LA BANALITE DE L’EXCELLENCE OU L’ABSENCE VISIBLE DU TALENT

Eric LAHMY

Vendredi 4 Janvier 2018

Rien de nouveau sous le soleil. Cela fait des années que Daniel F. Chambliss, professeur en sociologie du collège Hamilton, à Clinton, état de New-York, s’est fendu d’un essai sur « La Banalité de l’Excellence ». Pourquoi n’en parler qu’aujourd’hui ? Parce que j’ignorais l’existence de ce texte jusqu’ici.

La question du talent obsède les pensées et les discours. Elle est très controversée. Pour les uns, le talent est essentiel et il ne sert à rien de s’efforcer si on n’a pas en soi cette qualité. Pour les autres, le talent est surfait, il n’explique rien, l’essentiel se trouve ailleurs ; Chambliss penche de ce côté de la balance, et surtout, prétend-il, le talent est plus banal qu’il n’y parait.  

Pourquoi Chambliss a-t-il choisi de se pencher sur la natation pour approfondir ce sujet ? Dans aucun autre domaine que le sport, nous dit-il, la réussite ne peut se mesurer plus clairement et plus exactement. Temps électroniques, classements, médailles pour le premier, le deuxième, le troisième, bilans et statistiques donnent la place exacte des athlètes, des nageurs.

La mesure de l’excellence descend, en natation, jusqu’à des profondeurs insoupçonnées. Le sport est stratifié en « séries ». Tel va nager en juniors, l’autre se situe au niveau olympique, etc. Les couches de niveaux s’ajoutent et se superposent.

D’une façon plus personnelle, Chambliss, au moment de son travail, avait enseigné la natation en « age group » pendant cinq années dans l’état de New York ce qui lui avait permis de suivre un nombre de compétitions.

L’enquête sociologique de Chambliss s’est étendue de janvier 1983 à août 1984, vingt mois durant lesquels il suivit une série de compétitions nationales ou internationales conduites par la Fédération US de natation, USA Swimming.

Pourquoi Chambliss a-t-il été amené à questionner la notion de talent ? Parce qu’il estimait, me semble-t-il, que le terme était mal employé.

« Quand les coaches des sommets de la hiérarchie parlent de ce qui fait le succès, ils songent aux différences entre athlètes qu’ils voient tout en haut du sport. Leur ignorance des réalités quotidiennes des programmes inférieurs les empêche d’avoir une vue vraiment comparative. Quand les journalistes olympiques écrivent au sujet des athlètes, ils débutent leur enquête typiquement après la réussite, et ne disposent pas d’une vue longitudinale légitime, seulement de la mémoire, distordue des lointains de la carrière du nageur… »

Je ne sais pas si Chambliss estime que le talent n’existe pas. Mais cela ressemble. En sociologue averti, il n’utilise pas un langage aussi direct. Dans sa démarche, il part de la notion d’excellence sportive. « Par excellence, dit-il je désigne « la supériorité cohérente de performance ». L’athlète qui excelle est celui qui, de façon régulière, presque routinière, fait de meilleures performances que ses concurrents. Cette régularité inscrit sa supériorité (individuelle ou collective) dans la durée et montre qu’elle n’est pas accidentelle.

Chambliss établit la liste de ce qui, selon lui, ne produit pas l’excellence : 1). L’excellence, dit-il, n’est pas le produit de personnes socialement déviantes. Si leurs résultats  résultent de caractéristiques personnelles, ces caractéristiques n’ont rien d’évident. La légende veut qu’ils aient plus de confiance en eux, mais cette confiance est plus causée par leur réussite que le contraire. 2). L’excellence ne résulte pas de changements dans le comportement de la personne. En soi, l’augmentation du temps d’entraînement, une amélioration de son psychisme, le fait de tourner les bras plus vite, n’amènent pas le nageur à s’élever dans son sport. 3). L’excellence ne résulte pas non plus d’une qualité spéciale innée de l’athlète. Qu’on l’appelle « talent », « don », ou « habileté naturelle, » « ces termes sont utilisés pour créer la mystique des processus essentiellement banals de la réussite sportive, nous laissant loin d’une analyse réaliste des facteurs de création des performances exceptionnelles ; ils permettent de nous protéger de la responsabilité de nos propres achèvements. »

D’où vient donc l’excellence ?

Elle n’est pas le produit de facteurs quantitatifs comme le volume d’entraînement, le temps passé à s’entraîner, soutient encore Chambliss. Ces facteurs existent bien, mais ne sont pas décisifs. En revanche, ajoute-t-il, ceux qui excellent font les choses différemment. Leurs parents traitent le sport différemment, les nageurs se préparent différemment pour leurs courses.

Chambliss met en exergue trois « différences » : 1). La technique. La différence technique entre un nageur international et de petit niveau est importante. 2). La discipline. 3). L’attitude : ce qui ennuie le petit nageur plait au grand nageur. Il est incorrect de dire que les bons nageurs font des sacrifices. Ils aiment ce qu’ils font.

Ce sont donc des « différences qualitatives » qui distinguent les niveaux sportifs. En outre, « les athlètes grimpent vers les sommets par bonds qualitatifs. Ces bonds qualitatifs concernent la technique, la discipline, l’attitude. »

Plus n’égale pas mieux, dit-il encore, tentant une comparaison hardie avec Clausewitz et Napoléon. Selon Clausewitz, les grands généraux grimpent vite, et chacun sait que Bonaparte était général à 26 ans.

« Les coaches de pointe américains tombent dans ce panneau ; ils attribuent le succès, souvent, au « travail dur » ou au « talent ». Comme ils vivent au sommet, de façon non réfléchie, y ayant passé pratiquement toute leur carrière, ils ne voient pas ce qui crée la différence entre les différents niveaux. Dans certaines situations, celui qui va faire plus va un peu progresser. De là, on extrapole… »

En interrogeant les uns et les autres, on imagine que tout un chacun chez les nageurs vise le même objectif, que tous veulent devenir des champions olympiques. Faux, répond Chambliss. D’aucuns veulent l’or, d’autres veulent entrer dans l’équipe, d’autres encore veulent s’exercer pour être en forme, ou s’amuser avec des copains, ou être au soleil et dans l’eau… Il y a aussi ceux qui entendent échapper à leurs parents.

Pour notre auteur, ce qu’il a vu peut simplement refléter la domination d’une certaine faction de nageurs et de coaches. Cette faction impose une terminologie, qui est celle du sommet de la pratique, et cela donne à peu près ceci :  

« Ceux qui font des performances sont censés avoir le talent. Quand leurs performances déclinent, ils sont supposés avoir gâché leur talent. »

Est-il idéologique de penser, comme il le prétend, qu’il est des « athlètes naturels » quand d’autres ne le sont pas ? Nous croyons, insiste-t-il, que ce talent, conçu comme une substance derrière la réalité de surface de la performance, est ce qui distingue finalement les meilleurs athlètes.

Or sur au moins trois points le talent est inadéquat.

*D’autres facteurs que le talent expliquent le succès athlétique plus précisément. La localisation géographique par exemple en Californie du Sud ; un assez haut revenu familial pour payer les coûts générés par la natation ; l’accès à une piscine ; la taille, le poids et les proportions du corps ; la chance d’avoir un bon enseignement ; une structure musculaire si possible forte et flexible ; le plaisir de nager, une bonne coordination ; des fibres musculaires adaptées. »

Un peu plus loin, il cite une étude  sur le développement des nageurs olympiques, d’Anthony G. KALINOWSKI, lequel, à l’issue d’une recherche sur les nageurs olympiques, s’étonne : « une des plus effarantes découvertes de notre étude a été qu’il faut du temps pour reconnaître un talent de nageur. En fait, cela demande d’être performant à un niveau régional. Et plus souvent à un niveau national, avant que l’enfant soit identifié comme talentueux. »

Suit le propos désabusé ou interrogatif d’un nageur : « ils ne disaient pas que j’avais du talent avant que je ne devienne bon. Puis ils ont commencé à dire que j’avais du talent. »

Selon KALINOWSKI, « on voit le succès et immédiatement on en infère une cause, une cause pour laquelle il n’a aucune autre évidence que le succès lui-même. Ici, comme ailleurs, le dit talent, ou ce qu’on appelle le talent, ne peut être mesuré, ou vu, ou senti d’une autre façon que par le succès auquel il est supposé donner naissance. »

Parmi les nageurs qu’il cite, Steve LUNDQUIST, le champion olympique du 100 mètres brasse des Jeux olympiques de Los Angeles, en 1984, qui s’acharnait à tout gagner, à l’entraînement, à ne jamais rien laisser passer, pas la moindre série, par même l’échauffement…

Il raconte également le « développement » de Mary T. MEAGHER, qui, à un moment donné, dans sa vie de nageuse, devient plus sérieuse, et par exemple s’efforce d’effectuer tous ses virages et se montre très impliquée à l’entraînement. Meagher qui, rapporte-t-il, confie : « les gens ne se rendent pas compte à quel point le succès est une chose ordinaire. »

La question que je me pose est la suivante : le fait qu’un nageur soit sérieux et que son sérieux l’amène à de grandes réussites, contredit-il le fait qu’il ait du talent ? Et Chambliss, comme tous ceux qui nient la réalité du talent, font-ils, dans leur entreprise de déconstruction, semblant de croire que si le talent existait, il autoriserait celui qui en était pourvu à ne pas faire d’efforts ?

Dès lors, tous les exemples qui peuvent être trouvés de sérieux, d’engagement, voire de fanatisme à l’entraînement contrarient-ils l’existence du talent ?

Le talent est-il une tautologie ? Parle-t-on de talent, de façon erronée, comme synonyme de réussite ? Cela arrive, c’est sûr.  

Je suis persuadé que le talent existe. Et l’absence de talent aussi. Que les sociologues ne le voient pas ne démontre pas qu’il n’existe pas. Le talent ne se saisit pas facilement. Il est multiforme, un peu sournois, et insuffisant à assurer la réussite. Quelquefois, il éclate. Il est une chose, ce plus sans quoi on ne peut pas parvenir au plus haut: la part d’innéité indispensable. Le talent, c’est notre potentiel de base. Après, on peut n’en faire rien.

Brassens l’a chanté ; « sans technique, un don n’est rien qu’une sale manie… » Et le bon sens populaire l’a répété inlassablement : 5% d’inspiration, 95% de transpiration.

(1)The mundanity of excellence : : An Ethnographic Report on Stratification and Olympic Swimmers.


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2 comments:

  1. seb

    Dans un domaine proche je vous conseille si vous ne l’avez pas lu le livre de Sébastien Fleuriel: le sport de haut niveau en France, sociologie d’une catégorie de pensée. Dans lequel cet auteur discute l’exploit sportif comme découlant du talent ou de l’innée pour montrer la construction sociale qu’il y a derrière la performance.
    Bien sur comme c’est un sociologue, il fait la part belle aux conditions sociales quand un généticien essayerait de démontrer l’existence de particularité génétique chez les champions.

    1. Eric Lahmy *

      Je vous rejoins! Bien sûr qu’il y a une construction sociale, je ne le nie pas, c’est une telle évidence, mais il y a une tendance assez générale, à nier des qualités innées chez l’individu, qui est totalement idéologique, dogmatique, comme un refus émotionnel. Je me souviens de débats avec une amie médecin qui niait l’inné, elle était enceinte et disait qu’on pouvait tout faire de ses enfants, les modeler (peut-être en faire des génies). Quand les enfants sont arrivés, elle a rengaîné ses arguments, je n’ai plus jamais entendu parler de tout ça.
      L’être concret ne se soumet pas aisément à l’idéologie. De façon amusante, dans notre société, ce sont les enfants qui font n’importe quoi de leurs parents (je sais de quoi je parle)…
      Ce que cette école ethno-sociologique ne comprend pas, c’est que l’inné est en fait un acquis des générations précédentes. Il différencie l’individu par sa préhistoire. L’INNE EST UN ACQUIS!
      Il est sûrement plus difficile de repérer le talent quand rien n’émerge au top avant dix années de travail à raison de six heures par jour et quand on compte un million de nageurs dans le monde. Et c’est sûr que pour réussir dans un sport, il vaut mieux le pratiquer, et disposer de tous les éléments dont parlent les sociologues.
      Il m’arrivair de plaisanter, quand des copains me demandaient quel était le nageur le plus doué que j’avais rencontré. Je leur répondais qu’il y avait un nageur phénoménal, mais qu’il vivait au Népal et n’avait jamais vu l’eau…
      Maintenant, en vérité, je pense que ça pourrait être Tracy Caulkins.
      Mais il n’est nul besoin d’être champion olympique ou champion du monde pour avoir du talent ! J’étais encore étudiant et nageur quand les Américains racontaient que le nageur le plus doué s’appelait Dan Ferris, si mes souvenirs sont bons. Il n’était pas le meilleur, mais le plus doué! C’était sa facilité qui déconcertait. Murray Rose avait cinq ans quand Sam Herford a parlé à ses parents de ses dons, et il est devenu le nageur australien du 20e siècle. A 15 ans, Ian Thorpe était sans doute le meilleur nageur de crawl du monde…
      Si vous connaissez l’histoire de Mark Spitz, vous vous rendez compte que ce type avait quelque chose de plus dans l’eau. Et on ne me fera pas gober facilement que les Manaudou ont été de bons nageurs parce que leurs parents étaient impliqués dans la natation.
      Quand vous mettiez Murray Rose, Mark Spitz, Roland Matthes, Michael Gross, Matt Biondi, Alexandr Popov, Ian Thorpe, Michael Phelps, ou Dawn Fraser, Shane Gould, Tracy Caulkins, Shirley Babashoff, Katie Ledecky, etc., chacun en son temps, dans un bassin, avec les meilleurs nageurs de leur pays, produits d’une sélection sévère, au bout d’un certain temps, dans les mêmes conditions, vous compreniez assez vite qui était le patron ou la patronne.
      Mais si vous vous éloignez de ces lieux où excellent les nageurs, vous pouvez, de loin, nier le talent.

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