraîneur peut se contenter d’effectuer de simples ajustements, de contrôler qu’elle ne s’érode pas, ne se perd pas. Si cette base technique, le savoir bien nager n’est pas intégrée le plus tôt possible, ça ne marchera jamais, le nageur ne pourra pas aller au bout de ses possibilités, il subira une amputation importante de ses capacités, en termes de vitesse de course. Passer à travers cette éducation du mouvement efficace, c’est hypothéquer l’avenir. Parfois, chez certains jeunes, ces bases techniques sont vite digérées. Le jeune l’a déjà en lui, on dit qu’il est ‘’doué’’, il a un savoir faire qui semble être inné, ou du moins il l’acquiert très vite.

« Mais les bassins ne sont pas peuplés que de petits génies en herbe. Beaucoup d’enfants qui passent entre nos mains n’ont pas le bagage physique nécessaire à l’acquisition rapide du bon mouvement. C’est là que notre savoir-faire d’enseignants entre en jeu. L’idée générale, tout le monde en a entendu parler dans la natation, c’est toute une musculation spécifique du centre du corps : abdominaux, obliques, lombaires. Pourquoi ? Parce que la transmission de la capacité d’avancer dans l’eau opérée par les bras et un peu les jambes ne peut se faire si le corps n’est pas maintenu rigide. Ce maintien s’opère ou ne s’opère pas à travers le « centre » du corps, selon qu’il soit maintenu de façon rigide ou non. C’est tout ce travail de gainage qui va faire la différence.

« Le bien nager s’acquiert plus facilement sur un jeune doté d’un bon battement. Mais si le battement facilite grandement les choses, il n’est pas essentiel. Regardez les grands nageurs australiens, regardez chez nous Laure Manaudou, elle n’a amais disposé que d’un battement traînant, à deux temps, cela ne l’a pas empêchée de disposer d’une nage extrêmement efficace !

« Le but est, vous l’avez compris, de fabriquer des talents. Dans une certaine mesure, on ouvre des perspectives à des nageurs qui auraient pu être écartés précocement, comme cela a pu se faire parfois, et se fait encore sans doute aujourd’hui. Bon, ne nous leurrons pas, dans le haut niveau, on va retrouver à 90% des talentueux qui l’étaient à l’origine. Mais nous n’écartons pas des sans talent, et je pourrais vous citer de nombreux exemples de nageurs qui ne disposaient pas de dons particuliers et qu’on a retrouvé dans des finales des championnats de France, ce qui représente quand même un très bon niveau.

« Le mot talent est un terme général qui ne recouvre pas un seul bloc de réalité. Il y a des niveaux, des degrés de talents. Regardez Florent Manaudou, c’est un talent incroyable, il arrive et : champion olympique. Il y a tellement de niveaux, entre gagner, aller en finale, atteindre les séries et… rester à la maison. Alors, celui qui n’a pas de talent n’ira pas trop loin.

« En France, le système fait qu’il est de plus en plus difficile de nager sur le tard. Le système des séries, tel qu’il a été instauré, empêche d’une certaine façon un nageur de se mesurer avec les meilleurs de sa catégorie. Quand, nageur minime, parce que vous êtes à tel niveau qui a été ugé insuffisant, vous n’avez pas le droit d’aller vous frotter aux meilleurs, aux championnats minimes et devez seulement vous confronter avec des jeunes de votre niveau, de votre série, vous pouvez être très vite démobilisé, dégouté, parce que vous savez que vous ne vous frottez pas aux meilleurs, que vous êtes inscrit dans une petite compétition sans envergure. Alors il faut vite être dans le coup, sans quoi, les risques de disparaitre augmentent.

« A Saint-Germain, après l’apprentissage de base, dès qu’ils savent nager 25 mètres, donc trsè vite, nos jeunes passent aux écoles de natation. Celles-ci fonctionnent en trois niveaux appelés Dauphins. Il y a donc Dauphin 1, on y apprend à maîtriser le dos ; dans le Dauphin 2, qui réunit des jeunes de 5 à 7 ans, on nage le dos et le crawl ; le dauphin 3, ouvert aux 7-9 ans, correspond à la maîtrise du dos, de la brasse et du crawl. Après cela, de 9 à 11 ans, on intègre le papillon.

« En tout, nous réunissons de 650 à 700 nageurs dont 250 fréquentent l’apprentissage, et 75 appartiennent au groupe de compétition.

« L’apprentissage reste basique. Et surtout, il est tributaire des gens qui arrivent, il en est qui apprennent plus, ou moins, vite. On est contraint de les accompagner, donc se respecter leur vitesse d’acquisition des talents. Pour ce qui est de la compétition, le club a plutôt été dans la culture du long. J‘essaie de changer cela, pour une raison pratique : nous ne disposons pas d’assez de créneaux dans la piscine pour travailler dans le haut niveau en demi-fond. Personnellement, j‘ai travaillé avec Philippe Lucas et Frédéric Vergnoux (ce dernier a été entraîneur de l’année en Grande-Bretagne et en Espagne, NDLR), deux coachs qui travaillent beaucoup et bien, l’un plus sur la distance, l’autre plus en intensité. Mais le demi-fond est délaissé en France, à mon avis. L’école ne suit pas. Il y a un problème d’organisation du sport, dans ce pays.

« Pourquoi, continue Benoist, restons-nous un club formateur, un club pourvoyeur, et n’accompagnons-nous pas ceux que nous formons au bout de l’aventure ? Nous sommes une banlieue aisée, et dans ces familles, l’école, l’université, le bagage, c’est très important. Et au fond, je préfère savoir que tel de mes élèves fait math sup’, tel autre part en Université aux USA, un troisième en grande école, que de les avoir dans la piscine délaisser leurs études et rater leur avenir. »

Olivier Leroy , quant à lui, met l’accent sur une fatalité, liée à la situation géographique de Saint-Germain-en-Laye, jolie banlieue de l’Ouest, comme enclavée entre les deux vastes forêts domaniales de Saint-Germain et de Marly, région truffée de terrains de golf, mais éloignée géographiquement des universités, des facs. Le CNO fonctionne en section sport-étude avec le collège Marcel Roby, mais après, plus d’aménagements possibles pour ces adolescents qui, pour nager fort, doivent s’exiler.

« Maintenant, avoue Guillaume Benoist, on est parfois agacés de voir quelqu’un nous quitter pour une structure supposée mieux adaptée et se rater. Camille Radou faisait figure d’espoir maeur de la natation française quand elle se trouvait chez nous, et puis elle ne s’est pas faite à la structure de Mulhouse, et elle a disparu. » Olivier Leroy suggère que Radou a été désavantagée par l’abandon des combinaisons. Benoist approuve : « en raison de son morphotype, elle était particulièrement adaptée aux combinaisons, et le retour au « tissu » n’a pas dû l’aider.

« Je crois que les secrets d’une bonne organisation se trouvent dans un certain nombre d’éléments qui me paraissent essentiels : d’abord, numéro un, un très bon encadrement de gens motivés. La compétence est à la base du système, et trouver des gens de valeur me semble de plus en plus difficile.  Je le sais, parce que je suis en recherche d’un bon entraîneur…

« Le deuxième point, c’est de mettre les gens les plus compétents, les plus expérimentés à la base. Une erreur assez commune consiste à reléguer les plus jeunes entraîneurs auprès des nageurs débutants. C’est tout le contraire qu’il faut faire, donner les gamins aux entraîneurs, aux maîtres-nageurs d’expérience, qui sont patients, qui ont bien acquis les données pédagogiques, qui vont prendre le temps d’enseigner les bons mouvements. Car l’enseignement du départ, la ‘’base’’, c’est là l’essentiel. Quand le nageur va augmenter les distances, s’il n’a pas le bon geste, le bon placement, d’abord, son évolution va être hypothéquée, ensuite il va être sujet aux blessures, aux tendinites. J‘ai eu comme ça un nageur, Sébastien Bodet, qui est allé aux eux olympiques (quatre fois 200 mètres au Jeux de Pékin), et qui n’a jamais eu une seule tendinite, un seul ennui dans toute sa carrière. »

Jeunes.- (1) Massy sans Sports-études

Par Eric LAHMY

10 juillet 2013

 

Les trois premiers clubs français en benjamins, sur le podium des Trophées Lucien-Zins, sont Massy, Saint-Germain-en-Laye et le Lagardère Paris Racing. Trois expériences. Aujourd’hui, l’ES Massy, ou comment avoir des jeunes en l’absence d’aménagements scolaires…

 

 

Si l’on regarde le sport sous l’angle de la starisation et des médias, il n’est rien de plus que la réunion d’une poignée de jeunes gens qui poursuivent des succès de prestige, championnats de France, d’Europe, du monde, Jeux olympiques. Un tel facteur joue un rôle fondamental dans le fonctionnement… de l’information. Ce comportement, mal maîtrisé, peut figer la chaîne médiatique. Je me souviens d’une époque, au journal L’Equipe, où, pour obtenir la place qu’elle espérait dans sa rubrique de tennis, la responsable n’avait qu’à prononcer le mot magique en conférence de rédaction. Ce mot, c’était : « Noah. » Immédiatement, on lui a allouait les six colonnes, ou la page entière, ce qu’elle demandait. Noah pouvait n’avoir rien fait depuis six mois, ou encore moins que ça, on estimait que tout ce qui le concernait, depuis ses problèmes de couple jusqu’au panaris qu’il s’était donné à un pied, c’était bon. Marie-José Pérec  avait pas couru une course depuis six ans qu’elle faisait encore courir la presse (à peine moins vite qu’elle) à ses trousses. Laure Manaudou se trainait manifestement, à la veille des Jeux de Londres, mais on ouvrait « huit colonnes » sur elle comme si l’on devait s’attendre à monts et merveilles aux Jeux où, comme s’y attendaient tous ceux qui l’avaient vu se noyer dans les meetings, elle termina 22e du 100 mètres dos et 30e du 200 mètres dos.

La starisation est peut-être même un mal nécessaire. Les exploits de nos champions créent les vocations à venir. Combien de glorieux sportifs, se souvenant du déclenchement de leur désir, racontent avoir suivi un aîné qui avait réussi un exploit. Combien de petites filles se sont prises pour Laure Manaudou ou ont souhaité lui emboîter le pas. Agnel a été prénommé par ses parents qui étaient des fans de Noah, la différence étant qu’il a changé de sport à l’heure du choix !

La Fédération française de natation compte près de 300.000 licenciés, dont près de 30.000 nageurs classés. Si l’on admet que le nombre de nageurs visibles au plan médiatique représente peu ou prou une dizaine d’unités, on peut donc dire que 0,03 pour cent de l’iceberg natation française est émergé…

… et donc que 99,97% se situe en-dessous du seuil de visibilité.

Une part énorme de cette population se constituée de jeunes. Il s’agit donc du vivier des générations futures : galaxie très éloignée des télescopes, méconnue, que celle de la natation des sans-grades du sport. Méconnu, mais dont la valeur humaine est incroyablement dense et riche, nourrie de passion et d’amour du sport, du plein air. Une jeunesse qui se construit, et se donne un socle de condition physique, de santé, pour l’avenir, et qui échappe aux mirages du désœuvrement, de la rue.

Dirigeant la manœuvre de cet univers foisonnant, on trouve un nombre élevé de maîtres-nageurs, d’enseignants bénévoles, de techniciens auto créés, de parents, d’édiles municipaux, etc. convaincus des bienfaits du sport et des vertus de la compétition, mus par l’enthousiasme débordant de ceux qui ont la passion de la jeunesse et le goût chevillé au corps de transmettre, et qui poussent à la roue. Même parmi ces inconnus par excellence, passent de bouche à oreilles, chuchotés dans les conversations informelles, les noms de certains d’entre eux, comme de légendes urbaines : ils ont existé depuis toujours, les Jacques Latour, l’homme qui avait créé Gilbert Bozon, le recordman du monde de dos des années 1950, Jean-Louis Le Charpentier, qui préparait les gros poissons du Cercle des Nageurs de Marseille quand ils n’étaient que des alevins, Alexandre Mouttet, Germain de Miras, autre maître de nage qui forma Alain Gottvalles, le recordman du monde du 100m de 1964, et Michel Rousseau, le champion et recordman d’Europe 1970. Marc Leferme, le Dunkerquois qui forma Francis Luyce, ou encore aujourd’hui Eric Boissière, qui, à Rouen, suscita l’éclosion d’une moitié du sprint français des années 2000.

Formateur, c’est une passion de l’excellence, mais sans chercher la lumière. Formateur, c’est une école d’humilité. Cela aboutit, au mieux, chaque année, aux Trophées Lucien Zins, aux championnats cadets et minimes.

Souvent, cependant, il s’agit moins d’un choix d’enthousiasme que d’une abdication raisonné. Je resterai formateur parce que je n’ai pas les moyens,budget,  temps d’ouverture du bassin ou horaires scolaires aménagés, d’offrir aux jeunes les conditions d’un succès majeur. Parfois même, c’est un crève-cœur de voir son meilleur élément attiré par un autre club qui lui offre un logement, une voiture, de l’argent. « A Reims, se souvient Jacky Batot, président du club, j’avais d’excellentes conditions, mais j’ai perdu Christophe Deneuville et Eric Rebourg, recrutés par des clubs qui leur ont fait miroiter quelques avantages. »

Selon Jacky Brochen, qui a entraîné à Clichy, dans les équipes de France et de Suisse, et s’est posé depuis à Caen, « entraîner les jeunes et les champions, c’est une sérieuse différence. D’abord, les jeunes doivent intégrer complètement leur vie scolaire. Ils s’entraînent beaucoup moins. Mais cela ne veut pas dire qu’ils ne nagent pas long, il ne faut pas les casser. Faire dans l’anaérobique, c’est à terme, leur filer une carrosserie de Rolls et un moteur de deux-chevaux. »

Comment se motive un jeune ?  Brochen s’en inquiétait. Comment nourrir les désirs d’un jeune pour un sport contraignant en l’absence de rétribution tangible ? Dans les compétitions, la plupart n’atteignent pas les podiums, encore moins les médailles. Comment peuvent-ils avoir envie de continuer en dehors de ces signes de succès ? Un ami psychiatre l’a rassuré : « ceci est un point de vue d’adulte, mais un jeune fonctionne de façon différente. Il ‘’renvoie’’ la récompense. Si l’adulte lui exprime sa satisfaction, le félicite sur le bord du bassin après la course, l’encourage, cela suffira à son bonheur. Ce n’est que plus tard, adolescent, qu’il prendra conscience de ce que LUI a envie de faire. »

Le sortir de l’enfance est l’époque où les entraîneurs de jeunes proposent aux enfants des récompenses sous forme de bonbons, voire même d’un simple sourire, d’un mot qui valide son effort.   

D’autres écueils peuvent apparaitre plus tard, soutient encore Brochen. Le gamin qui progressait vite peut voir son évolution bloquée en juniors ou en seniors. « Les risques sont plus élevés pour les éléments féminins. Certaines très jeunes filles, légères et longilignes, prennent du poids en se formant et deviennent moins aptes à nager vite. Elles sont plus fortes, mais ont tendance à s’enfoncer, et certaines n’avancent plus. » Alors la lassitude

Pour Brochen, il vaut mieux faire nager plus long. « Si vous mettez un jeune sur un 100 mètres, il pourra être tenté, de se battre, de nager n’importe comment. Sur 200 mètres, il sera contraint de place sa nage. » [On le verra, tout le monde ne s’aligne pas sur une telle analyse.]

Le mois dernier, les Trophées Lucien Zins, véritables championnats de France des benjamins, ont distribués leur moisson de récompenses. Les trois premiers clubs au classement ont été, dans l’ordre, Massy, Saint-Germain-en-Laye et le Lagardère Paris Racing.

L’ES Massy est apparu dans le paysage il y a maintenant près de quarante ans, quand Michel Scelles se pose un peu par accident à Massy. Scelles, un Normand de souche, fils d’un entraîneur de jockeys, et lui-même devenu le plus jeune chef d’équipe de la sidérurgie lorraine. dans le bassin de Longwy, avant de passer son maître-nageur-sauveteur, par passion sportive, quand la ville se dote d’une piscine. Après une dizaine d’années à développer le rugby local, une série de hasards l’emmènent au bord du bassin. L’ex fondeur est fondu d’entraînement. Il fonce, quitte à se mettre l’opinion à dos. Crée une section sport-études «sauvage», instaure les premières séances de musculation et deux entraînements quotidiens. «J’arrivais tous les jours à 5 heures du matin. Je passais le balai pendant que les nageurs tournaient. Le dimanche, l’équipe rentrait par l’infirmerie, en douce. De nombreuses lettres de protestations arrivaient en mairie parce que nous gênions le public. Devant les résultats, on m’a soutenu…» En 1979, Massy est devenu le deuxième club français et Jean-Gilles Porte, élève de Scelles, «casse» les 16’ au 1500m libre.

Scelles est remarqué, il devient entraîneur national, quitte Massy pour l’INSEP. A sa suite, un jeune coach au regard clair, Michel Courtois, va officier. « La grande différence avec l’époque, c’est le professionnalisme, raconte Michel, aujourd’hui à la retraite, La natation s’arrêtait au bac. On travaillait différemment. Maintenant, on fignole tout : récupération, alimentation, psychologie. Et il faut des budgets très importants. »

Aujourd’hui, au bord des bassins, Nicolas Miquelestorema, qui fut champion de France et obtint plusieurs médailles nationales entre 2005 et 2007. Comment entraîne-t-on les jeunes ?

     « Il faut énormément de disponibilité sur les bassins, explique-t-il. On assure  la continuité sur les groupes. On compte 1000 adhérents avec les bébés nageurs et l’aquagym. La grande difficulté, c’est l’école. Sur Massy, il n’y a aucune entente avec l’éducation nationale. Et sans aménagements dans l’emploi du temps scolaire… »

     Massy avait organisé des « aménagements scolaires » dans les années 1983-1985, témoigne Michel Courtois. Mais « les nageurs ne jouaient pas le jeu. » Alors, reprend Nicolas, « ça va jusqu’à quinze ans. A partir du lycée, on est limités. Comme beaucoup de clubs d’Île-de-France. Bon, on a un projet, mais cela représente tant de paperasse ! »

Et l’entraînement ? « On leur inculque une nage propre, depuis l’école de natation. Sur ce plan, nous sommes beaucoup complimentés, nos nageurs ont une bonne technique. Et nous, nous basons notre évolution d’entraîneurs sur l’expérience et le partage. Je travaille avec Didier Franck, un homme ouvert sur les nouveautés, même s’il appartient à l’ancienne école. Moi, je m’appuie sur mon cursus de nageur de haut niveau et des formations. Et sur l’observation des autres. On avance à petits pas. J‘essaie de progresser au quotidien…

     L’entraînement des benjamins, dont je m’occupe, prend énormément de temps, il faut surveiller la technique de nage, avoir l’œil constamment ouvert. On respecte les étapes. Il faut savoir marcher avant de courir. Donc, développer les bons automatismes.

     Les benjamins s’entraînent six fois par semaine, de 18 à 20 heures. Ils font un peu de préparation physique généralisée, des étirements, on fait du retour au calme. Les minimes ont la possibilité d’en faire plus. Quant à la compétition, elle reste un plaisir. On valorise l’ambiance. On n’en fait pas trop. Elle est coûteuse, chaque fois qu’un nageur plonge, ça coûte 9€. Pas donné. Un récent week-end, le Comité de l’Île-de-France a empoché 25.000€. Après, beaucoup de nageurs arrêtent. Les études, tout le monde ne peut pas faire de compétitions. »