SARAH SJÖSTRÖM, TRANSFORMER AQUATIQUE : SURVIVANTE DU POLYURÉTHANE, LA SUÉDOISE A L’ART DE SE RÉINVENTER

Éric LAHMY

Lundi 19 Juin 2017

RECORDWOMAN DU MONDE EN POLYURÉTHANE, CHAMPIONNE OLYMPIQUE APRÈS DEUX ANS DE GALÈRE, SARAH SJÖSTRÖM NE CESSE DE SE RENOUVELER. LA TROISIÈME VERSION DE CE TRANSFORMEUR AQUATIQUE ET HUMAIN EST ENCORE AMÉLIORÉE !

Peut-on trouver un dénominateur commun à deux aventures comme celles de Sarah SJÖSTRÖM et Katinka HOSSZU ? Les deux nageuses partagent certaines similitudes. Elles pratiquent plusieurs styles avec talent – papillon, crawl et dos pour l’une, dos, crawl, papillon mais aussi quatre nages pour l’autre. SJÖSTRÖM s’exprime cependant sur un registre plus court (50, 100 et 200) qu’HOSSZU qu’on a vu nager avec succès du 100 (dos) au 1500 libre. Mais quelque part, la Suédoise a été inspirée par la Hongroise, et elle a essayé de la battre à son jeu…

SJÖSTRÖM, avant de devenir une des nageuses dominatrices de l’époque, apparait à 14 ans, en 2008, aux championnats d’Europe, dont elle enlève le titre du 100 mètres papillon (en 58s44) en battant le record de Suède (58s38 en demi-finales), effaçant le nom d’Anna-Karin KAMMERLING et sa performance, 58s71. Mais en année olympique, un, les championnats d’Europe ne réunissent pas la fine fleur des nageurs du vieux Continent et, deux, ce ne sont pas toujours des nageurs au sommet de leur forme, sans compter que, trois, les Européennes sont assez loin de régner en papillon. On le verra aux Jeux de Pékin où les meilleures exposantes du vieux continent sur 100 mètres papillon, Jemma LOWE, Grande-Bretagne, et Inge DEKKER, Pays-Bas, se classent 6e (58s06) et 8e (58s54) de la finale.

Sarah, elle, est encore une toute jeune fille surdouée et pétrie de promesses qui termine 27e de la course olympique en 59s06. Dans le relais quatre nages, on lui préfère d’ailleurs Anna-Karin KAMMERLING, 27 ans, qui a battu deux fois le record du monde du 50 papillon, dont un à 25s27 en 2001. SJÖSTRÖM n’existe pas encore en crawl, où Therese ALSHAMMAR et Josefin LILLAGE dominent la place en Suède, et elle n’entre pas dans le relais quatre fois 100 mètres.

Un an plus tard, aux mondiaux de Rome, elle s’installe dans le relais, avec en séries le meilleur parcours parmi les Suédoises, 53s14 lancée ; le quatuor se qualifie en finale et bat le record de Suède, 3’35s31. En finale, où les Néerlandaises arrachent titre et record aux Australienne, la Suède est 5e. Et en papillon ? Sur 50, pour la Suède, c’est ALSHAMMAR à tous les étages, record national, 25s44, en séries, record du monde, 25s07 en demi-finales, et… panne en finale, 4e en 25s59, à onze centièmes du titre. SJÖSTRÖM, passe sans encombre séries (25s74), demis (25s76) et fait 6e de la finale (25s66), à 18/100e de la gagnante australienne Marieke GUEHRER. C’est cependant sur 100 mètres papillon qu’elle se révèle dans toute sa splendeur : première partout, en séries, 56s76 (record de Suède) ; en demi-finales, 56s44 (record du monde) ; en finale, 56s06, record du monde (devant Jessicah SCHIPPERS, Australie, 56s23) ! Autre démonstration, dans le relais quatre nages : Sarah, engagée… en dos, bat le record national avec 1’0s74.

Mais on sait que les combinaisons de bain en polyuréthane ont chamboulé la natation, et que derrière chaque record mondial, leur effet sur la glisse et la portance du nageur et de la nageuse fait des « miracles ».

Une révolte généralisée des techniciens conduit à leur interdiction pure et simple. Peut-être à cause de ses dimensions, sa puissance musculaire, ses entraîneurs ont-ils négligés certains détails de sa nage et aussi l’ont-ils poussée dans la direction d’un alourdissement, Sarah SJÖSTRÖM, comme beaucoup d’autres, perd beaucoup dans ce reniement technologique. Certes, elle est championne d’Europe 2010 devant Francesca HALSALL et Therese ALSHAMMAR, mais dans un temps, 57s32, d’une seconde trois dixièmes plus lent qu’à Rome. En revanche, elle confirme sa suprématie sur le 100 libre suédois avec deux parcours lancés de 53s77 dans le relais libre et de 53s73 dans le relais quatre nages. Elle finit d’ailleurs 4e du 100 libre en 54s16 derrière HALSALL, HERASIMENIA et HEEMSKERK (et 4e du 50 papillon en 26s14). Engagée dans le relais quatre fois 200, elle y réalise 1’56s70, lancée, ce qui en fait à coup sûr une finaliste potentielle d’une course qu’elle néglige de disputer en individuelle.

C’est pourtant sur 200 mètres que SJÖSTRÖM, aux championnats du monde de Shanghai, en 2011, va exprimer son potentiel de crawleuse : elle finit 4e de la finale (une place à laquelle elle semble souvent promise), derrière Federica PELLEGRINI, Kylie PALMER et Camille MUFFAT. Et en papillon ? 4e ex-aequo du 50 papillon (25s87) où triomphe Therese ALSHAMMAR, et 4e sur 100 (57s38) où une Américaine au physique arachnéen, Dana VOLLMER, s’impose à l’arraché devant Alicia COUTTS et LU Ying, 56s87 contre 56s94 et 57s06. SJÖSTRÖM, sans la combinaison magique, se bat bien, mais derrière : 57s29 en demis et 57s38 en finale.

VOLLMER n’a pas vraiment menacé le record du monde avec 56s47 en demi-finale, mais SJÖSTRÖM sait que derrière cette infériorité chronométrique apparente, se cache une supériorité technique de l’Américaine. La grande Suédoise, loin de valoir sa « marque » mondiale est clairement devancée…

Pour celles et ceux qui se trouvent dans sa situation, le choix n’existe pas. Il faut se réinventer ou sombrer. Et s’ils relèvent le défi, il y a toute une phase de réapprentissage. Après 2009, Federica Pellegrini, ses meilleures années derrière elle, refait quand même surface ; Stephanie Rice, séduisante « medleyer » australienne, sera moins dominatrice, mais après trois opérations aux épaules, et ceci peut expliquer cela ; Kirsty Coventry, Liu ZIge ou Gemma Spofforth ne remonteront jamais sur leur piédestal ; Paul Biedermann se situera entre deux eaux, Cesar Cielo, Fred Bousquet, Alain Bernard ou Amaury Leveaux s’en sortiront moins bien sans qu’on puisse garantir que l’âge, l’usure mentale n’ont rien eu à voir dans leurs difficultés.

[Il est très aléatoire de se baser sur ce genre de chiffres, qui sont rarement précis, mais je note qu’en 2008, Sarah SJÖSTRÖM, à quinze ans, pèse 70kg pour 1,81m, et qu’aujourd’hui, elle est annoncée à 68kg pour 1,86m (ce qui est assez difficile de croire). Il n’en reste pas moins qu’elle s’est allégée, ou qu’elle ne s’est pas alourdie, alors qu’elle a gagné 5 centimètres de taille.]

En 2012, aux Jeux de Londres, Sarah échoue en demis du 50 libre, avec le 14e temps, 25s08. La finale reviendra à KROMOWIDJOJO, en 24s05. Elle rate la finale du 100 mètres pour sept centièmes avec 53s93, et KROMOWIDJOJO l’emporte en 53s00. Et dans « son » épreuve, le 100 mètres papillon, dont elle est la recordwoman du monde ? Elle gagne la 5e série, mais n’est alors que 5e au classement général, loin de Dana VOLLMER dont la forme étincelle : 56s25 contre 57s45 à la Suédoise. Sarah remporte sa demi-finale, en 57s27, mais trois minutes plus tard, VOLLMER, 56s36, Alicia COUTTS, Australie, 56s85, et Jeannette OTTESEN, 57s25, la surpassent. En finale, SJÖSTRÖM passera OTTESEN, certes, mais pour la 4e place, et ses 57s17 la laissent « dans » les pieds de VOLLMER qui lui arrache le record mondial : 55s98…

SJÖSTRÖM apparait dans les relais suédois, le quatre fois 100, disqualifié, et le quatre nages, où elle est présentée en dos, et qui n’atteint pas la finale.

En 2013, à force de se reconstruire, Sarah sort doucement de son purgatoire. Elle gagne six-dixièmes dans son 50 mètres aux mondiaux de Barcelone, par rapport aux Jeux, 24s45 contre 25s05, progrès qui l’introduit en finale et lui offre la 4e place. KROMOWIDJOJO gagne encore, mais SJÖSTRÖM n’est plus qu’à 4 dixièmes. Sur 100 mètres, c’est un double exploit : en demi-finale, où elle efface le record de Suède avec 52s87. En finale, où derrière Catherine CAMPBELL, 52s34, elle ravit l’argent, 52s89, devant… KROMOWIDJOJO, 53s42. Dans les relais de sprint, la Suède manque de bonnes nageuses pour prétendre aux podiums…

Aux championnats d’Europe 2014 de Berlin, Sarah SJÖSTRÖM est redevenue une conquérante, et cela se voit autant sur 100 mètres, où elle se joue de Femke HEEMSKERK et Michelle COLEMAN, en 52s67 contre 53s64 et 53s75. Sur 50 mètres, elle se situe entre deux super sprinteuses, Francesca HALSALL, qui, en 24s32, la devance (24s37) d’une main, et Jeannette OTTESEN, 24s53. Le papillon est un duel entre elle et OTTESEN, qui la devance d’un centième sur 100 (56s51 contre 56s52), mais qu’elle bat largement sur 50 (24s98 contre 25s34). Dans le quatre fois 100 mètres, ses équipières parviennent à lui donner le relais avec une avance minime, qu’elle accroit avec un parcours lancé en 52s14.

Sarah interpelle la curiosité générale dans le relais quatre fois 200 mètres. Elle qui ne nage pas la course en individuelle, signe un temps, lancé, de 1’53s64. Or la championne d’Europe, l’Italienne Federica PELLEGRINI, n’a pas fait mieux que 1’56s01, pour l’emporter. Et Sarah vaut trois secondes de mieux que la meilleure Suédoise, Michelle COLEMAN. Elle n’aime guère l’épreuve, qu’elle trouve trop longue, mais ses entraîneurs essaient de la pousser dans cette direction…

L’idée de faire nager le 200 mètres individuel prend du poids aux championnats du monde de Kazan, quand au départ du relais suédois, en finale, Sarah SJÖSTRÖM signe un énorme 1’54s31. Dans cette épreuve, Katie LEDECKY, lancée, ne peut faire mieux que 1’55s64. LEDECKY a gagné l’individuelle en 1’55s16, devant Federica PELLEGRINI, 1’55s32 et Missy FRANKLIN, 1’55s49.

Cette performance de SJÖSTRÖM est le résultat d’un gros travail d’endurance et de vitesse. A Kazan, elle a battu le record du monde du 100 mètres papillon, en 55s64, gagné le 50 papillon en 24s96, été 3e du 50 libre, derrière Bronte CAMPBELL et KROMOWIDJOJO, 2e du 100 mètres, en 52s70, derrière Bronte CAMPBELL, 52s52, devant Cate, 52s82. Mais tout le monde s’ébahit devant son 200 mètres, parce que des personnalités comme Michael PHELPS et Katinka HOSSZU ont rendu les spectateurs de ce sport insatiables. Les coaches de SJÖSTRÖM continuent de l’encourager dans cette voie.

Finalement, SJÖSTRÖM, volontiers ou pas, va plus ou moins suivre la voie qu’ils lui ont tracée en vue des Jeux olympiques. Mais elle se refusera toujours à s’aligner sur 200 mètres papillon !

C’est aux Jeux olympiques de Rio que SJÖSTRÖM a fait savoir qu’elle quittait son entraîneur de toujours, Carl JENNER, pour tenter une nouvelle aventure, auprès de Johann Wallberg. Pourquoi lui ? Parce que cet entraîneur national a été l’entraîneur, le compagnon, et le père de l’enfant de Therese Alshammar, qui a été l’inspiratrice de la jeune SJÖSTRÖM.

Je pense aussi qu’il s’agit pour elle de se recentrer sur ce que son gabarit, ses fibres musculaires et son tempérament lui dictent, le sprint court et prolongé. Sans préjuger de ce qui se passera à Budapest, on voit ce qu’un hiver selon cette approche lui a apporté. Une position extrêmement forte sur les quatre courses de vitesse, en libre et en papillon.

Carl Jenner, depuis ses onze ans. Après la déception de Londres, elle eut une explication avec son coach, et fut près de le quitter. On ne peut en dire autant après Rio. Mais « je ne voulais pas finir une aventure sur un échec. »

Tout porte à croire qu’après le sommet de Rio, Sarah tente un autre 8000 à Budapest.

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