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1994-2012 : LA REVOLUTION FRANÇAISE (5)

LE NERF DE LA GUERRE

 

 

DANS QUATRE ARTICLES PRECEDENTS, NOUS AVONS EXAMINE LES FACTEURS QUI ONT FAIT DE LA NATATION FRANÇAISE LA 3eme POURVOYEUSE DE MEDAILLES AU MONDE. AUJOURD’HUI, NOUS ANALYSONS LES FACTEURS « CACHES » DES SUCCES ET MESURONS LES RISQUES DE RETOMBER DE CETTE POSITION EMINENTE.

 

 

 

Une société qui évolue menace les situations acquises.

Une société qui stagne conforte les situations acquises.

 

Par Eric LAHMY

 

Selon Jean-Pierre Le Bihan, qui a effectué sa carrière à la Fédération française de natation, aucun des succès de ces dernières années n’aurait pu être atteint sans  « deux gestionnaires avisés, qui ont fait la fortune de la Fédération. M. Henri Simon, un poloïste, intègre et passionné trésorier de la Fédération de 1981 à 1997, et Paulette Fernez, présidente du Comité du Limousin. Et Jean-Paul Clémençon aimait dire : « la FFN, c’est Daniel Chaintreau. »

Embusqué derrière ses fortes moustaches, Chaintreau, allure énergique, était le Directeur financier de la Fédération. Paulette Fernez était l’élue qui travaillait en binôme avec Chaintreau. Paulette a été amenée à la natation par sa fille. Celle-ci avait six ans quand Paulette l’amenait à la piscine, à Limoges. Plutôt que d’attendre pendant l’entrainement, elle piquait une tète dans le public. Un jour, l’entraineur lui demanda si elle voulait aider. Paulette a fait mieux que ça. De fil en aiguille, elle est devenue présidente de l’ASPTT Limoges (de 1973 à 1998), contrôleur aux comptes à la Fédération (1992-1996), puis trésorière (1996-2008), enfin vice-présidente. Avant de nous rencontrer, Paulette a consigné dans un carnet ce qui lui semble digne d’être rappelé. Elle passe en revue les innovations mises en place par Fauquet, à partir de l’an 2000. Des services soit inexistants, soit embryonnaires jusque là.

     « La natation, à partir de l’an 2000, a créé des services qui n’existaient pas. La vie des athlètes a assuré le service des nageurs : aménagement des études, contrats avec les commanditaires, gestion des aides personnalisées (un athlète effectue sa demande, la Fédération par ce service détermine les montants et les sommes sont déterminées par le CNOSF). Le médical : les clubs s’en occupent, mais un service fédéral reçoit un retour. Santé, dopage, visites obligatoires. Le docteur Cervetti, médecin fédéral, chaque semaine, vérifie que tout se passe bien. Trois grandes armoires sous clé, secret médical oblige, contiennent les quelques 850 dossiers de nageurs du haut niveau des diverses catégories d’âge concernées. Le service médical assure aussi la diffusion des règles diététiques. »

Les repas des nageurs en stage sont décidés par un diététicien, en fonction des découvertes les plus pointues de la diététique moderne. En 2011, la diététicienne de service, une ancienne championne de natation, avait ainsi mis du curcuma (une racine aux vertus anti-oxydantes et anti-cancer  connue de l’Inde ancienne) à tous les repas des champions.

     « Le service juridique : au départ, Louis-Frédéric Doyez, aujourd’hui directeur administratif, a été engagé pour créer un service juridique, qui conseille les nageurs et assure une liaison avec leurs agents sportifs. L’équipement : sans piscines, pas de résultats. »

      » Le service équipement est relié avec tous ceux qui construisent des piscines. Il ne faut pas faire d’erreurs. Bernard Boullé dirigeait ce service, repris aujourd’hui par Joachim Arphand. Le service recherches est aujourd’hui, résultats de la natation française obligent, connu du monde entier. On le demande à la LEN, la FINA. En 2013, ils sont partis deux mois en Australie (Canberra, Brisbane). En ce qui concerne les primes, tout ce que donne le ministère est doublé par la Fédération. Primes pour les trois premiers des championnats d’Europe, du monde et Jeux olympiques. »

Tout cela n’a été possible que grâce à un gros effort financier. A son arrivée dans la place, en 1996, Fauquet est directeur des équipes de France, et elle, qui a été contrôleur aux comptes depuis 1992, vient d’être bombardée trésorière, poste qu’elle occupera jusqu’en 2008. Devenu DTN, Fauquet lui explique les règles du jeu : en déplacement, le nageur nage, l’entraineur entraine, et tout ce qui est autour rend service. Le « dirigeant », qui cherchait des souvenirs à ramener et envoyait des cartes postales chez lui, c’est fini : il passe au service de la performance. Cela a l’air de convenir à Paulette. La cheffe de délégation s’occupe de chouchouter ses ouailles jusque dans les détails, à les accompagner à l’approche de la compétition, but suprême de sa saison. Rôle passionnant dans lequel plus d’un va se révéler. Dans un déplacement, outre les chambres, « Fauquet veut qu’on loue un salon réservé à l’équipe. Il n’est pas question de laisser le nageur se morfondre seul dans sa chambre. Je louais un réfrigérateur, achetais des boissons, des amuse-gueule. » Puis, rêveuse:  « Je pense que cela a apporté… »

Paulette a la larme à l’œil quand elle parle des nageurs. « Ce sont de grands enfants. Ils ont besoin d’affection. Ils sont tellement rayonnants, gentils. A leur contact, j’ai retiré beaucoup, pour moi-même. L’idée de Claude était de leur assurer la quiétude nécessaire à l’approche de la compétition, à une bonne concentration un état d’esprit positif. »

Le budget de la Fédération, en 2012, frôle les 13 millions d’Euros. En gros 4 millions de la MJF, 5 millions des licences, 2 millions des partenaires et 2 millions des recettes du sportif (engagements, etc.).

Est-ce beaucoup d’argent ? Mais « tout coûte cher, explique Paulette : une équipe en déplacement, un stage, c’est un budget qui augmente avec le nombre des nageurs, les stages aussi, cher pour la FFN… et les clubs ; les clubs qui fournissent d’énormes efforts. »

Quand elle prend son poste en 1996, Paulette a doit à une sacrée surprise. L’année s’est terminée par un déficit de 3.500.000 francs. Totalement inattendu. Elle découvre des factures auxquelles elle ne comprend rien, dont elle ne sait pas d’où elles viennent. Le DTN sort d’un tiroir de son bureau des correspondances. Il a lancé des opérations sans rien dire. Eberluée, – elle n’avait jamais vu ça quand elle travaillait aux chèques postaux, à la Poste -,  elle cherche la parade. « Je dois trouver un moyen de changer cela. La commissaire aux comptes de la Fédération, Raphaelle Terquem, me donne la marche à suivre, que je vais respecter à la lettre : il s’agit de mettre en place un suivi prévisionnel très rigoureux, action par action. Chaintreau rentrait toutes les évaluations des opérations de l’année, après que chaque discipline eut fait son prévisionnel. Claude Fauquet présentait le budget prévisionnel au Ministère où, immanquablement, on poussait des hauts-cris. Fauquet revenait et demandait à chacun de revoir sa copie. Une fois le prévisionnel décidé, Chaintreau le rentrait dans son ordi, action par action. Dès lors, il ne pouvait y avoir aucune surprise. Chaque action faisait l’objet d’un bon de commande amené au Directeur financier. Si l’action avait bien été prévue, elle était encodée, et, quand je voyais le code de Chaintreau, je signais. Quand une équipe revenait avec un dépassement, on leur demandait sur quelle autre action ils avaient prévu un moins. La barre a été redressée dès la première année, chaque année a été équilibrée et même un petit solde positif est apparu qui nous a permis, en 2010, en effectuant un prêt, d’acheter le siège de la Fédération. »

Depuis, Paulette, bombardée vice-présidente, qui repart pour un tour (jusqu’en 1976), est chargée de la gestion du siège et de la cellule des achats. « Et là aussi, il convient d’éviter les surprises, » dit cette femme toujours impliquée.

Si, dans la réussite de notre natation, le premier « facteur caché » a été d’éliminer les factures cachées du programme fédéral, d’autres phénomènes ont joué. « Je pointe l’arrivée d’un contrôle antidopage performant, note Le Bihan. Si l’on refait les palmarès en éliminant seulement les performances des dopés certifiés, c’est-à-dire des pays qui dopaient de façon systématique, on s’aperçoit de l’ampleur des dégâts que les produits dopants ont provoqué. » Mais aussi, on imagine que ni Maracineanu, ni Figues, ni même Manaudou ou Muffat ne seraient passées face à des athlètes anabolisées.

Autre point fondamental : « Entre 1973 et 2012, le nombre de nos licenciés est passé de 90.000 à 275.000. Je dois reconnaitre que le nombre des nageurs classés n’a pas augmenté, il n’empêche, ce plus que triplement a assis la natation sur un vivier dont je crois qu’il a permis de détecter plus de talents. »

Pour le reste, rien n’a été facile, et parfois, la mise en place a été douloureuse !

     « Les minimas de Claude Fauquet, on l’oublie aujourd’hui, ont constitué un drame, rappelle Le Bihan. Les temps établis par Philippe Dumoulin n’étaient pas toujours très bien étudiés. Pourtant, des données existaient. Jean Pommat, un statisticien, Georges Zinstin, et moi-même avons produit une table de cotation sur 1500 points, établie d’après les 1000 meilleures performances françaises par épreuve et par année d’âge. Dumoulin n’en a pas tenu compte et a sorti des temps de son chapeau qui ont fait qu’il n’y avait que sept sélectionnés sur 50 mètres papillon et huit sur 200m papillon aux championnats de France de Châlons-sur-Saône : fautes de concurrents, ces courses ont été disputées en finales directes ! Gérard Durant, le président de Clichy, avait crié au scandale. »

     « Il y a eu comme ça des boulettes, ainsi les temps de sélection des championnats du monde de Fukuoka, en 2001, pour lesquels on avait réussi à ne retenir que 3 sélectionnés auxquels on avait ajouté 2 juniors. » A l’époque, l’opinion se focalise sur le cas de Roxana Maracineanu. Championne du monde en 1998, 2e des Jeux olympiques sur 200m dos, Roxana n’est pas qualifiée pour avoir raté de quelques centièmes d’un des trois temps exigés par la Direction technique. Fauquet résiste à toutes les pressions et refuse de la récupérer. Sans doute pense-t-il qu’il n’a pas le choix, qu’il en va là de sa crédibilité. D’un autre côté, la championne du monde sortante, qui ne pourra pas défendre son titre, est une nageuse exemplaire, une équipière appréciée, une femme courageuse, équilibrée, polyglotte, qui poursuit des études sérieuses. La jeune Alicia Bozon, qui est du déplacement de Fukuoka et atteindra la finale du 400m, témoignera du manque qu’aura constitué pour elle l’absence de Maracineanu. Aujourd’hui encore, ce refus d’accepter une entorse à son système constitue la « faute » de Claude Fauquet qui résonne dans les mémoires.

 

                    L’étroitesse de notre élite

Aux Jeux olympiques 2012, le classement FINA, basé sur les médailles olympiques, donne la France 3e derrière les USA et la Chine. Nous avons effectué un classement des nations basé sur les places de finalistes. En attribuant un point au 8e de la finale, 2 au 7e, etc., 7 au 2e et 9 au 1er pour valoriser le titre olympique.

Dans un tel classement, la France est 5e du classement masculin avec 44pts, devancée par les USA, 157pts, le Japon, 2e, 60pts, l’Australie, 3e, 48pts, la Chine, 4e, 46pts, et devant l’Allemagne, 6e, 36pts, la Grande-Bretagne, 7e, 32pts et la Hongrie, 8e, 31pts.

Au classement féminin, le France finit 7e , avec 32pts, derrière les USA, 1ers, 142pts, l’Australie, 2e, 62pts, la Chine, 3e, 54pts, la Grande-Bretagne, 4e, 52pts, les Pays-Bas et le Japon, 5e, 34pts, et devant la Russie, 28pts.

Au classement général, les USA l’emportent avec 299pts devant l’Australie, 110pts, la Chine, 100pts, le Japon, 94pts, la Grande-Bretagne, 84pts ; la France est 6e avec 76pts.

Selon Christos Paparrodopoulos, « la question qui se pose, c’est : pourquoi le sprint ? Cela répond plus au profil de notre natation. Mais en progressant dans le secteur du sprint, on s’est affaibli dans d’autres secteurs. Alors, faut-il travailler ses points forts au détriment des points faibles ou pas ? Nos résultats sont exceptionnels sur des nageurs exceptionnels.

     « Et où ça ? En crawl jusqu’au 200 mètres. Ailleurs, c’est plus compliqué. Je note une dégradation énorme de nos spécialités.

     « C’est là le centre de l’affaire. La réussite paradoxale de la natation française, qui fait l’exception française. C’est plus facile de réussir sur 100m que sur 1500m. Les entraineurs français se sont posé la question de la rentabilité de leurs efforts. La réussite d’un Florent Manaudou est remarquable, mais elle n’est pas reproductible sur 1500m ou sur 400m quatre nages.

     « Pourquoi ? On est une natation d’artisans. Et non pas une natation de stratégie globale. Les Américains, les Australiens sont présents partout. Prenez l’exemple d’un brasseur, dans une ligne d’eau, c’est un emmerdeur, il va prendre une place pas possible, aller plus lentement, alors qu’on pourra mettre dix ou douze nageurs dans la même ligne. Donc on sacrifie la brasse quand on a des conditions d’entrainement difficiles. Aux USA, en Australie, l’entrainement se déroule dans des endroits magnifiques. Faire de la natation dans le nord de la France, c’est mission impossible.

     « Pas un nageur de papillon décent depuis Franck Esposito. La natation est particulière, et vouloir en faire un modèle anglo-saxon,  ne garantira pas la réussite. Maintenant, on est plutôt dans l’artisanat. J’avais planché sur un projet brasse qui a été abandonné. Je regrette un peu. Je souhaiterais qu’on devienne la grande natation de natation, avec des finalistes partout. »

Si la France souffre d’une natation concentrée sur le sprint de nage libre, ce sujet d’inquiétude cache une satisfaction : c’est une natation de gagneurs. Avec seulement 13 places en finales, ce qui n’est pas beaucoup, on enlève 4 titres olympiques,  2 médailles d’argent et une médaille de bronze, ce qui fait que 54% de nos finalistes sont médaillés. La Grande-Bretagne, en sens contraire, compte 24 places en finales, pour trois médailles et zéro titre (12% de finalistes médaillés). L’Australie, grand pays de natation, est très présente avec 27 places de finalistes, mais n’enlève qu’un seul titre et 6 médailles (26% de médaillés). Le Japon, 19 finales, ne gagne pas un titre olympique, et compte 3 médailles de bronze (16% de médaillés).

Comme disait Jean-Paul Clémençon, « il faut que beaucoup de gens perdent au casino pour qu’il y en ait un qui gagne ! » A Londres, le vainqueur, à ce jeu, a été la France.

C’est à la fois l’effet Fauquet, avec ses minima en séries, en demi et en finale qui enseigne aux nageurs à nager très vite à trois reprises dans un laps de temps très rapproché, et donc à atteindre le maximum de rentabilité en finales, et l’effet Philippe Lucas – Laure Manaudou qui arrivent avec cette assurance de ceux qui n’ont peur de rien dans les finales, avec cette idée que seul l’or compte.

 

                              Les jeunes ne sont pas au niveau

La parole est à Denis Auguin : « Pour l’avenir de la natation française, il y a urgence d’augmenter la densité de notre élite, très faible dans une bonne moitié des épreuves. Quand je nous vois finir au classement FINA devant les Japonais et les Australiens, qui placent des finalistes dans pratiquement toutes les courses, je crois rêver. A part la nage libre, on est sinistrés ! Et l’avenir se présente mal, avec seulement cinq nageurs qualifiés aux championnats d’Europe juniors. Il y a là comme un goût de retour vers l’époque de la cata. »

Diagnostic proche de Michel Chrétien : « L’état de notre natation de jeunes est préoccupant, il y a un manque de réussite qu’on a noté au niveau européen. En même temps, aux Jeux olympiques, des pays comme le Japon et l’Australie, qui ont mis des finalistes dans toutes les épreuves, ont fini derrière nous au classement des médailles. D’un autre coté, la Grande-Bretagne, l’Italie, qui sont de façon systématique meilleurs que nous dans les compétitions juniors, voient leurs plus brillants éléments disparaitre en seniors. »

Lucien Lacoste, ancien Directeur des équipes de France (2001-2004), entraineur du TOEC de Toulouse, offre un autre point de vue sur la question : « la réussite est une histoire d’hommes, dit-il. Regardez nos médaillés : Florent Manaudou, Camille Lacourt, mesurent 2m, Yannick Agnel et Amaury Leveaux 2,02m, Alain Bernard 1,96m. Et, coté dames, Solenne Figues 1,78m, Laure Manaudou 1,80m, Camille Muffat 1,83m. On n’en voit pas beaucoup, d’aussi doués avec de tels gabarits. Alors, on se vante d’avoir mis un système en place, mais il faut donner sa place au hasard ; en dernière analyse, il faudra avoir des nageurs, et on aura peut-être du mal à en trouver de ce calibre là. » C’est l’un des points forts de notre natation actuelle, que relève aussi Christos Paparrodopoulos, ces « nageurs à grand potentiel » dont on ne sait pas si on en retrouvera d’autres. Disposer d’Agnel après Bernard, de Muffat après Manaudou, ce n’est pas quelque chose qui se décide en réunion technique.

 

                                Le grand écueil, l’accès aux piscines

A la rentrée, un club historique parisien, le Cercle des Nageurs de Paris, a perdu la concession de la piscine qu’il avait aidé à construire et qu’il gérait depuis plus de cinquante ans. Le CNP a été évincé par l’UCPA (Union Nationale des Centres Sportifs de Pleine Air). Selon Lucien Lacoste, l’accès aux piscines pourrait être le « grand écueil » qui menace notre natation : « Les clubs auront de plus en plus de mal. Les « Vert Marine », l’UCPA, des entreprises commerciales, viennent les concurrencer, et leur but, c’est le profit. Ce qui risque de changer la donne. Il n’y a pas que ça. Les jeunes retraités sont plus demandeurs de sport santé que par le passé. J’imagine mal mes parents aller à la piscine, maintenant, cela se développe. C’est autant de créneaux en moins pour les nageurs de compétition. On manque de beaux stades nautiques. Après cela, cela dépend : à Toulouse, il y a pas mal de bassins, des pays sont plus mal lotis que nous. Par exemple, on pourrait aménager les bassins d’été pour qu’ils puissent être utilisés à longueur d’année. »

Michel Chrétien partage cette inquiétude quant à l’avenir des infrastructures : « Nous manquons de piscines, d’encadrement. Les nouvelles piscines sont à gestion privée, les clubs doivent payer, et ne peuvent supporter les salaires des entraineurs. Avant, les municipalités actaient en direction du sport.

     « Il y a quelque chose de paradoxal dans notre réussite. Elle est contradictoire avec les moyens structurels qui sont à notre disposition.  La France n’avait pas de piscines de compétition, elle n’a pas l’infrastructure des grands pays de natation, sur ce plan elle se trouve à la traine. »

Sans piscines, pas de nageurs. Et sans municipalités dynamiques, pas de piscines. « Des maires comme Georges Frêche à Montpellier, Christian Estrosi à Nice, Arlette Franco à Canet en Roussillon, un champion comme Bozon à Tours, les Horter à Mulhouse, Francis Luyce à Dunkerque, tous ont compris l’intérêt d’une élite sportive, et su profiter des performances de leurs athlètes, rappelle Jacky Batot. Et le président rémois d’ajouter. « On n’est pas à l’abri d’un retour vers la médiocrité en raison d’un nombre important de communes réticentes. On sent depuis deux ou trois ans que les municipalités sont tentées de confier la gestion de leurs piscines à des associations populaires et culturelles aux dépens du sport. »

La crise économique peut jouer un rôle néfaste : « A une époque où la conjoncture économique était bonne, et les communes avaient les moyens de répondre, on a pu dégager un plus pour le sport, dit encore Batot. Moi-même à Reims avais eu la possibilité de développer un club qui marchait bien, dans des conditions économiques favorables. Mais quand l’adjoint aux sports d’une commune n’est pas issu du haut-niveau, cela risque de se passer moins bien. C’est par périodes. »

En revanche, les résultats brillants de l’équipe nationale peuvent contrarier les tendances négatives. « Ces succès obtenus par les équipes de France de natation depuis maintenant près de dix ans ont rendu les communes sensibles, dans la mesure où les dites communes se servent d’une façon ou d’une autre des athlètes de haut niveau pour leur image. » Ils ont aussi amené des sponsors, dont l’apport n’est pas négligeable.

Telles sont les armes de la natation – outre son image de sport pour tous – pour lutter contre un possible déclin. « Aux deux centres ‘’institutionnels’’ censés fabriquer de la bonne natation à l’INSEP et Font-Romeu, explique Chrétien, des centres qui ne sont pas ‘’officiels’’, institutionnels, n’en ont pas moins produit des nageurs : Rouen a sorti Gilot, Anne-Sophie Le Paranthoen, Nice aussi n’a pas ce label, mais Nice n’avait pas besoin de ça parce qu’il avait les moyens. Moi-même, ai vécu sur Amiens, et j’ai pu entrainer Jeremy Stravius et Mélanie Hénique. »

 

                              Il y a du mou dans la ligne d’eau.

Selon Denis Auguin, l’une des grandes erreurs commises aujourd’hui ça et là consiste à attendre d’avoir des nageurs de haut niveau pour les soumettre à un travail de haut niveau. « Or, estime-t-il, c’est loin en amont qu’on doit travailler dans ce sens. Il y a toute une façon d’agir qui s’apprend très tôt, qu’il serait trop tard d’attaquer à l’accession du nageur au haut niveau. » La Direction technique a réduit de moitié entre 2008 et 2012 le nombre de jeunes nageurs inscrits dans les pôles jeunes. En durcissant des critères de sélection déjà très élevés, n’a-t-on pas découragé des talents potentiels ?

Jacky Brochen s’inquiète du risque d’un retour au laxisme d’antan : « Claude Fauquet a su faire confiance aux gens. Au début, il a eu l’air un peu psychorigide, mais ensuite il a su adapter les règles. Je crois que Christian Donzé a appauvri ces règles, je ne sentais pas bien la philosophie de sa démarche. » Plusieurs adjoints du DTN avaient sentis qu’ils étaient écartés des décisions, au profit d’un aéropage d’intimes du DTN issus de ses relations…

Christos Paparrodopoulos restait vague quant aux risques, mais notait un moindre souci de rigueur : « Christian Donzé a fait un mélange de la ligne dure de son prédécesseur et d’une ligne moins rigide.» Oh, qu’en termes choisis ces choses-là sont dites.

Autre critique plus d’une fois entendue : « des sélections françaises devait résulter une équipe homogène. Ce système n’a pas été poursuivi sous la férule de Christian Donzé, et on a desserré les qualifications. A Rome, aux mondiaux, on a compté six sélectionnés qui n’ont pas nagé, ce qui n’est jamais bon. Et le système de sélection pour les Jeux de Londres a frôlé la correctionnelle. Du fait de l’erreur d’avoir inscrit en amont certains nageurs, il s’en est fallu de peu, en raison des quotas édictés par la Fédération Internationale, que Clément Lefert (or sur 4x100m et argent sur 4x200m) ne puisse nager ! » Ces choses là peuvent arriver, même si ce sont des anecdotes. Mais ce n’est par un Philippe Dumoulin qui aurait laissé passer une telle boulette !

Avant l’accident cardiaque qui l’a terrassé, Christian Donzé avait laissé échapper des propos intrigants concernant ses choix techniques, dans une interview de presse dans laquelle il analysait les raisons du triomphe de Londres. Tout cela est dû, expliquait-il : « à une belle génération de nageurs et d’entraîneurs, à des critères de sélections bien établis, à d’excellents stages, à un projet olympique sur 2 ans, à la valorisation des entraîneurs. » Jusque là pourquoi pas. Mais, ajoutait le DTN, « j’ai beaucoup lu et entendu dire depuis 2009, que la natation française avait profité de l’exigence de Claude Fauquet. Je n’ai rien contre Claude Fauquet, mais j’ai diminué les exigences des critères de sélections ; j’ai adapté progressivement ces exigences au contexte de l’équipe de France. En quelque sorte, j’ai fait l’opposé de ce qu’il proposait. »

D’aucuns se sont étonnés d’entendre Donzé se vanter d’avoir détricoté le travail de son prédécesseur. Celui-ci n’avait-il pas  relevé la natation française ? La plupart des techniciens ont regretté cet affadissement des règles qui avaient fait leurs preuves.

Il nous parait indiscutable, que la part de la DTN dans les victoires d’Agnel et de Muffat pouvait être considérée comme marginale. « Il aurait pu faire n’importe quoi, rien n’aurait pu empêcher Yannick Agnel et Camille Muffat de devenir champions olympiques, estimait un entraineur que nous interrogions sur le sujet, et qui ajoutait plaisamment : « même s’ils avaient fait partie de l’équipe de Namibie, ces deux là auraient gagné. » Un raisonnement qu’on peut reproduire aussi pour Florent Manaudou, avec cette différence qu’à son sujet, personne n’avait vu venir le colosse marseillais, qui, quelques mois auparavant, nageait encore à Ambérieu.

Il est important de prendre date au sujet d’une autre décision du regretté successeur de Claude Fauquet à la tète de la DTN, celle d’avoir modifié les critères de sélection (qu’il qualifiait de « bien établis ») après les qualifications aux championnats de France. Ces critères modifiés ont été assez sévèrement jugés par les entraineurs : ils auront, estiment-ils, un impact à moyen terme : en les recevant, les nageurs et les entraineurs notaient que le Directeur technique national ne croyait pas en ce qu’il proposait. On abandonnait l’intransigeance de Fauquet, qui, aussi détestable avait-elle pu paraitre à beaucoup, a finalement produit cette longue embellie.

On ne peut savoir si Donzé, si le sort funeste ne l’avait frappé, se serait figé dans cette attitude, dictée peut-être par son désir d’exister autrement que comme l’ombre ou le clone de son prédecesseur, ou par sa moindre résistance aux pressions d’un Comité directeur vieillissant dont tous les membres semblent accrochés à leur poste (celui qui vient de repartir en 2013 a aura 70 ans de moyenne d’âge aux Jeux de Rio). Mais on imagine qu’elle produira, si elle n’est pas combattue immédiatement, des dégâts impossibles à apprécier dans l’immédiat, mais dont l’impact futur est presque certain. Un nageur du groupe « relève » qui avait raté sa qualification aux Jeux a dit, en prenant connaissance de la liste des repêchés, sur laquelle il ne figurait pas : « j’ai la sensation d’avoir raté une deuxième fois ma qualification. » Soumettre des nageurs à des critères difficiles, mais qui induisent l’excellence, pour ensuite leur dire après les épreuves de sélection que ces critères sont revus à la baisse, est faire entrer une forme d’incertitude, de flou, mais aussi un soupçon d’incompétence qui ne doit pas exister. Clément Lefert, quoique qualifié pour les Jeux de Londres, avait manifesté à ce sujet une certaine frustration.

 

 

                                     CONCLUSION (EVIDEMMENT) PROVISOIRE

Malheureusement, ces analyses étaient condamnées à se situer en aval de l’action. En disant ce qui A ou N’A PAS marché, on a pu faire l’unanimité ou presque. Mais il est plus difficile de dire ce qui VA marcher et ce qui ne VA PAS marcher. Les minima très durs de Claude Fauquet ont au début été un vrai drame. Ils ont provoqué un scandale. Très peu de gens prédisaient qu’ils permettraient à la natation française d’effectuer des progrès sensationnels. Pourtant ces minima ont tout déclenché. Même s’il ne se serait rien passé sans l’aide aux clubs, aux nageurs, et si un curieux personnage appelé Philippe Lucas n’avait marabouté une fille nommée Laure Manaudou et si ces deux n’avaient pas joué les artificiers. Sans eux, il n’y aurait rien eu, la bombe française serait devenue une fusée qui fait pschitt… ou, du moins, les choses auraient pris beaucoup plus de temps.

D’où un vrai débat sur ce qu’on doit faire aujourd’hui : Christian Donzé proposait de changer le système, de l’amender dans le sens de l’assouplissement. Une majorité des entraineurs étaient, semble-t-il, sceptiques à son sujet, ils sentaient des flottements, une tendance inverse, un retour à des accommodements qu’ils jugeaient désormais nuisibles, une façon de tourner le dos aux recettes qui ont marché. Avec Begotti aux commandes de la technique, ou Dumoulin à l’analyse et au diagnostic, on avait des maitres du sujet, Les successeurs n’étaient pas au niveau. Et surtout, d’après ses critiques, Donzé travaillait quasiment seul, coupé de la plupart de ses cadres techniques. Aujourd’hui, Lionel Horter est entré dans l’arène. Aura-t-il la force de caractère de refuser les tentations du louvoiement, et de garder le cap ?

Entre tous les facteurs qui ont construit la réussite actuelle, il est difficile d’en isoler un. Tous ensembles, ils créent une synergie. Chaque facteur n’agit pas de son propre fait, mais potentialise les autres. Pas de succès sans les minima à la Fauquet, mais ces minima ne peuvent rien sans l’accompagnement technique, l’aide aux nageurs et aux clubs, les stages réussis, l’approche professionnelle, minutieuse, de la compétition ; pas de réussite sans Laure Manaudou, mais peut-être pas de Laure Manaudou sans une équipe solide et ambitieuse autour d’elle. Les facteurs se catalysent, s’interpénètrent, s’enrichissent. Bien entendu, nous n’avons pu proposer ici que des éclairages sur la montée en puissance de la natation française. Sans doute n’avons-nous pas réussi à la montrer en mouvement. Au lieu de l’explication fluide et complète dont nous avions rêvé, nous avons peiné à vous offrir une série d’images de diapositives qui se suivent, clic clic, de façon un peu mécanique. Il y a tout un mouvement, un rythme, aurait dit Pellerin, qui nous a probablement échappé. Notre réussite aura peut-être été de n’avoir oublié aucun élément de cette saga.

1994-2012 : LA REVOLUTION FRANCAISE (3)

L’INVENTION DU « BIEN NAGER »

 

APRES AVOIR DECRIT LA DEMARCHE DE CLAUDE FAUQUET, PUIS L’APPORT DE PHILIPPE DUMOULIN AU BUREAU DE LA VIE DE L’ATHLETE, NOUS EXAMINONS L’EMERGENCE DE LA TECHNIQUE DE NAGE GAGNANTE DES FRANÇAIS, DANS CE TROISIEME VOLET DE NOTRE ENQUETE SUR LA NATATION FRANÇAISE ENTRE LES « ZEROLYMPIQUES » DE 1994 ET 1996 ET LES EXPLOITS DE 2004 2008 ET 2012.

 Par Eric LAHMY

Il est l’un des initiateurs, et un personnage clé de la réussite de la natation française. Sans Marc Begotti, Claude Fauquet n’aurait pas eu une méthode de nage à sa disposition, un modèle performant à proposer aux entraineurs, spécifiquement français de l’entrainement moderne. Pour des raisons liées au cloisonnement de la pensée technique française (et à notre proverbiale inaptitude dans les langues étrangères), il y avait peu de chances que viennent à nous les réflexions en provenance de l’école russe de l’ efficience technique (représentée par un franc tireur comme Touretski), de l’école américaine la plus sophistiquée, celle qui a produit l’élite de l’élite US, de Don Schollander à Missy Franklin en passant par Mark Spitz, Tracy Caulkins, Ambrose Gaines, Natalie Coughlin, Matt Biondi, Brian Goodell et, bien entendu, Michael Phelps, ou de l’école allemande dont le message fut hélas excessivement brouillé par le dopage institutionnel de l’Est du pays, ou encore de l’école australienne, capable de produire de ci de là de la belle nage, de l’école italienne (certes difficile à déchiffrer), de l’école anglaise, de l’école des Pays-Bas, de l’école hongroise, sans parler de l’hermétique école japonaise.

D’autres que Begotti ont inspiré Fauquet dans sa recherche d’un « bien nager » pour la natation française. Raymond Catteau, à la fois l’ancien et le penseur, a essentiellement défini une théorie de l’enseignement – à notre avis assez difficile à comprendre – à laquelle de nombreux techniciens rendent hommage, mais qui s’arrête au seuil de la compétition. D’un autre côté, les entraîneurs étaient bien trop silencieux pour répondre aux souhaits de Fauquet : homme de bassin aux succès éclatants, Guy Boissière, n’avait jamais tenté d’exposer sa vision. Les autres entraineurs les plus performants, ne savaient, ne pouvaient ou ne voulaient pas faire passer leurs savoirs. Marc Begotti lui amène une méthode originale, au rebours de ce qui se fait alors en France, sanctionnée par une réussite sans précédent, Catherine Plewinski. De plus, les circonstances vont amener ces deux hommes à communiquer longuement. Mais n’anticipons pas.

Marc Begotti commence petit. « J’ai nagé peu de temps, la piscine où je m’entrainais ayant fermé. » Débuts loupés donc, « mais je m’intéressais à l’enseignement de la natation, raconte-t-il. Je travaillais quelques mois et le reste du temps je voyageais. Pour pouvoir enseigner efficacement la natation, outre une formation de maitre-nageur sauveteur, j’avais complété mon instruction, seul, en autodidacte, cherchant ici et là des informations, des savoir-faire. En effet, j’avais été frappé par le fait que les MNS n’avaient aucun bagage sérieux pour enseigner.J’ai croisé Claude Fauquet lors d’un stage de « formation des formateurs », que j’avais suivi à Mâcon à raison de huit jours par an pendant trois ans. »

            La rencontre, décisive, se fait donc en 1978, et les trois ans qui suivent, vont activer ce qui devient pour Marc une « passion » pour l’entrainement de natation. « Ces stages ont été une révélation ; ils m’ont décidé à devenir entraineur, j’avais compris qu’entraîner c’était enseigner. »

  IL MENACE CLAUDE FAUQUET

QUI CRITIQUE CE QUI SE FAIT

  Les stages de Claude Fauquet étaient très innovants, beaucoup de gens étaient bouleversés par cette approche. Je me souviens d’un entraineur irrité par le discours de Claude au point de le menacer de le jeter par la fenêtre s’il continuait à bouleverser ce qu’il faisait depuis 20 ans ! »

Pourtant, pour Fauquet, cette approche est indispensable. Il faut briser les représentations, tant elles lui semblent contre-productives : la natation française, malgré ses efforts dans la ligne du tout physiologique, vit un marasme, un creux de vague permanent. Le revirement à 180° qu’une remise à plat suppose n’est pas chose facile. Même l’évidence que le « système » se fourvoie – ou du moins est allé au bout de sa logique sans avoir saisi la question de la préparation du nageur dans sa complexité – ne détrompe pas ceux qui ne voient d’autre issue. Qui se souvient du crève-cœur d’une Pascale Ducongé anéantie, en pleurs, après un 50 mètres où elle a tout donné en vain. « J’ai pourtant fait le travail », dit-elle entre deux sanglots. Mais une nageuse d’influx comme elle doit-elle préparer le 50 mètres à coups de marathons aquatiques ?

De telles errances s’expliquent. En 1977, on est passé d’une natation qui ne travaille pas assez à une natation qui travaille trop sans plus de succès. Les « rebelles » qui militent pour une autre approche sont souvent perçus à l’époque comme des nostalgiques des paresses d’antan. Or l’enjeu est d’associer de la qualité à toute cette quantité. Il ne s’agit pas de remettre en cause le kilométrage, mais bel et bien le kilométrage pour le kilométrage. Les tenants de la natation officielle de l’époque de Gérard Garoff, DTN depuis 1973, s’entêtent dans la voie sans issue de la surenchère volumétrique et ne perçoivent pas les passionnantes ouvertures qu’offrent les réflexions des champions du beau nager. L’idée, qu’on pourrait croire évidente, de travailler mieux, ne convainc pas tous ceux qui se désangoissent en songeant bêtement que 20km, c’est deux fois mieux que 10 km. Pour Pascale Ducongé – et tant d’autres – ce fut beaucoup moins bien, mais les coaches s’entêtaient dans leur vision. Ce blocage mental conforta pendant des années un modèle boiteux.

Fauquet s’entête. C’est une chose qu’il sait faire. On l’accusera d’ailleurs de psychorigidité. Comment appelle-t-on un psychorigide qui a raison ?

« C’était innovant à cette époque, se souvient Begotti. Par exemple, un jour, on visionnait tel film des Jeux olympiques. Je me souviens de la course de Barbara Krause, aux Jeux de 1980. On se questionnait : qu’est-ce qui caractérise sa façon de faire et la différencie des autres qui nagent moins vite en finale olympique ? On apprenait à observer ce qui était déterminant pour nager vite. Le lendemain, on se retrouvait à la piscine avec des élèves auxquels on tentait d’obtenir les façons de faire des meilleurs champions. Claude avait lui-même été élève de Raymond Catteau. Et tout avait débuté avec les stages multisports Maurice Baquet à Sète, sortes de grandes colonies de vacances, qu’avaient fréquentées entre autres enseignants d’EPS Raymond Catteau et Claude Fauquet. »

D’OLYMPIADE EN OLYMPIADE, LES COURSES ETAIENT GAGNEES DANS DE MEILLEURS TEMPS AVEC MOINS DE COUPS DE BRAS

 « Je me suis dit : l’entrainement est la poursuite de ce que tu aimes faire, enseigner. J’aurais pu continuer comme saisonnier, je gagnais beaucoup moins bien ma vie en tant qu’entraineur, mais cela me passionnait. »

Marc est accroché. Il a 23 ans, entraine au lycée du Mont-Blanc, à Passy, non loin de la route de Chamonix. Avant même de rencontrer Catherine Plewinski, des idées affleurent, nées des réflexions collectives de Mâcon. Des idées subversives, car contraires aux dogmes établis et représentations du milieu de la natation.

« Tout s’est construit par strates. Par exemple, c’est en 1978 que j’ai commencé à compter les coups de bras, (dont la réduction est la conséquence du « bien nager » et non la cause). Un ouvrage essentiel qui nous avait fait phosphorer, signé Alain Catteau et Yves Renoux « Comment les hommes construisent la natation » exposait une observation objective technique qui portait sur trois Jeux olympiques, Mexico, Munich, Montréal. Les auteurs notaient que, sur l’ensemble des épreuves, olympiade après olympiade, les courses étaient gagnées dans des temps meilleurs par des nageurs qui accomplissaient les courses en donnant toujours moins de coups de bras. La vitesse augmentait et le nombre de coups de bras diminuait. Il y avait là une efficacité (nager plus vite et plus loin à chaque mouvement) qui nous interrogeait, la tendance étant de croire que pour améliorer la vitesse, il suffisait d’augmenter la fréquence. Catteau et Renoux faisaient des observations intéressantes, comme celles par exemple que les meilleurs nageurs avaient le regard dirigé vers le fond, tandis que les autres regardaient devant, ce qui nous conduisait à comprendre que le positionnement de la tète était déterminant pour nager plus vite, et, plus généralement que l’efficience technique était déterminante et le serait de plus en plus ! 

« Pour moi, ce ne sont pas les entraineurs qui forment les nageurs, mais les nageurs qui forment leurs entraineurs. Catherine avait le talent, l’envie, mais, face aux Allemandes de l’Est dopées, elle ne pouvait pas rivaliser physiologiquement, et devait donc nager plus efficacement qu’elles. Les solutions n’étant pas seulement physiologiques, nous devions travailler la technique. Pour cela, nous avons mis en œuvre les pistes que nous avions explorées. Avec Claude Fauquet, on continuait d’échanger autour des problématiques d’entrainement. »

« Les idées de l’époque s’étaient embrumées de considérations que je refusais de partager. Je ne voulais pas entrer dans ce climat général qu’imposait le dopage de la RDA. De telles réflexions ne pouvaient amener qu’à des démissions. Je me souviens de nos longues discutions, dès 1981, alors que je commençais à entraîner. Nous étions convaincus qu’il était malgré tout possible de battre les Allemands de l’Est, et que la France devienne une des meilleures nations du monde en natation. »

Claude Fauquet n’est jamais loin, et les deux compères se frottent à leurs idées dans l’espoir de voir surgir la lumière : « Avec Claude nous cherchions à savoir précisément ce qui caractérisait la façon de faire des meilleurs nageurs vis-à-vis de leurs adversaires. Pour cela nous avons imaginé une observation organisée des courses des nageurs, (l’analyse de course était née), puis nous faisions des analyses comparatives pour bien comprendre les différences. A ce moment là nous fûmes convaincus que ce qui séparait les meilleurs des autres, c’était leur façon de faire (ils ne s’organisaient pas de la même façon pour nager) et nous savions précisément quelles étaient ces différences, mais pas comment obtenir rapidement et efficacement la nouvelle organisation motrice qui s’imposait. » 

NOUS N’AVONS PAS ETE INSPIRES

PAR L’ETRANGER. A VRAI DIRE,

NOUS ETIONS EN AVANCE

« Savoir ce qui différencie les meilleurs de leurs adversaires c’est une chose mais pouvoir faire fonctionner différemment les nageurs entraînés, c’en est une autre. Raymond Catteau nous permit de construire une approche pédagogique qui rendait possible de faire progresser au plan technique les nageurs entraînés. A ce moment là, pour nous, l’entraînement passait du ‘’tout physiologique’’ à un processus beaucoup plus complexe au centre duquel était la pédagogie (comment passer d’un fonctionnement à un fonctionnement de meilleur niveau qui permet de nager plus vite).

« Très vite, trois domaines en inter relation devenaient prioritaires : l’efficience, le rendement et la puissance. Nous avons donc centré notre intérêt sur la pédagogie et la musculation.

« Ces réflexions étaient décalées par rapport à ce qui était enseigné dans l’école de la natation française, où le maitre-mot était : physiologie. En face, nous n’étions pas nombreux à nous poser ces questions, que Raymond Catteau nous a beaucoup aidés à formuler.

« Nous n’avons pas été inspirés par des éléments étrangers, et pour tout dire, je crois qu’on était en avance, sur ces aspects là. La RDA ne nageait pas mal, mais son moteur, c’était le dopage. Les Américains proposaient des types assez diversifiés, ils nageaient différemment les uns des autres. Chez les Russes, il se passait des choses bizarres. Il y avait des hauts et des bas. Annecy est jumelée avec Saint-Pétersbourg, et un jour, nous avons eu le coach de Salnikov, Igor Kochkine. Il avait été victime d’un infarctus et était venu se reposer chez nous. Je l’ai eu à la maison. Il m’a semblé très tôt qu’il n’était pas suivi dans son pays, qu’il entrainait à part des autres. »

Mais voici qu’arrive Catherine Plewinski. Avec Stephan Caron, elle va maintenir l’illusion que la France produit des champions, alors que ce pays ne fait que laisser passer ici ou là une exception. Plewinski est la découverte de Marc. Aujourd’hui encore, des techniciens éprouvés considèrent qu’elle a été la plus grande nageuse française de tous les temps, plus grande que Christine Caron, plus grande que – ou au moins égale à – Laure Manaudou !

Et pourtant, Catherine passera largement inaperçue. Sans doute ne savait-elle pas communiquer aussi bien qu’elle nageait, et Marc lui-même, affable mais peu loquace, décourageait-il les appétits de confidences et d’anecdotes croustillantes des medias ? Mais surtout, elle a une malchance insigne. Elle est tombée à une époque où le dopage fait rage, plus spécialement dans la natation féminine. Deux équipes dont les nageuses sont systématiquement dopées, l’Allemande de l’Est et la Chinoise (la seconde utilisera sans vergogne les savoirs de la première après la chute du mur de Berlin) massacrent les palmarès de l’élève de Begotti et de bien d’autres championnes.

A l’issue de sa carrière, Plewinski compte deux médailles de bronze olympiques, sur 100m libre aux Jeux de Séoul en 1988 et 100m papillon aux Jeux de Barcelone en 1992 ; et deux médailles d’argent (50m et 100m libre) et une de bronze (100m papillon) en championnats du monde, en 1991, à Perth. Elle est aussi six fois championne d’Europe sur 100m papillon, 50m et 100m libre. Ce qui est très bien en soi. Mais si l’on élimine les nageuses des systèmes de dopage systématique auxquelles elle a été confrontée à Perth et à Barcelone, systèmes contre lesquels les contrôles se sont montrés inefficaces, son palmarès se lit ainsi : or olympique en 1988 à Séoul sur 100m libre et 100m papillon, bronze sur 50m ; et en 1992 à Barcelone, 2e du 50m et du 100m papillon, 4e du 100m (ajoutons que l’Américaine Angel Martino, qui la devance à Barcelone sur 50m, avait été convaincue de dopage aux anabolisants en 1988). En 1991, à Perth, Plewinski aurait conquis deux titres (50m libre et 100m papillon) et une médaille d’argent (100m libre). Soit au bout du compte huit récompenses : deux médailles d’or, deux d’argent, une de bronze olympiques, deux d’or et une d’argent mondiales, plus que Manaudou !

 SANS LE DOPAGE GERMANO-CHINOIS,

 CATHERINE PLEWINSKI AURAIT ETE LA

NAGEUSE FRANCAISE LA PLUS TITREE

 DE TOUS LES TEMPS

Si, officiellement, Claude Fauquet n’a pas produit un nageur, s’il n’est censé avoir entrainé Catherine Plewinski qu’une saison (1), alors qu’elle a dépassé le faite de sa carrière, l’homme n’est pas dépourvu de titres de créance. Begotti aime à le rappeler : « il m’a accompagné dès le début de ma rencontre en 1981 avec Catherine, nous avons toujours partagé toutes nos réflexions concernant l’entraînement de Catherine. Il a nourri toute ma réflexion sur sa préparation. Catherine n’était pas un phénomène. Elle était assez puissante, avait de grands bras, mais elle mesurait tout juste 1,63m. » 

1,63m, mais un physique robuste, consolidé par un travail intense de musculation, et de longs bras qui lui donnent l’envergure d’une fille de 1,75m.

« Catherine Plewinski a sans doute été la première Française à nager aussi efficacement et, le premier nageur, garçon et fille, à suivre un réel programme à sec de musculation, à développer autant de puissance. » Son physique détonnera, d’ailleurs, à l’époque, en raison de son développement et de son détaché musculaires !

Mais les hirondelles Caron et Plewinski passent et le printemps français redevient maussade. En 1994, aux mondiaux de Rome, la natation française est au fond. En 1996, aux Jeux d’Atlanta, elle s’y maintient, incapable de réagir. Claude Fauquet a une longue conversation avec Franck Esposito, depuis 1992 le nouveau leader français, qui lui confie son sentiment de solitude dans une équipe de France comme privée de cap. Claude comprend là qu’un nageur de grande valeur peut être noyé s’il évolue dans une équipe faible, et estime qu’à Atlanta, Esposito aurait gagné une médaille dans un groupe conquérant. Même si, note Begotti, Franck ne progresse plus depuis mars 93 (championnats de France d’hiver) soit 4 ans, et il a déjà 23 ans !

Si Begotti n’a pas découvert ou formé Esposito, il va le relancer de belle manière : « Franck avait décollé en 1991, avec le titre européen du 200m papillon ; aux Jeux de Barcelone, en 1992, il avait enlevé la médaille de bronze de l’épreuve. Il quitte alors son club des Cachalots de Six-Fours pour Antibes. Aux championnats de France de Mennecy, en avril 1993, avec l’entrainement plus technique de Michel Guizien, il fait passer son record de 1’58’’51 à 1’57’’58. Et puis, curieusement, il s’arrête de progresser. En 1997, il déclare à Claude Fauquet que s’il ne progresse pas cette année, il abandonnera la natation. Claude me demande de m’en occuper.

Il faut que Franck soit plus efficace sur chaque coup de bras, et, pour cela, qu’il transforme sa façon de nager et qu’il se renforce. A Séville, le 23 août 1997, il avait nagé en 1’57’’24, grappillant sur son record. Le 14 janvier 1998, aux mondiaux de Perth, le voici rendu à 1’56’’32. Puis il va continuer sur sa lancée. A l’entrainement, il doit être à la fois plus vite et plus loin sur chaque coup de bras. Je suis surpris de le voir capable de s’adapter sans difficulté à une nouvelle façon de procéder après tant d’années. Je le croyais stéréotypé dans ses façons de faire, j’imaginais la tâche plus difficile, il m’a beaucoup fait progresser dans mon métier d’entraîneur. Mais il était réellement décidé à se transformer, car au pied du mur. Ses progrès chronométriques s’expliquent, il devient plus efficient pour passer à travers l’eau et pour se ré accélérer. Témoins de ses progrès, ses coups de bras, qui passent de 90, dans son 200m papillon de 1993 aux championnats de France, à 78, neuf ans plus tard, pour son dernier record, en 1’54’’62, en avril 2002. Je crois qu’il n’a manqué qu’une chose à Franck pour être un encore plus grand nageur : un bon apprentissage du crawl au départ. Il doit être le seul très bon nageur de papillon à n’avoir pas fait de grosses performances en crawl. »

QUAND DES ENTRAINEURS D’UNE EQUIPE FONT ATTENTION A LA TECHNIQUE LES AUTRES S’IMPREGNENT DE CETTE EXIGENCE

A partir de Séville, championnats d’Europe 1997, Claude Fauquet a noté que « quelque chose de fort s’est mis en place. » – « Je pense, confirme Marc Begotti, que les championnats d’Europe de Séville sont le départ d’une nouvelle équipe de France, Esposito est champion d’Europe du 200 mètres papillon devant Silantiev – et 3e du 100 mètres papillon – et met un terme à quatre années sans progrès (parce qu’il nage différemment : comme on l’a vu, les premières transformations se sont opérées en quelques mois), Roxana Maracineanu termine seconde du 100 mètres dos à un doigt de Antje Buschschulte, et troisième du 200 mètres dos derrière Kathleen Rund et  Buschschulte, Jean-Christophe Sarnin se rate en finale du 200 mètres brasse où il termine 7e en 2’15’’19, mais son temps des séries, 2’13’’97, lui aurait permis d’être sur le podium, tout près du vainqueur Alexandre Goukov, 2’13’’80 ; Xavier Marchand finit 2e du 200 mètres quatre nages, Julien Sicot est 3e du 50 mètres… »

« Nous avions passé de nombreuses semaines en stage tous ensemble avant la compétition à Font Romeu, dont l’altitude n’était, je pense, qu’un prétexte, pour réunir l’équipe de France avec une réelle dynamique de travail. »

« Progressivement les entraîneurs s’imprègnent dans ce cadre de travail d’une façon d’entraîner dans laquelle la qualité technique est première. »

A partir de 1998, Marc Begotti reçoit sa mission d’entraineur national. Poste qu’il occupera jusqu’en 2008. « En 1998 aux championnats du monde de Perth en janvier nous faisons un titre (Roxana Maracineanu) et trois médailles d’argent (Franck Esposito, Xavier Marchand, Jean-Christophe Sarnin). Tous sur une distance de 200 mètres, c’est un signe !….

« Nous passons toujours de nombreuses semaines en stage d’entraînement, de travail, et pas seulement de préparation terminale.

« Ensuite les succès s’enchaînent avec toujours Esposito et Roxana mais aussi : Laure Manaudou, Solenne Figues, Simon Dufour, Alain Bernard, un relais 4X100 mètres nage libre aux mondiaux de Barcelone, etc.

« Claude Fauquet avait essayé aussi d’organiser des réunions d’entraineurs où l’on parlait métier. Claude a eu l’impression que ce fut un coup d’épée dans l’eau, mais je ne partage pas son avis, même si ce qu’il se passait entre nous autour du bassin était plus important. Quand des entraineurs, dans une équipe, font extrêmement attention à la technique, leur souci fait tache : les autres s’imprègnent de ce mode d’exigence. Beaucoup d’entre nous ont des difficultés à expliciter leur démarche d’entraînement, mais en revanche, tous s’observent. Et s’imprègnent, s’approprient des façons de faire, petit à petit. Regardez comme Michael Phelps a déteint sur les autres nageurs américains. Lochte nage à peu près comme lui, en amplitude, en relâchement. Et toute l’équipe US s’est mise à nager sur les mêmes principes. Nous, on s’est fabriqués un peu comme ça, les « déterminants techniques » se sont diffusés sans qu’il y ait besoin de discours.

« L’idée qu’il faut retenir de l’excellence en natation est celle-ci. A une époque, c’était le plus puissant ou le plus endurant suivant les épreuves qui gagnait. Or, maintenant, tous ceux qui parviennent en finale sont puissants et endurants, tous ont une bonne alimentation, s’entraînent quotidiennement et nagent beaucoup, tous font de la musculation pour devenir plus puissants. En finale olympique la différence se fait de plus en plus sur le niveau d’efficience, la technique. »

Aujourd’hui, les Philippe Lucas, Denis Auguin, Fabrice Pellerin, Romain Barnier, qui ont ramassé l’essentiel des lauriers français entre 2004, 2008 et 2012, sont tous plus ou moins des francs-tireurs. Peut-on dès lors parler d’école française ?

« Chacun d’eux a sa singularité, ses convictions qui font sa richesse. Il est sûr qu’on ne peut pas trouver beaucoup de points communs entre un Lucas et un Pellerin. En-dehors du fait que, comme les autres, ils croient en ce qu’ils font, ils ont une exigence et ils aiment la natation… Cela dit, je ne suis pas sûr qu’on puisse parler d’une école française de la natation, pas encore. Tout le monde ne fonctionne pas de la même façon. Ma seule certitude, c’est que les meilleurs Français actuels sont des nageurs plus efficients que leurs adversaires et que nous pourrions avoir des nageurs plus efficients dans toutes les épreuves du programme olympique. »  

En 2008, Claude Fauquet, las d’avoir beaucoup bataillé, a donné sa démission. Ses deux principaux adjoints, les dépositaires les plus intimes de sa recette du succès, Philippe Dumoulin et Marc Begotti, qui avaient tant œuvré pour les progrès français, ont clairement fait savoir qu’ils étaient prêts à rempiler. Dans aucun pays sensé, on ne se serait passé de leurs services. Mais leurs désirs n’ont pas été exaucés. Dumoulin, l’inventif et dévoué manager des équipes de France, s’est trouvé exilé à la Fédération de canoë-kayak (avant de retrouver peu ou prou son poste en 2013). Marc Begotti est retourné comme CTR dans ses montagnes. Avec ça, il parait que la France est le pays de Descartes.

 

(1). En 1993, après les Jeux olympiques de Barcelone, Catherine Plewinski souhaitait passer un diplôme de maitre nageur sauveteur et d’entraineur. Claude Fauquet est alors conseiller technique régional de Picardie, et c’est tout naturellement que Catherine se retrouve à Abbeville, où elle se licencie. A l’issue de cette saison, elle dispute les championnats d’Europe où elle enlèvera à Sheffield son dernier titre européen sur 100 papillon (et sera 3e du 100 mètres libre).

 

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