ON L’APPELAIT BUD SPENCER

Éric LAHMY

Mardi 28 Juin 2016

Carlo Pedersol avait toujours l’air de blaguer, mais ce qu’il disait était souvent sérieux, ou pétri de bon sens. Comme sportif, il se posait là, mais ne se racontait pas d’histoires. L’époque aidait. On pouvait ne pas se prendre le chou, et être un champion, ce dont il ne se priva guère. Premier Italien sous la minute aux 100 mètres, d’abord 59s5, puis 58s2, cela vous donne une petite carte de visite, pour l’éternité. Puis international de water-polo, joueur de choc, un water-polo « dense, de pionnier », rappelle Stefano Arcobelli, le chroniqueur de La Gazzetta dello Sport. Il insistait sur les valeurs. « Le champion, insistait-il, ne doit se faire utiliser par personne, mais faire fructifier en dehors de l’eau ce moment de popularité sportive, vu qu’il n’y a guère beaucoup d’argent à se faire à nager. Moi, dans la vie, j’ai tout fait sauf jockey de course et ballerine. »

Né à Naples, dans une famille aisée et éduquée, il vit la destruction de l’entreprise familiale sous un bombardement, pendant la Seconde Guerre mondiale, et se retrouva en Amérique latine, avec son père ruiné qui essayait de refaire surface. Revenu, seul, en Italie, il travailla, étudia, se diplômant en droit, nagea (demi-finales du 100 mètres aux Jeux olympiques d’Helsinki, ou il finit 12e ex-aequo avec le Français Alexandre Jany, et de Melbourne, 16e) et joua au water-polo. Après cela, il participa à la construction de l’autoroute panaméricaine et en profita pour nager au Venezuela, ou encore pour disputer sur une Alfa Romeo le raid Caracas-Maracaïbo.

De retour à Rome, il assista aux Jeux olympiques de 1960, puis se maria avec la fille du producteur de cinéma Giuseppe Amato. Avocat de profession, ce touche-à-tout écrivaitt des chansons pour Ornella Vanonni et Nico Fidenco, et produisait des documentaires pour la RAI. Attiré par le cinéma où son physique hors-norme, 1,94m, 100 kg au départ et beaucoup plus ensuite lui permit seulement, dans un premier temps, d’apparaître dans des films que produisait Cinecitta, haut-lieu du ciné italien.

Pendant des années, ce ne furent que de fugitives apparitions, garde prétorien dans Quo Vadis en 1951, un carabinier dans l’Adieu aux armes, silhouettes furtives passant sans accrocher le regard.

En 1967, prié de jouer dans cette catégorie au départ improbable des westerns italiens, dits westerns spaghettis, il « américanisa » son nom, se forgeant celui de « Bud Spencer » d’après les noms de la bière Budweiser et de l’acteur Spencer Tracy. L’occasion? Il avait dû remplacer au pied levé l’une des co-stars du film qui s’était blessé. Là, il rencontra l’autre co-star, un acteur de dix ans son cadet Mario Girotti, alias Terence Hill. Ce fut une sorte de coup de foudre entre ces deux, qui s’entendirent comme larrons en foire, et aussi pour le public, jeune et populaire, qui adhéra puis adora.  Dieu pardonne… moi pas, Les Quatre de l’Ave Maria et On l’appelle Trinita, connurent un tel succès qu’ils lancèrent un genre, batailleur et comique et qu’au bout de quelques années, Hill et Spencer avaient tourné 18 films à la suite ! Chacun d’eux considérait l’autre comme son meilleur ami. Nullement jaloux l’un de l’autre comme d’autres duos célèbres qui pouvaient s’exécrer à la ville (Laurel et Hardy), ils s’estimaient complémentaires. Pour Terence Hill, ils étaient  à sa connaissance « le seul couple qui ne s’est jamais fâché. »

En 1972, à l’occasion du tournage de Più forte ragazzi, où lui et son comparse organisent un racket à l’assurance en simulant des accidents d’avion, Carlo, déjà passionné de voitures, était devenu pilote breveté d’avion et d’hélicoptère. Etonnamment actif et entreprenant, il finit par fonder en 1984 sa propre compagnie privée, Mistral Air, avant de se tourner vers l’industrie du vêtement d’enfants et de lancer une ligne de blue jeans. Sa carrière au cinéma, qui ne l’occupait, on le voit, jamais tout à fait, semblait se tasser, quand il recolla au peloton du succès avec un feuilleton télé, Extra Large. Entré en politique, voire en politique-spectacle, au titre de conseiller régional du Latium, à l’insistance d’un autre histrion, Silvio Berlusconi, il perdit son siège l’année suivante, dans la déroute du parti berlusconien, Forza Italia. C’était plus facile au ciné…

Il avait tenté une carrière américaine, mais en était vite revenu : « vivre en Californie, c’est parfait si on est une orange », avait-il décrété. Il avait ses bons mots. Gros mangeur et gros lecteur des philosophes, tête bien remplie sur un ventre jamais vide, il avait écrit un livre de cuisine et décrétait, détournant Descartes : « je mange donc je suis. » A ce régime, il avait fait grimper la balance à 156 kilos !

Carlo Pedersoli avait gardé quelques attaches avec la natation. Il assistait parfois aux compétitions, connaissait les champions italiens et clamait son admiration des Rosolino et autres Magnini, « portabandieri » de la natation transalpine. Toujours de bon conseil, il les enjoignait à ne pas se laisser manipuler et à bien utiliser cette fugitive popularité que le sport leur donnait.

Il avait écrit deux tomes de mémoires, que j’imagine truculentes… en allemand, son succès dans le pays de Goethe étant devenu très supérieur à celui qu’il connaissait dans celui de Dante et Leopardi.

Pedersoli-Spencer, le bon géant du cinéma et de la vie est mort entouré de tous les siens, raconte son fils aîné. Il s’est éteint paisiblement, son dernier mot étant « grazie » (merci).

On aurait pu lui répondre: grazie a lei!

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