QUE LA FORCE SOIT AVEC VOUS

Par Eric LAHMY

1er décembre 2013

Aujourd’hui, les nageurs développent leur force physique sans complexe. Il y a encore trente ans, la plupart des entraîneurs leur interdisaient de soulever un poids. Les haltères, prétendaient-ils, leur étaient néfastes. 

La force est devenue un élément de la réussite en natation. Interrogeant récemment Robin Coquerel, un jeune espoir du sprint français qui nage à Rouen, quelle surprise d’apprendre que ce très jeune homme réalisait 135kg au développé couché. Ajoutons que Coquerel n’a rien d’un géant, il pèse 73kg pour 1,82m.

Les plus jeunes pourront croire qu’il en a toujours été ainsi. Et pourtant. Cela n’a pas toujours été le cas. Longtemps, les entraîneurs furent plus que sceptiques au sujet de l’utilité d’être fort pour nager vite. Ils étaient opposés à tout travail d’amélioration de la force aux « charges additionnelles », poids et haltères, poulies, élastiques (style Sandow). Ils disaient que ces exercices « nouaient » les muscles. Le physique du nageur tel qu’ils l’imaginaient était fin, délié, hanches minces, aussi peu de muscles que possible. Même ses larges épaules, atout prototypique du nageur ou de la nageuse était un donné, un héritage reçu à la naissance, dû à la longueur des clavicules, et non pas le produit d’une « musculation » des deltoïdes, les muscles qui étoffent les épaules. 

Le nageur  développait une souplesse spécifique, qui n’était pas celle de l’athlète, du skieur ou du basketteur, une élasticité, un relâchement qui confinait à l’hypotonicité. Si les corps des nageurs étaient considérés comme esthétiques, leur façon de se tenir mettait en avant des caractéristiques bien à eux. On retrouvait chez les hyperdoués, Tracy Caulkins, Mark Spitz, et plus tard Ian Thorpe et Alexandre Popov, des attitudes liées à leur amplitude excessive des mouvements articulaires. Dos rond, carrément voutés, genoux « cagneux », bassin projeté vers l’avant, poitrine rentrée qui leur donnaient une amplitude de battement de jambes parfois phénoménal, hyper-élasticité articulaire qui conduisait chez certains à une sorte d’incapacité pour la course à pied, et une tendance à se fouler les chevilles… Je me souviens d’une nageuse française de quatre nages, Nelly Saqué, qui présentait cette hyperlaxité prononcée. Je l’ai revue vingt ans plus tard, cette caractéristique avait disparu. Sylvie Canet, une finaliste olympique du 100 mètres dos des Jeux olympiques de 1968, pouvait tellement se désarticuler qu’elle se déboîtait régulièrement les genoux. Elle les repositionnait à la main… Un tel talent l’a amenée à enseigner le hata-yoga.

La force n’était donc pas recherchée chez les nageurs. Ou si un nageur était physiquement costaud, nul ne songeait prétendre que sa vigueur lui donnait un avantage dans l’eau. En outre, nager ne développe pas une forte musculature (chose qui a toujours rendu ce sport populaire chez les femmes, soucieuses de minceur). Nager long, comme tout effort prolongé, provoque une relative fonte des muscles. Il s’agit là d’une adaptation physiologique. L’effort long est moins intense, donc exigeant moins de puissance. Son poids de corps est l’ennemi de l’endurant: il est plus aisé de se transporter quand on est plus léger… Voyager léger est préférable, et l’adaptation se fait naturellement…

Don Talbot n’avait jamais vu un nageur fort physiquement

Alors que d’autres sports comme l’athlétisme (par le biais des lancers) ou l’aviron apprenaient à connaître l’entraînement aux poids et haltères, la natation, sous cet angle, restait en retard. Quand en 1967, je nageais au Racing Club de France, les baies vitrées d’une salle de musculation donnaient directement sur les deux bassins de 25 mètres du sous-sol de la rue Eblé, mais je ne me souviens pas d’y avoir vu un seul nageur s’essayer au squat, au développé couché, aux flexions de bras, aux tractions. J’étais alors persuadé de la relation entre la force et l’excellence physique dans tous les sports, et je ne m’expliquais pas autrement la plus grande vitesse des hommes sur les femmes dans l’eau. Si un homme nage plus vite parce qu’il est plus fort (puisqu’il n’est pas plus souple, ni plus technique) qu’une femme, pourquoi un homme plus fort ne nagerait-il pas plus vite qu’un homme moins fort. Mais quand, dix ans plus tard, je posais la question à Don Talbot, l’Australien qui avait entraîné une pléiade de champions olympiques de natation, il me répondit que « non », il n’avait jamais vu un nageur « fort » physiquement.

 Je crois que le développement de la force du nageur, et la capacité à la faire passer dans le mouvement aquatique, ont été liés à l’importance grandissante du sprint dans le programme, et l’apparition de courses de 50 mètres, d’abord en nage libre, ensuite dans les autres styles. Le 50 mètres, en poussant un peu, n’est pas de la natation, ou si peu… Après le plongeon et la glissée sous-marine, c’est moins de vingt secondes de nage, il n’est même pas besoin de savoir respirer dans l’eau, c’est faisable en apnée. Et en petit bassin, pour les plus rapides, deux fois sept ou huit secondes de nage, du sprint quasi pur.

Dans tous les efforts brefs, la part de la force physique est plus importante. On le voit dans le règne animal, où les stayers comme les gnous, les antilopes, peuvent courir longtemps sans disposer de masses musculaires importantes, tandis que les félins sont puissants mais ne peuvent tenir une grande vitesse plus d’une vingtaine de secondes. Même les guépards, plus fins, et qui atteignent des vitesses effarantes, 80 ou 100 km/heure, ne tiennent pas plus de 400 mètres à pleine vitesse, et au-delà de cette distance, les proies leur échappent.

Bien entendu, on ne peut aller trop loin dans ce genre de comparaison, l’homme n’est ni un lion, ni une antilope, et, dans l’eau, il ne se change pas en poisson. Voici quelques années, certains théoriciens avaient émis cette idée que certains poissons nageaient plus vite que ce que leur musculature devrait leur permettre, et les tenants de la technique avant tout s’étaient emparés de ces travaux (Popov en parle dans son livre « Nager dans le Vrai »). Mais il s’avéra que les calculs de ces scientifiques étaient erronés !

Dans la débauche d’efforts brefs qu’est le sprint, il est bon de tirer et de pousser puissamment dans l’eau, et le poids du corps n’a pas le temps d’être perçu comme un handicap. Un nageur très athlétique, très développé, à condition d’être entraîné à nager et de disposer d’un minimum de la souplesse spécifique nécessaire du nageur, va être avantagé par sa force, et le fait que ses muscles surpuissants vont très vite s’asphyxier ne le handicapera pas, la course sera finie avant que ces désagréments n’apparaissent

Dans la dernière livraison de « Sport et Vie » de novembre-décembre 2013, un dossier « La Musculation des Sports d’Endurance » examine la question: la proposition essentielle des auteurs du sujet, c’est de « gagner de la force sans prendre des kilos ». C’est très exactement ce que font depuis plus d’un siècle les haltérophiles cantonnés dans une catégorie de poids. Ils y parviennent de deux façons : contrôle alimentaire et travail avec des poids très lourds en séries ultra-courtes. Ce type d’entraînement est celui qui a si bien réussi à la grande Hollandaise Inge de Bruijn. Son apparence d’écorchée avait fait dire qu’elle se dopait. L’une de celles qui se montra sceptique à son sujet était, a-t-on dit, l’Américaine Dara Torres. Mais une fois qu’elle eut compris de quoi il retournait, Dara fit comme De Bruijn! A l’arrivée, à 41 ans, elle enleva la médaille d’argent du 50 mètres dames et réalisa le meilleur 100 mètres lancé de l’histoire (battu depuis) dans le relais quatre nages des USA.

Nous reviendrons ultérieurement sur la force du nageur. Il y a beaucoup de choses à dire à ce sujet…

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