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1994-2012 : LA REVOLUTION FRANCAISE (3)

L’INVENTION DU « BIEN NAGER »

 

APRES AVOIR DECRIT LA DEMARCHE DE CLAUDE FAUQUET, PUIS L’APPORT DE PHILIPPE DUMOULIN AU BUREAU DE LA VIE DE L’ATHLETE, NOUS EXAMINONS L’EMERGENCE DE LA TECHNIQUE DE NAGE GAGNANTE DES FRANÇAIS, DANS CE TROISIEME VOLET DE NOTRE ENQUETE SUR LA NATATION FRANÇAISE ENTRE LES « ZEROLYMPIQUES » DE 1994 ET 1996 ET LES EXPLOITS DE 2004 2008 ET 2012.

 Par Eric LAHMY

Il est l’un des initiateurs, et un personnage clé de la réussite de la natation française. Sans Marc Begotti, Claude Fauquet n’aurait pas eu une méthode de nage à sa disposition, un modèle performant à proposer aux entraineurs, spécifiquement français de l’entrainement moderne. Pour des raisons liées au cloisonnement de la pensée technique française (et à notre proverbiale inaptitude dans les langues étrangères), il y avait peu de chances que viennent à nous les réflexions en provenance de l’école russe de l’ efficience technique (représentée par un franc tireur comme Touretski), de l’école américaine la plus sophistiquée, celle qui a produit l’élite de l’élite US, de Don Schollander à Missy Franklin en passant par Mark Spitz, Tracy Caulkins, Ambrose Gaines, Natalie Coughlin, Matt Biondi, Brian Goodell et, bien entendu, Michael Phelps, ou de l’école allemande dont le message fut hélas excessivement brouillé par le dopage institutionnel de l’Est du pays, ou encore de l’école australienne, capable de produire de ci de là de la belle nage, de l’école italienne (certes difficile à déchiffrer), de l’école anglaise, de l’école des Pays-Bas, de l’école hongroise, sans parler de l’hermétique école japonaise.

D’autres que Begotti ont inspiré Fauquet dans sa recherche d’un « bien nager » pour la natation française. Raymond Catteau, à la fois l’ancien et le penseur, a essentiellement défini une théorie de l’enseignement – à notre avis assez difficile à comprendre – à laquelle de nombreux techniciens rendent hommage, mais qui s’arrête au seuil de la compétition. D’un autre côté, les entraîneurs étaient bien trop silencieux pour répondre aux souhaits de Fauquet : homme de bassin aux succès éclatants, Guy Boissière, n’avait jamais tenté d’exposer sa vision. Les autres entraineurs les plus performants, ne savaient, ne pouvaient ou ne voulaient pas faire passer leurs savoirs. Marc Begotti lui amène une méthode originale, au rebours de ce qui se fait alors en France, sanctionnée par une réussite sans précédent, Catherine Plewinski. De plus, les circonstances vont amener ces deux hommes à communiquer longuement. Mais n’anticipons pas.

Marc Begotti commence petit. « J’ai nagé peu de temps, la piscine où je m’entrainais ayant fermé. » Débuts loupés donc, « mais je m’intéressais à l’enseignement de la natation, raconte-t-il. Je travaillais quelques mois et le reste du temps je voyageais. Pour pouvoir enseigner efficacement la natation, outre une formation de maitre-nageur sauveteur, j’avais complété mon instruction, seul, en autodidacte, cherchant ici et là des informations, des savoir-faire. En effet, j’avais été frappé par le fait que les MNS n’avaient aucun bagage sérieux pour enseigner.J’ai croisé Claude Fauquet lors d’un stage de « formation des formateurs », que j’avais suivi à Mâcon à raison de huit jours par an pendant trois ans. »

            La rencontre, décisive, se fait donc en 1978, et les trois ans qui suivent, vont activer ce qui devient pour Marc une « passion » pour l’entrainement de natation. « Ces stages ont été une révélation ; ils m’ont décidé à devenir entraineur, j’avais compris qu’entraîner c’était enseigner. »

  IL MENACE CLAUDE FAUQUET

QUI CRITIQUE CE QUI SE FAIT

  Les stages de Claude Fauquet étaient très innovants, beaucoup de gens étaient bouleversés par cette approche. Je me souviens d’un entraineur irrité par le discours de Claude au point de le menacer de le jeter par la fenêtre s’il continuait à bouleverser ce qu’il faisait depuis 20 ans ! »

Pourtant, pour Fauquet, cette approche est indispensable. Il faut briser les représentations, tant elles lui semblent contre-productives : la natation française, malgré ses efforts dans la ligne du tout physiologique, vit un marasme, un creux de vague permanent. Le revirement à 180° qu’une remise à plat suppose n’est pas chose facile. Même l’évidence que le « système » se fourvoie – ou du moins est allé au bout de sa logique sans avoir saisi la question de la préparation du nageur dans sa complexité – ne détrompe pas ceux qui ne voient d’autre issue. Qui se souvient du crève-cœur d’une Pascale Ducongé anéantie, en pleurs, après un 50 mètres où elle a tout donné en vain. « J’ai pourtant fait le travail », dit-elle entre deux sanglots. Mais une nageuse d’influx comme elle doit-elle préparer le 50 mètres à coups de marathons aquatiques ?

De telles errances s’expliquent. En 1977, on est passé d’une natation qui ne travaille pas assez à une natation qui travaille trop sans plus de succès. Les « rebelles » qui militent pour une autre approche sont souvent perçus à l’époque comme des nostalgiques des paresses d’antan. Or l’enjeu est d’associer de la qualité à toute cette quantité. Il ne s’agit pas de remettre en cause le kilométrage, mais bel et bien le kilométrage pour le kilométrage. Les tenants de la natation officielle de l’époque de Gérard Garoff, DTN depuis 1973, s’entêtent dans la voie sans issue de la surenchère volumétrique et ne perçoivent pas les passionnantes ouvertures qu’offrent les réflexions des champions du beau nager. L’idée, qu’on pourrait croire évidente, de travailler mieux, ne convainc pas tous ceux qui se désangoissent en songeant bêtement que 20km, c’est deux fois mieux que 10 km. Pour Pascale Ducongé – et tant d’autres – ce fut beaucoup moins bien, mais les coaches s’entêtaient dans leur vision. Ce blocage mental conforta pendant des années un modèle boiteux.

Fauquet s’entête. C’est une chose qu’il sait faire. On l’accusera d’ailleurs de psychorigidité. Comment appelle-t-on un psychorigide qui a raison ?

« C’était innovant à cette époque, se souvient Begotti. Par exemple, un jour, on visionnait tel film des Jeux olympiques. Je me souviens de la course de Barbara Krause, aux Jeux de 1980. On se questionnait : qu’est-ce qui caractérise sa façon de faire et la différencie des autres qui nagent moins vite en finale olympique ? On apprenait à observer ce qui était déterminant pour nager vite. Le lendemain, on se retrouvait à la piscine avec des élèves auxquels on tentait d’obtenir les façons de faire des meilleurs champions. Claude avait lui-même été élève de Raymond Catteau. Et tout avait débuté avec les stages multisports Maurice Baquet à Sète, sortes de grandes colonies de vacances, qu’avaient fréquentées entre autres enseignants d’EPS Raymond Catteau et Claude Fauquet. »

D’OLYMPIADE EN OLYMPIADE, LES COURSES ETAIENT GAGNEES DANS DE MEILLEURS TEMPS AVEC MOINS DE COUPS DE BRAS

 « Je me suis dit : l’entrainement est la poursuite de ce que tu aimes faire, enseigner. J’aurais pu continuer comme saisonnier, je gagnais beaucoup moins bien ma vie en tant qu’entraineur, mais cela me passionnait. »

Marc est accroché. Il a 23 ans, entraine au lycée du Mont-Blanc, à Passy, non loin de la route de Chamonix. Avant même de rencontrer Catherine Plewinski, des idées affleurent, nées des réflexions collectives de Mâcon. Des idées subversives, car contraires aux dogmes établis et représentations du milieu de la natation.

« Tout s’est construit par strates. Par exemple, c’est en 1978 que j’ai commencé à compter les coups de bras, (dont la réduction est la conséquence du « bien nager » et non la cause). Un ouvrage essentiel qui nous avait fait phosphorer, signé Alain Catteau et Yves Renoux « Comment les hommes construisent la natation » exposait une observation objective technique qui portait sur trois Jeux olympiques, Mexico, Munich, Montréal. Les auteurs notaient que, sur l’ensemble des épreuves, olympiade après olympiade, les courses étaient gagnées dans des temps meilleurs par des nageurs qui accomplissaient les courses en donnant toujours moins de coups de bras. La vitesse augmentait et le nombre de coups de bras diminuait. Il y avait là une efficacité (nager plus vite et plus loin à chaque mouvement) qui nous interrogeait, la tendance étant de croire que pour améliorer la vitesse, il suffisait d’augmenter la fréquence. Catteau et Renoux faisaient des observations intéressantes, comme celles par exemple que les meilleurs nageurs avaient le regard dirigé vers le fond, tandis que les autres regardaient devant, ce qui nous conduisait à comprendre que le positionnement de la tète était déterminant pour nager plus vite, et, plus généralement que l’efficience technique était déterminante et le serait de plus en plus ! 

« Pour moi, ce ne sont pas les entraineurs qui forment les nageurs, mais les nageurs qui forment leurs entraineurs. Catherine avait le talent, l’envie, mais, face aux Allemandes de l’Est dopées, elle ne pouvait pas rivaliser physiologiquement, et devait donc nager plus efficacement qu’elles. Les solutions n’étant pas seulement physiologiques, nous devions travailler la technique. Pour cela, nous avons mis en œuvre les pistes que nous avions explorées. Avec Claude Fauquet, on continuait d’échanger autour des problématiques d’entrainement. »

« Les idées de l’époque s’étaient embrumées de considérations que je refusais de partager. Je ne voulais pas entrer dans ce climat général qu’imposait le dopage de la RDA. De telles réflexions ne pouvaient amener qu’à des démissions. Je me souviens de nos longues discutions, dès 1981, alors que je commençais à entraîner. Nous étions convaincus qu’il était malgré tout possible de battre les Allemands de l’Est, et que la France devienne une des meilleures nations du monde en natation. »

Claude Fauquet n’est jamais loin, et les deux compères se frottent à leurs idées dans l’espoir de voir surgir la lumière : « Avec Claude nous cherchions à savoir précisément ce qui caractérisait la façon de faire des meilleurs nageurs vis-à-vis de leurs adversaires. Pour cela nous avons imaginé une observation organisée des courses des nageurs, (l’analyse de course était née), puis nous faisions des analyses comparatives pour bien comprendre les différences. A ce moment là nous fûmes convaincus que ce qui séparait les meilleurs des autres, c’était leur façon de faire (ils ne s’organisaient pas de la même façon pour nager) et nous savions précisément quelles étaient ces différences, mais pas comment obtenir rapidement et efficacement la nouvelle organisation motrice qui s’imposait. » 

NOUS N’AVONS PAS ETE INSPIRES

PAR L’ETRANGER. A VRAI DIRE,

NOUS ETIONS EN AVANCE

« Savoir ce qui différencie les meilleurs de leurs adversaires c’est une chose mais pouvoir faire fonctionner différemment les nageurs entraînés, c’en est une autre. Raymond Catteau nous permit de construire une approche pédagogique qui rendait possible de faire progresser au plan technique les nageurs entraînés. A ce moment là, pour nous, l’entraînement passait du ‘’tout physiologique’’ à un processus beaucoup plus complexe au centre duquel était la pédagogie (comment passer d’un fonctionnement à un fonctionnement de meilleur niveau qui permet de nager plus vite).

« Très vite, trois domaines en inter relation devenaient prioritaires : l’efficience, le rendement et la puissance. Nous avons donc centré notre intérêt sur la pédagogie et la musculation.

« Ces réflexions étaient décalées par rapport à ce qui était enseigné dans l’école de la natation française, où le maitre-mot était : physiologie. En face, nous n’étions pas nombreux à nous poser ces questions, que Raymond Catteau nous a beaucoup aidés à formuler.

« Nous n’avons pas été inspirés par des éléments étrangers, et pour tout dire, je crois qu’on était en avance, sur ces aspects là. La RDA ne nageait pas mal, mais son moteur, c’était le dopage. Les Américains proposaient des types assez diversifiés, ils nageaient différemment les uns des autres. Chez les Russes, il se passait des choses bizarres. Il y avait des hauts et des bas. Annecy est jumelée avec Saint-Pétersbourg, et un jour, nous avons eu le coach de Salnikov, Igor Kochkine. Il avait été victime d’un infarctus et était venu se reposer chez nous. Je l’ai eu à la maison. Il m’a semblé très tôt qu’il n’était pas suivi dans son pays, qu’il entrainait à part des autres. »

Mais voici qu’arrive Catherine Plewinski. Avec Stephan Caron, elle va maintenir l’illusion que la France produit des champions, alors que ce pays ne fait que laisser passer ici ou là une exception. Plewinski est la découverte de Marc. Aujourd’hui encore, des techniciens éprouvés considèrent qu’elle a été la plus grande nageuse française de tous les temps, plus grande que Christine Caron, plus grande que – ou au moins égale à – Laure Manaudou !

Et pourtant, Catherine passera largement inaperçue. Sans doute ne savait-elle pas communiquer aussi bien qu’elle nageait, et Marc lui-même, affable mais peu loquace, décourageait-il les appétits de confidences et d’anecdotes croustillantes des medias ? Mais surtout, elle a une malchance insigne. Elle est tombée à une époque où le dopage fait rage, plus spécialement dans la natation féminine. Deux équipes dont les nageuses sont systématiquement dopées, l’Allemande de l’Est et la Chinoise (la seconde utilisera sans vergogne les savoirs de la première après la chute du mur de Berlin) massacrent les palmarès de l’élève de Begotti et de bien d’autres championnes.

A l’issue de sa carrière, Plewinski compte deux médailles de bronze olympiques, sur 100m libre aux Jeux de Séoul en 1988 et 100m papillon aux Jeux de Barcelone en 1992 ; et deux médailles d’argent (50m et 100m libre) et une de bronze (100m papillon) en championnats du monde, en 1991, à Perth. Elle est aussi six fois championne d’Europe sur 100m papillon, 50m et 100m libre. Ce qui est très bien en soi. Mais si l’on élimine les nageuses des systèmes de dopage systématique auxquelles elle a été confrontée à Perth et à Barcelone, systèmes contre lesquels les contrôles se sont montrés inefficaces, son palmarès se lit ainsi : or olympique en 1988 à Séoul sur 100m libre et 100m papillon, bronze sur 50m ; et en 1992 à Barcelone, 2e du 50m et du 100m papillon, 4e du 100m (ajoutons que l’Américaine Angel Martino, qui la devance à Barcelone sur 50m, avait été convaincue de dopage aux anabolisants en 1988). En 1991, à Perth, Plewinski aurait conquis deux titres (50m libre et 100m papillon) et une médaille d’argent (100m libre). Soit au bout du compte huit récompenses : deux médailles d’or, deux d’argent, une de bronze olympiques, deux d’or et une d’argent mondiales, plus que Manaudou !

 SANS LE DOPAGE GERMANO-CHINOIS,

 CATHERINE PLEWINSKI AURAIT ETE LA

NAGEUSE FRANCAISE LA PLUS TITREE

 DE TOUS LES TEMPS

Si, officiellement, Claude Fauquet n’a pas produit un nageur, s’il n’est censé avoir entrainé Catherine Plewinski qu’une saison (1), alors qu’elle a dépassé le faite de sa carrière, l’homme n’est pas dépourvu de titres de créance. Begotti aime à le rappeler : « il m’a accompagné dès le début de ma rencontre en 1981 avec Catherine, nous avons toujours partagé toutes nos réflexions concernant l’entraînement de Catherine. Il a nourri toute ma réflexion sur sa préparation. Catherine n’était pas un phénomène. Elle était assez puissante, avait de grands bras, mais elle mesurait tout juste 1,63m. » 

1,63m, mais un physique robuste, consolidé par un travail intense de musculation, et de longs bras qui lui donnent l’envergure d’une fille de 1,75m.

« Catherine Plewinski a sans doute été la première Française à nager aussi efficacement et, le premier nageur, garçon et fille, à suivre un réel programme à sec de musculation, à développer autant de puissance. » Son physique détonnera, d’ailleurs, à l’époque, en raison de son développement et de son détaché musculaires !

Mais les hirondelles Caron et Plewinski passent et le printemps français redevient maussade. En 1994, aux mondiaux de Rome, la natation française est au fond. En 1996, aux Jeux d’Atlanta, elle s’y maintient, incapable de réagir. Claude Fauquet a une longue conversation avec Franck Esposito, depuis 1992 le nouveau leader français, qui lui confie son sentiment de solitude dans une équipe de France comme privée de cap. Claude comprend là qu’un nageur de grande valeur peut être noyé s’il évolue dans une équipe faible, et estime qu’à Atlanta, Esposito aurait gagné une médaille dans un groupe conquérant. Même si, note Begotti, Franck ne progresse plus depuis mars 93 (championnats de France d’hiver) soit 4 ans, et il a déjà 23 ans !

Si Begotti n’a pas découvert ou formé Esposito, il va le relancer de belle manière : « Franck avait décollé en 1991, avec le titre européen du 200m papillon ; aux Jeux de Barcelone, en 1992, il avait enlevé la médaille de bronze de l’épreuve. Il quitte alors son club des Cachalots de Six-Fours pour Antibes. Aux championnats de France de Mennecy, en avril 1993, avec l’entrainement plus technique de Michel Guizien, il fait passer son record de 1’58’’51 à 1’57’’58. Et puis, curieusement, il s’arrête de progresser. En 1997, il déclare à Claude Fauquet que s’il ne progresse pas cette année, il abandonnera la natation. Claude me demande de m’en occuper.

Il faut que Franck soit plus efficace sur chaque coup de bras, et, pour cela, qu’il transforme sa façon de nager et qu’il se renforce. A Séville, le 23 août 1997, il avait nagé en 1’57’’24, grappillant sur son record. Le 14 janvier 1998, aux mondiaux de Perth, le voici rendu à 1’56’’32. Puis il va continuer sur sa lancée. A l’entrainement, il doit être à la fois plus vite et plus loin sur chaque coup de bras. Je suis surpris de le voir capable de s’adapter sans difficulté à une nouvelle façon de procéder après tant d’années. Je le croyais stéréotypé dans ses façons de faire, j’imaginais la tâche plus difficile, il m’a beaucoup fait progresser dans mon métier d’entraîneur. Mais il était réellement décidé à se transformer, car au pied du mur. Ses progrès chronométriques s’expliquent, il devient plus efficient pour passer à travers l’eau et pour se ré accélérer. Témoins de ses progrès, ses coups de bras, qui passent de 90, dans son 200m papillon de 1993 aux championnats de France, à 78, neuf ans plus tard, pour son dernier record, en 1’54’’62, en avril 2002. Je crois qu’il n’a manqué qu’une chose à Franck pour être un encore plus grand nageur : un bon apprentissage du crawl au départ. Il doit être le seul très bon nageur de papillon à n’avoir pas fait de grosses performances en crawl. »

QUAND DES ENTRAINEURS D’UNE EQUIPE FONT ATTENTION A LA TECHNIQUE LES AUTRES S’IMPREGNENT DE CETTE EXIGENCE

A partir de Séville, championnats d’Europe 1997, Claude Fauquet a noté que « quelque chose de fort s’est mis en place. » – « Je pense, confirme Marc Begotti, que les championnats d’Europe de Séville sont le départ d’une nouvelle équipe de France, Esposito est champion d’Europe du 200 mètres papillon devant Silantiev – et 3e du 100 mètres papillon – et met un terme à quatre années sans progrès (parce qu’il nage différemment : comme on l’a vu, les premières transformations se sont opérées en quelques mois), Roxana Maracineanu termine seconde du 100 mètres dos à un doigt de Antje Buschschulte, et troisième du 200 mètres dos derrière Kathleen Rund et  Buschschulte, Jean-Christophe Sarnin se rate en finale du 200 mètres brasse où il termine 7e en 2’15’’19, mais son temps des séries, 2’13’’97, lui aurait permis d’être sur le podium, tout près du vainqueur Alexandre Goukov, 2’13’’80 ; Xavier Marchand finit 2e du 200 mètres quatre nages, Julien Sicot est 3e du 50 mètres… »

« Nous avions passé de nombreuses semaines en stage tous ensemble avant la compétition à Font Romeu, dont l’altitude n’était, je pense, qu’un prétexte, pour réunir l’équipe de France avec une réelle dynamique de travail. »

« Progressivement les entraîneurs s’imprègnent dans ce cadre de travail d’une façon d’entraîner dans laquelle la qualité technique est première. »

A partir de 1998, Marc Begotti reçoit sa mission d’entraineur national. Poste qu’il occupera jusqu’en 2008. « En 1998 aux championnats du monde de Perth en janvier nous faisons un titre (Roxana Maracineanu) et trois médailles d’argent (Franck Esposito, Xavier Marchand, Jean-Christophe Sarnin). Tous sur une distance de 200 mètres, c’est un signe !….

« Nous passons toujours de nombreuses semaines en stage d’entraînement, de travail, et pas seulement de préparation terminale.

« Ensuite les succès s’enchaînent avec toujours Esposito et Roxana mais aussi : Laure Manaudou, Solenne Figues, Simon Dufour, Alain Bernard, un relais 4X100 mètres nage libre aux mondiaux de Barcelone, etc.

« Claude Fauquet avait essayé aussi d’organiser des réunions d’entraineurs où l’on parlait métier. Claude a eu l’impression que ce fut un coup d’épée dans l’eau, mais je ne partage pas son avis, même si ce qu’il se passait entre nous autour du bassin était plus important. Quand des entraineurs, dans une équipe, font extrêmement attention à la technique, leur souci fait tache : les autres s’imprègnent de ce mode d’exigence. Beaucoup d’entre nous ont des difficultés à expliciter leur démarche d’entraînement, mais en revanche, tous s’observent. Et s’imprègnent, s’approprient des façons de faire, petit à petit. Regardez comme Michael Phelps a déteint sur les autres nageurs américains. Lochte nage à peu près comme lui, en amplitude, en relâchement. Et toute l’équipe US s’est mise à nager sur les mêmes principes. Nous, on s’est fabriqués un peu comme ça, les « déterminants techniques » se sont diffusés sans qu’il y ait besoin de discours.

« L’idée qu’il faut retenir de l’excellence en natation est celle-ci. A une époque, c’était le plus puissant ou le plus endurant suivant les épreuves qui gagnait. Or, maintenant, tous ceux qui parviennent en finale sont puissants et endurants, tous ont une bonne alimentation, s’entraînent quotidiennement et nagent beaucoup, tous font de la musculation pour devenir plus puissants. En finale olympique la différence se fait de plus en plus sur le niveau d’efficience, la technique. »

Aujourd’hui, les Philippe Lucas, Denis Auguin, Fabrice Pellerin, Romain Barnier, qui ont ramassé l’essentiel des lauriers français entre 2004, 2008 et 2012, sont tous plus ou moins des francs-tireurs. Peut-on dès lors parler d’école française ?

« Chacun d’eux a sa singularité, ses convictions qui font sa richesse. Il est sûr qu’on ne peut pas trouver beaucoup de points communs entre un Lucas et un Pellerin. En-dehors du fait que, comme les autres, ils croient en ce qu’ils font, ils ont une exigence et ils aiment la natation… Cela dit, je ne suis pas sûr qu’on puisse parler d’une école française de la natation, pas encore. Tout le monde ne fonctionne pas de la même façon. Ma seule certitude, c’est que les meilleurs Français actuels sont des nageurs plus efficients que leurs adversaires et que nous pourrions avoir des nageurs plus efficients dans toutes les épreuves du programme olympique. »  

En 2008, Claude Fauquet, las d’avoir beaucoup bataillé, a donné sa démission. Ses deux principaux adjoints, les dépositaires les plus intimes de sa recette du succès, Philippe Dumoulin et Marc Begotti, qui avaient tant œuvré pour les progrès français, ont clairement fait savoir qu’ils étaient prêts à rempiler. Dans aucun pays sensé, on ne se serait passé de leurs services. Mais leurs désirs n’ont pas été exaucés. Dumoulin, l’inventif et dévoué manager des équipes de France, s’est trouvé exilé à la Fédération de canoë-kayak (avant de retrouver peu ou prou son poste en 2013). Marc Begotti est retourné comme CTR dans ses montagnes. Avec ça, il parait que la France est le pays de Descartes.

 

(1). En 1993, après les Jeux olympiques de Barcelone, Catherine Plewinski souhaitait passer un diplôme de maitre nageur sauveteur et d’entraineur. Claude Fauquet est alors conseiller technique régional de Picardie, et c’est tout naturellement que Catherine se retrouve à Abbeville, où elle se licencie. A l’issue de cette saison, elle dispute les championnats d’Europe où elle enlèvera à Sheffield son dernier titre européen sur 100 papillon (et sera 3e du 100 mètres libre).

 

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