JEAN-JACQUES BEURRIER : PAS DE RÉFORME RÉGIONALE SANS UN CHANGEMENT À LA FÉDÉ

Éric LAHMY

Jeudi 16 Mars 2017

Jean-Jacques Beurrier a été élu par 88% des voix à la tête de la Ligue d’Île-de-France. Il attend avec impatience la fin de l’ère Luyce. Une région ne peut se développer sans un étayage fédéral. M. Beurrier est clair sur la question, qui fait un « constat d’immobilisme fédéral. »

Beurrier semble avoir beaucoup hésité avant de prendre – de plus en plus clairement – position en faveur de Gilles Sezionale dans la course à la présidence de la Fédération Française de Natation. L’homme a quelque chose de lisse, de courtois, voire, je soupçonne, de timide, dans sa nature, qui lui rend difficile cette époque de contestations où les forts en gueule n’hésitent pas à donner de la voix.

Ce caractère bonasse a pu faire croire qu’il serait facile à troubler à l’approche des élections dans sa région, mais la stratégie adverse, manigancée par son grand ami Francis Luyce, s’est achevée dans une belle déroute. M. Beurrier a sans doute connu la plus belle élection de ces régionales (quoique le score de David Wagner dans l’Est n’était pas mal non plus).

Aujourd’hui, donc, Gilles Sezionale le cite parmi ceux sur lesquels il appuiera sa présidence, auprès des présidents d’Occitanie et de l’Est, Bernard Dalmon et David Wagner. L’un des atouts de Beurrier, outre qu’il préside une Ligue riche de 58.000 licenciés, est que, l’un des rares Parisiens, il assurerait en quelque sorte la permanence au siège de la fédération. Non seulement Sezionale parle de lui comme son homme de confiance, mais Jean-Jacques Beurrier le représentera quand lui-même sera retenu dans sa nouvelle grande région.

Non seulement M. Beurrier a clairement exprimé ses positions ces dernières années, mais il a sans doute été, depuis deux ans, le membre du Comité directeur fédéral qui a le plus nettement et régulièrement su s’opposer aux décisions les plus discutables de Francis Luyce, non pas de manière aveugle, d’ailleurs, mais toujours explicite. La semaine dernière encore, après que Francis Luyce (le candidat) ait fait connaître son programme par le biais du site fédéral en interdisant à Gilles Sezionale d’en faire autant, Jean-Jacques Beurrier a été le premier à mettre les pieds dans le plat, et à rédiger un courrier des plus fermes adressé au secrétaire général de la Fédération, M. Sauget, pour que le programme de Sezionale ait droit aux mêmes égards.

Lors de la première réunion du Comité directeur de la Ligue de l’Île-de-France, Jean-Jacques BEURRIER  a annoncé tranquillement que les délégués de l’Ile de France soutiendront le programme de Gilles SEZIONALE. 

« En effet, a-t-il déclaré, le programme de Francis LUYCE n’est ni convaincant ni sérieux car tout ce qu’il annonce aurait pu être fait lors de ses 24 ans de présidence ! » On ne saurait mieux dire, tant le « programme » de Luyce, quand on le compare à ses programmes précédents, n’apparait que belles paroles jamais suivies d’effet, enfumage d’un candidat-président hâbleur et aux abois. Avec l’actuel président à la tête de la Fédération, aucun changement ne pourra se faire en profondeur. Aussi vrai que l’Île-de-France, malgré son nom, n’est pas une île. Et que chaque région ne peut éviter d’impacter les décisions prises à Pantin.  

L’image que donne Jean-Jacques Beurrier, généralement, est celle d’un homme qui « ne veut pas de vagues. » Ou encore d’un monsieur serviable, qui « ne voit le mal nulle part » qui, par exemple, je le tiens de l’intéressée, se mettra en quatre pour, avant une réunion de bureau, aller récupérer à la gare une consœur en difficulté parce qu’elle sera en retard et a du mal à se déplacer.  

Jean-Jacques Beurrier est entré en natation au Val Maubuée (une communauté d’agglomération du nom d’un affluent de la Marne) par ses filles, Jeanne et Claire. Et comme elles avaient sept ans d’écart, ce détail augmenta d’autant la durée de sa carrière de parent de nageuses. Aujourd’hui, son aînée a quarante ans et il y a quelque temps que Jean-Jacques ne suit plus ses ondines de filles, mais le virus du bénévolat ne l’a pas quitté : président du club pendant vingt ans, président de la Seine-et-Marne ensuite, et, depuis octobre 2008, de l’Île-de-France.

A partir de 1980, il effectuait sa carrière professionnelle au service d’alimentation énergie électrique de la RATP. « Comme, les quinze premières années, je travaillais selon un trois-huit, j’ai gagné cinq ans d’ancienneté et me suis retrouvé à la retraite à 54 ans. »

Depuis donc, Jean-Jacques Beurrier est devenu en quelque sorte dirigeant à plein temps…

CHANGEMENT DE POLITIQUE, AVEC QUI…

…Un technicien français, qui lui ferait aisément ce reproche de ne pas être très fonceur, note cependant que sa dernière élection (il préside le Comité de l’Île-de-France depuis huit ans) pourrait changer les choses. Il en veut pour preuve les personnalités du bureau et les présidents de commission, « avec lesquels, dit cet entraîneur, on doit pouvoir travailler. »

Qui sont-ils ? Les vice-présidents, Patrick Fradet (pôle développement), Noëlle Hamon (pôle formation), Laurent Viquerat (pôle sport). Les présidents de commissions : Jean Boulanger (officiels), Michel Boussard (plongeon), Sylvie Caudrillier (natation), Gérard Venau (water-polo), Joël Ferry (maîtres), Thérèse Phan (natation santé), Evelyne Ciriegi (éveil aquatique). Mme Ciriegi est par ailleurs la présidente du comité olympique régional de l’Île-de-France, et aussi vice-présidente du pôle animation territoriale. 

On peut donc garder le même président de région et changer de politique ? Allez savoir. Francis Luyce parait croire (ou vouloir nous le faire croire) que la chose est possible au niveau national, en optant dans son « programme », piqué (c’est tellement facile) sur celui de son rival, et qui reprend tout ce que lui-même a promis et n’a pas fait dans ses vingt-quatre, bientôt vingt-cinq années de sa législature.  

On me soumet les « bonnes feuilles » des précédentes présidences du Dunkerquois. 2007, à Saint-Malo, Luyce : « N’est-il pas temps d’imaginer, de dessiner les concours d’une nouvelle gouvernance de la natation. »  Leonard de Vinci a mis quatre ans à peindre La Joconde. Luyce, dix ans pour ne pas tenir sa promesse. C’est donc un artiste dans son genre.

Luyce est conscient d’une chose : l’époque veut que « l’effet d’annonce est plus prégnant que la réalisation. » Il pose quelques questions. Il faut « préparer l’évolution et la révolution de notre mode de fonctionnement. » Et de s’interroger, toujours en 2007 : « quelle licence pour demain qui prennent (sic) en compte la demande sociale… Quelle place pour les associations sportives dans la construction, la rénovation et l’animation des piscines en France ? » La place des clubs ? Toujours à Saint-Malo, le même Luyce forge de belles images : « permettre à chaque maillon de la chaîne fédérale de se sentir acteur du fonctionnement fédéral. » En 2007, Luyce avoue que sa réflexion n’est pas nouvelle : « Les congrès de Dunkerque et Vichy l’ont approchée » en 1999. Il comprend bien, en année électorale, que la fierté d’appartenir à une grande Fédération doive être « assortie de prestations et de mesures d’accompagnement proportionnelles à l’objectif recherché. » Dix-huit ans après ses réflexions de 1999, Luyce continue de promettre que demain, il nous rasera gratis…

Revenons à Beurrier. Compliqué de créer une région active quand la fédé est immobile ? On veut bien le croire…

L’Île-de-France n’est pas une région facile pour la pratique du sport, et si Paris est, avec New York me semble-t-il, la capitale artistique du monde occidental, la ville lumière n’a jamais dominé par la qualité de ses infrastructures et de ses champions (en tout cas au prorata de sa population). Selon M. Beurrier « c’est plus facile dans les communes plus petites… où une vie locale permet de s’appuyer sur l’aide de sponsors et d’avoir une visibilité. » Toujours à son avis,« chaque département n’a pas le même dynamisme. » Et la question du bénévolat se pose, selon son constat, en termes bien connus de l’ensemble du monde sportif. « Nous souffrons d’un manque croissant de bénévoles, il s’agit d’une crise de société : individualisme et goût des loisirs poussent les gens en direction de la satisfaction de leur bien-être personnel. »

A LA RECHERCHE DU BÉNÉVOLE-EMPLOYEUR

L’esprit club se fait rare également, et, précise-t-il, « un peu partout, le président, le secrétaire et le trésorier font tourner la machine à trois. » En outre, le fonctionnement de l’entité est devenu difficile. Connaître des règles qui se complexifient n’est pas à la portée de tout le monde, pas tant, sans doute parce que cela se situe au-delà de la compréhension, mais parce que les appréhender demande du temps. Or, relève encore Jean-Jacques Beurrier, cet animal nouveau qui apparait sous la loi de la contrainte, le bénévole-employeur, n’a pas la vie facile. Il faut bosser comme un vrai professionnel, pour pas un rond et personne pour vous remercier. Ce n’est pas tout : « en tant que patron, le président de club, qui a envie de rester dans la convivialité avec l’entraîneur, doit également se souvenir qu’il ne peut être tout le temps copain-copain puisqu’il est en même temps employeur. »

Pour faire tourner sa boutique et aider à la réinsertion des nageurs, il évoque le monitorat sportif. Ce diplôme créé par la Fédération permet aux clubs de faire travailler contre rémunération et à des nageurs d’entrer dans la carrière. Mais ce moniteur ne peut pas surveiller une piscine. En gros, « cela permet d’embaucher des jeunes quelques heures par semaine avec une formation correcte. » Premier pas vers une carrière d’enseignant, constellée de quelques opportunités professionnelles comme les brevets fédéraux et les formations professionnelles agent de développement régional.

Avec des diplômes, on se situe au cœur de la professionnalisation, point qui interroge Jean-Jacques Beurrier. « Nous avons des nageurs qui sont des amateurs mais nagent en professionnels. Si l’on excepte les cinq ou six qui gagnent bien leur vie avec le sport, tous les autres doivent être aidés. Ça m’a fait mal au ventre de voir Roxana, à peine sortie de la carrière, vendre des maillots Tyr sur les stands. Il faut que nos nageurs finissent leurs carrières la tête haute. On a aujourd’hui, des contrats d’insertion professionnelle, Odile Petit et Nicolas Scherer sont à la mission nationale reconversion des athlètes. Mais on doit aller plus loin. »

L’INSEP, OUTIL REMARQUABLE MAIS LIMITÉ

La question de l’entraînement de l’élite reste vive en Île-de-France où les distances rendent les nageurs tributaires de déplacements parfois longs, toujours fatigants. L’incapacité de bâtir des centres d’entraînement départementaux constitue un échec pour les parties prenantes ; la question de  l’INSEP, qui dispose désormais d’une piscine performante, la Fédération qui sous-utilise cette installation, et la Ligue de l’Île-de-France de natation qui pourrait disposer d’un centre d’entraînement pour ses meilleurs nageurs, cette question reste pendante.

L’un des handicaps de l’INSEP revient à des capacités d’hébergement très limitées. Comment mettre 40 nageurs de haut niveau dans l’eau du bassin (techniquement très possible) quand on ne dispose pas de dix lits pour les accueillir ? Mais aussi, comment attirer des nageurs à l’est parisien alors qu’ils peuvent trouver des conditions équivalentes sur la côte méditerranéenne, sous un climat plus riant et dans des conditions financières bien plus attractives, puisque les clubs n’hésitent pas à les rétribuer ?

A côté de ça, l’Île-de-France a réussi à trouver des moyens pour ses nageurs d’eau libre à Fontainebleau…

Depuis octobre 2015, d’aucuns prétendaient qu’une opportunité se présentait de faire passer la natation de l’INSEP à un niveau supérieur. Fred Vergnoux, qui entraînait en Espagne, paraissait faire acte de candidature. Il devenait particulièrement intéressant à partir du moment où sa nageuse vedette Mireia Belmonte enlevait le titre olympique du 200 mètres papillon. L’idée était que Vergnoux pouvait sur son nom attirer les nageurs ambitieux et les surdoués ! Il fut donc reçu à la Fédération.

Mais il n’est pas interdit de penser qu’il n’était pas si intéressé que ça par les propositions françaises, et que ses va-et-vient entre Sabadell et Paris avaient surtout pour but de faire monter les enchères avec son employeur, la Fédération royale espagnole ! « Lorsqu’on l’a reçu, Vergnoux a fait valoir qu’il préfèrerait un poste à Font-Romeu plutôt qu’à l’INSEP, vu qu’il privilégiait l’entraînement en altitude », raconte M. Beurrier, qui préfère en rire et pour qui l’affaire n’a pas été bien menée. 

« Comme de plus on n’avait averti ni les entraîneurs ni les nageurs de l’INSEP, ce manque de concertation a provoqué une certaine inquiétude des parents, quant à Eric Braize et Eric Rebourg, ils se sont sentis vexés. »

Et le comité de l’Île-de-France ? On lui demandait de passer à la caisse, à hauteur de 50.000€ par ans, pour payer Vergnoux, sans lui offrir une quelconque compensation, se désole M. Beurrier. Assez vite, Vergnoux a signé en Espagne et on n’en a plus reparlé. Les deux Eric qui entraînent sur place sont sur le départ, et Jacques Favre s’est fendu d’un appel à candidatures pour entraîner l’INSEP. Il parait que Michel Chrétien est sur les rangs et selon le DTN, l’entraîneur amiénois constituerait une solution idéale…

 ET UNE DERNIÈRE ÉLECTION MASCARADE

Jean-Jacques Beurrier, on l’a dit, se sent très impliqué, au niveau de la fédération, et par ce qu’il appelle « une gouvernance à changer. » Cette fois encore, entre le 31 mars et le 2 avril, un petit nombre de délégués, 44 en l’occurrence,  voteront pour les élections dans une parodie de démocratie où certains votants, dont Beurrier lui-même, représenteront 19.530 licenciés de la fédé.

Il faudra se prêter à cette mascarade, qui est le système que Luyce a protégé depuis vingt-cinq ans parce qu’il estime plus facile de tenir par des promesses fallacieuses un petit nombre de votants que l’ensemble des clubs…« Est-ce logique », dit le président de l’Île-de-France, qui aimerait bien que tous les clubs puissent voter directement et choisir leurs instances dirigeantes.

Ce mode électif est, dit encore M. Beurrier, le symptôme d’un fonctionnement : « la Fédération s’est trop éloignée de ses clubs. » Pire, on les a abandonnés, et tout ce qui a été dit sur l’aide qu’on devait leur apporter pour rester les maîtres du jeu dans les piscines a été bien négligé. « On a laissé la gestion des piscines leur échapper, pendant des années ; quand le danger a menacé, la Fédération a totalement refusé de s’impliquer. Pourquoi ? Manifestement, la question de la gestion des piscines par les clubs n’est pas dans l’esprit de Luyce. Il fallait investir, et ce n’est pas son genre de fonctionnement… Maintenant, avec l’équipe de Sezionale, c’est l’inverse qui devrait se passer. Mais il ne sera pas facile de changer de direction. Il ne suffit pas de décréter une politique en ce sens : la formation de personnes pour la gestion, c’est compliqué. Pourtant, il faut remettre le pied dans la gestion. »

Un autre point noir de la gestion Luyce serait la façon d’aborder la question des licences. Le président voit dans la licenciation une opération financière : elle fait entrer de l’argent à la Fédération. Or des licenciés en nombre, ce n’est pas seulement un flux monétaire : c’est un signe de vitalité et de bonne santé. 

Là où Luyce ne voit que des rentrées d’argent, Beurrier, comme d’autres dirigeants, envisage une heureuse addition de pratiquants.

FAUT-IL AMENDER LA LICENCE FÉDÉRALE

D’où une stratégie généreuse et inventive : « dans notre programme de labellisation en Île-de-France, on a parfois ristourné la part du Comité. On a appelé cela le coup de pouce licences. Il fait savoir que dans le prix d’une licence à 36€20, on trouve une part fédérale, de 21€60, une part du Comité départemental, 6€55, les 8€05 restants allant à la ligue IDF. On n’a pas fait d’argent sur ces licences, mais on a gagné de trois à quatre mille licenciés. »  

Sous l’autorité de Luyce, la fédération reste accrochée à sa part fédérale comme s’il s’agissait d’un droit divin. Le président, harpagon dans l’âme, défend sa cassette. Cette gestion avaricieuse est vieillotte et finit par être contre-productive. On me susurre de ci de là que les clubs abandonnent la labellisation en laquelle ils voient désormais une ruse d’oncle Picsou. « Quand le club est en difficulté financière, il ne licencie pas, explique encore M. Beurrier. Ce n’est pas tout : cette vision unidimensionnelle de la licence entrée d’argent fait que « la licence dérive. Dans la journée eau libre, dans les journées j’apprends à nager, on ne peut demander comme ça des licences à des prix prohibitifs. Il faut remettre tout ça à plat… »

Bien entendu, on ne remettra rien à plat avec un président Luyce. A la dernière réunion du comité directeur, alors que les participants débattaient sur la réforme de la licence, il n’a pas s’empêcher de laisser échapper : « il n’est pas venu le temps de la réforme de la licence, il faut augmenter le nombre de licences (ce sont ses propos). »

Peut-être faudra-t-il expliquer à Luyce que la réforme de la licence permettra d’augmenter le nombre des licenciés, quand le système actuel, au bout de sa logique, ne pourra que le diminuer ?

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