LES FEMMES NAGERONT-ELLES PLUS VITE QUE LES HOMMES ?

Par Eric LAHMY                                                     Dimanche 3 Mai 2015

L’Américain Philip Whitten, l’un des auteurs les plus pointus et prolifiques de la natation, vient de signer une chronique assez suggestive, que j’ai trouvée sur le site de la Fédération américaine, USA Swimming, et intitulée : « une nageuse battra-t-elle jamais un record du monde masculin ? »

En m’apprêtant à lire ce sujet type idéal de conversation au Café du Commerce, je ne vous cacherai pas que je maugréai déjà : bien sûr, puisque cela a déjà eu lieu, et me faisais un devoir d’envoyer ces infos au collègue quand, avançant dans ma lecture, je m’aperçus qu’il connaissait la chose. En 1923, une très belle nageuse de dix-huit ans, l’Américaine Sybil Bauer, avait, nous dit Whitten, établi un record mondial supérieur (de quatre secondes) à celui des hommes sur 440 yards dos. Elle avait nagé aux Bermudes la distance en 6’24’’8, qui plus est dans des conditions rigoureuses, puisqu’en bassin de 55 yards. Le record ne fut pas reconnu par la FINA pour des raisons administratives, sans qu’on puisse sérieusement mettre en doute la véracité de l’exploit qui mettait bout à bout quatre 110 yards en 1’36’’2.  

Les deux autres fois qu’un « record » féminin améliora celui des hommes, nous signale Whitten, ce fut à l’occasion de la traversée de la Manche. En 1926, une certaine Gertrude Ederlé traversa le Pas de Calais en 14h39’. Le record, détenu par un homme, était de 16 heures. 52 années plus tard, Penny Dean, une redoutable nageuse de très longues distances, pulvérisa, cette fois avec 7h40’, le record (hommes et femmes) de la Manche. Ce temps tint debout 16 années, et fut amélioré par un « élève » de Penny Dean, Chad Hundeby.

Dans d’autres occasions, que Whitten ne relève pas, des performances absolues ont été établies par des nageuses. J’ai retrouvé la traversée du Catalina Channel par Lynn Cox, 8h48’ le 22 septembre 1974, améliorant de deux secondes le record (David Cox, le 1er septembre 1972) ; record battu successivement par deux autres femmes, Marybeth Golpo, 8h43’16’’ et la légendaire Penny Dean, 8h33’. Le dernier mot semblait être revenu à Peter Huisveld, 7h37’31’’ le 20 août 1992. Mais le 5 octobre 2012, Grace van der Byl signait un 7h27’25’’ qui redonnait la suprématie au sexe « faible ». Depuis, elle a nagé en 7h14’ et laissé quelques mecs dans son sillage. 

Whitten ne cache pas que sa question lui est venue des exploits en demi-fond de Katie Ledecky, et notamment d’une récente coïncidence, dans un meeting où, en séries Ledecky réalisa, sur 400 mètres, exactement le même temps, au centième de seconde près, qu’un certain Michael Phelps.

Mais revenons, voulez-vous, au record battu voici 92 ans par Sybil Bauer. Il appartenait à Harold Hermann « Stubby » Kruger, qui était assez bon nageur de dos pour avoir terminé 5e de la finale olympique en 1920. Stubby était plus connu pour son numéro de plongeons comiques, effectué avec un compère qui deviendrait immensément célèbre, Johnny Weissmuller. Dans l’un de leurs vaudevilles, on voyait Weissmuller arborer une médaille sur sa poitrine. Kruger venait l’admirer, puis se tournait et lui montrait sa médaille, accrochée au dos de son maillot. Weissmuller lui demandait le pourquoi d’une telle originalité… Et Kruger, l’air important : « parce que je nage en dos.” Cela dit, sans vouloir diminuer les mérites de Sybil Bauer, qui était une très bonne dossiste, Kruger, lui, n’était pas un si grand champion; en outre, le 440 yards dos était plutôt délaissé, rarement nagé; aussi le succès, obtenu en bassin d’eau de mer, dans une eau très porteuse, de Bauer, reste, quoique marquant, assez anecdotique. Quand elle remporta le 100 mètres dos des Jeux olympiques de Paris, Sybil, 1’23’’2, resta à distance respectueuse des 1’13’’2 de Warren Kealoha, le vainqueur masculin.

DANS VINGT ANS ON SERA TOUS DES UNISEXES

Interrogé par Whitten, Frank Busch, le DTN américain, s’est amusé à répondre à la question de savoir si une femme, un jour dépasserait les hommes : « ça se discute, de toutes façons, dans vingt ans, nous serons tous des unisexes. » Puis il a raconté ces anecdotes nombreuses où, à l’entraînement, dans certaines circonstances, les filles battaient les garçons avant d’ajouter : « mais l’entraînement est une chose, la compétition une autre, et je doute que nous puissions voir un jour une nageuse, même aussi dominante que Katie Ledecky, battre les garçons. » Le coach de l’Université du Texas, Eddie Reese, sans croire le moins du monde dans ce scénario futuriste, admet que « les filles sont plus coriaces que les garçons et nous les voyons battre les hommes à l’entraînement, surtout dans des tests très éprouvants.  Plus la distance s’allonge, plus les femmes se rapprochent. Les hommes disposent d’une plus grande force, mais les femmes ont une endurance supérieure, et une capacité aérobie relativement supérieure. De ce fait, si un jour une femme battra les hommes, ce sera sur une longue distance. Elle devra aussi être ce que j’appelle une briseuse de barrières, comme Katie Ledecky. »

Et, en effet, cette femme telle qu’il l’imagine devra être une conquérante, que l’idée de limites n’effleure pas. Pour ce qui est des différences entre les records, il est un fait que les écarts entre les records hommes-femmes s’amenuisent en fonction inverse de la distance, en passant du 50 au 1500 mètres :

50 mètres    20’’91    (Cesar Cielo)         23’’73    (Britta Steffen)    Différence : 13,4%

100 mètres  46’’91    (Cesar Cielo)        52’’07     (Britta Steffen)      Différence : 10,9%

200 mètres   1’42’’   (P. Biedermann)   1’52’’98    (F. Pellegrini)      Différence : 10,7%

400 mètres   3’40’’07 (P. Biedermann)   3’58’’37  (K. Ledecky)        Différence : 8,3%

800 mètres   7’32’’12 (Zhang Lin)            8’11’’     (K. Ledecky)        Différence : 8,5%

1500 mètres 14’31’’02 (Sun Yang)         15’28’’36  (K. Ledecky)      Différence : 6,5%

Au vu de ces chiffres, la tendance peut être de se dire que les différences entre les records messieurs et dames s’estompent quand les distance augmentent, et que plus loin, il devrait y avoir un point où ces courbes se rejoignent et s’inversent. Et il est vrai que c’est arrivé, on l’a vu, sur les très longues distances des raids au large. Mais l’influence des courants est telle dans ce domaine que rien n’est sûr. A Londres, le marathon (10km) a été gagné chez les hommes par Mellouli en 1h49’55’’1, le féminin par Eva Risztov en 1h57’38’’2. Whitten ne l’évoque pas, peut-être parce que ces résultats ne servent pas son sujet ? En effet la différence ici est un petit peu plus élevée que dans le record du 1500 mètres. Elle est de l’ordre de 7%.

D’un autre côté, on l’a vu, sur des raids de l’importance de la Manche ou du détroit de Catalina, les femmes ont été souvent devant les hommes, et, quelles que soient les influences des courants et autres aléas, ou même encore s’il s’avère que les femmes qui réussissaient le faisaient parce qu’elles analysaient mieux les conditions de telles randonnées où, au-delà de la performance physique, il faut savoir naviguer, il y a de quoi réfléchir. Après tout, le sport est aussi une question de jugeotte!

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Selon Whitten, « nous pouvons raisonnablement penser que dans 45 à 50 ans, les records féminins seront aussi rapides que ceux des hommes d’aujourd’hui. En d’autres termes, les femmes ont le potentiel de nager plus vite que les records masculins actuels. Peut-être ce dont elles ont besoin est d’essayer de se mettre en pensée dans un mode futur : imaginer que nous sommes en 2065 et attendre que les femmes les plus rapides nageront sous les 47’’ au 100 mètres, moins de 2’7’’ au 200 mètres brasse, etc. »

Deux ou trois choses me frappent dans ce raisonnement de Whitten : d’abord, c’est ce sentiment qui agace tout nageur d’une génération passée face aux progrès de la génération suivante : « ah, si j’avais su », ou « ah ! si nous avions cela de mon temps. » Mais il est un peu puéril de songer qu’il suffise de se « mettre en pensée dans un mode futur. » Parce qu’en fait, nul ne sait très bien où vont se nicher les progrès à venir. On a vu dans le passé par exemple des nageurs atteindre une stature sans précédent pour une chose qu’ils faisaient, mais que personne n’avait analysée et encore moins reprise. Par exemple, comme Dick Cleveland, qui faisait de la musculation, ou, comme Duke Kahanamoku, qui était un surfeur ou, comme Ada Kok, qui fréquentait une salle de boxe, ou, comme Shane Gould, fille du plein air, qui avait grimpé aux arbres, varappé et jamais cessé de jouer dans la nature pendant toute son enfance, se donnant des bras et des jambes d’acier. Ces réussites en leur temps n’influencèrent pas (ou si peu) le petit monde de la natation fasciné par le mantra: pour nager vite, il faut nager plus (mantra qui n’est pas faux, mais court). D’une certaine façon, l’entraînement moderne, actuel, est né quand Janet Evans a tourné ses bras tendus et poussé sur un battement qui était un  battement de dauphin alternatif, ou quand Inge de Bruijn est arrivée armée et casquée, telle une moderne Walkyrie, sur le marché (et a été accueillie par un soupçon assez généralisé), ou encore quand Dara Torres s’est donnée à 40 ans les moyens de corriger des filles deux fois plus jeunes, ou encore quand Dave Salo a commencé à critiquer les entraînements marathons dans sa chronique dans Swimming World. Mais il a fallu aussi que ces innovateurs soient suivis, et leurs découvertes analysées et comprises. Et tout cela dans un brouhaha incessant, des désaccords de principe, des remises en cause, la vie quoi!

Ensuite, la question que Whitten posait au départ n’était pas de savoir si les filles de l’an 2080 iront plus vite que les garçons de l’an 2015, ce dont tout le monde se moque bien (les filles de 2012 n’ont-elles pas battu les temps de Don Schollander en 1968 sur 200 mètres, comme les filles de 1968 avaient battu les temps de Johnny Weissmuller en 1928, etc.  etc. ??), c’était de savoir si elles iront plus vite que les garçons de l’an 2080. Il n’y a pas trop de raisons de le croire, pas plus qu’en 1975, quand des penseurs de course à pied, influencés par les exploits de Shane Gould, ou encore de marathoniennes malheureusement assez souvent dopées, ont commencé à divaguer sur « la femme athlète à ferment » donc super résistante destinée à devenir à brève échéance plus rapide que l’homme, (sur une musique de Jean Ferrat)?

Enfin, tabler sur un progrès futur en fonction d’un progrès passé est chose très puérile. La suite du chemin ne se lit pas dans le rétroviseur, on risque de rater un virage. Exemple? Les records ne cessent d’évoluer, mais beaucoup moins vite que par le passé et à force d’avoir bossé sur la force, la résistance, la technique, on approche certaines limites peut-être pas infranchissables, mais beaucoup plus difficiles à surpasser. Ledecky est épatante, mais à côté de ça, rien ne bouge et le record du monde du 100 mètres brasse de Peaty – aidé d’ailleurs par la nouvelle « tricherie autorisée » par la FINA d’effectuer un dauphin dans sa coulée –  a été accueilli en Grande-Bretagne comme si ce jeune homme d’ailleurs fort sympathique avait changé l’eau en vin!

Pour tout vous dire, 1° je ne parierais pas sur un 100 mètres dames nagé en 47 » en 2080… 2°) Si oui, un homme nagera en 43 ».

SHANE GOULD, LA LEDECKY DE 1973

Je crois que l’un des risques de ces sortes d’analyses est de généraliser à partir de cas d’espèces. En 1973, une nageuse, Shane Gould, détint tous les records du monde de nage libre féminin, du 100 mètres en 58’’5 au 1500 mètres en 16’56’’9. Ils étaient séparés des records messieurs de respectivement 7’’3 (100 mètres) et de 1’4’’4 (1500 mètres), soit, en pourcentage des records masculins, 14% (100 mètres) et 6,7%  (1500 mètres) ! Gould était une immense nageuse de demi-fond qui était venue chatouiller les sprinteuses (et qui avait pris sa retraite à 16 ans). En s’emparant du record du 100 mètres, elle démontra, ce que personne ne vit alors, l’énorme retard du sprint féminin. Il n’en reste pas moins que depuis février 1973, c’est surtout EN SPRINT que les femmes se sont rapprochées des hommes, grâce à l’extraordinaire athlétisation, réalisée en quelques décennies, du « deuxième sexe » cher à Simone de Beauvoir ! Et si Gould, sans doute l’une des trois ou quatre plus grandes nageuses du siècle passé, nageait aujourd’hui, je crois que Ledecky se présenterait un peu moins sûre d’elle-même aux mondiaux de Kazan… En revanche, je ne suis pas sûr que Gould représenterait une menace pour les sprinteuses actuelles ! (Mais elle aurait pu être elle aussi considérablement ‘’athlétisée’’)…

ON DEMANDE UNE MUTATION GENETIQUE

L’un des meilleurs arguments tendant à démontrer que les femmes ne risquent pas de battre les hommes dans l’eau, c’est que, quand certains systèmes essaient de tricher, notamment pour essayer de dépasser les limitations de la féminité, ils utilisent des hormones mâles. Le dopage le plus efficace, c’est la testostérone, et, donc, la virilisation!

Alors ? La seule raison qui pourrait selon moi amener les femmes à battre les hommes serait une mutation génétique. Improbable mais pas impossible. Les hommes ont de tous temps été plus grands et forts que les femmes pour des raisons génétiques complexes. Chez certaines espèces, une distribution des cartes différentes a fait le mâle plus petit et plus faible. Il en va ainsi chez certains types d’autruches, chez la hyène, chez certaines araignées, etc. La taille supérieure de la hyène femelle a assuré la survie de l’espèce, les mâles ayant la regrettable habitude de se nourrir des petits. Les femelles moas (sortes d’oiseaux géants aujourd’hui disparus) ont dépassé la taille des mâles parce qu’en l’absence de prédateurs, le développement des individus a nettement avantagé les femelles. Certains poissons, comme l’espadon, on réglé la question à leur façon. Ils sont mâles jusqu’à 90 kilos, femelles ensuite!

Et nous, dans tout ça? On peut toujours s’amuser à imaginer des circonstances  provoquant une inversion du rapport de taille et de force femmes-hommes (Robert Merle en avait fait un roman de science-fiction, Les Hommes Protégés). Les idées ne manquent pas, pour justifier cette évolution, que cependant rien ne nous permet d’envisager aujourd’hui!.

Mais faisons confiance à la nature et laissons tout cela. Demandons-nous maintenant ce que va nous faire Katie Ledecky!

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