LA FINA CAROTTE ET LA FINA BÂTON OU COMMENT L’OGRE DE LAUSANNE ENTEND DÉVORER SES PROPRES ENFANTS

Éric LAHMY 

La FINA a fait connaître les primes que recevront les nageurs aux championnats du monde en petit basin de Hangzhou, en Chine (11-16 décembre).

En 2016, l’ensemble des prix hors records du monde s’était monté à 1.173.000 $ US.

Cette fois, il atteindra 2.070.000$ US, dont 1.530.000 iront aux nageurs les mieux placés dans les (34) courses individuelles, et les 540.000 restant aux (12) relais. Il est également prévu de récompenser tout nouveau record mondial établi pendant ces championnats par une somme de 15.000$ US.

Cela représente une augmentation de 76% en deux ans…

La FINA a fait connaître le détail des chiffres. Les prix seront ainsi étalés dans les finales: 1er, 10.000$; 2e, 8.000$ ; 3e, 7.000$; 4e, 6.000$; 5e, 5.000$ ; 6e, 4.000$ ; 7e, 3.000$ ; 8e, 2.000$.

La FINA a l’habitude de faire connaître sur le tard ses décisions. Cette fois ci, les augmentations, annoncées précipitamment, correspondent à une stratégie destinée à contrer le projet de la Ligue de Natation Professionnelle, une organisation récente. Projet de créer un prestigieux meeting à Turin, en Italie, invitant une pléiade de champions…

Le 13 juillet 2018, le blog de SwimSwam faisait connaître les projets de cette Ligue, The International Swimming League (ISL).

Avant toute chose, précisions ce qu’est cette entité. L’International Swimming League est présidée par un certain Ali Khan (qui y amène une expérience de banquier et d’investisseur de plus de vingt années avec des grandes banques, UBS, HSBC and RBS). Son directeur manager est Andrea Di Nino, entraîneur, entre autres, d’Evgueny Korotyshkin et de Chad Le Clos.

Cette récente organisation annonçait clairement son « projet spécifique de bâtir à partir de la popularité grandissante de la natation à travers son organisation et de mettre en place un format innovant de compétition basée sur des formations de nageurs en équipes. Les dites équipes sont censées être mixtes, formées d’un nombre égal de filles et de garçons, qui s’affronteront en tant que membres d’une équipe plutôt qu’en tant qu’individuels. Toujours selon les organisateurs, « ce nouveau format reflète les demandes changeantes des fans, des nageurs, des diffuseurs et des commanditaires – bourré d’action, avec des spectacles aux tempos rapides en son cœur… »

L’événement inaugural de l’International Swimming League devait se dérouler les 20 et 21 décembre à Turin et représentait un effort financier de 2,1 millions de dollars en prix divers. « Il était censé ne pas contrecarrer les championnats mondiaux en petit bassin de la FINA, les 11-16 décembre en Chine, » ajoutaient les organisateurs. Voire!

A COUPS D’APPEARANCE FEES GÉNÉREUX ET DE PRIMES NÉGOCIÉES DE GRÉ A GRÉ, PLUSIEURS DES MEILLEURS NAGEURS DU MONDE ONT ÉTÉ ATTIRÉS PAR LA FORMULE.

Il n’étonnera personne que ce “nouveau format”,a été conçu avec l’idée d’attirer une audience de « millions de personnes » soutenant son avenir commercial. Auto-baptisant leur « concept » de nouveauté dans la natation internationale, leurs créateurs affirment qu’il a été « bien reçu par les athlètes, qu’ils soient des amateurs ou des professionnels. »

Très vite la Ligue Européenne de Natation (LEN) a fait connaître son intérêt pour le dit concept en signant dès le 4 mai 2018 un accord cadre avec ISL.

La caractéristique la plus remarquable, et sans doute la plus attrayante pour les nageurs est que toutes les parties intéressées à l’événement sont intéressées aux bénéfices de l’opération. Ce qui nous change des méthodes de la FINA où l’organe international se fade les bénéfices et saupoudre quelques aumônes – devenus il est vrai assez importantes – au bénéfice des intermittents du spectacle.

Divers clubs et équipes ont fait connaître leur intérêt pour l’innovation d’ISL, annonçait-on dès juillet dernier, et huit équipes finalistes étaient prévues. Tout nageur ayant un passé de dopage ne pouvait participer à la compétition. A coups d’appearance fees généreux et de primes négociées de gré à gré, plusieurs des meilleurs nageurs du monde ont été attirés par la formule. C’est très vraisemblablement en raison du succès croissant de cette entreprise et du nombre de stars de la natation qui n’ont cessé de signer que la FINA, jusque là silencieuse, a décidé de « sévir ». Mauvais réflexe !

Tout en annonçant les augmentations de prix distribués aux nageurs aux prochains mondiaux en petit bassin, la FINA se décidait donc à montrer les dents, et menaçait directement tous nageurs qui participeraient à l’organisation d’une institution « non reconnue… »

Je vous passe les articles de son règlement que la FINA évoque pour barrer le chemin aux nageurs et au meeting, je reviendrai peut-être dessus, je puis cependant suggérer qu’ils sont assez vagues et qu’on n’est pas bien sûr qu’ils « couvrent » réellement la situation actuelle. Après tout, c’est quand même sous le double couvert de la Fédération Italienne et de la Ligue Européenne que ce meeting s’organise…

Alors que le rendez-vous de Turin était annoncé depuis six mois, la FINA sort aujourd’hui l’argument selon lequel cette réunion présentée comme nationale (italienne) est en fait internationale – et là, on est d’accord, il s’agit d’une évidence, il ne s’agit pas d’une petite réunion locale transalpine –, et qu’elle aurait dû être présentée six mois plus tôt pour avoir l’aval de la FINA.

L’ennui, c’est que la manœuvre de la FINA est bien dans la tradition de cet organisme, beaucoup moins intéressé par le bien-être de « ses » nageurs et les opportunités de développement du sport que par ses soucis de faire de la natation son trottoir, une affaire dont elle se veut le propriétaire exclusif.

Je me souviens de ce que Stephan Caron me disait de la façon dont la FINA avait tué son projet de meeting de Singapour, imaginé en compagnie de Fred Bousquet et d’un troisième nageur . La FINA était intervenue auprès de la fédération singapourienne afin de la prévenir contre le manque de sérieux de ces jeunes organisateurs. Puis elle avait immédiatement organisé un meeting FINA à Singapour. Et enfin laissé courir, une fois que le « danger » était passé !

La Fédération Française de Natation en a fait de même avec une autre organisation de Stephan CARON, en eau libre… Il n’y a pas de place dans ce sport pour des enthousiasmes individuels et des organisations privées !

LE PÉCHÉ ORIGINEL DE LA FINA VIENT DE CE QU’ELLE CONFOND SON AUTORITÉ DE GARDIENNE DES LOIS ET SON PREMIER SOUCI : FAIRE DU FRIC.

Sincèrement, a priori, je ne donnerais pas cher de la peau d’ISL et je ne suis d’ailleurs pas près de me liquéfier de béate admiration devant elle. Même si je dois dire qu’elle me parait présenter plus de garanties que la FINA, elle n’a peut-être pas joué franc jeu en s’associant très tôt avec la Ligue Européenne, dont l’opposition à la FINA est notoire depuis que son président, Paolo Barelli a été battu à l’élection à la présidence mondiale.

Autant de points relevés par un correspondant, Vincent Leroyer, pour qui « ISL et ses dirigeants ont, eux aussi, une grande responsabilité dans cette situation de crise ouverte, car ils se sont positionnés en rupture avec la FINA dès le début du projet. Ça servait sans doute leur communication. Ce n’était pas le meilleur angle d’attaque à mon sens. Ils ont fini par trouver un terreau favorable, en Italie, en terre d’accueil de grand meetings, et de grands championnats, et ne l’oublions pas, d’opposition politique frontale de M. Paolo Barelli, Président de la LEN et de la Fédération Italienne de Natation, contre la FINA. »

Par ailleurs, relève-t-il, « la Fédération Italienne de Natation a inscrit ce meeting à son calendrier sans respecter le délai règlementaire de prévenance de six mois pour son inscription au calendrier international. »

Le tort originel de la FINA vient du pouvoir quelle s’est donnée de confondre son autorité de gardienne des lois et son premier souci qui est – parlons vrai – de faire du fric. Dès lors, quand elle se positionne au nom du respect du règlement, on peut la soupçonner de défendre plutôt son monopole…

Al Capone, moraliste chicagoan bien connu de la police et qui s’y connaissait en termes de rapports de force, disait qu’on « obtient plus avec un mot gentil et un fusil qu’avec un mot gentil sans fusil », et c’est suivant ces préceptes que les nageurs de l’élite mondiale se sont vus offrir un demi-million de dollars de primes supplémentaires (équivalent d’un mot gentil) et menacer de se faire éliminer de toutes compétitions officielles pendant deux ans (et avec ça pas besoin même d’un fusil)…

Capone (le philosophe cité un peu plus haut) disait aussi que le « capitalisme est le racket légitime de la classe dirigeante », doctrine que les élites françaises, depuis 40 années, semblent avoir prise au pied de la lettre, mais que la FINA a amélioré à sa manière…

Vincent Leroyer, toujours lui, met en avant le rapport des forces. Malgré les apparences, en cas de jeu dur, la FINA pourrait ne pas avoir le dessus, parce que, dit-il, « je vois mal la FINA, composée d’élus de fédérations, suspendre Adam Peaty, Chad Le Clos, Kliment Kolesnikov, Laszlo Cseh, Ranomi Kromovidjojo, Sarah Sjöström, Katinka Hosszu, Duncan Scott, et autres stars qui manqueraient ainsi les mondiaux d’été de Gwangju. »

Et de noter le caractère farce d’une telle sanction : « les suspendre alors que sur le dossier dopage la FINA n’a toujours pas été capable de se faire communiquer les dossiers russes manquants que la WADA attend toujours. Sans suspension d’aucun dirigeant russe. »

Mettre au piquet Peaty, Sjöström, Hosszu tandis que Monsieur Vladimir Salnikov peut s’asseoir pendant des mois sur les dossiers de dopés de la natation russe, cela pourrait passer pour une drôle de politique ! Sauf si on connait les accointances de Cornel Marculescu.

Une autre raison pour laquelle la FINA pourrait mordre la poussière? Les nageurs ne sont plus des individus isolés, ils ont des avocats, ils ont recours au Tribunal arbitral du sport, et ces dernières années, « des arbitrages vont déjà dans le sens de la défense des athlètes au niveau des juridictions européennes. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Also published on Medium.

0 comments:

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *