JOURNAL D’UN NAGEUR DE L’ÈRE POST-TRUMP

Éric LAHMY

 Dimanche 19 Mars 2017

LIVRE

 Lorsqu’Olivier Silberzahn, un ingénieur issu de Polytechnique, me proposa de m’envoyer son livre, le titre était assez intrigant pour moi pour que j’accepte avec intérêt. Pourtant, je me méfiais. Pas de lui, de moi. A force de ne vouloir lire que des chefs d’œuvre de la littérature, je risque trop d’être excessivement sévère avec un premier ouvrage qui ne prétend pas renouveler Proust.

Nageur et ingénieur, le mariage avait de quoi aiguiser ma curiosité, et le mélange des genres, entre virages en natation et tournants de la politique états-unienne, que ce titre promettait, n’était pas pour me déplaire… Sur ce plan, son livre me parut réussi.

Silberzahn m’a beaucoup appris. Ainsi pourquoi je n’aime pas nager dans les piscines françaises. C’est quelque chose que je n’arrivais pas à  justifier. Grâce à lui, je sais maintenant que nos piscines ne sont pas partagées entre le public et les écoles par peur des pédophiles ! Vous y auriez pensé ? Les baigneurs, de ce fait, expulsés des créneaux de natation scolaire, se trouvent compressés dans les rares heures et le peu de lignes qui leur sont réservées, quand dans d’autres pays, en jouant avec les horaires, je parviens à nager dans des lignes d’eau moins fréquentées. Etonnez-vous, après ça, des déficits des piscines, et soyez en persuadés : nous ne sommes plus, depuis longtemps, le peuple le plus spirituel du monde !

Il y a des choses dans lesquelles je me retrouve dans son texte. Par exemple son agacement devant la crainte folle de notre époque face au moindre risque pris, qui débouche, pour le nageur, sur l’interdiction de nager de superbes plans d’eau libre. « Pourquoi déresponsabiliser les citoyens et restreindre leur liberté au nom de la défense de leur sécurité ? » Tentative de réponse ? Parce que l’accident PUBLIC nous est insupportable. Pendant ce temps, 20.000 personnes meurent chaque année d’accidents domestiques, mais cachés, personne ne les voit, donc ils n’existent pas.

L’auteur obéit à ce que j’appellerais un principe de révolte, très français, voire franchouillard, mais qui me convient parfois assez bien. Par exemple contre l’interdiction du short de bain et l’obligation de porter un bonnet de bain, même pour les chauves, et dans lesquelles il voit « le symbole d’une société toujours plus policée, toujours plus réprimante, liberticide, qui, croyant se sauver, court à sa perte en sacralisant le principe de précaution et la pseudo-hygiène, au détriment de la liberté et du goût du risque. » En colère, n’est-il pas vrai?

Ce n’est pas tout. Apnée interdite, plongeons éliminés du décor des piscines, remplacés par des toboggans bien policés. « Au bout de dix ans, ils ont réussi à dégouter et anesthésier toute une jeunesse, qui doit maintenant chercher sa dose d’adrénaline dans des pratiques autrement dangereuses. »

Très vite, le livre prend son rythme, et il devient évident, je l’ai dit, que la natation, quoiqu’excellement traîtée, y est un prétexte, un sujet marginal. Je ne dis pas qu’elle n’est pas importante dans l’esprit de l’auteur, qui connait très bien le sujet. Mais son héros aurait pu jouer au golf, à la canasta, aux échecs ou s’exercer au tir aux pigeons que presque rien n’eut été changé ou presque à son histoire.

Le sujet central du livre ?  C’est une assez ironique fiction politique. Partant de l’élection de Donald Trump, déjà acquise, et passant à celles, jusqu’ici imaginaires, de tous les représentants de l’extrême droite européenne, en France, en Autriche, et ailleurs, Olivier nous mitonne un scénario-catastrophe dont je ne puis trop vous dire où il va nous mener de crainte de vous gâcher le suspense.

Je ne sais pas trop ce qu’il pense en vrai de l’époque, Silberzahn. Partage-t-il la colère populaire qui étreint l’occident ? Oui et non, il est comme tout le monde, Olivier, il se positionne en fonction de ses aprioris.

Ce qui me parait clair, c’est, dans l’eau comme sur terre, qu’il pratique la hardiesse du propos. Quand il évoque le style du nageur, je songe à la théorie du « nager vilain » de Romain Barnier, aux tests de nage « panique » de survie, de Guennadi Touretski, ou encore à cette définition de la performance sportive vue par Lacan, « exploit dérisoire dans une situation d’égarement. » Silberzahn ne se propose-t-il pas, en effet, de « faire le contraire de ce style idéalisé que l’on trouve dans tous les manuels, mais que tant de champions ne pratiquent pas dans la vraie vie quand ils se battent pour la gagne » ?  Et d’affirmer : « à un moment, il faut savoir montrer à l’eau qui est le maître. » Pourquoi pas ?

Quelquefois, ses protestations ont quelque chose de loufoque dans le genre beauf, franco-français. Ne voilà-t-il pas que ce nageur d’eau libre diatribe contre, « aux Etats-Unis, leurs foutus bassins de 25 yards, qui ruinent tous les repères chronométriques », comme si le nageur de mer, le lac et de cours d’eau faisait si grand cas du chrono, et comme si le convertisseur yards-mètres de Speedo n’existait pas, allons, allons !!

Je ne sais trop si vous aimerez le scénario d’improbable fin du monde (et de début d’autre chose) imprégné de technologie que propose l’auteur. Raconter l’histoire de la planète entre 2017 et 2022 exige une certaine ambition et un goût de la science-fiction, mais elle m’aurait mieux accroché si racontée par un être vivant ; or ce héros a quelque chose de mécanique, il vous expose le crépuscule d’une civilisation, voire le drame d’une espèce avec des accents d’une neutralité telle que, par comparaison, Meursault, l’étranger de Camus (autre nageur) ferait figure d’hyperémotif.

Parfois jubilatoire, parfois farfelu, parfois convaincant, parfois fâcheux, j’ai eu après cinquante pages l’impression de m’appuyer une thèse, une oeuvre de futurologie à la Alvin Toffler (Le Choc du Futur, La Troisième Vague) mâtinée de fantaisie: Le Schnock du Futur, si vous préférez.

L’auteur est à son meilleur dans l’analyse. Il actionne avec un plaisir non dissimulé les mécanismes qui nous conduisent vers l’issue surprenante qu’il nous a préparée. Sans se soucier de psychologie : ce ne sont que mouvements de masses, de nations, de populations contre populations, comme à la parade.

Et au milieu de ce tohu-bohu, incapable de la moindre introspection, le personnage perd son job, nage, crève de faim, nage, fuit des drones tueurs, nage, vit (et nage) avec une fille, puis une autre, les quitte sans émotion, après analyse objective de la situation, décidément rien ne l’atteint. Bouddhiste ? Il nous l’aurait dit. Autiste, je croirais. Un calme plat des sentiments. L’homme de Silberzahn est un robot. Mais un robot pensant.

Et nageant, je vous le concède…

C’est dans l’eau que cet être sec trouve un peu d’humidité : sa part d’humanité ?

Olivier Silberzahn, Journal d’un nageur de l’ère post-Trump (Maurice Nadeau éditeur).

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