UNE STRATÉGIE EST-ELLE POSSIBLE EN NATATION (3)

 3. LA STRATÉGIE COMME ARME TECHNIQUE:

 LA NATATION VUE COMME UNE BATAILLE

Eric LAHMY

Lundi 14 Septembre 2915

Nous avons vu que la meilleure, ou du moins la plus courante, façon d’aborder la compétition consiste à rester concentré sur sa propre course. Cependant, certaines circonstances, ou certaine tempéraments, amènent à envisager la natation comme un combat.

Faire le choix de nager « contre » quelqu’un, c’est déplacer le curseur, et moins chercher à produire son meilleur effort  dans l’absolu que tenter de surprendre l’adversaire, essayer de le déstabiliser et de le faire en quelque sorte « dénager » ! C’est quand celui-ci est plus fort que vous qu’une stratégie est nécessaire… Décider d’une stratégie quand on a course gagnée, n’a rien de vital, ce n’est qu’une cerise sur un gâteau !

C’est sur 200 mètres, aux Jeux de Sydney, que Pieter Van Den Hoogenband réussit ce tour de force, nageant à côté de Thorpe, de lui interdire de passer devant, puis, au moment du sprint, de lui filer sous le nez… L’année suivante, il tentera en vain le même coup aux mondiaux de Fukuoka. En 2001, Thorpe se montrera le plus fort, et finira par submerger au sprint, pour établi un nouveau record du monde en 1’44.06.

C’est qu’il n’y a pas de stratégie gagnante en face d’une condition physique trop supérieure. On a pu le voir quand de très bons compétiteurs se sont heurtés à plus forts. C’est un fait aussi que vous ne devez pas employer deux fois de suite la même stratégie, parce que l’effet de surprise ne jouera plus.

Perturber un adversaire n’est pas une mince affaire. Elle devient plus aisée quand celui que vous visez est dans votre propre équipe.

Quand, en mai 1960, Murray Rose, le double champion olympique – 400 mètres et 1500 mètres – sortant, retourne en Australie préparer les Jeux olympiques de Rome, son jeune compatriote John Konrads a écrasé tous ses records du monde. Bien que Rose ait progressé pendant ces quatre années, il se trouve devancé de sept seconde sur 400 mètres et trente cinq secondes sur 1500 mètres. Que fait-il ? Il traite Konrads de quantité négligeable, fait comme s’il ne le voit pas.

Ce fonctionnement que je qualifierais de passif agressif irrite Konrads et le déstabilise au point qu’aux Jeux, il ne peut tirer pleinement profit de sa grande forme. Konrads perd le 400 mètres au moins autant que Rose le gagne. Finalement, il parvient à remporter le 1500 mètres après que son entraîneur Don Talbot lui ait conseillé de ne plus s’occuper de Rose et de recentrer son attention sur lui-même !

Ne pas trop s’occuper de l’autre c’est un constat d’entraîneur qui remonte assez loin, puisque « Bill » Bachrach, le coach de Johnny Weissmuller dans les années 20, formule déjà l’idée : « si un nageur s’inquiète de ce que fabrique un rival, il oublie ce qu’il est en train de faire et perd sa concentration. » Bachrach ne croit pas à l’intimidation et la défend à son élève. Un jour que celui-ci a signifié à ses adversaires que, de toutes façons, ils luttaient, au mieux, pour la deuxième place, Bachrach l’a obligé à s’excuser.

Donc si une telle idée reste cent ans plus tard d’actualité, cela signifierait que la stratégie consiste à ne jamais se déconcentrer ; et déconcentrer l’adversaire ne devrait pas être une préoccupation.

Etre centré sur soi-même, c’est aussi la leçon du grand compétiteur de l’athlétisme que fut le lanceur de disque américain, Al Oerter. Champion olympique à quatre Jeux olympiques, en 1956, 1960, 1964 et 1968, alors qu’il n’est parti favori qu’une seule fois, en 1960, un journaliste lui demande un jour comment il fait pour « maîtriser » ses adversaires. Il se récrie. « Ecoutez, répond-il, j’ai déjà beaucoup de mal à me maîtriser moi-même, alors, mes adversaires ! »

Déstabiliser l’adversaire, toujours possible chez les jeunes, devient d’ailleurs de plus en plus difficile : « dans le passé, il y avait des jeunes nageurs qui se laissaient balader, mais aujourd’hui, dans la haute compétition, les nageurs qui ont des soucis avec la bagarre disposent des préparateurs mentaux, explique l’entraîneur de Rouen, Eric Boissière. Il n’y a rien d’extraordinaire là-dedans, il s’agit d’apprendre à organiser son esprit, très loin de cet anti-modèle que fut le gourou dont s’était entichée un moment Christine Aron (Fanny Didiot-Abadi). »

JOHANSSON CONTRE WOITHE

Si je puis me permettre de citer un de mes plus jolis coups de journaliste, ce fut, aux championnats d’Europe 1983, d’aller interviewer, la veille du 100 mètres nage libre, non pas le favori, l’Allemand de l’Est Jorg Woithe, champion olympique (1980) et du monde (1982) sortant, mais le Suédois Per Johansson, un gaillard d’un mètre quatre-vingt-quinze qui étudiait aux USA, nageait aux NCAA et dont j’avais décidé qu’il allait gagner. J’allai le chercher au sortir de son entraînement avec l’équipe de Suède, et lui demandai : « expliquez-moi comment vous allez battre demain Jorg Woithe sur 100 mètres. » Il se mit à rire, mais n’esquiva pas la question : « Woithe n’aime rien tant que nager seul devant, me dit-il, et j’ai la chance de le rencontrer en séries. Donc je vais partir à fond, lui coller au corps le plus possible et le déranger dans sa nage. En outre, comme cela, on nagera vite et donc nous nous retrouverons tous les deux dans les lignes centrales en finale où je recommencerai. »

Johansson appliqua sa stratégie à la lettre et gagna de six centièmes de seconde. Je me souviens de Pierre Fulla, qui commentait pour l’A2, tout excité, qui me demandait de lui trouver un exemplaire de mon article paru le matin !

Woithe était le genre d’adversaire face à qui on pouvait tenter une stratégie de ce genre. Il était le meilleur nageur du lot, donc le battre valait presque garantie de victoire. Il était intelligent, mais émotif, et « pensait trop », me disait le journaliste allemand Volker Klüge. Donc un nageur psychologue pouvait l’amener à douter. Il avait une nage longue, mais il se crispait quand il devait se battre alors que les combattants comme Stephan Caron, Michael Phelps, Murray Rose, Van Den Hoogenband, ou Spitz, conservaient leur amplitude, ou, s’ils étriquaient leur mouvement c’était pour accélérer leur cadence, et ils amélioraient leur vitesse.

Le plus souvent, les grands stratèges sont des gens assez agressifs. Cette agressivité peut être palpable quand on s’appelle, en France, Alain Mosconi, aux USA, Phelps. Don Schollander, Roy Saari, allaient jusqu’à la confrontation physique. Il ne s’agit pas de se battre, certes, mais cela peut aller jusqu’au coup d’épaule « en passant ».

Les filles ne sont pas en reste. Dara Torres témoigne des terribles bras de fer entre nageuses. Amy Van Dyken, une impressionnante jeune femme de 1,83m pour 75 kg, forte nageuse mais vulgaire et incapable de contrôler son énergie, crache sans retenue, avant la course des sélections US, en 2000, un pleine d’eau qu’elle a retenue dans sa bouche dans la ligne de Dara Torres, et réitère cette délicieuse démarche aux Jeux olympiques, dans la ligne d’eau d’Inge de Bruijn aux Jeux olympiques à Sydney. De Bruijn n’en gagne pas moins, et Van Dyken l’accuse d’être un homme : « moi aussi, j’aurais pu gagner, si jétais une homme », dit-elle. C’est être mauvaise joueuse et accuser son adversaire de s’être « virilisée » avec des anabolisants. Or De Bruijn n’a jamais été soupçonnée sérieusement de dopage tandis qu’Amy Van Dyken sera interrogée par la justice pour avoir fréquenté les laboratoires Balco de Victor Conte, qui ont mis au point la THG, une hormone synthétique indécelable… Elle échappera à la prison, à laquelle Marion Jones, la sprinteuse d’athlétisme, ne coupera pas.

Souvent, les athlètes font moins cas des numéros de certains personnages. Quand Gary Hall, excité comme une puce mexicaine dans un haricot sauteur, envoie des messages ahuris en expliquant que le relais US va « exploser les Australiens comme des guitares », la presse monte ces niaiseries en épingle comme s’il s’agissait du début de la troisième guerre mondiale, mais Ian Thorpe hausse les épaules : Hall, dit-il, est un « gentil garçon » capable d’énoncer des sottises de ce genre ! Après avoir battu Hall et ses équipiers, les Australiens sortent des guitares qu’ils avaient amenées à la piscine et offrent un concert !

Des nageurs comme Tim Shaw ou Michael Phelps dominaient physiquement et, de là, techniquement, puis mentalement leurs adversaires. Cette supériorité physique venait de leurs facultés de récupération supérieures. On a souvent mis en avant leur mental – et c’est sûr que le mental a joué. Mais leur côté infatigable leur donnait un plus mental. Quand, au lendemain des entraînements les plus difficiles, votre organisme s’est parfaitement régénéré, vous pouvez repartir avec un mental également tout neuf, et un avantage sur celui qui a mal récupéré.

Le 1500 mètres des Jeux olympiques de Londres, pas ceux de 2012, mais ceux de 1948, fut remporté par Jimmy McLane, USA, devant l’Australien John Marshall. McLane fut « peut-être le plus grand tacticiens en natation », lit-on dans sa biographie d’intronisation au Swimming Hall of Fame. « Il avait presque toujours un plan qui incluait une connaissance complète du plan de course de ses adversaires. » Lui-même employait plusieurs profils de course, ce qui fait que sa stratégie, étant adaptative, était illisible. On ne savait jamais ce qu’il allait inventer.

Aux Jeux olympiques de 1948, McLane avait remarqué que son plus dangereux adversaire, l’Australien John Marshall, aimait coller à la ligne d’eau quand il respirait. McLane disposait d’un fort battement et décida de l’utiliser. Quand, vers les 1000 mètres, Marshall lança son attaque, McLane, disposant d’une longueur d’avance, se positionna contre la ligne d’eau de Marshall et se mit en devoir d’éclabousser son adversaire. Peut-être cette tactique agressive fonctionna-t-elle. Toujours est-il que McLane gagna avec 12.8 d’avance. (Pour la petite histoire, Marshall vint nager à Yale, l’Université de McLane, et, devenu le meilleur nageur de demi-fond du monde, se vengea pendant les deux ou trois ans qui suivirent, lui infligeant défaite sur défaite).

Toujours dans le coup sept années après les Jeux de Londres, McLane, qui nageait alors dans l’équipe militaire des USA, se retrouva qualifié pour les Jeux Pan Américains de 1955 qui se déroulaient à l’altitude de 3200 mètres à Mexico. Eprouvant l’énorme dette d’oxygène que provoquait l’atmosphère raréfiée, aggravée par le fait qu’il nageait beaucoup sur le battement de jambes, il respira à chaque mouvement de bras, sur la gauche comme sur la droite, pendant toute la durée du 1500 mètres (témoignage du Canadien George Park, 2e du 100 mètres libre). Il gagna 400 et 1500 mètres à ces Jeux. Il ne nagea guère vite, mais il fut sûrement le nageur de jambes qui souffrit le moins de l’altitude.

MC LANE arrêta de nager juste quand arrive un autre stratège ; Murray ROSE avait 16 ans en 1955 quand il s’affirmait comme le meilleur nageur au monde sur 400 mètres. En 1964, neuf ans plus tard, Murray améliorait encore deux records du monde, sur 880 yards et 1500 mètres. Entre ces dates, il fit référence en termes de tactique de course. D’après un témoin, ce goût de « jouer » avec ses adversaires lui était venu d’une habitude qu’il avait eu, d’effectuer des jeux, pour rompre la monotonie des longs entraînements de demi-fond. Pendant les séances, au lieu de nager mécaniquement, Rose s’amusait à suivre l’un ou l’autre de ses compagnons d’entraînement, et à effectuer des changements de rythme inopinés, appuyant, par exemple, au mur de virage pour dépasser quelqu’un qu’il suivait en se trainant jusqu’alors. Tous ses entraînements n’étaient pas seulement une mise au point physique, physiologique, de son organisme, mais un apprentissage de toutes les variations possibles et imaginables en course…

Si des nageurs aiment partir vite d’autres nageurs préfèrent commencer plus lentement que prévu. Ce sont ceux qui disposent d’un bon sprint final. Rose (qui a décidément tout fait dans le domaine) prétendait qu’il parvenait à « freiner » une course, en se postant à une certaine distance derrière l’homme de tête. Cela doit être plus difficile à réussir aujourd’hui qu’en son temps. Mais nager derrière ne freine pas celui qui mène, mais accélère celui qui est mené; la technique a été employé de façon magistrale, en relais, par Jason Lezak derrière Alain Bernard à Pékin en 2008. Quatre ans plus tôt, toujours dans le relais, Lezak, à la ligne d’eau n° 5 avait reçu la leçon de Van Den Hoogenband à la 6, parti un mètre trente derrière et qui se laissa aspirer tout du long pour jaillir par l’arrière et le coiffer !

Tout nageur a pu, découvrir que dans cette position, à une distance précise du nageur qui précède, il se trouvait porté par effet de cavitation, dans une masse d’eau à faible pression créée par le passage du concurrent, tout à fait comme le cycliste du Tour de France « suceur de roue » dans les éventails. L’économie d’énergie qui résulte de cet effet peut vous permettre de dépasser à moindre frais même un plus fort nageur que vous… un garçon faisait ça très bien il y a belle lurette aux championnats de France, Michel Pou

Se qualifier dans les lignes extérieures pour se cacher des adversaires les plus rapides est une tactique qui est souvent évoquée et de très bons nageurs s’y sont livrés. En 1966, l’Allemand Wiegand se qualifia dernier dans la finale du 400 mètres. Non seulement il gagna la course, mais battit le record du monde. Oussama Mellouli, dans le 1500 mètres des Jeux de Pékin en 2008 nage en finale à la 7 et on a prétendu qu’Hackett, favori battu de l’épreuve en 14’41.53, ne l’a pas « vu » partir depuis la ligne 4, sa vision étant masquée par Ryan Cochrane à la 5. Difficile à croire, mais c’est un fait que Mellouli, en gagnant la finale, égala le temps du 2e qualifié des séries, Cochrane, avec 14’40.84, derrière le temps de qualification d’Hackett, 14’38.92.

Aujourd’hui, il est devenu difficile de se « planquer » en séries, du moins aux Jeux olympiques. En 2008, il paraissait tellement important d’aller vite dès les séries que dans des courses, les finales furent remportées moins vite que les éliminatoires, comme on vient de la voir qur 1500 mètres messieurs. Il en fut ainsi sur 400 mètres dames où la moitié des finalistes alla plus vite en séries qu’en finale, comme la gagnante, Rebecca Adlington, 4’3.22 (finale), 4’2.24 (séries), Federica Pellegrini, 4’4.56 (finale), 4’2.19 (séries), Camilla Potec, 4’4.66 (finale), 4’4.55 (séries), et Laure Manaudou, 4’11.26 (finale), 4’4.93 (séries). Toutes ces jeunes filles s’étaient tellement données pour prendre part à la finale, qu’elles n’avaient pas suffisamment récupéré (ou, comme il arrive, nagé crispées par l’enjeu…

Effectuer des changements de vitesse au milieu de la course. Il s’agit d’une technique difficile à maîtriser, et dont les incidences physiologiques ne sont pas minces. Là encore, Murray Rose, qui l’employa à plusieurs reprises, cherchait à déconcentrer. « Il m’est arrivé de changer de rythme deux ou trois fois ; la première, l’autre recollait ; je ralentissais. Puis repartais. Parfois, à un moment, il se disait qu’il ne se laisserait plus prendre, et ne prenait pas la peine de me suivre. C’est à ce moment-là que j’appuyais franchement et pouvais prendre une avance décisive. »

Roy Saari, dans certains 1500 mètres pouvait varier sa vitesse de 5 secondes d’un cent mètres au suivant… Katie LEDECKY ne cessa de varier son rythme en 2013 contre Friis, sur 800 mètres, aux mondiaux 2013, alternant des 50 mètres en 30.5 et des 50 mètres en 31.5 ou 32. Jusqu’à ce que la Néerlandaise n’en puisse plus.

Un truc ne peut plus être pratiqué : le faux départ. Pendant près d’un siècle, des nageurs nerveux ou désireux de rendre les autres nerveux effectuaient des faux départs volontaires. En France un spécialiste de ce genre de chose était Alain Mosconi, surtout quand il voulait perdre Michel Rousseau. Chose qu’il réussissait à tout coup. On affirma qu’un faux départ de l’Allemand Klein coûta le titre au recordman du monde Français Alain Gottvalles à Tokyo en 1964. En se concentrant, celui-ci faisait monter son rythme cardiaque à 80 pulsations minute et le faux départ aurait ruiné cette faculté physiologique !

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