MAIS QUE FONT LES JAMBES DU NAGEUR ?

L’APPORT DES JAMBES DANS LA PROPULSION

Par Eric LAHMY                                                                      Vendredi 20 Juin 2014

L’apport respectif des bras et des jambes dans la propulsion du nageur est sans doute la question la plus intrigante qui se pose en natation sinon parmi les entraîneurs, du moins chez des théoriciens et quelques éducateurs.

Telle que posée, sans doute parce que je ne ressens guère la nécessité de nourrir des convictions sur le sujet, la question me semble plus excitante d’un point de vue cérébral que féconde. Il est presque impossible d’y répondre, tant il parait difficile de démêler l’apport respectif de ses deux sources de propulsion chez un nageur en action. Pour certains, d’ailleurs, évoquer ces deux sources constitue une hérésie, car, disent-ils, seuls les bras propulsent. Jusqu’ici, on n’a pu leur opposer d’argument construit, indubitable. Croire que les jambes sont (ou ne sont pas) propulsives en natation est de l’ordre de l’intuition. Mais l’intuition, outil magnifique de la pensée, peut nous fourvoyer.

LA DECOUVERTE DE CHRISTOPHE SCHNITZLER

Assez récemment, à Lille, au cours d’un colloque de théoriciens de la natation, un intervenant, Christophe Schnitzler, professeur agrégé d’éducation physique et sportive, membre de la Faculté des Sciences du Sport de Strasbourg, a réalisé l’analyse spectrale de la nage d’un triathlète (valeur 1’6’’ au 100 mètres libre) dans lequel il a cru reconnaître les faits suivants : « aux allures lentes, les jambes n’interviennent pas dans la propulsion, alors qu’à la vitesse du sprint, le rôle des jambes est de limiter la chute de vitesse entre deux phases propulsives des bras. »

Schnitzler expose dans sa démonstration les vertus de l’analyse spectrale, qui « permet de décomposer les différentes fréquences d’un signal périodique, et associe à chaque fréquence une puissance témoignant de son importance dans la variabilité totale du signal. Un signal très variable aura donc une puissance totale importante, et un signal complexe, c’est-à-dire généré par des sources de fréquences différentes, présentera plusieurs pics de puissance à l’intérieur de son spectre fréquentiel. »

A l’arrivée, ce travail parait confirmer une recherche menée depuis longtemps (1997) par Didier Chollet, aujourd’hui directeur d’Université à Rouen, et selon qui « le battement de jambes passe d’un rôle équilibrateur à vitesse lente à un soutien actif à la propulsion en sprint, permettant de mieux conserver la vitesse de nage entre les coups de bras… »

Schnitzler, qui reste très prudent quant à la portée de son travail, estime en être aux préliminaires, et ne pas avoir réglé certains problèmes méthodologiques, liés ainsi à la fiabilité de ses instruments. Deux nageurs ne donnent pas de profils équivalents, et il faudrait mesurer ces variations de fréquence chez un grand nombre d’entre eux. Il faudrait aussi, explique-t-il par ailleurs, tenir compte des effets de la fatigue sur la forme de la nage.

Jusqu’ici, la question du caractère propulsif ou non des jambes a souvent pris l’allure de la querelle des « petitsboutiens » et des « grosboutiens », dans les Voyages de Gulliver, où le pays de Lilliput s’épuise dans une guerre féroce entre les tenants de casser les oeufs par le petit bout, ou par le gros bout.

De ce fait, les débats autour de la façon dont les bras et les jambes collaborent à l’élaboration d’une performance dans les nages crawlées, ont pris un côté académique.

LE BATTEMENT DE STEPHAN CARON

Certains enjeux d’entraînement peuvent découler de la réponse à la question de savoir si – et dans quelle mesure – les jambes participent à la propulsion du nageur. Un exemple : Stephan Caron, quand il quitta Rouen, en 1989, à 23 ans, pour étudier à Paris, laissa son vieux coach, Guy Boissière, pour Stéphane Bardoux, un jeune entraîneur de l’école de Lucien Zins et donc très attaché à l’importance du travail des jambes. Stephan n’aimait pas trop aligner des longueurs derrière une planche à battements, un exercice où il n’excellait pas. C’était un sprinter de bras. On en a connu plusieurs, sur 100 mètres, et pas des moindres. John Devitt (1956-1960) et Michaël Wenden (1968), recordmen du monde et champions olympiques du 100 mètres ; Robert Mc Gregor (1963-1968), recordman du monde du 110 yards ; Vladimir Bure (1972-1975), recordman d’Europe ; Jonty Skinner (1976), recordman du monde ; Jack Babashoff, etc… Bardoux amena quand même Stephan à travailler ses battements, en lui vantant l’excellence de l’exercice pour le coeur. Caron fit ses battements avec une planche et ne nagea ni plus, ni moins vite en compétition qu’à sa grande époque rouennaise.

Un quart de siècle après, les nageurs ont appris à travailler leur condition physique en-dehors de la piscine. Ils courent, s’étirent, soulèvent des poids… Aujourd’hui, l’argument de Bardoux sur l’effet cardiaque des battements de jambes ne tiendrait pas. Le même résultat peut être obtenu en jogging, en séances de circuit training ou de Pilates, etc. Si le battement n’est pas propulsif, dès lors, pourquoi en faire ? En revanche, s’il participe puissamment à la propulsion et s’il se développe à la planche…

DEUX PUISSANCES PEUVENT S’ADDITIONNER

L’un des arguments de ceux qui n’accordent aucun caractère propulsif au battement de jambes, c’est que « deux vitesses ne peuvent pas s’additionner ». D’accord, mais, ne serait-ce que par provocation, j’aimerais répondre : pourquoi décider que ce sont les bras, et non les jambes, qui propulsent, et les jambes, et non les bras, qui stabilisent ? Plus sérieusement, pourquoi refuser l’idée que la performance en natation soit la résultante d’une « coopération » des bras et des jambes…

LES BRAS DU SPRINTER

Comparaison n’est pas raison, dit-on. Mais voyons ce qui se passe sur terre. Il pourrait paraître idiot d’affirmer que les bras du coureur à pied ont une action propulsive. On s’accordera sur le fait que la propulsion du coureur est une affaire de jambes. Chez l’homme debout, les bras s’agitent en l’air quand les jambes adhèrent au sol. Mais il n’en reste pas moins qu’un coureur ira moins vite si ses bras sont entravés, que s’il les utilise judicieusement comme des balanciers, ou des pistons, d’arrière en avant. Pourtant, personne ne viendra pérorer sur la propulsion des bras du coureur à pied…Les bras ne sont pas propulsifs, mais le piston des bras facilite le travail des jambes et donc accroit la vitesse du coureur.

Peut-on on comparer l’action des jambes dans les nages crawlées (crawl, dos, papillon) en natation avec celle des bras en course à pied ? Certes non. L’action des jambes en natation est incomparablement plus importante que celle des bras du coureur à pied ! Agitez bravement vos bras autant que vous voudrez, vous n’avancerez pas d’un pouce en l’absence de l’action des jambes. Les battements de jambes peuvent, chez certains nageurs doués de battements efficaces, générer une avancée du corps du nageur qui approche en vitesse celle des bras seuls.

ET MAINTENANT SANS LES JAMBES

L’idée que les jambes puissent propulser dans la nage complète trouva de fiers opposants, entre autres, Terry Laughlin, l’auteur d’un best-seller, Total Immersion, et en France Raymond Catteau.

« Je suis plutôt porté à penser que les attributs physiques (NDLR : des grands nageurs de jambes comme Thorpe, van den Hoogenband, etc…) qui leur permettent de nager plus rapidement que qui que ce soit d’autre leur permettent aussi de pousser une planche plus rapidement que qui que ce soit d’autre, explique Laughlin (texte rapporté par Marc Begotti). Je doute que les séries de jambes avec planche rehaussent la vitesse, et je me demande même, à supposer que les nageurs et leurs entraîneurs osent délaisser l’entraînement avec la planche pendant une saison, s’ils perdraient vraiment de la vitesse ou s’ils ne deviendraient pas de meilleurs nageurs? »

La question ainsi posée mérite qu’on s’y attache, et nous disposons de deux exemples fameux de nageurs qui ont été forcés d’expérimenter cette idée qu’on peut progresser en abandonnant le travail des battements de pieds. (1) L’un est Jean Boiteux, le champion olympique français du 400 mètres en 1952.

En 1949, à seize ans, Jean Boiteux, aux championnats de France, nageait le 200 mètres en 2’26’’. L’hiver suivant, un accident de ski (il s’était planté le bâton dans le pied), à Ceuze, près de Gap, le contraignit à nager, jambes entravées, sur les bras seuls. Cet incident fut bénéfique car il lui permit d’améliorer son point faible, la puissance du torse et des bras : en 1950, Jean améliorait le meilleur temps français cadet sur 400 mètres, gagnait deux titres individuels aux championnats de France : 400 mètres (4’49’’8) devant Alex Jany, 1500 mètres (20’3’’) devant Jo Bernardo. On notera que sur 400 mètres, il surpassait la vitesse qu’il atteignait la saison précédente sur 200 mètres!

On peut donc dire qu’un déficit de travail des jambes ne lui nuit pas…

L’autre nageur qui a vécu une expérience équivalente est… une nageuse: l’Américaine Tracy Caulkins. Au cours de l’hiver 1977, lors d’une promenade à cheval, la chute d’une branche d’arbre lui fractura un fémur et Tracy, 14 ans, dut nager à Nashville, où elle s’entraînait, pendant des semaines sur les bras seuls, une jambe dans une gouttière. Loin de l’handicaper, cet incident lui permit de renforcer ses bras et son torse. Nageant de 13 à 16 kilomètres par jour et tâtant de la musculation, elle enleva l’été suivant cinq titres aux mondiaux de Berlin et s’imposa tout simplement comme la meilleure nageuse du monde. Là encore, l’absence ou la limitation du travail des jambes ne lui fut pas préjudiciable…

LE PLATRE QUI MUSCLE

Michaël Phelps a nagé dans des conditions équivalentes après les Jeux de Pékin après s’être fait mal en glissant sur un sol verglacé. mais sa carrière était déjà fort longue, il avait atteint un tel niveau et d’autres éléments (il avait observé une saison sabbatique) font qu’on peut difficilement tirer un enseignement de la régression de ses performances à cette époque.

Qu’est-ce que les cas de Boiteux et de Caulkins signifient ? Sans doute qu’on peut ne pas travailler un certain temps le train inférieur et améliorer ses performances. Eux-mêmes et leurs entraîneurs ont mis en avant que le plâtre qu’ils devaient traîner en nageant avait contribué au renforcement de leurs bras. En quelque sorte, ils avaient fait de la musculation dans l’eau… Bien sûr, pour être absolument sûr du lien de cause à effet entre l’immobilisation des jambes et les progrès, il faudrait en savoir beaucoup plus sur le temps d’immobilisation des champions concernés et sur d’autres possibles changements dans leurs routines; il faut savoir qu’ils se trouvaient tous deux au début de leur carrière, à un moment de grosse progression. Mais en leur temps, les expériences de ces champions intriguèrent les observateurs…

Revenons un peu plus haut dans notre réflexion. Exactement au moment où nous énoncions qu’ayant noté que la propulsion bras seuls ou jambes seules est inférieure à la vitesse de nage bras et jambes, il faut bien attribuer cette augmentation de vitesse au travail des jambes.

C’est là que Laughlin, Catteau et Begotti nous attendent avec la sentence qui suit : « l’augmentation de vitesse dans la nage complète par rapport à la vitesse obtenue bras seuls est uniquement due à l’effet stabilisateur du battement, et ce battement n’est en rien propulsif. » L’augmentation de vitesse générée par les jambes n’est pas l’effet d’une propulsion, mais d’une stabilisation du corps facilitant l’hydrodynamique. Voilà quand même un bel exemple d’argument d’autorité (c’est comme ça parce que je le dis) qui n’est fondé sur rien!

Suit l’argument selon lequel « deux vitesses ne peuvent pas s’additionner. » Cette opinion est-elle indépassable sur le sujet ? Ce n’est pas sûr.

Ce ne l’est pas parce que la capacité propulsive des jambes dans la nage complète n’est pas à proprement parler une addition des vitesses. Certains nageurs réalisent 58’’ au 100 mètres bras seuls et 1’5’’ jambes seules. Additionner ces vitesses dans la nage complète reviendrait à nager un 100 mètres en 30’’75 ! Bien entendu, jamais personne n’a jamais proposé une telle absurdité.

En revanche, je me permettrai d’énoncer une hypothèse. Dans la nage complète, les vitesses s’additionnent, mais s’additionnent mal. Si vous préférez, dans l’arithmétique non euclidienne d’un nageur, cela donnera 10 plus 8 égale 11. Le nageur qui bat des jambes peut être un petit peu comparé à une poule qui, poursuivie par la fermière, court en battant des ailes. Je ne sais si les vitesses générées par les mouvements de ses pattes et ses battements d’ailes s’additionnent, mais la poule, elle, sait qu’il lui faut mettre les ailes pour tenter d’échapper  à la casserole.

En fait, il ne s’agirait pas tant en l’occurrence d’additionner des « vitesses »  que des « puissances ». Et deux puissances peuvent s’ajouter pour augmenter la vitesse, par exemple d’un aéronef ! C’est pourquoi, par exemple, un biréacteur dont un des réacteurs tombe en panne pendant le décollage aura besoin de plusieurs centaines de mètres de piste en plus pour s’élever dans les airs… Dans un milieu comme l’eau, dont l’effet de freinage sur le corps humain (faiblement hydrodynamique) est très important, qui dit surcroit de puissance dit surcroit de vitesse. L’homme qui nage est comme un avion qui ne parvient jamais à décoller. A chaque décélération due à l’incapacité du nageur de ne produire que des phases actives, le relais des jambes maintient la vitesse. Et c’est bien parce que l’ondulation de la hanche et de la jambe est (stabilisatrice certes, mais surtout) propulsive que le bras de Janet Evans ou de Sun Yang (deux exemples d’un battement à deux temps très efficace) se trouve doté de cette force impressionnante dans sa passée sous-marine.

S’il est convenu qu’on doive attribuer l’accroissement de vitesse, indéniable, entre la propulsion bras seuls ou jambes seules d’un côté et la nage complète de l’autre, il faut bien admettre qu’une partie de cette vitesse vient de la combinaison de ces deux propulsions – ou, pour ceux que gêne cette façon d’exprimer cette idée, de ces deux actions.

Tenir que « l’augmentation de vitesse dans la nage complète par rapport à la vitesse obtenue bras seuls est uniquement due à l’effet stabilisateur du battement, et ce battement n’est en rien propulsif, » comme l’affirme Laughlin, ne satisfera que les convaincus. Son « explication » n’est rien d’autre qu’un acte de foi. Il n’en apporte aucune preuve, tout comme je ne puis apporter la preuve du contraire ! Les jambes ne propulseraient jamais si la propulsion des bras était constante, et constamment supérieure à celle des jambes, pourrait dire, je crois, Didier Chollet.

Quand on lui demande pourquoi Catteau s’est-il accroché à cette idée comme s’il s’agissait du mystère de la Trinité, « c’est sans doute parce qu’il se trouvait dans une problématique de pédagogue. Il voyait ces entraîneurs faire travailler les battements en veux-tu en voilà », répond en l’espèce Chollet. Quant à Laughlin, son indifférence des jambes l’a amené à se faire le tenant d’un battement minimal à deux temps… Au bout du compte, il n’a fabriqué que de bons nageurs de longues distances.

Il est vrai, comme l’écrit justement Janet Evans (pour qui les jambes interviennent à hauteur de 10%, dans la vitesse du nageur), que le battement sert d’abord à empêcher les jambes de s’enfoncer (il s’agit donc là d’une stabilisation verticale)!  Et, bien réalisé, à maintenir le nageur dans la bonne direction.

Comment expliquer que la grande majorité des sprinteurs sont des nageurs « de jambes » et que la plupart des nageurs de demi-fond et de fond poussent sur les bras ? Va-t-on prétendre que la vitesse supérieure du sprinteur qui « met les jambes » est seulement dégagée par un meilleur effet stabilisateur des jambes ? Alors pourquoi le battement nécessite-t-il (du moins chez le champion) des chevilles extrêmement souples, comme « désarticulées » ? Des chevilles raides ne stabiliseraient-elles pas bien mieux le corps ? Il me semble plutôt que des chevilles raides ne « propulsent » pas parce quelles ne peuvent pas s’orienter de façon à repousser l’eau vers le bas et l’arrière. Seules des chevilles souples sont efficaces de par leur capacité d’orientation ; n’est-ce pas pour des raisons liées à leurs capacités propulsives ?

LA PLANCHE A BATTEMENT EST-ELLE PROPULSIVE ?

Il est frappant de noter que Laughlin rejette l’importance de la propulsion induite par le battement de jambes sous prétexte que le nageur se propulse en disposant d’une planche (alors que même sans planche, la propulsion par les jambes reste conséquente chez les bons – et un peu moins bons aussi – nageurs « de jambes » !) et que, dans la même réflexion, il retient comme « preuve » de l’inutilité du battement le fait qu’un nageur tiré rapidement par un câble provoque une traînée plus importante quand il bat des jambes que quand il n’en bat pas. Si utiliser une planche à battements n’a rien à voir avec battre des jambes en situation de nage complète, battre des jambes en étant tiré par un câble est-il assimilable à battre des jambes en situation de nage complète ? Si oui, il faut conclure de l’expérience du câble que le battement de jambes est défavorable à la propulsion du nageur, que le nageur doit laisser traîner ses jambes s’il veut aller plus vite. Ce qu’on aura du mal à faire admettre à Cesar Cielo ou à James Magnussen… De la même façon, en poussant à l’absurde sa présentation du  battement de jambes avec planche, doit-on croire, puisque les jambes ne sont pas propulsives, que c’est la planche qui l’est ?

LES PROGRES, C’EST DEVANT

Le seul argument qui m’apparait défavorable à une trop grande concentration sur le travail des jambes, c’est qu’une fois définie la forme du battement (mouvement partant des hanches, jambes serrées, fouetté et position des pieds en ailes de pigeon), le travail des jambes n’est pas en soi susceptible d’un fort progrès technique. Il n’est pas susceptible de susciter un riche travail pédagogique. Les jambes sont posées le long du corps, la forme du battement ne peut être dramatiquement améliorée, et la bonne façon de battre des jambes ne se perd pas facilement. Alors que l’architecture du haut du corps, le retour aérien des bras, la recherche de la prise d’eau, la position des mains, des avant-bras, des coudes, des épaules, de la tête, la respiration, la façon de se tourner à chaque coup de bras, le rattrapé (ou l’absence de rattrapé) d’un bras sur l’autre, la longueur de l’action sous-marine, le point où la main sort de l’eau, le relâchement du mouvement, l’écartement ou non des doigts, chaque détail du travail du haut du corps exige une réflexion, un fignolage de la technique, mais aussi une constante reprise en main. Si les jambes humaines n’ont pas été programmées pour effectuer des battements dans l’eau, les bras sont encore moins adaptés. Les progrès que l’on peut attendre d’une bonne technique semblent bien se situer sur le train avant du nageur ou à tout le moins à partir des bras (dans les phases nagées d’une course). Bien sûr, le corps du nageur est un tout, mais c’est par le haut du corps que paraissent se poser l’essentiel des questions techniques.

La forme de la nage telle que tous les points précités l’englobent et la définissent est également en grand danger d’être remise en cause chaque jour. Un peu de surentraînement, un coup de fatigue, et le style se délite. [Jacques Meslier l’expliquait bien, quand il disait, que, chaque jour, son nageur n’était pas celui-là même qu’il était la veille. Je serais tenté de dire, en poussant un peu, que les progrès du style se jouent à l’avant des hanches.] On pourrait défendre l’idée que les jambes, comme l’intendance, au-delà de leur rôle dans le « pilotage » du nageur, suivent plus qu’elles ne conduisent.

LA COORDINATION

Jacky Brochen,  est conscient de la difficulté à démontrer que le battement est propulseur ou ne l’est pas dans la nage complète. « C’est difficilement mesurable », dit-il avec raison. Le battement de jambes, explique-t-il, n’est efficace que s’il est bien coordonné avec le mouvement des bras. « J’avais moi-même un battement assez faible, mais qui se révélait efficace dans la nage complète.

Le battement, continue-t-il, a en tout cas un effet équilibrateur : en effet, un passage latéral du bras provoquera un « ciseau » latéral pour rééquilibrer le corps tandis qu’un passage par l’épaule ou le coude permettra de garder le battement bien aligné dans l’axe vertical.

On comprend cet effet dans le battement à deux temps, la prise d’eau est quasi immédiate et donc la jambe appuie en se coordonnant sur l’action du bras opposé. Pour le faire comprendre au nageur on donne comme repère « main droite entre, fesse gauche et talon gauche sortent ». Si la main droite appuie en même temps que la jambe droite, cette fonction d’équilibre n’agit plus et tu verras les dégâts. En effet la coordination bras / jambes est exactement la même que le balancier des bras que nous avons naturellement en marchant ! Essayez de marcher ou courir en bras gauche / jambe gauche et bras droite / jambe droite…

La coordination du battement 6 temps est plus complexe, traction du bras elliptique en S et pour chaque bras à chacun des balayages il y a un battement : prise d’eau droite battement gauche, balayage intérieur jambe droite, balayage extérieur (poussée) jambe droite

En tant qu’entraîneur,  j’essaie d’appliquer des éducatifs originaux provoquant la mise en place du geste efficace qui éliminera les mouvements parasites ; chaque nageur, chaque défaut est un cas ! »

JACKY BROCHEN : NAGER EN POSITION ETIREE

Comment sa position, prudente, vis-à-vis du caractère du battement, conduit-elle sa conception de l’entraînement ? Inclut-il beaucoup de battements dans ses séances ? « Non, dit-il, le travail à la planche à battements n’a jamais représenté plus de 10% de la séance. Mais je m’efforce de faire travailler efficacement. Pour cela, le principe essentiel est que les nageurs soient toujours en position étirée. Avec planche les mains croisées bras tendus (papillon et brasse) ou les mains l’une sur l’autre au milieu de la planche qui sera enfoncée à 10 cm sous la surface de l’eau. Une autre méthode avec effet garanti : bras tendus, les mains croisées enveloppant une balle de tennis devant le corps, Plus les mains serrent la balle « fort » pendant les battements, plus l’effet de gainage du corps sera important. La position étant très difficile à tenir, mais très efficace, l’utilisation des palmes est souvent conseillée. »

LE DISQUE ET LE PLANEUR

Comment le mouvement propulsif de la jambe peut-il cesser de l’être ? Être en quelque sorte privé de sa qualité ? Il y a comme cela des petits paradoxes. Le plané d’un avion est plus long par vent arrière que par vent de face. En sens inverse, les lancers de disque les plus longs sont réalisés contre le vent, car c’est le vent contraire qui va le porter. « La portée d’un disque est plus longue par vent de trois quart face. » Pourquoi ? Entre autres, un disque d’athlétisme n’a pas de volets d’intrados comme un avion !

A LA VOILE ET A LA RAME

Prenons maintenant l’exemple d’une trirème à rames et à voile. Par vent nul, l’action des rameurs est pleinement propulsive. Maintenant, le vent se met à souffler dans les voiles, les rameurs, d’abord, ajoutent à la propulsion par leurs coups d’aviron. Mais plus le vent va souffler et augmenter la vitesse du navire, moins l’action des rames sera importante dans la vitesse acquise. A une certaine vitesse, la rame ne pourra pas s’appuyer dans l’eau et son action propulsive sera de moins en moins productive, jusqu’à s’annuler. Il arrivera un moment où plonger les rames dans l’eau sera contre-productif et freinera, ou le rameur recevra le bout de bois dans la figure, parce que le coup de rame du nageur à l’aviron ne pourra égaler la vitesse à laquelle le vaisseau fendra l’eau !

LA NAGE DE JAMBES DE MAGNUSSEN

L’image de la trirème peut-elle être ramenée à la nage. Non, bien entendu, en natation, cela ne se passe pas exactement comme cela. Mais c’est un processus proche qui se déroule. On peut imaginer l’exercice suivant (« drill » que James Magnussen recommandait sur Facebook à un sprinter qui n’arrivait pas à finir ses cent mètres) : pour commencer, nager en exécutant le moins possible de mouvements de bras, en appuyant au maximum sur le battement. Le nageur se contente d’accompagner avec les bras l’avancée du corps propulsé par les jambes. La main entre dans l’eau, n’appuie pas vers l’arrière, mais se retrouve comme poussée vers les cuisses, puis effectue lentement son retour. Ici les jambes sont seules propulsives, par définition. Petit à petit, Magnussen demande au nageur d’appuyer un peu plus sur son coup de bras et d’en accélérer progressivement le mouvement. Dès lors, il y a transmission de l’action propulsive des jambes vers les bras. Lorsque le nageur sera passé d’un battement à vingt temps à son six temps de sprint habituel, aura-t-il  TOTALEMENT éliminé l’action propulsive des jambes ? Imagine-t-on que la force de l’action des bras pourra à un moment suppléer complètement celle des jambes ? C’est là que la question semble diviser les tenants de deux écoles. La nage complète est plus rapide de dix à quinze pour cent que la nage bras seuls, donc il y a un apport des jambes. Toutes les sorties de coulées de départ et de virage sont effectuées largement (outre la poussée sur le mur, certes) par la force propulsive des jambes. Et la force propulsive des jambes est démontrée constamment dans toutes ces phases « non nagées » (façon de dire) de la natation. Il est possible que certains nageurs dotés d’un faible battement de jambes et d’un très efficace mouvement des bras parviennent, par la puissance de l’action rotative des bras, à éliminer toute action propulsive des jambes. Mais bon, il me semble qu’après cela, les tenants de l’inexistence de l’action propulsive des jambes en nage complète poussent le bouchon. Les jambes équilibrent la nage, mais ne font-elles que ça ? Schnitzler, après Chollet (et tant d’autres) prétend que non et parait être arrivé très près de le démontrer.

Dès lors peut-on dire que le mystère est élucidé ?

 

  1. Plusieurs champions se sont mis à nager après une rééducation, suite à une blessure à une jambe, ainsi, David Theile, champion olympique 1956 et 1960 sur 100 mètres dos (lanceur de poids, il avait reçu son engin sur le pied, on ne saurait être plus maladroit) , Mike Burton, champion olympique 1968 et 1972 sur 1500 mètres libre (chute de vélo), Mike Wenden, champion olympique 1972 du 100 mètres et du 200 mètres libre. Un nombre élevé de grands nageurs ont été amenés à la piscine par la poliomyélite, comme Annette Kellermann, pionnière australienne de la natation, du plongeon et des ballets nautiques, Edward Schaeffer, le premier crack de natation universitaire des USA,  Shelley Mann, championne olympique du 100 mètres papillon, John Konrads, Australie, champion olympique 1960 du 1500 mètres. Un nombre impressionnant de nageurs ont été dirigés vers la piscine sur prescription médicale. Et un champion hongrois (et d’Europe) du 1500 mètres était unijambiste…

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