LES EXTRAORDINAIRES AVENTURES DE KATINKA HOSSZU, FEMME DE PASSION, FEMME DE FER, FEMME D’AFFAIRES

(1) LE PARI FOU ET SAGE D’ARPAD PETROV, DERNIER PYGMALION DE L’IRON LADY

Éric LAHMY

Vendredi 28 Septembre 2018

Le succès n’est jamais assuré. Celui qui dit cela s’appelle Arpad Petrov. Ce Hongrois de 35 ans est devenu l’entraîneur de Katinka Hosszu depuis un peu plus d’un mois, quand, le 4 septembre, il évoque pour Erika Kovacs, de Nemzeti Sport, son travail avec sa fameuse élève.

L’Iron Lady s’était fâchée avec son mari et précédent coach, Shane Tusup, et après une sorte d’apparente réconciliation, leur différend est reparti de plus belle.

Shane Tusup n’est pas soupe au lait. Il est pire que ça. Ce hurleur caractérisé s’est fait remarquer dans toutes les piscines de la planète par ses capacités à péter les plombs quand il estime que la mesure est comble. Et comme sa patience est très limitée…

Alors cette séparation n’a rien de discret, les accusations volent. En outre, il y a beaucoup d’intérêts communs à démêler. Tusup a monté les affaires de l’Iron Lady et ils ont créé ensemble ce business, en bons pros de la natation, sans s’appuyer sur les grandes marques, avec beaucoup d’habileté et pas mal de hardiesse, semble-t-il. C’est lui qui tenait le site Facebook de la nageuse, et il l’a fermé par rétorsion! 

Les résultats dans l’eau s’étaient ressentis de cette rupture. En 2018, Hosszu a beaucoup moins bien nagé que les cinq années qui précédèrent. Et au lieu de s’associer à un grand nom de la technique, elle s’en est allée récupérer un coach hongrois inconnu bien peinard qui officie en Suisse…

Trop, c’est trop. S’il faut en croire Erika Kovacs – et en effet on peut la croire – la position de Petrov, miraculeux héritier de Tusup, est des plus délicates, au moins moralement. « Beaucoup de gens croient qu’il est facile de réussir avec une telle nageuse, » reconnait l’intéressé. Lui pense le contraire. On le comprend. Non seulement la moindre rouille qui attaquerait l’ondine de métal lui sera imputée, mais ses réussites ne vaudront aucune facile reconnaissance de son dernier Pygmalion dans l’opinion  !

Autant dire que cela va être le stress.

Arpad Petrov fait partie d’une famille impliquée jusqu’aux yeux dans la natation hongroise. Son père, Anatolij Petrov, est un technicien, journaliste, homme de science et entraîneur (branché paralympiques) ukrainien, né à Saint-Pétersbourg (en 1940), diplômé (sports) à Moscou en 1968, et qui s’est installé en Hongrie depuis 1980 où vivait son épouse et leurs enfants.

Installé dans la ville de Pecs depuis 1984, ce patriache s’est dédié à la rééducation des enfants blessés, il a soutenu sa thèse de doctorat sur le « développement physique et du mouvement chez l’enfant de 5 à 7 ans. »

Anatolij Petrov coache depuis toujours. Arpad a aussi un frère jumeau, Ivan, qui a épousé la même profession, et par-dessus le marché, l’an passé, sa nageuse vedette, Zsuzsanna Jakabos, dont la particularité, année après année, est d’être plus ou moins (et plutôt plus que moins) reconnue, non sans quelques raisons, comme la plus belle nageuse au monde et la plus jolie femme de Hongrie…

Le passage de Katinka Hosszu sous la coupe de Shane Tusup l’avait éloignée quelque peu de Zsuzsanna, qui était une bonne copine. Peut-être aussi, le passage de Katinka à une dimension supérieure avait-il rendu les relations entre les deux filles un peu moins chaleureuses ? Après tout, toutes deux sont des compétitrices, et, dans l’eau, ne se sont jamais fait de cadeaux.

“COACH DE NATATION, UN JOB OU LE STANDING ET LA SÉCURITÉ DE L’EMPLOI SONT AUSSI RARES QUE LE BLANC CORBEAU.”

Depuis, Katinka et son coach de mari se sont séparés, on l’a dit, non sans amertume, crocs-en-jambes  et noms d’oiseaux. Tusup a un grand mal à maîtriser ses émotions, et ses pétages de plomb, mêlés d’insultes et de menaces, sont devenus des sources d’embarras.

Ses hurlements, pendant les courses de sa femme, ont fait aussi l’objet de commentaires désobligeants… Content ou furieux, il fait grimper les décibels. Ce qui se conçoit dans un stade de foot est mal perçu dans le milieu assez conservateur, pudique et retenu, des nageurs…

Il s’était attiré en outre quelques haines tenaces en Hongrie, on y reviendra, et il n’est pas impossible que la décision de Katinka de se débarrasser de ce trublion d’époux soit née du sentiment qu’il lui portait préjudice…

Dans un premier temps, l’ondine de fer s’est entraînée aux USA avec son ancien coach américain Dave Salo, et celui-ci, qui était venu faire son marché à Glasgow, put croire que son ancienne élève lui revenait. Mais Hosszu avait d’autres idées en tête. Elle lorgnait du côté de Petrov… Il se trouvait aux championnats d’Europe de Glasgow où il assistait son père auprès de ses nageurs paralympiques.

Arpad, sans sa jeunesse, avait poursuivi une carrière d’ingénieur du génie écologique, avant de s’en détourner. Cette profession avait cessé de lui plaire.

C’est vers 2010 qu’il s’intéressa au métier d’entraîneur de natation, “un job où le standing et la sécurité de l’emploi sont aussi rares que le blanc corbeau.” Il a trouvé une niche en Suisse, pas très loin de notre Jean-Christophe Sarnin, où il entraîne (notamment la fille de Guennadi Touretski).

Petrov connaissait Hosszu depuis les championnats d’Europe de Marseille, en 2010. « J’étais un des rares coaches hongrois à pouvoir lui parler – elle est restée enfermée dans sa coquille pendant des années. » Ce qu’il ne dit pas, c’est que tous deux sont de la même ville, Pecs, où Katinka a passé toute sa jeunesse…

Et, comme on l’a dit, que le frère d’Arpad est devenu l’époux de Jakabos, sa meilleure amie avant que le mariage avec Tusup ne les distancie ? N’y avait-il pas dans ces coïncidences un côté « trop beau pour être vrai », le sentiment de voir les étoiles s’aligner? Cela a-t-il pu jouer dans l’esprit d’Hosszu, ou est-elle restée totalement professionnelle dans son approche ? Et, d’ailleurs, être professionnelle interdit-il de tenir compte de tels facteurs ? Elle seule peut le dire.

« COMME ON AIME BIEN FAIRE LES IDIOTS, JE ME SUIS DIT QU’ON POUVAIT TRAVAILLER ENSEMBLE »

Le rapprochement fatal eut lieu cette année. « Notre première conversation fut assez maussade et purement professionnelle. Mais quand je raccrochais le téléphone, ma main est restée crispée sur le combiné. »

Katinka recherchait une personne de confiance. Elle découvrit qu’ils « parlaient le même langage, » assure-t-elle, au cours d’échanges aux championnats d’Europe de Glasgow : « Arpad est aussi fripouille que je puis l’être. On aime faire les idiots. Quand j’ai compris ça, je me suis dit qu’on pouvait travailler un petit peu ensemble. » A croire que la nageuse la plus appliquée du monde aime mettre de la joie dans l’implacable rigueur de ses séances aquatiques.

Parler métier avec l’une des deux ou trois meilleures nageuses au monde apparut particulièrement alléchant au coach helvète dont la meilleure nageuse, jusqu’ici, était Alexandra Touretski : « elle me parlait avenir, stratégie, j’étais terriblement flatté qu’elle m’ait choisi pour l’écouter, même si mon rôle dans ce processus n’était pas encore défini. Deux jours plus tard, à notre troisième conversation, elle m’a proposé de travailler avec elle, et je n’ai pas attendu, ça a été oui tout de suite… »

Ne se mettait pas dans une situation où il ne pouvait que perdre? « c’était une folie d’acceper, dira Petrov, j’en conviens. Mais c’eut été une folie bien pire de refuser une telle offre. Donc je n’avais pas le choix. Un jeune homme [Shane Tusup]. a « tiré » trois médailles d’or olympiques de Katinka sans admettre que c’était un succès. J’aimerais connaître ses normes de réussite, à Tusup, car il n’a eu de résultats comme entraîneur qu’avec une seule compétitrice et il n’a pas travaillé dans un système construit, continue-t-il. S’il a raté Katinka, alors il n’a jamais rien fait dans sa vie! »

« Si j’ai une réputation professionnelle en Hongrie, il est certain qu’elle ne sera pas renforcée avant que Katinka ne gagne plus d’ors olympiques qu’avant, trois, cinq ou huit. Je me suis préparé à ça, en commençant à travailler pour elle. Et elle est très décidée. « Ça ne sera pas difficile de me faire travailler, m’a-t-elle dit ; le difficile, ce sera de me freiner… »

Arpad apprécie déjà de travailler avec Katinka : « elle est totalement engagée, et son retour, après le travail, est toujours honnête. Elle veut redevenir performante le plus tôt possible. Si elle sent que cela ne peut pas marcher, je le saurai très tôt, et c’est mieux que de vivre des mensonges. »

A savoir ce qu’il pense de Tusup, et s’il entend s’inspirer de son travail, « Tusup est un chef de projet dont j’ai hérité le projet. Il n’y a pas de quoi être surpris. Nous avons tous, en Hongrie, hérité d’un projet similaire de Tamas Szechy (1), et nous savons tous qu’aucun nouveau Tamas n’est né. » 

Arpad dit avoir donné à sa protégée cinq directives : être déterminée, professionnelle, souriante, décontractée et drôle. « Cinq ou quatre, précise-t-il. Être souriante et drôle, c’est un peu la même chose ; Katinka a perdu du poids ; je dirais qu’elle est devenue une plus jolie fille, mais elle est surtout très décidée à être à nouveau une championne olympique. Et surtout, le plus important, c’est mon exigence qu’elle soit déterminée. »

« IL N’Y A PAS DE SAVOIR PROFESSIONNEL POUR UNE TELLE SITUATION »

Et lui-même ? Il se sent jalouser, mais en prend son parti. Cela n’est-il pas inévitable? Et ne vaut-il pas mieux attirer la convoitise que la compassion ? « Beaucoup de gens se demandent pourquoi elle m’a choisi. Qui est cet Arpad Petrov pour avoir reçu cela ? »

Est-ce sa compétence technique ou sa personnalité qui a gagné la confiance d’Hosszu ? Petrov n’hésite pas. C’est sa personne. « Il n’y a pas de savoir professionnel pour une telle situation. Je me laisse mener par mon intuition. Je me base sur les vues de Katinka et les miennes ; nous voici sur la route, nous progressons sans certitude de réussite – rien n’est garanti. Si le meilleur entraîneur du monde – je ne sais pas si un tel titre existe – nous glissait entre les mains un plan d’entraînement, nous n’aurions aucune garantie de succès. Non pas tant parce que des filles de 29 ans ne songent plus trop à gagner des 400 mètres que parce qu’elles peuvent se trouver des excuses, devenir maladroites, ou être brûlées. Pour l’instant je ne puis en dire trop, je n’ai pas de puissance derrière moi. J’en suis au stade du type qui traîne un trésor qui ne lui appartient pas. Mais plus le temps je passe, plus j’en prends possession et en deviens responsable. »

(1) Tamas Szechy (1931-2004). Entraîneur hongrois emblématique des années 1960-1990.

(à suivre)


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