KAZAN (7) HORTON A L’ASSAUT DE SUN YANG ET DE PALTRINIERI

MACKENZIE VA-T-IL RÉUSSIR

LE DOUBLÉ DU DEMI-FOND ?

Eric LAHMY 

Vendredi 31 Juillet 2015

Cette année, il se pourrait bien que le meilleur nageur du monde soit (comme il est arrivé souvent dans le passé) un Australien. Je pense à Mackenzie Horton, un jeune Melburnian qui a, au pied des compétitions de Kazan, établi ainsi sa position : 1er sur 400 mètres avec 3:42.84, assez nettement devant le Britannique James Guy, 3:44.16 et un autre Australien, David McKeon, 3:44.28 ; et 2e des 1500 mètres en 14:44.09, 0.22 derrière l’Italien Paltrinieri, 14:43.87 et très loin devant le 3e de l’année, le Japonais Ayatsugu Hirai, 14:56.10… (1)

Par ailleurs, Horton trône sur la distance intermédiaire, des 800 mètres avec 7:47.36, devant le double champion olympique chinois, Sun Yang, 7:47.58. Une distance non-olympique pour les hommes, mais disputée aux mondiaux, quoique tout à fait redondante vis-à-vis du 400, et surtout du 1500 mètres (dans neuf cas sur dix, le meilleur nageur de quinze est aussi le meilleur sur huit), ce qui lui confère un statut mineur. Je ne serais pas étonné de voir Horton nager, s’il se présente à son meilleur sur l’épreuve, qui ne l’a jamais trop intéressé jusqu’ici, en moins de 7:40.

 Champion du monde junior, Mackenzie Horton est donc perçu en Australie comme l’héritier d’une tradition et le futur grand nageur de demi-fond d’un pays qui s’est fait une spécialité séculaire d’en produire.

Une spécialité séculaire, mais parfois terriblement frustrée. Voici deux années, ce que le pays compte de passionnés de natation n’avait pas trop de compliments vis-à-vis de Jordan Harrison, qui, doté d’un étonnant battement à six temps qu’il conservait tout le long d’un 1500 mètres, et lui permettrait de « rattraper » énormément, s’était qualifié pour les mondiaux de Barcelone en claquant le « mur » des 1500 mètres. Coaché par Dennis Cotterell (l’entraîneur d’Hackett), Harrison, avec 14:51.02, était alors devenu alors le 2e « jeune » du pays de tous les temps, derrière Perkins, 14 :50.58, et devant Hackett. Déjà, on voyait là l’homme du futur du demi-fond des Antipodes, mais Cotterell lui-même n’était pas impressionné par les comparaisons avec les anciens : « ce sont les programmes qui font la différence, et non pas les performances réussies à tel ou tel âge. » Harrison entra dans trois finales à Barcelone pendant qu’Horton enlevait toutes les courses du 200 au 1500 d’où quatre médailles d’or aux mondiaux juniors de Dubaï.

Or aujourd’hui c’est Horton qui mène la danse, et apparait même comme un double, voire triple, favori des courses des championnats du monde de Kazan…

Horton s’est escrimé tout le long de cette année à déjouer ce genre de prédictions optimistes, orgueilleuses parfois jusqu’à la fanfaronnade, dont les Australiens sont friands. Avec ses lunettes d’écaille, son sourire dévastateur, ce jeune et grand (1,90 mètres pour 2 mètres d’envergure) sympathique, martèle calmement qu’aux mondiaux de Kazan, le 400 mètres et le 800 mètres, courses sur lesquelles il est engagé, ne serviront en quelque sort que de canters, ou d’échauffement, à son seul objectif réel, le 1500 mètres nage libre.

« Le fait d’être en tête des palmarès sur 400 mètres n’ajoute aucune tension », expliquait-il le 20 juin dernier aux journalistes alors que l’équipe se préparait à s’envoler en direction du stage de préparation finale, tenu à Doha, la capitale du Qatar. « La plupart des gens savent que je serai à Kazan, essentiellement pour le 1500 mètres, aussi le 400 mètres pourra-t-il n’être plus ou moins qu’un coup de bol. »

Ceux qui l’ont vu nager aux championnats d’Australie, imposant un style d’une rare puissance, à la technique épurée, entièrement revue et corrigée depuis les deux dernières années, et à l’impressionnante efficacité, pourront penser que le coup de bol n’a rien à voir en l’affaire. Ses 3:42.84 représentent la 2e performance nagée sur 400 mètres depuis les Jeux olympiques de 2012, derrière le résultat de Sun Yang, 3:41.59 en 2013, année où le Chinois a remporté les championnats du monde à Barcelone. Mais en 2014, Sun a connu de gros soucis, et pour 2015, son meilleur temps, 3:44.53, certes très respectable, reste un peu en dessous de lui-même.

Cependant, si Horton est en forme, Sun Yang, pense-t-on en Australie, est certes celui qui, plus que tout autre, peut l’accompagner dans son périple en direction du titre mondial. Yang, à Barcelone, en 2013, avait réussi le triplé 400 (3:41.59), 800 (7:41.36), 1500 (14:41.15). Le 800 mètres n’tant pas olympique, Sun avait aussi réussi le doublé du demi-fond classique, 400-1500, aux Jeux de Londres.

 LA SUPER COURSE, ENTRE HORTON, PALTRINIERI ET SUN YANG

Avant lui, un Australien, Grant Hackett, 35 ans, qui, à l’issue d’un come-back retentissant, a réussi à se qualifier pour les mondiaux de Kazan au titre du relais quatre fois 200 mètres, avait réalisé ce triplé, en 2005, aux mondiaux de Melbourne, nageant 3:42.91, 7:38.65 (record du monde) et 14:42.58. Hackett, ayant vu Horton nager aux championnats d’Australie, se montra extrêmement enthousiaste, et se déclara persuadé qu’il battrait le record du monde, 14:31.02 ; voire les 14:30. Et donc, bien entendu, son vieux record australien, 14:34.56, établi en 2001 aux championnats du monde de Fukuoka. Dans un premier temps, Horton sembla être embarrassé par une marque de confiance assez lourdement assénée, mais depuis, ces paroles de l’aîné ont fait leur chemin, et il a avoué qu’elles lui ont fait grimper sa confiance.

Yang mis à part, reste le défi que pose le recordman d’Europe italien, Paltrinieri. Mais les 0.22 de différence entre les deux hommes risquent de ne guère peser lourd dans la balance le jour où ces deux hommes vont s’affronter. Horton estime disposer de quelque fonds de progrès dans la façon qu’il a eu de nager aux championnats d’Australie. « Si vous voyez mes 400 premiers mètres de Sydney, ils étaient très rapides, passage en 3:49.88, presque trois secondes plus vite que le rythme du record du monde, mais nagé avec beaucoup d’effort, ce qui m’a fait très mal à la fin de la course. A Kazan, je veux passer presque aussi vite, mais être beaucoup plus relâché, et cela devra faciliter la deuxième moitié de course. Il y a beaucoup à améliorer à partir de cette course. »

De façon récurrente, quand le 1500 mètres australien va moins bien, les entraîneurs expliquaient doctement que les jeunes ne veulent plus faire l’effort de la compétition la plus difficile du programme. Horton, lui, précise que c’est pour cela que la distance l’attire : « c’est tellement difficile, qu’elle fait la différence entre les enfants et les hommes. »

« LA RÉUSSITE, CE SERA DE GÉRER MA TÊTE »

 Pour ses premiers championnats du monde (seniors), Mack Horton, qui, l’an passé, avait fini 2e du 1500 mètres des Jeux du Commonwealth (derrière le Canadien Ryan Cochrane), aura de quoi faire. Dans l’ordre, 400, 800 et 1500. Il pourra être appelé à nager le relais quatre fois 200 mètres… Il affirme être tout à fait serein à l’approche des échéances, et avoir mesuré, à une époque de l’année où les nageurs ont du mal et souffrent dans l’eau, des progrès dans sa nage qui le rendent confiant. On dirait aussi qu’il essaie, vis-à-vis de l’attente des Australiens, de dégonfler la dimension des mondiaux en termes de médailles, et prévient : « la réussite, pour moi, reviendra de gérer ce qui me passe par la tête ; [pour le reste], ce sera une grosse semaine, je vais la nager et, quel que soit le bilan, ce sera la fête. La natation, ce n’est pas que la course aux médailles. Il y a une dimension liée aux expériences à très haut niveau que l’on vit. La réussite, ce sera pour moi de tenir et de me bien comporter mentalement à ce niveau élevé. » Bref, même si l’on peut imaginer qu’il y pense, forcément, avec beaucoup d’intensité, il ne ressent aucune obligation de résultats, à ce qui lui apparait comme une « répétition générale » des prochains Jeux olympiques…

Hackett, qui est passé par le chemin, donne un avis éclairé sur la question : « arriver en numéro un ne signifie pas que vous allez gagner. Cela vous désigne, vous place sous une certaine lumière, mais il est essentiel de ne pas se laisser influencer par cette position, de ne pas la laisser perturber vos propres attentes. Les rankings vous renseignent sur vos chances, mais sans plus. Maintenant, certes, il vaut mieux y être le premier que le dixième. »

 LE NAGEUR DE TRAIN SOUS LA MENACE DES FINISSEURS ?

Alors, tout va-t-il pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Oui et non. Horton a un problème. C’est un « pacer » quand la course moderne privilégie le « racer ». Ques aco ? Un pacer est un nageur de train, c’est-à-dire un homme qui peut aligner dans une course régulière, lancée vite, ses longueurs à une vitesse moyenne élevée. Le racer est celui qui va suivre le pacer… et le déborder à la fin de la course : il dispose d’un finish. Dans le passé, des « pacers » ont dominé parfois, ainsi Mike Burton, le champion olympique américain du 1500m en 1968 et 1972, ou encore Salnikov. Ils écœuraient leurs adversaires au train. L’Australien Stephen Holland, autre « pacer » phénoménal, devint champion du monde en 1973, vainqueur des Jeux du Commonwealth en 1974, recordman du monde, mais il fut finalement dominé, en 1976, aux Jeux olympiques de Montréal, par un racer, l’Américain Brian Goodell, dans une course où les trois premiers battirent l’ancien record du monde !

Horton s’est toujours comporté comme un pacer… pour l’instant. Aux championnats d’Australie, il est parti très vite et a fini comme il l’a pu. Rééditer ce genre de course en face de Paltrinieri de Sun Yang, sans doute le meilleur finisseur du 1500 mètres qui n’ait jamais vécu, serait risquer de se faire doubler dans les deux dernières longueurs de bassin… En revanche, Paltrinieri, avec un style très différent, nage assez laide, en fréquence sur les bras avec un boitement à la Janet Evans, et zéro battement, mais un corps bien aligné et une technique peu fatigante, adopte un profil chronométrique proche de Mack, départ à fond, et on cherche à tenir…

28 COUPS DE BRAS PAR CINQUANTE MÈTRES

Horton est encore jeune, il approche mais n’a peut-être pas encore atteint sa pleine puissance (Kazan va nous indiquer ses progrès). En revanche, à ce détail près, quel prodigieux nageur. Son mouvement est d’une amplitude équivalente à celle de Sun Yang (28 coups de bras en moyenne par 50 mètres dans le « corps » d’un 1500 mètres contre 27 au Japonais, et… 40 pour Paltrinieri). Son relâchement dans l’eau me parait encore plus impressionnant que celui du Chinois. Sa glisse est exceptionnelle. Il y a deux ans, il était doté d’un battement relativement faible, économique. Mais depuis, il a nettement progressé dans ce secteur, dans les virages aussi. Son mental est incroyable. Horton attaque bille en tête, il semble faire de ses courses des parties de bras de fer qu’il engage d’emblée. Très certainement, c’est en raison de cette tactique qu’il a mal fini ses grandes courses des « trials » olympiques et mondiaux en 2012 et 2013, laissant finalement la victoire à Jarrod Poort et Jordan Harrison et ratant chaque fois les minimas drastiques exigés par la Fédération australienne. Mais n’oublions pas qu’il est très jeune, et c’tait encore un gamin.

LE PHYSIQUE DU NAGEUR IDÉAL

Il est amusant d’entendre Horton parler de la dureté du 1500, parce qu’avec ses binocles, son air doux et rêveur. Il a vraiment une touche de joyeux garçon, ouvert et sympathique, et rien de la dureté que portent Harrison et Poort sur leurs visages. Ayant amélioré ses virages et son battement, il ne lui reste plus qu’à se fabriquer un finish (un changement de rythme, quelque chose qui se travaille à l’entraînement) il va être très difficile à battre. L’ancienne championne de dos Nicole Livingstone, devenue journaliste, et très investie dans la politique fédérale, estime que l’arrivée d’un groupe de joyeux conquérants, dont Mackenzie Horton, venus de l’Etat de Victoria, a été obtenu par un certain nombre de paramètres : l’amélioration du standard des entraîneurs, la création de bourse d’études de natation dans les écoles privées de l’Etat. « Mais, ajoute Livingstone, si, étant sorcier, vous sachiez préparer la potion parfaite qui donne un corps idéal de nageur – grand, longs membres, larges épaules – vous obtenez Mack Horton ».

(1). Bon, je ne me fais pas de souci, après les courses de Kazan, la vox populi retiendra je ne sais quel quatre nageur qui aura fait partie de deux, trois ou quatre équipes médaillées, on additionnera les pommes et les poireaux, et on le bombardera super crack, comme on honora en 2012 à Londres Ryan Lochte alors que Sun Yang avait (presque) marché sur l’eau et, en valeur nautique, avec son 400 et son 1500, valait facilement, aux Jeux, Lochte et Phelps empilés l’un sur l’autre. Mais n’anticipons pas…

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